Annales de la Faculté des Lettres de Bordeaux
et des Universités du Midi
QUATRIÈME SÉRIE
Commune aux Universités d'Aix, Bordeaux, Moulpellier, Toulouse
REVUE
DES
ÉTUDES ANCIENNES
Tome 5
1903
SWETS & ZEITLINGER N.V.
AMSTERDAM - 1967
Réimprimé avec le consentement des
propriétaires de la Revue
IH£GETTYCENT£R
U3P.\RY
RECHERCHES SUR LA GEOGRAPHIE ANCIENNE
DE L'ASIE MINEURE'
SUR U]\ POINT DE L ITINERAIRE D ALEXANDRE EN LYCIE
Nous sommes assez mal renseignés sur la marche qu'Alexan-
dre effectua en Lycie, durant l'hiver de 334 à 333. Trois
épisodes seulement nous sont connus avec quelque détail : le
séjour à Phasélis, le passage du Climax et la lutte contre les
Marmariens. Les ruines de Phasélis subsistent près de Tekir-
Ova; le Climax est la corniche que l'on rencontre à mi-route
sur la côte en allant de Kemer à Adalia; quant aux Marma-
riens, on ne sait au juste où se trouve le district qu'ils occu-
paient. C'est ce problème, déjà plus d'une fois discuté, que je
me propose de traiter à nouveau aujourd'hui.
Diodore, à qui nous devons le récit des faits, s'exprime de la
sorte : « Sur les confins de la Lycie, il y avait un vaste rocher, qui
se distinguait par sa force. Les Marmariens l'habitaient. Ceux-
ci, tandis qu'Alexandre longeait leur territoire, attaquèrent
les Macédoniens de l'arrière-garde, tuèrent un bon nombre
d'hommes, firent des prisonniers en quantité et enlevèrent
beaucoup de bêtes de somme. Irrité de cette audace, le roi se
résolut à un siège et mit tout en œuvre pour emporter la place
d'assaut. Les Marmariens, confiants dans leur valeur, non
moins que dans la difficulté des lieux, résistèrent intrépide-
1. Ces Recherches, commencées dans la troisième série des Annales de la Faculté des
Lettres de Bordeaux (Revue des Universités du Midi, t. II, 1896, p. 1-2/i et ayS-ago;
t. III, 1897, p. 1-6), ont été interrompues par la publication de mon Histoire de
l'École française d'Athènes. J'y reviens aujourd'hui.
2. Article rédigé pour les Mélanges Perrot (Paris, Fontemoing, igoS) et inséré
d'abord dans ce recueil (p. 277-28.'t).
2 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
ment. Pendant deux jours, les attaques se succédèrent sans
relâche. Comme il devenait évident qu'Alexandre ne se retire-
rait qu'après s'être emparé de la citadelle, les Anciens conseil-
lèrent d'abord aux Jeunes de cesser toute résistance et de
traiter avec le roi aux meilleures conditions possible. Puis,
voyant que cet avis ne leur agréait pas et qu'aucun d'eux ne
voulait survivre à la liberté de la patrie, ils les exhortèrent à
tuer les enfants, les femmes, les vieillards, après quoi ceux à
qui leur vigueur physique permettrait d'espérer le salut tente-
raient de nuit une sortie à travers l'ennemi et se réfugieraient
sur les montagnes voisines. Cette seconde proposition préva-
lut. On décida que chacun périrait dans sa maison, avec sa
famille, en se régalant des mets et des breuvages les plus
délicats. Toutefois, répugnant à l'idée de massacrer leurs
proches, les Jeunes, au nombre d'environ six cents, résolurent
de substituer l'incendie au meurtre, de se ruer à travers les
portes et de gagner ainsi la montagne. Ce dessein s'accomplit.
Les Anciens eurent leurs foyers pour tombeaux. Quant aux
Jeunes, comme la nuit durait encore, ils se frayèrent un
chemin à travers le camp ennemi et trouvèrent un asile sur
les monts du voisinage'. »
Avant de chercher à situer les faits relatés par Diodore, il
importe de voir s'il est seul à les mentionner. Dans le cas, en
effet, 011 l'on découvrirait ailleurs la trace de celte même
entreprise, il est à supposer que le rapprochement des textes
aiderait à serrer la question.
Or, voici comment Arrien résume les événements de cette
période. Maître de la vallée du Xanthe, Alexandre, au cœur de
l'hiver, pénètre en Milyade. Là, il reçoit une ambassade des
F^hasélites, venue pour lui offrir une couronne d'or et solliciter
son .amitié. La plupart des habitants de la Lycie inférieure
députent également auprès de lui dans le même but. Aux uns
comme aux autres, le roi ordonne de remettre leurs cités
aux gouverneurs qu'il délègue à cet eflet. Tous obéissent.
« Peu de temps après, se rendant en personne à Phasélis, il
;iid(' les gens de cette ville à détruire une place forte que les
I. Diodore, XVII, 28, t-'>.
SUR UN POINT DE L ITINERAIRE D ALEXANDRE EN LYCIE 3
Pisidiens avaient édifiée sur leur territoire et d'où ils causaient,
par leurs incursions, de grands dommages aux cultivateurs». »
Le récit d'Arrien et celui de Diodore se réfèrent-ils à un
seul et même fait, ou bien à deux opérations distinctes? C'est
une question qu'on se posait jadis et que, par une singulière
inadvertance, on ne se pose plus aujourd'hui. En iS/ja, Spratt
et Forbes, cherchant avec Daniell le site du château des Mar-
mariens, rapprochent les passages d'Arrien et de Diodore
comme une chose qui va de soi^. En 1849, ^^ jugeant pas la
concordance démontrée parce que d'autres n'hésitaient pas à
l'admettre, Schônborn se donne la peine de l'établir par des
arguments solides, qui emportent la conviction 3, Malgré cela,
Droysen écrit à propos de la lutte contre les Marmariens : « Les
détails très précis que donne Diodore ne s'appliquent à aucun
des engagements signalés par Arrien dans cette saison d'hi-
ver 4.» Niese, suivant pas à pas Droysen, mentionne séparé-
ment les deux textes, utilise l'un après le séjour en Milyade,
l'autre après le siège de Sagalassus, et déclare qu'au demeu-
rant ces Marmariens sont inconnus s. Le dernier savant qui se
soit occupé du passage de Diodore, Kalinka, répète à son tour :
« Marmara n'apparaît nulle part ailleurs, ni dans les sources
littéraires, ni dans les inscriptions 6. » Voilà donc un point sur
lequel l'érudition contemporaine a perdu contact avec l'érudi-
tion rétrospective. Les conscrits ne se souviennent plus de
leurs vétérans.
Il me semble cependant que les vétérans ont bien vu.
L'identité de la place forte d'Arrien et du rocher fortifié de
Diodore résulte des considérations suivantes :
i" C'est sur les confins de la Lycie, -y;; Au/.-x; T,zp\ -:à; hyx-z^ic,
que Diodore localise l'épisode. Arrien le place aux environs
de Phasélis. Or, Phasélis était la dernière ville de la côte
I. Arrien, I, 2/1, 5-6.
a. Travels in Lycia, Milyas and the Cihyratis, t. I, p. 3o3.
3. Beitrâge zur Géographie Kleinasiens : der Zug Alexander's durch Lycien, Posen, Zu
der ôffentlichen Priifung dcr Schiller, 1849, p. ii.
4. Histoire de l'Hellénisme, traduction française, t. I, i883, p. aaS, n. 3.
5. Geschichte der griechischen und makedonischen Staaien, t. I, iSgS, p. 67 et 68, n. 5.
6. Zar historischen Topographie Lykiens, dans les Jahreshefle des ôsterr. archàolog.
Institutes, Wien, t. III, 1900, Beiblatt, col. 38.
fi REVUK DES ETUDES ANCIENNES
lycfenne sur la frontière de la Pamphylie : èa-ri [i.h o5v y.a: ay-rr) -h,
-:/.'.; Ajy.iay.y; kr:: tcjv ipwv '.opjy.Évr; tîov ttoc; Oay.ç'JA'lav » . Arrien, en
disant èç tt;' <î>a7Y;A';5a, Diodorc, en disant Au/.(aç -epl xiç Ir/aTiâç,
se meuvent dans la même zone géographique.
2° Entre le siège d'Halicarnasse et la bataille d'Issus,
Diodore, parmi les nombreuses citadelles qu'attaqua ou rédui-
sit Alexandre, n'en cite qu'une, et ce n'est ni Syllion, ni
Termesse, ni Sagalassus, ni Célènes : c'est le rocher des Mar-
mariens. La raison en est que le roi s'en empara d'une façon
extraordinaire, -apcîzwç, et que l'incident ne pouvait être
passé sous silence à cause de sa singularité, c-.à ty)v lotsir^Ta -.7,ç
r.tp:-"v.x^^. Est -il vraisemblable qu' Arrien n'ait pas soufflé
mot de cette «péripétie» marquante de la vie de son héros?
En bonne logique, on est fondé à croire que nos deux histo-
riens, trouvant l'aventure consignée dans les relations contem-
poraines, l'ont rapportée l'un et l'autre, avec plus ou moins de
détail, chacun selon sa nature et suivant le but qu'il se proposait.
3" Qu'ils l'aient empruntée à la même source ou à deux
sources parallèles, ils usent d'expressions dont la similitude est
remarquable. Dans Diodore, le rocher des Marmariens figure
au nombre des fortes citadelles, çpcjp-.a v.xp-.tpi, qu'Alexandre
enlève d'assaut. Arrien définit de la même manière le château
voisin de Phasélis : sp^jp-.cv iyupôv. Celte dernière épithète n'est
pas employée par Diodore; mais il se sert du substantif corres-
pondant : zÉ-pav [j.t'fihr,^/ lyjpirr-,1 c-.a^îpijjav. Où Diodore écrit :
tî; |S'.à y.xxz-y/TfZv/ , Arrien dit : îJvsHa'.psT. Les termes diffèrent ici,
parce que Diodore dépeint un exploit d'Alexandre, tandis
qu'Arrien met en lumière un service rendu aux Phasélites ;
mais ce sont là deux aspects d'une même question. L'issue de
l'affaire est de part et d'autre identique.
Ainsi, raisons géographiques, historiques et philologiques,
tout concourt à prouver que les deux textes s'appliquent,
coinnu' on le supposait jadis, à un seul et même événement.
Cela étant, il ne nous reste plus qu'à en combiner les données
pour tâcher d'arriver à la détermination du site.
I. Straboii, Xl\', '<, <). — CI. Kalinka, op. cit., col. 45.
a. Diodore, WII, j-;, 7.
SUR UN POIINT DE L ITINEHAIRE D ALEXANDRE EN I.YCIE
La rég^ion moderne où il nous est permis de chercher le
château des Marmariens doit répondre à un certain nombre
de conditions précises :
Premièrement, elle sera sur la frontière lycienne et dans le
voisinage de Phasélis.
Secondement, elle sera dans la montagne et non sur la côte;
elle sera le long de la ligne de marche d'Alexandre entre la
Milyade et phasélis, et non sur le trajet de Phasélis à Pergé.
Car Arrien est formel : c'est au moment où le roi atteignait
Phasélis, kç ty;v <i>aTï]Xîoa T.xpxyv)i\).v)oc, que le siège eut lieu, et
c'est seulement après l'avoir relaté que l'historien parle du
séjour d'Alexandre à Phasélis : hi oï tj-îô -spl rr^v <î>aay;X'5a hv..
On n'a pas le droit d'intervertir l'ordre des faits.
Troisièmement, elle sera le moins possible au nord du
territoire phasélite. En effet, comme l'a judicieusement observé
Kalinka', toute localisation par trop septentrionale serait
inconciliable avec l'extension qu'avait alors le pays lycien.
Mais, d'autre part, elle sera le moins possible au midi, attendu
que sa population était pisidienne et que, si aventurée qu'on
suppose cette bande d'avant-garde, on ne peut cependant pas
l'isoler absolument du reste de la Pisidie. Une conciliation
devra s'effectuer entre ces deux nécessités contraires.
Voilà ce que nous suggère l'examen des textes. Que nous
apprend maintenant l'examen des lieux 2?
Pour aller de la Basse-Lycie à la plaine pamphylienne, de la
baie de Finéka au golfe d'Adalia, il y a deux routes : l'une,
celle de la côte, longue, sinueuse, difficile, hérissée de caps et
de rocs, balayée par les vents, exposée aux tempêtes du large,
en somme peu praticable et peu pratiquée, du moins dans son
ensemble; l'autre, celle de la montagne, courte, directe, infi-
niment plus sûre, malgré les obstacles qu'y pouvaient semer
les éléments ou les hommes. Très fréquentée à l'époque
romaine, comme l'atteste le beau pont de vingt-cinq arches
1. Article cité, co). 38.
2. Pour suivre la discussion, le lecteur se reportera soit à Kiepert, Speciqlkartc
vom westlichen Kleinasien, feuille XV, soit à la Lykia du même géographe (t. I" des
Reisen), avec indication des itinéraires de Spratt, Schonborn et Benndorf, soit à la
carte d'Heberdey qui est jointe au tome I des Tituli Asiae Minoris (Lycie).
6 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
qui traverse le Limyros, près de Limyra', cette seconde route
remonte la vallée de l'Alaghyr-Tchaï jusqu'en aval de Saradjik,
franchit, à une altitude de 3,900 pieds, le seuil de Kosarasi, et
redescend par la vallée du Tchandyr-Tchaï vers la plaine de
Pamphylie. Dans la haute combe de Saradjik, ellç est coupée
par une route transversale qui fait communiquer le plateau
d'Elmaly avec les ports de Kemer et de Tekir-Ova. Saradjik se
trouve ainsi commander un nœud de routes d'une extrême
importance, autour duquel rayonnent plusieurs rivières, et
l'on peut dire que là est la clef stratégique du pays.
Toute cette route est jalonnée de ruines. Sur la crête
médiane, entre les deux versants, au-dessus du village de
Saradjik. se dresse une antique place forte, dont Spratt a levé
le plan, que Schonborn a décrite et dont Benndorf a reproduit
les monuments principaux 2. Plus loin, en aval de Tchandyr,
d'autres substructions anciennes, signalées par les mêmes
voyageurs 3, se font face sur les deux berges du vallon. Un
dernier ukaleh», situé entre Tchandyr et Gourma, domine le
hameau de Ghéderler^.
A quel groupe de ruines assimilera-t-on le château des
Marmariens? Se prononcera- t-on pour Tchandyr ou pour
Ghéderler, dans la section pamphylienne de la route? Se déci-
dera-t-on plutôt en faveur de Saradjik, là où la route pénétrait
en Lycie? Les deux hypothèses ont eu leurs partisans. Spratt
et Forbes ont défendu la première^. Schonborn, à qui se rallia
DaniellG, soutint et développa la seconde. Benndorf hésite
entre les divers emplacements ^.
Je ne crois pourtant pas que l'hésitation soit possible. Les
ruines des cantons de Tchandyr et de Ghéderler, à droite ou à
1. Je ne fais ici que résumer Benndorf, Reisen im siidwestUchen Kleinasien: t. II,
Lykiin, MUyas und Kihyratis, p. i5i. — Cf. Spratt et Forbes, Travels in Lycia, t. I,
p. 303.
î. Sprall, Tracels m Lycia, t. I, planche accolée à la page 2o3; Schonborn, op. rit.,
p. ia-i3; Hcnndorf, op. cit., p. i5i-i55.
3. Spralt cl Forbes, t. I, p. •jo()-ao7; Schonborn, op. cit., p. i3-i4', Benndorf, op.
cit., p. I '18-149.
h. Benndorf, op. cit., p. i5o.
!i. Travels in Lycia, t. I, p. 2o3-ao5.
C. Spratt et Forbes, ibid., t. II, p. 11-12; Schonborn, op. cit., p. i4.
'. Reisen. t. Il, p. i5i (cf. p. i5o).
SUR UN POINT DE l/lTINÉRAÏRE d'aI.EXANDRE EN I.\C1E "j
gauche de la route descendant vers Adalia, ne sont ni sur la fron-
tière lycienne ni dans le voisinage de Phasélis. Géographique
ment, elles ressorlisscnt au territoire pamphylien. On les écar-
tera du débat, comme ne répondant pas aux conditions requises.
Je ne vois, dans toute cette contrée, que le kaleh de Saradjik,
dont la situation et la physionomie répondent de la façon la
plus étroite à ce que nous savons de la roche des Marmariens :
I" La haute combe de Saradjik forme palier entre les vallées
du Tchandyr-Tchaï et de l'Alaghyr-Tchaï, c'est-à-dire entre
la section pamphylienne et la section lycienne de la route.
Nous sommes bien là sur les frontières de la Lycie, -f,z Aj/.û;
2° De Saradjik, par la route qu'ont suivie Spratt et Forbes,
on descend rapidement vers Kemer. C'est bien là le nid
d'aigle, voisin de Phasélis, d'où il était facile aux monta-
gnards de razzier les cultivateurs de la plaine.
3° Saradjik est à l'angle d'une fourche dont la pointe est
tournée vers le sud, tandis que les branches divergent dans la
direction du nord. Voilà bien le point d'équilibre statique que
nous cherchions entre deux tractions inverses, la halte oii l'in-
filtration des tribus septentrionales s'est nécessairement arrêtée,
le dernier poste d'avant-garde des envahisseurs pisidiens.
Les dispositions générales concordent. En est- il de même
des traits particuliers?
Schônborn dépeint ainsi le kastro de Saradjik : « Le rocher
sur lequel se trouve la ville est à une faible distance du
Kestep-Dagh. Il est complètement isolé de cette montagne et
du reste de la chaîne. Sa hauteur, au-dessus du fond de vallée
environnant, est de 80 à 100 pieds. La chute presque verticale
des parois et leur caractère généralement abrupt font que l'es-
carpement ne peut être escaladé qu'au sud-ouest et encore
avec peine, parmi les buissons et les rocs'. » Benndorf évalue à
i,3oo mètres l'altitude de la place^. S'il est une citadelle qui
soit défendue par la nature, r^ twv -ézwv ïp'j'^^ii~r,v., et qui mérite
les épithètes de œpoJp'.îv /.ap-cepôv, de r.izpxf [^.eva^vTjV cy'jpsTYjT'.
1. Schônborn, op. cit., p. 12.
2. Reisen, t. II, p. i5i.
8 nEVlE DES ÇTL'DES ANCIENNES
cia^Épojjav, c'est assurément celle de Saradjik, d'où l'œil domine
un enchevêtrement sauvage de crêtes, de ravins et de bois.
Mais le rocher des Marmariens n'est pas un simple fort de
refuge. C'est une petite ville. Les habitants y ont leurs
demeures. On y vit en famille, avec femmes et enfants. 11 s'y
trouvait sans doute des bâtiments municipaux. Quand les
Anciens délibèrent sur les mesures à prendre, on est en droit
de supposer qu'ils forment une sorte de gérousie ayant son
lieu de réunion. Les Jeunes, lorsqu'ils fuient, s'échappent
à travers des portes, o:x twv zuàwv. A Saradjik, précisément,
l'enceinte est assez vaste pour contenir des constructions
variées, des maisons, deux basiliques avec absides, les ves-
tiges probables d'un forum. D'autres monuments, une longue
halle rectangulaire, un édifice public formant carré, un
héroon, s'étagent sur les pentes extérieures".
A vrai dire, il n'est aucune de ces bâtisses qui son pit-
romaine. Tout ce qui est à fleur de sol porte la marque du Bas-
Empire. Cela prouve que la ville a été habitée jusqu'en plein
Moyen -Age; cela ne prouve nullement qu'elle ne Lait pas été
dès l'époque grecque. Il n'est pas inutile d'observer qu'une des
inscriptions copiée^ à Saradjik révèle l'existence d'un sanc-
tuaire consacré à Sozon '. La mention de ce dieu pisidien^,
là où nous sommes amenés à fixer notre tribu pisidienne, s'an-
nexe heureusement au faisceau des indices et des preuves.
L'hypothèse démontrée, vérifions-la.
En quittant la Milyade, Alexandre, comme l'indique nette-
ment Arrien, est allé droit à Phasélis. Par quelle route? Nous
l'ignorons. Mais il n'a pas obliqué jusque vers les plages du
sud : c'est à ses délégués, zzX: l-'- t:jto g~-.k\zivk'.ç, que se
rendent les villes de la Basse- Lycie; il ne les prend pas en per-
soniK'. Il a, d'ailleurs, toujours procédé de même au cours de la
campagne. Sa marche n'est pas une ligne sinueuse qui s'égare
et s'oublie ; c'est une suite logique d'approches foudroyantes,
I. Benndorf, ibid., p. iji sqq. — Cf. Scliônborn, op. cil., p. la-i.'^.
a. fieisen, l. II, p. i5'j, n° i85.
3. Il a élc étudie par Collignon, B. C. H., t. IV, 1880, p. 291-295. — Cf. Radet,
rievue archéologique, l. XXII, 1898, p. an; Perdrizcl, B. C. H., l. XX, 1896, p. 98;
.Mcndcl, ihid., t. XXI\', kjoo, p. 05, n. 2.
SUR UN POINT DE L ITINEUAIRE D ALEXANDRE E> LVCIE 9
dont chacune s'abat sur une position stratégique. Le soin
d'occuper les zones intermédiaires est toujours laissé aux lieu-
tenants. Que le roi ait contourné au sud le massif qui sépare
le Limyros de l'Arycandos ou qu'il l'ait franchi au nord, de
toute manière, en coupant la vallée de l'Âlaghyr-Tchaï à la
hauteur de Phasélis, il s'est trouvé en contact avec la fourche
de Saradjik. On conçoit qu'à ce moment les pillards des crêtes
aient attaqué son arrière -garde, et que le roi, désireux de
venger une injure personnelle non moins que d'être utile
à ses amis les Phasélites, se soit arrêté pour réduire le château.
On le voit, dans notre système, toutes les indications fournies
par les textes se coordonnent simplement, aisément, avec une
souplesse limpide, sans qu'il soit jamais besoin de recourir à
ces combinaisons ingénieuses qui séduisent l'imagination,
mais dont la raison s'inquiète. Au contraire, dès qu'on s'écarte
de Saradjik, les ditHcultés s'accumulent. Songe-ton à Ghéder
ler.^ On est à une distance considérable de Phasélis, très loin
de la frontière lycienne, en pleine Pamphylie. Songe t- on aux
ruines du canton de Tchandyr? Mêmes objections, auxquelles
s'ajoute une impossibilité nouvelle. A partir de Phasélis,
l'armée s'est partagée en deux corps, dont l'un, dirigé par le
roi, suivit la côte, tandis que l'autre, sous la conduite de
guides thraces, s'avançait par le haut pays". Puisque le roi a
commandé en personne l'opération contre les Marmariens,
il faut admettre, si la Marmarique est la vallée de Tchandyr,
qu'Alexandre, le Climax franchi, a tout à coup modifié son
plan, qu'il a quitté le littoral, escaladé la chaîne qui le borde
et repris, en montagne, la tête de la deuxième division, C'es-t
là une supposition gratuite et invraisemblable. Le mieux est
de s'en tenir strictement aux données d'Arrien.
Assurément, la démonstration la plus robuste et la plus
probante ne vaudra jamais le témoignage d'une inscription.
Mais, en attendant que la découverte d'une dédicace à ethnique
confirme ou infirme notre hypothèse, on est fondé à répéter
avec Schônborn : « La citadelle de Saradjik est exactement où
l'on s'attend à trouver la roche des Marmariens. Tant qu'on
1 . Arricu, I, aO i.
10 REVUE DES ETUDES ANCIENNES
n'aura pas produit, contre Tidentité des deux sites, des argu-
ments plus forts que ceux qui militent pour l'assimilation, on
n'aura pas le droit de refuser aux ruines le nom de Marmara».»
Une dernière remarque. Diodore ne dit pas que la place se
soit appelée Marmara; il dit qu'elle était habitée par les
Marmariens. Il est assez probable que le chef-lieu des Marma-
riens s'est appelé Marmara; mais cela n'est pas absolument sûr.
11 se pourrait donc, si jamais les monuments de Saradjik
livraient un nom de ville, que ce nom ne fût pas Marmara a.
Dans le cas où le nom serait autre en effet, on devrait encore
y regarder à deux fois avant d'expulser les Marmariens du
grandiose et tragique décor qui s'harmonise si naturellement
avec le drame farouche de leur énergie désespérée.
II
DIOSHIERON ET BONITA
A propos des inscriptions de la plaine du Caystre, recueillies
par M. Jordanidès et récemment publiées par M. Fontrier^,
nous avons reçu deux lettres dont nous allons mettre les pas-
sages importants sous les yeux du lecteur.
La première est de M. Bernard Haussoullier :
J'ai depuis longtemps dans mes papiers les copies et estampages
de la plupart de ces textes, qui me viennent soit de Gumont, soit
de Jordanidès.
P. 259, n" 3, 1. 5-6, ne pensez-vous pas qu'il faut lire : xfj YXuxuTaTY]
\j.yj Biove-.Twv •/.x-.z'.yj.-'.'^ Mcij ne vous semble-t-il pas suffisamment jus-
tifié par l'emploi de la première personne fàveOps'Hjj/ov, èy.Xr, pwj a [jlt^v)
I. Article cité, p. iC. J'ai traduit librement, afin d'exprimer l'idée dans toute sa
|)l('nilude. — On s'étonnera peut-être que je n'aie rien dit, dans ma discussion, de
l'hypothèse de Spratt, d'après laquelle Saradjik serait Apollonia. Mais elle repose
sur des bases si fragiles que c'eût été perdre son temps que de s'y arrêter. On fixe
d'ailleurs aujourd'hui ii Sidjak, dans la courbe la plus méridionale du bastion lycicn,
le site d'Apollonia (cf. Kalitika, op. cit., col. 47; Kiepert, Forinae orbis anliqiii,
feuille IX; Heberdey, carte jointe aux TiluU Lyciae).
3. Le cas est le même que pour les Ormélicns : ils ne sont connus, eux aussi, que
par leur ethnique, ô or.ixoc 'Opixr.XÉwv, d'où se déduit la forme Orméla (cf. Cronert,
llfrmrs, t. XXXVll, 1902, p. i53).
o. Hcvnc dci lilailes anciennes, t. I\', 190:2, p. 25ë-2G(j.
t>I0SHIERO?i KT ROMTA 1 î
et par le mot vAjy.-jTâTv; ? Le mol Bo)V£ÎTat a de plus un sens précis : il
désigne les gens de la montagne.
P. 262, n" 10, 1. 3-3, «tivoj-y.ioç me semble bien peu sur.
P. 365, n" i5, 1. A, Zxx-'j n'est-il pas l'abréviation d'un nom de
•/.xTOty.ix?
La seconde lettre est de M. Franz Cumont. Elle a traita cette
même inscription n" i5, provenant d'Adigumé, dont le mot
ïla—j embarrasse si fort :
J'ai transcrit cette épitaphe en 1900. Elle est gravée sur une plaque
de marbre blanc (h. o^ôA ; 1. o"()i ; ép. o'"i2) qui se trouve en-
castrée dans le pavement du portique qui précède l'entrée du djami.
Je vous adresse la feuille de mon carnet de voyage où je retrouve ma
/f oYC-CTBTm-AooYO-
/PHAIOIMENEKPATHCKAI
rr^HTPoAQPoCKAlATTOAAfî
NloColMHTPOAOpoYcATTV
KATECKEYAC/ i ÇOHAY
TofrKAirYNIl TEKNOIC
KAirYHAlIlAY KAI E KTO
NOICKAIAOYAOICEIAETICE
TEI oceHCElTlNAATTOTEICEl
THAloClgPElTONÏÏoAElXA<>
copie. 11 semble bien qu'il faille lire, 1. 2 : AjpYjX'.^'., 1. 5 : y.xreîxcjasav
et 1. 8-9: V. oi z\q eiepoç br,7v, -ctvi, aTzo-zi'Ji'....
J'ajouterai que ce texte me paraît avoir plus de valeur que son
éditeur, M. Fontrier, ne lui en accorde. L'identification de A-.bç icsiv
avec Birghé, qui a été admise par Karl Buresch (Aus Lydien, p. 187),
est fort incertaine. Elle repose surtout sur la ressemblance de ITjpY'icv
et de Birghé. L'inscription d'Adigumé semble indiquer que le temple
de Zeus, qui a donné son nom à la ville, ne s'élevait pas sur le flanc
du Tmole, mais sur quelque éperon de la Mésogide, près d'Adigumé.
13 REVUE DES ETUDES ANCIENNES
Ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que le village contient
d'autres débris antiques, notamment les fragments d'un beau sarco-
phage de marbre. Dioshiéron est connu par sa numismatique (cf. Head,
Hisloria numorum, p. 549, ^^ Imhoof-Blumer, Revue suisse de numis-
matiijue, t. VI, p. 35 du tirage à part); mais il ne semble pas que
celle-ci puisse nous fournir beaucoup de lumières. Je remarque
cependant que le Caystre ligure sur les monnaies de Dioshiéron et
que ce fleuve coule à proximité d'Adigumé, mais assez loin de Birghé.
L'hypothèse de M. Cumont, d'après laquelle Dioshiéron serait
Adigumé et non Birghé, est extrêmement séduisante. Elle sou-
lève, néanmoins, de graves difficultés. A un certain moment, la
ville, cataloguée encore sous son nom païen de Dioshiéron dans
les Notices ecclésiastiques, reçut l'appellation de « Pyrgion » •.
Or, Ducas place P\ rgion au pied du Tmole et l'assimile de toute
-évidence à Birghé 2. Il semble donc que l'on doive, avec Buresch,
maintenir à Birghé le Dioshiéron des auteurs byzantins ^.
D'autre part, comme l'observait Texier^, après un examen
personnel des lieu;.:, « ^a ville de Birghé ne renferme aucune
construction antique. » Tout y est médiéval. Les débris an-
ciens qui s'y voient sont des matériaux de remploi et pro-
viennent, à ce qu'il semble, d"Hypa.'pa. On ne peut donc
supposer que le marbre d'Adigumé, stipulant le paiement
dune amende à la ville de Dioshiéron, y fut apporté de Birghé.
11 a été découvert, selon toute apparence, sur son terrain d'ori-
gine. Faut-il appliquer à celui-ci l'un des deux noms que
mentionne l'épitaphe : ou SaTxu, si ce mot est, comme le
conjecture M. HaussouUier, l'abréviation d'un ethnique; ou
Dioshiéron.^ Dans le cas où Sa—j désignerait une /.x-zv/lx ressor-
tissant à la ville de Dioshiéron, la y.a-:'./.{a serait Adigumé
et la ville pourrait être Birghé. Mais ici se présentent des
1. Mikiosich et Miiller, Acta el diidomata grxca, t. II, p. io4 (n° GCC\CVII) :
« TO IIupY'lov, oTxep i'i Tot; xay.Ttxoîc Aïo; îcpôv ovojxâ^îTX'.. »
2. Ducas, Hist. byzant., i8, éd. de Bonn, p. 83 : « to TMiy-iKo-i o ll-jpyiov y.a/.cliat,
£v TT ■jTcoiç.i'.T. ToO TikûV.O'j opoj; ■/.dii.ziry/. » Cf. rexcellcnte monographie de G. Weber,
Birghi (Pyrgion, ChristopoUs, Dios Uiéron}, dans la Revae des Éludes grecques, t. V,
1893, p. i5-ai (en parliculier la page 19).
3. .Sur Dioshiéron d'Ionic, mentionné par Thucydide, Étieone de Byzanco et
les rôles du tribut altico-délicn, cf. Weljcr, o/j. cit., p. ao-21.
!>. Asie Mineure, 18G1, p. 2J0.
DIOSHIÉRO.N ET BONllA l3
difficultés nouvelles. Adigumé n'est guère une dépendance
immédiate de Birghé. Dix huit à vingt kilomètres les séparent.
Le sillon du Caystre se creuse, de toute sa largeur, entre les
deux places. L'une s'adosse au Tmole et l'autre à la Mésogide.
Dans ce pays lydien où les cités sont rapprochées et les terri-
toires exigus, on n'est pas très tenté de faire de Birghé le centre
d'une ville dont le rayon s'étendrait jusque sur Adigumé.
Entre ces données contradictoires, le choix est embarrassant.
Faut- il supposer un déplacement de site? Dioshiéron a pu
occuper primitivement, sur la rive gauche du Caystre, la
position d'Adigumé; puis, ultérieurement, durant les temps
si troublés du Bas-Empire, celle, plus retirée et mieux abritée,
de Birghé, sur l'autre versant du fleuve. Je ne me dissimule
pas ce que cette hypothèse a de fragile. La solution définitive
ne peut être fournie que par de nouveaux documents. Recom-
mandons à M. Jordanidès une exploration attentive du district
et attendons-en patiemment le résultat.
Quant à la lecture de M. Haussoullier : BovcTTai, au lieu de
McjSwvsTxa'., elle n'est pas douteuse et voici ce qui la confirme.
De l'ethnique Bwvô-.-wv se déduit le nom de bourg « Boncita » ou
« Bonita » *, qui figure dans les deux vies de saint Théodore
Studite, publiée» par Mignea, et dans la vie de saint Nicolas
Studite, insérée aux Acta Sanctorum^. L'identité de la Bwve-.Twv
7.a-co'.y.'!a de l'inscription de Kutchuk-Kateflvhès et de la Bonita des
sources hagiographiques résulte des considérations suivantes :
1° Le cube de marbre portant mention des BcovôTtx'. semble avoir
été trouvé i/i situ. Par suite, Bonita doit correspondre à Kutchuk-
Katefkhès ou à Bélévi i. Dans tous les cas, ce bloc, de dimensions
considérables, n'est pas de ceux qui ont voyagé beaucoup, et la
xa-cc'.x'a qu'il nous fait connaître ne peut être cherchée ailleurs qu'à
proximité du lieu de découverte. Cela revient à dire que Bonita
était située non loin du Caystre, vers le point de croisement de
la route de Smyrne à Traites avec celle d'Éphèse à Sardes.
1. M. Haussoullier m'écrit: « Je crois que le bourg pouvait s'appeler BwvsÎTat,
dont on a fait plus tard Boneita. »
2. Patrologie grecque, t. XCIX, col. ii3 à 828.
3. Réédition Palmé, Février 4, t. I, p. 548, S 17-
.'1. Sur les ruines de Bélévi, cf. Pcrrot,//is<. dcl'Arl,l.Yl,Y>. 280- 28/1 (d'après G. Webcr)-
Heo. Et. une. -i
l4 HE\UL l)KS ÉTLDES A.\C1EN>L>
2" C'est précisément dans cette région que nous transporte
le biographe de Théodore Studile. D'abord relégué en Mysie,
sur les bords du lac d'Apollonia, le saint ne larde pas à être
transféré beaucoup plus loin de Gonstantinople, dans un lieu
appelé Bonila'. Il > reste trois ans; puis, sur Tordre de
l'empereur, il est interné à Sm\rne. La situation de Bonita
se déduit avec une exactitude suffisante des circonstances du
récit. Théodore, pendant son séjour, \ reçoit la visite d'un
clerc de la ville de Mastaura, dans le thème thracésien. C'est
une promenade de voisinage que fait cet ecclésiastiques. Par
suite, Bonita n'était pas très éloignée de Mastaura. Elle n'était
pas éloignée non plus de Smvrne; car, pour s'y rendre, le
« Soleil de l'Évangile », bien que ne parcourant que de faibles
étapes, ;j.'.y.cîv o'.xîTY;;xa, y arrive cependant en peu de jours,
iv z\i'^'x:: r,j.izx::^. On couche le premier soir dans un village
on repart le lendemain, et il semble que le troisième jour on
soit à destination. Comme on nous dit expressément que
Théodore ne pouvait marcher à cause du mauvais état de ses
jambes, s-.à ty;v y.a/.wj'.v twv r.oobyi, il est à présumer que la
distance de Bonita à Smyrne ne dépassait pas celle de Bonita
à Mastaura. Bélévi se trouve précisément, entre Mastaura et
Smyrne, dans les rapports que nous supposons : un peu plus
près de celle-ci, un peu plus loin de celle-là. On peut donc
assimiler en toute assurance la IJwve-.tôjv y,xT:zi/J.x du marbre de
Kutclîuk-Katefkhès à la Bonita byzantine où fut martyrisée la
victime de Léon V l'Arménien ^ Georges RADET.
1. Première vie : èv iJLaxpoTipw xô^to), Ji Ttpofjr^yopîa Bôvira (op. cil., col. 189, S S3).
Deuxième vie : s-.; êtcpov o/Jç,tti\i.%, tt,v npo^royopiav Bôvr;iav (ihid., col. a88, S 37).
2. Deuxième vie : xXrjptxô; ii;, iiito xr,; tôjv OpaxTiiiVov y/ôpoL; ôç,iiiô\i.z^O!;, izôlttôç ye
Ii/iV Tjy/âvuv .MaaTaOpa;, àvr|),Q£v èm x'a. 7;>,r,at'ov [lÉpri xr,; Ttapoixia;, xobç T'jyyevel;
ÉXJTOJ xxOô); zliô'iti à'{/ci|iEvo: (op. cit., col. 289, S Sg). Première vie: xAïjptxô; xtç xtov
aTt' 'Aiîa; tt,/ Èxeio-e fipo'jdav otitôv (ibid., col. 193, S 87).
.■?. Deuxième vie, col. 297 et 3oo, S W-
'i. Une autre Bonita existait en Paphiagonie, comme l'atteste une dédicace à Zeus
Boniténos transcrite par M. Doublet à Meireh (U.C. H., t. XIII, 1889, p. 3i .-3i3), non
loin des ruines d'un temple. Tomascliek, '/aic hislorisch. Topographie von Klcinasien iin
ynurlallcriap. Silzungsh. Akad. Wien, i8yi, t. GXXIV, Abh. viii, p. 77) et Uu{,'e(dans
la HcalEncyldopudic de Pauly-Wissowa, g. v.), ont dubitativement proposé l'assimila-
lion de cette Bonita, voisine d'Amastris, à la Bonita de la Vila Thcodori. L'élude du
'ontoxlc démontre l'impossibilité de celle hypolhèse. Bonila de Lydie ne doit pas
davantage être confondue a\ec Ikmyssa (Vita S. Georgii episc. Amustreni. iv, 12, dans
e-, .Ici, S.S., Kévrier ji, t. 111, p. 375V
ISIS
TERRE GLITE i)L MIjSÉE BALVGLER, A VILLANUEVA ^ GELTRl
(Planche 1)
J'ai choisi dans les vitrines où Victor Balaguer avait réuni
quelques souvenirs, trop rares à son gré, de l'Antiquité clas-
sique, un curieux fragment de figurine en terre cuite que j'ai
pu étudier à loisir et photographier grâce à l'amitié de
D. Juan Oliva-Mila, notre correspondant, conservateur du Musée
de Villanueva. L'originalité même, la singularité, devrais je
dire, de l'objet prouve combien était éveillée la curiosité de
D. Victor, et quel large éclectisme présidait à l'accroissement
de son trésor.
Par malheur, M. Oliva, malgré ses recherches, na pu me
dire exactement dans quelles conditions ce débris est entré au
Musée. Il est probable qu'il a fait partie de la collection rap-
portée d'Egypte par D. Eduard de Toda, et libéralement offerte
à l'Institut Balaguer; mais cela n'est que probable, parce que
les objets provenant de ce don sont exposés dans des vitrines
spéciales, et que, d'ailleurs, si la terre-cuite a certainement
rapport à l'Egypte, comme cela saute aux yeux, rien ne prouve
qu'elle y ait été trouvée, ni même fabriquée.
C'est la partie supérieure, haute de o'" i5, tête cl "torse, d'une
statuette de femme. Encore ai-je quelque hésitation à employer
ce mot de statuette, n'étant pas sûr qu'il convînt à la
figure, s'il était possible de la restituer dans son état primitif:
car le cou et la tête émergent d'une sorte de gaine très serrée,
sans que l'on voie se dessiner, sous l'étofie qui enveloppe les
épaules très peu larges et la poitrine très peu saillante, la
moindre forme de bras. Quoi qu'il en soit, si l'on admet que
l'on a devant les yeux le reste d'une image de femme étroite-
ment drapée, voici comme il convient de la décrire.
l6 KEVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
Le visage, d'un modelé rond et mou, où les yeux se voient
à peine entre de grosses paupières mal entr'ouvertes, où le nez
et la bouche sont dessinés sans finesse, où le menton s'empâte
lourdement, le visage a vaguement une expression de dignité
matronale, et sans doute la maquette qui a servi de modèle
avait-elle en ce sens quelque valeur. Mais Tépreuve de Yilla-
nueva y Gellru provient d'un moule déjà usé; elle est sortie
tloue, et le coroplaste n'a pas daigné en aviver le dessin par
(juelques retouches.
Les cheveux se divisent sur le haut du front, qu'ils rétré-
cissent, en deux bandeaux ondulés qui viennent passer derrière
les oreilles. De là se détache, de chaque côté du cou, et pend
presque sur l'épaule une épaisse papillotte en torsade. Les
oreilles portent de grosses boules en pendants. Au-dessus de
cette chevelure, dont les séries régulières montrent le soin
élégant du peigne, est placée une Stéphane en forme de crois-
sant renversé, comme celle de Junon ou de Diane. Cette
Stéphane est surmontée de ce haut ornement qu'on est convenu
d'appeler la coifi'ure isiaque, et qui se compose de divers attri-
buts diversement choisis et groupés selon les cas. Ici l'on voit
tout juste au milieu une palmette derrière laquelle se dresse,
comme un plumet rigide, une gerbe d'épis. La palmette et la
gerbe sont flanquées symétriquement de deux touffes rigides
aussi, où je crois, sans en être sur, reconnaître des plumes.
Ces ornements semblent appliqués sur le devant d'une haute
tiare arrondie par en haut, que recouvre un voile tombant sur
le dos et les épaules.
La description est plus difficile en ce qui concerne le corps.
La femme paraît vêtue d'une robe dont on voit l'épaisseur à la
naissance de la gorge, et qui est serrée à la taille par une cein-
ture; par-dessus cette robe il semble que le voile tombant de la
tiare vienne s'appliquer pour envelopper le torse, cachant sans
doute les bras sous son étoffe. Mais, au lieu de faire des plis
libres et variés, comme il convient à une draperie même un
peu étroite et collante, l'étoffe plaque sur la poitrine en dessi-
rKint une très régulière volute dont l'œil correspondrait à la
pointe du sein. Du moins est-ce là ce que l'on distingue très
ISIS, TERRE-CL'ITE DU MUSF.E BALAflUEn l~
clairement du coté droit, car le côté gauche est détruit depuis
l'épaule jusqu'à la taille; mais il semble sûr, d'après la direc-
tion et la forme même de la cassure, que la figurine était
exactement symétrique des deux côtés. Ce qui reste à droite
do la taille, amincie un peu, semble indiquer une ceinture.
La terre-cuite est plate par derrière; des stries transversales,
peu profondes, indiquent seules que l'auteur a eu l'intention
de représenter une étoffe drapée sur le dos. L'objet, d'ailleurs,
est creux et formé de deux plaques estampées accolées par
les bords au moyen de barbotine. C'est une technique bien
connue, sur laquelle il est inutile d'insister.
II convient, enfin, de noter avec soin les couleurs dont la
figurine est couverte, et qui sont assez bien conservées. Le cou
et le visage sont blancs; aucune teinte noire ou brune ne vient
aviver les yeux ni les lèvres. Mais les cheveux autour du front
et la Stéphane sont peints en jaune; la tunique, y compris la
ceinture, est rose, tandis que les volutes du voile sont d'un
vert tirant sur le bleu ; cette même nuance se trouve sur l'épi
dressé en aigrette.
Pour ma part, je ne connais aucune œuvre antique qui
ressemble à cette terre-cuite et permette, par rapproche-
ment, de la compléter ni de l'expliquer de façon suflisante.
Ln fait n'est pas douteux : c'est là une figurine isiaque,
comme le dénotent clairement le voile et l'aigrette formée
d'épis et de plumes. De plus, il est infiniment probable que
cette Isis est l'isis si souvent assimilée à Déméter, et considé-
rée comme déesse de la terre et déesse des moissons. On
a plusieurs fois relevé la liste des représentations de cette
déesse égypto-grecque ; on a souvent étudié son caractère ', et
je n'ai pas à refaire ce travail. Mais je dois remarquer que
l'on n'a pas noté encore, que je sache, une représentation de la
coiffure isiaque oij le symbole lunaire soit, comme ici, une
simple Stéphane (un croissant renversé), ni une tête d'Isis-
Déméter, oii ces attributs spéciaux, les épis et les plumes, soient
plaqués sur la tiare ou, pour mieux dire, sur le polos de la
i. Voyez Lafaye, Histoire du culte des divinités d'Alexandrie. — Dictionnaire des
antiquités, art. Isis. — Roschcr, Ausf. Lcxicon fiir Gricrh. und Rœni. MytÂologic, arl. Isis.
iS iiF.vi \: nr.s Tri ors \\cjfn\es
grande déesse. Toujours, je crois, ces ornements symboliques
se dressent comme un plumet au-devant du front. Donc le
<yncrt'lisme est ici plus complet et plus significatif.
Surtout, je n'ai jamais noté de figurine où le corps soit ainsi
transformé en ime sorte de mannequin habillé, et je n'ai
jamais vu d'exemple de cette manière de stylisation des plis
dune draperie, ni des plis arrangés, comme ceux du voile
de cette Isis, en spirale ou en volute purement géométrique.
Cette étrange disposition du corps et du vêtement porte
à se demander ce qu'était vraiment l'objet, que je n'ose plus
appeler une statuette. Si la partie inférieure avait été conservée,
sans aucun doute la destination de la terre-cuite aurait nette-
ment apparu; mais, actuellement, j'avoue n'avoir trouvé
aucune explication satisfaisante.
Peut-être, d'ailleurs, neslil pas absolument nécessaire de
s'arrêter longuement à ce problème. Si l'on considère le type
et le style du visage, aussi bien que la combinaison des attri-
buts symboliques, si l'on remarque l'empâtement et la mol-
lesse des traits, le mélange des idées grecques et des idées
égyptiennes traduites par le rapprochement d'éléments plasti-
ques tout à fait hétérogènes, on n'hésitera pas à affirmer que
la terre -cuite du Musée Balaguer est une œuvre de l'époque
et de l'école alexandrine. On sait tout ce que l'alexandrinisme
a tenté et osé aussi bien en art qu'en littérature, et les fan-
taisies pleines de hardiesse auxquelles il se complaisait. Aucune
création mythologique n'a donné lieu à plus de variantes que
celle de l'isis, qui, sim|)le divinité locale à l'origine, est
devenue l'isis Panlhea. Il n'est donc pas surprenant qu'appa-
raissent de temps en temps. des images encore inconnues
de cette déesse polymorphe. Celle dont je viens de parler me
semble des plus curieuses et non des moins instructives.
PiFiuu- l'MUS
NOTES GALLO-ROMAINES
XVII
REMARQUES SUR LA PLUS ANCIENNE RELIGION
GAULOISE fSnife)'
RlTKS
Sacrifices humains et suicides. — Le plus célèbre =« des rites
gaulois, et en réalité le plus banal de tous, fut celui des sacri
fices humains «pour apaiser les dieux» 3. Les textes le men
lionnent dès l'année 277^ chez les Galates de Grèce et d'Asie, et
nous le retrouverons peu à peu chez toutes les hordes de la race.
De toutes les variétés du sacrifice humain &, nous ne
connaissons, dans les temps anciens, que ce qu'on peut
appeler le sacrifice de guerre pour la nation tout entière 0.
1. Voyez Bévue des Études anciennes, les trois derniers fascicules de i()oa, I. W,
p. ioi-ii4, 2i7-2??i et 271-380.
2. C'est le gros reproche que leur fait Cicéron, Pro Fonteio, X, ai ; mais il ne faut
pas oublier que le Pro Fonteio est un plaidoyer contre les Gaulois.
3. Cicéron : Si quando aliquo meta addurti dcos placando.s esse arbitrantur... Deos
immortalcs arbitrentur hominum scelere et sanguine facillime posse placari. — Cf.
Lucain, 1, V'i4-o : Ininitis plvcatlr sanguine diro Tentâtes; César, VI, iG, ."? : Nisi...
non posse deorum immortalium numen placari arbitrantur (remarquez la ressemblance
qui existe entre le texte de César et celui de Cicéron). — Jusqu'à preuve du contraire,
on peut penser que ces victimes humaines étaient destinées seulement aux plus
grands dieux, « aux dieux communs » de la nation (cf. Revue, 1902, p., 320); cl^cz les
Germains, Tacite ne parle que de sacrifices à Mercure (Germanie, IX), ou à des dieux
fédéraux (XXXIX).
4. Justin, XXVI, 2. On remarquera avec quel soin la tradition du Brennos de
l'Allia, que j'ai toujours soupçonnée d'avoir été retouchée par un Gaulois, écarte tout
sacrifice sanglant des détails de cette geste.
5. Sacrifice «pour la santé» d'un homme (César, VI, lO, 2); sacrifice «judi
ciaire» de condamnés (VI, 16, 5; Diodore, V, .^2); sacrifice «d'expiation» pour
sacrilège (VI, 17, 5; Strabon, IV, !>, C); etc.
G. Fiir das Volk, comme dit Grimm (p. 3G), traduisant le caeso pnl>lice de Tacite,
Germanie, XXXIX.
20 KFVl'K DES ÉTl'DES ANCIENNES
Ce sacrifice lui-même se présente sous deux formes et à deux
moments difïerents. — Avant la bataille, si les présages sont
trop menaçants, les Gaulois égorgent jusqu'à leurs femmes et
leurs enfants, « pour racheter leur vie et la victoire^, » ce qui
n'exclut pas, sans doute, d'autres victimes humaines d'im-
portance moins grande. C'est ce que firent les Galates avant
leur grand combat contre Antigone, en 277. Le sacrifice de
ces vies était donc à la fois un rachat d'autres vies que les
dieux paraissaient désirer, et un achat de la victoire. — Après
la bataille, s'ils sont vainqueurs, ils sacrifient leurs prison-
niers, comme récompense de l'appui que les dieux leur ont
accordés.
Si les Gaulois sont vaincus, il arrive assez fréquemment
qu'ils égorgent les blessés et s'égorgent eux-mêmes : « affaissé
jusqu'à la mort, » dit Diodore du vaincu de Delphes, « Brennos
rassembla ses hommes, et, s'entretenant avec eux, il leur
conseilla de le tuer, lui et les blessés; » conseil qui fut suivi
en ce sens que Brennos s'égorgea et que son successeur fit
mourir les blessés et les éclopés, au nombre, dit-on, de vingt
mille ^. Je ne doute pas que ce formidable égorgement et que
ce suicide du chef n'aient été parfois une manière de sacrifice.
L'échec était une preuve que les victimes d'avant le combat
1. Cf. chez les Sicambrcs (Flortis,!!, 80, 24): Viyinli ccnturinnibiis in crurem actis
hoc velut sacramento sumpserunt bellum. C'est pour cela que les supplices ordonnés par
\ ercingélorix avant la campagne do 52 (César, VII, 4 et 5) doivent être regardés
comme des sacridces.
2. Le caractère religieux de ce massacre est indiqué par Justin (XXVI, 2), c'est-à-
dire, ne l'oublions pas, par le Gaulois Trogue- Pompée : Extis ciim rnaijna caedcs
inleritusqiie omnium praedicerelur, non in timorcni, scd in furorem versi, speranlesquc
deorum minas expiaui raedc suoruni possc, conjuges et liberos trucidant... Ilaque quasi
scelere vitam victoriamquc rcdcmissont... Cf. César, VI, lO, .3 : Pro vita liominis nisi
hominis vHa rcddilur. — Comme sacrilicos de victimes semblables, c'esl-à-dirc choisies,
en cas de grand péril, dans la parenté même, voyez celui de Mésa le Moabite
(// liois, III, 27); celui de Ilakon en Norvège (Golther, p. 552). Celui de Jcphté
(Juges, XI) est un sacrifice après vœu, ce qui n'est pas la même chose. Tyior (His-
toire de la Civilisation, trad. Ir., t. II, p. 5i2 et 5i()) croit que « les plus frappants
de ces exemples » de victimes prises dans la parenté « se rencontrent chez les peuples
sémitiques »; mais je ne suis pas si'ir qu'il n'y ait pas là ueie illusion de tradition, et
que les .Sémites aient été plus enclins q\ie d'aulres à ce genre de sacrifices. — Voyez, à
propos de ces passages, les théories nouvelles de MM. Hubert et Mauss sur le sacrifice
(Année sociologique, t. II, 1897-8, nolamment p. i3/i).
3. Nous verrons plus loin les différentes catégories de ces sacrifices après la guerre.
'(. Diodore, XXII, 9; Pausanias, X, 23, G. — De même chez les Bretons, vaincus
par ,\gricola, conslabal sacrissc quosdnm in ronjuges ne liberos, tanqiuiin niiserercntur
(Tari le, Agrirobi. \\\\ l|[)
>OTES GALLO-ROMAINES 2 1
n'avaient point été agréées par les dieux», on que la lutte avait
été entachée par une faute religieuse qu'il fallait expier 2. La
certitude de la défaite, du désarmement et de l'esclavage était
souvent, chez les Gaulois, le signal du suicide collectif, con
sommé dans une sorte de délire sacré ■^.
Le suicide, même en temps de paix, fut un acte si commun
chez les Gaulois qu'il est bien difTicile de ne pas voir en lui
une variété du sacrifice, soit spontané, soit plutôt provoqué par
la conviction que les dieux l'exigeaient. « Ces luttes insensées
1. Les premières victimes n'ayant pas plu à Odin, Éric le Suédois lui promet, en
échange de la victoire, sa propre mort ou son suicide au bout de dix ans (Golther,
p. 553). Comparez la dei'oh'o de Décius en 3io (Tite-Live, VIII, g): les victimes ne
sont qu'à moitié favorables; le premier engagement est un échec, alors Décius
« se dévoue ».
2. Les Grecs paraissent bien avoir attribué au suicide de Brennos un motif
religieux, «la volonté d'un dieu» outragé, mais, il est vrai, d'un dieu grec. Valère-
Maxime, I, i, g : Apollinis tcmplum ingrcssus, dei voliintate in se maniis veriil;
Pausanias, X, 28, 12 : Tr] alooî iîXsov. Cf., note 3, le suicide des Sénons, regardé comme
une 3ixrj. — Il est possible, cependant, qu'il y ait eu souvent un motif plus hiunain
à ce suicide ou à cet égorgement. Je remarque que Brennos et Cichorios firent mourir
les blessés avant de si; oixeta STraveXÔelv (Diodore, XXII, 9), et que les Sénons s'entr'é-
gorgèrent oùx é'xovreç sTt irarptôa? èç âç ôtaçûytDtn (Appien, Ccltira, XI) : la mort fut
donc peut-être pour eux soit un moyen de revivre, mais libres et en armes, dans le
séjour des morts, soit de revenir simplement chez eux par voie de migration dans
d'autres corps, comme ces nègres esclaves qui se suicidaient pour renaître dans
leur propre pays (Tylor, II, p. G).
3. J'emprunte ces expressions à Appien, Celtica, XI, parlant du suicide des Sénons
en 283 : "rcrxepov os i^Évove; oux £-/ovt£ç 'ért Ttarptoaç s; a; oia^-jywac, twéitetov s;
■/eîpaç 'jub tÔàjjly)? tw AofAETÎw, xai riTTti|X£vot dcpà; a-jToùç'jTr 'ôpyr,; oisyptovio (xa-
vixwç, et Appien ajoute: Kai ôîx/i (jiàv tjôe Ttapavofii'a?. Le récit est répété dans les
mêmes termes Samnilica, VI. — En 326, en Cisalpine, 'Avr)p6E(TTo; si; Ttva tôtcov
(TU[xçuYwv fiET* oXt'ywv Ttpouriveyxe ràç "/^'P*' a'JTw xac toÎ? àvayxat'ot; (Polybe, II, 3i).
— Les Galates en 189 (Florus, I, 27 =^ II, 11, C): Aliigati miraculo quidam fuerc, ciim
catenas morsibus et ore Icmptassenl, ciim offocandas invicem fauces praebuissent. — Les
Gaulois (ou Ligures) des Alpes, en 118 (Orose, V, iti, 5) : Cum se... bcllo iinpares fore
intellegerent, occisis conjugibns ac liberis, in Jlainmas sese projecerunt; qui vero... capti
fuerant, alii ferro, alii suspcndio, alii abnegato cibo, sese consunipserunt. — Des Celti-
bères en ig5 se suicident, parce qu'on leur enlève leurs armes, nullam vitam rali
sine armis esse (Tite-Live, XXXIV, 17). — Silius Italiens dit à peu près de même
des Cantabres (III, 829-33 1) : Nec viiarn sine Marte pati. Il s'agit, dans ce cas, du suicide
des vieillards, contraint ou spontané (cf. Schradcr, p. 36). — Voyez ce que dit Nicolas
de Damas des Ombriens, apud Stobée, VII, 89. — Suicide collectif des Numantins
en i38: Rhoecogene duce... in ultiniam rahiem furorenique conversi (Florus, l, 3'j = II,
58, i5; Appien, Hispanica, XCVl). — Suicide des Vénètes, en 56: Dion Cassius,
XXXIX, 43 (détail qui ne se trouve pas chez César). — Suicide de Cantabres au temps
d'Auguste (Florus, II, 33, 5o; Strabon, III, U, 17)- — Suicide de Sacrovir et de ses
compagnons en 21 ap. J.-C. (Tacite, Annales, III, /|6) : lllic sua manu, rcliqui mutuis
ictibas occidere : incensa super villa omnes cremavit. — Suicides individuels de Gaulois :
César, I, 4, 4?; VI, 3i, 5; Hirtius, VIII, 44, 2; Plutarque, Virtutes mulierum, XX;
Amatorius, XXII; Tacite, Annales, III, 4a; etc. — Strabon fait justement remarquer
(III, 4, 17), à propos du suicide des Cantabres, que cela n'est point le propre d'une
race : Koivà Se xa\ taÛTa npo; xà K£).Tixà ^6v/) xai xà 0pxxta xai ïxuôtxâ.
:«a i;r.\ii: i>i:s kiidf.s wciewes
([uils soutenaient contre les éléments ' » ne sont que des
modes de sacrifice de soi-même, répondant à quelque présage
ou à quelque désir des dieux. Ce n'est pas par simple bravade,
comme le disaient Aristote et d'autres, que les Celtes allaient
en armes au-devant des flots déchaînés ^ : les écrivains grecs ne
voyaient qu'une passade de folie ^ dans ce qui était un acte de
loi. Le Gaulois qui se laisse engloutir, tout armé, par la marée
montante, va rejoindre, dans son costume solennel, les dieux
ou les ancêtres^ qui le rappellent, ou il s'immole à la mer
qui le demande^. — De la même manière, lorsque les Celtes
refusaient de fuir devant une muraille qui s'écroule, ou de
quitter une maison en flammes g, c'est qu'ils pensaient que les
dieux voulaient leur mort et venaient les prendre"^. Quv3 la bra-
voure gauloise ait multiplié ces actes et rendu la résignation
facile ou joyeuse, je le veux bien, mais c'est la religion qui leur
donne leur vrai sens cl, si je peux dire, leur formule morale ^.
1. C'est le mot de 11. do Hcllofjuet, p. i<j.
2. Aristote, Morale à Eiidî'inc, 111, i, tb: Ot K£).to\ ïcpô; Ta xii^axa Su/.a àîtavTwiri
ÀaêôvTs;. De même, Nicolas de Damas (tpud Slobée, VII, /|0 : Ktlzoï... it^r.atiypîôo; 5è
îx Tr,; 'iitii Ôa/.txTrr,; ÎTtsp/oixÉvr,; jxîO' 07t).(<)v ànavTÔjVTc; 'j-noiibjo-jnr/ É'w; -/aTaxX-jsOVTat.
Tvx [iT| ooxÔxTi ÇE'jyovTc; Tov OivaTov çoSstdOxt. Elicn, Historia varia, XII, 32 : Ojtw:
èï aiT/pôv -/oixiïo'jTi tÔ çE'jyeiv, w; (xr,ôà £x tô>v otxuôv xaTo),iaOatvo'j'Tô)v xa\ sij.TrtiTTOudtjv
7to>Xâxt; à7:ooiopâTX£tv, àX/.à [x/joà ■ni(A7tpa[j.fva)v aOxwv, Tî£pi),a[j.6avo!i.£vou; ituo toO
Ti'jpô;. lIoX>o\ oï xat ÈTrtx/.'jïo'jo'av tt,v OâXaaaav u7to(j.£vou(riv. Etai Ô£ xai ot OTtXa
/.oiiiSâvovrî; ÈaTtÎTiToucri toÎ; X'j[iaTi xat Tr;v çoçiv avTwv £!CTû£-/ovTai, yj|jLvà Ta Eî;pr) xa'i
Ta oôpaTï Ttpo<T£iovT£:, w<77r£po0v yj çoê/iiai &yvo([j.£vot r, Tpcoaat. Même tradition à propos
des Cimbres (Straboii, VU, h, i) : 'OuXa aip£TÔat Tipô; Taç irXrjjj.iiypîôa; tou; Ki'[jL6po'jç.
.3. Cf. Jules César, Hevue des l'^tudex ancwtincs, p. 273, n. G.
/(. Que le suicide soit une manière de rejoindre ses proches défunts, c'est ce que
montre la Gauloise (^amma (Plularque, Amatoriuft, XXII; l'irtiites mulirrum, XX).
'). De Bellojïuet axait peut-être raison (p. 20) de prononcer à ce propos le mot de
Hcrserker ; mais je crois que de pareils actes n'étaient pas seulement le propre de
possédés, d'autant plus que les lierserkcr Scandinaves ne se présentaient pas, ce me
semble, avec l'appareil du guerrier ordinaire, (^f. (îolther, p. io.'{; Schwally, p. ici,
où il y a d'excellents rapprochements.
G. L'incendie de la maison du Gaulois, qui, dans c(! cas, provoque son suicide,
l'accompagne dans d'autres circonstances (Tacite, Annales, 111, 4G; Plutarque,
Amntorius, \\V : T£'Jv(ivat |x£v vttô çapixoixwv, 'Tu[ji7t£^),É);0a'. oï |ji£Tà toO (TfôfiaTo; Ty,v
£7:x'j>.tv). La maison sert alors de bûcher (il semble qu'on ail trouvé des traces de ces
maisons incendiées a\ec leurs maîtres; voyez les remarques de Flouest et de Perron,
Heviie archéologique, 1882, t. XLIl, p. 71). Au surplus, la destruction, par le feu, de la
rilla, en même temps que celle du dominas, s'('xplique, chez les Gaulois, par le
principe des funérailles : Omnia, quai- vivis rordi fuisse arbitrantur, in ignem inferuni
(César, VI, i<|, 4).
7. Elicn (voir n. 2). Nicolas de Damas apiid .Stobée, \ II, 4o : KeXto\ 01 t(Î) 't2x£av<o
Y£iT"*iôivTc; a'.T/pov r,YoOvTai toÎ/JOv xaTa7rt'|i.T0vTa t] ocx;av ç£'jy£iv.
8. Voyez l'inxocation, soit à sa déesse (Plutarque, Virlutes mulierum, XX), soit à
Kon mari défunt (/lm«<orius, XXII), de (Ranima se suicidant; ici, le rituel du suicide
\ient 'î'adaplcr, en quelque sorte, au rituel du sacrifice de liançailles. — (^)u'ou
NOTrs (:\Li,o-ito\i\iNr:s •>•>
Les procédés d'immolalion, dans les sacrifices humains,
paraissent avoir varié suivant les cas': les flèches servaient
pour les massacres en masse =•, sans doute l'épée de guerre
pour les égorgements isolés-'-. On Irouve aussi la pendaison
avec pal'', la pendaison ordinaire^, le pal pur et simple'', le
bûcher', la crucifixion^, le démcmbremenl'', l'asphyxie pai-
immersion 'o, etc. — On remarquera que, chez les Bretons dr
n'objecte pas, pour difTcrencicr absolument le suicide et le sacrifice, qu'il s'agit ne
victimes d'origine différente, étrangères dans un cas et nationales dans l'autre.
D'abord, les Gaulois prenaient souvent pour victimes leurs compatriotes, criminels
condamnés et etiam innocentes (César, VI, lO). D'autre part, il semble que beaucoup de
peuples, avant de sacrifier leurs prisonniers de guerre, les aient d'abord, par une
sorte de fiction, transformés en compatriotes (.ScliMally, p. ^j). Le sacrifice, comme je
crois que MM. Hubert et Mauss l'ont bien mis en lumière (p. i3.S en particiilier).
implique une communion entre la victime, le dieu et le sacrifiant, et cette conuuu-
nion n'est jamais plus complète que lorsque le sacrifice est volontaire de la pari
de la victime, c'est-à-dire dans le cas du suicide : ce qui explique l'etlicacité parli-
culière, dans les cas de bataille, des dcvotionex comme celle de Décius. C'est poui
cela encore que, malgré toutes les objections qui m'ont été faites, je maintiens
fermement que, dans sa pensée, Vercingétorix se rendit à César comme une victime
destinée à la mort, à être immolée « pour son peuple », piaciiluin oinnix deortim iroe,
comme dit Tite-Live de Décius (\ 111, 9).
1. Tacite, Germanie, Xll : Distinct io pnenarum e.r delicto.
2. Diodore, XXXI, i3; cf. Strabon, IV, 6, 5.
3. Strabon, IV, It, 5; Diodore, V, 3i, qui ne parlent, il est vrai, que de victimes
destinées à l'exlispicine.
!i. Dion Cassius, LXII, G : il s'agit des femmes prises par les guerriers de Houdicca,
t't auxquelles, en outre, on coupe les mamelles pour les leur coudre sur la bouche;
cela, £v loXz lepoî;. La coml)inaison de ces trois supplices s'expliquerait bien si ces
captives étaient des transfuges de la liberté, Bretonnes passées aux Romains, crimi-
nelles et prisonnières à la fois. — Tacite nous dit des Germains (XX) : Proditorcs et
Iransfugas arboribus suspendant. — De même, à Home, Tite-Live, I, stj. — Etc.
5. Après la défaite de Mallius, en io5, par les Cimbres et les Teutons et G(dliirnni
(lentes : Homincs laqueis collo inditis ex arboribus suspensi sunt... nova quadani aiquc
insolita cxsecratione (Orose, V, i6, (j et 5). Orose dit que tous les prisonniers romains
subirent ce sort. Les arbres, et la pendaison comme conséquence, interviennent, dans
ce cas, en tant que choses divines; de la même manière, la pendaison des captives de
Houdicca (cf. la note précédente) eut lieu èv tw xr,; 'AvopdtT-/,; tiàÀiaTa oiïoti. — \ oyez
encore, sur la pendaison chez les Celtes, le texte des scholies de Lucain cité p. sV Ce
genre de supplice se rattaclio à la dendrolàtrie, et il a été beaucoup plus répandu
chez les peuples primitifs qu'on ne le croit d'ordinaire; cf. Schrader, p. (ioo et 8.'<'i.
r>. Pour les malfaiteurs (Diodore, V, o-i), pal suivi du bûcher.
7. Diodore, V, 3^; César, VI, iG; Strabon, IV, /i, n. Cf. César, VII, i. 10.
S. Strabon, IV, [,, :>. Cf. chez les Germains, Florus, II, 3o, a.'i.
9. Strabon, IV, !^, G (certainement un acte religieux, bien que cela ne soit pas dit
formellement). — Le rite du démembrement des prisonniers de guerre est indiqué
chez les Ligures, à la date de 177 (Tite-Live, XLI, 18) : Capticos cuni foeda lacerationr
interficiunt.
10. Ce genre de supplice est attesté par la soholic de Lucain sur les sacrifices
humains à Mercure-Teulatès; voyez ce texte dans la note suivante. Un exemple de
sacrifice de ce genre est sans doute celui de sainte Reine à Alésia : Jussit impius
praefectus adferri vas quoddain magnum et impleri aqua et deponi eam (la jeune lille)
de ligno et alligari manus ejas et pedes, et mitti ibi ut suffocaretur {Acta Sanctorum.
Passio Reginae, n. éd., 7 sept., t. III, p. Sg), et cette dernière partie du texte res-
semble à celui du scholiastp. — Au semicupium (sur le sens de ce mot. cf. Tourneur,
a^ HEVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
Boudicca, ce sont (( les captives les plus distinguées » que l'on
offre à la déesse : victimes femelles à déesse- femme '.
On regardera comme des compléments de l'acte du sacrifice
l'usage de goiîter de la chair de la victime humaine % et celui de
boire de son sang dans un crâne fourni par quelque autre victime ^.
De ces sacrifices, nous voyons que les uns étaient faits
« dans des lieux sacrés », mais que la plupart avaient lieu au
cours des expéditions militaires, au hasard des théâtres de
guerre; nous ignorons si, dans ce cas, l'endroit d'immolation
avait été consacré au préalable.
Autres sacrifices ■> . — Les Gaulois ont connu, sans doute dès
les plus anciens temps, des sacrifices moins horribles. Après
Musée belge, 1902, p. 78) dont parle ce dernier, comparez également la cupa deWuotan
dans la Vie de saint Colomban (Grimm, I, p. 'lô); et, dussé-je me tromper, je ne peux
me dispenser de songer, à propos de tous ces vases sacrés, à celui que tient le dieu
gaulois au maillet : ne serait-ce pas, réduit et stylisé, le vase destiné à l'immersion
des victimes? la transformation iconographique de l'objet ne serait pas plus grande
que celle qu'on a fait subir à la hache, devenue, dans la main de ce dieu, une sorte
de marteau (cf. Reinach, Bronzes, p. 1C7) : dans l'un et l'autre cas, l'instrument du
sacrifice serait passé au rôle d'attribut du dieu.
Il semble bien, d'après les scholies de Lucain (Usener, p. 3»), que chaque dievi
préférait, pour sa victime, tel genre déterminé de supplice : Tcutatès, la suffocation :
Teulales .Mercuriiis sic apud Galles placatur ; in plénum semicupiuni homn incapul demiltitur
ut ibi suffocetur; Esus, la pendaison : Mars sic placatnr : homo in arbore suspendilur
usquc donec per cruorem membra digcsserit, et ce texte est d'autant plus remarquable
que le culte d'Esus paraît avoir été lié à celui de l'arbre (voyez l'autel de Paris).
Taranis Diiis paler hoc modo apud eos placalur : in alveo ligneo nliquot homines rre-
;nan<(/r, ce qui s'explique peut-être parce que Taranis représentait le feu du soleil,
'l'ous ces textes sont beaucoup plus importants et plus significatifs qu'on ne le croit.
1. Dion Cassius, L\1I, 7. — Chez les Germains, lors du désastre de Varus (Tacite,
Annales, I, Oi): Lucis propinquis barbarae arae, apud quas tribunos ac primoruni ordi-
num centuriones mactaverant; ailleurs (Florus, 11, 3o, 2/1): Viijinli cenlurionibus in
crucem aclis. Ce sont là, également, viclimae cximiae.
2. Pausanias, X, 2 2,3: To-jtwv 'îè xa\ Ta 'jnh toO yotÀav.To; TiiÔTEpa àTTO-xTeivovis:,
k'îrivôv -£ 01 PaÀirai xoO aVpLaTo;, -/.ai TJTtTovxo twv orapx(7)v (il s'agit des Galates qui ont
envahi la Grèce). Ce choix du sang et de la chair des victimes, cximiae et laclentcs,
doit être rituel. Nous voyons là toujours le procédé liabituel des écrivains grecs et latins
lorsqu'ils parlent des Barbares, généralisant et transformant en faits profanes, ridicules
ou coupables, des actes épars de ritualisme.
3. Ammien, XXVII, /i, !^ (.Scordisques) : ]Iostiis captivoruni Bellonac litanies et
Marti, humanumque sanguincm in ossibus capilum cavis bibentes. De même, Orosc, V,
23, 18. Le capitc quo solemnia libarent, des Boiens, en 21G (Tite-Live, XXIII, 2/1), peut
s'entendre des libations de sang humain. Ce sont là, encore, autant de preuves que
l'idée de communion, par l'intermédiaire de la victime, est inséparable de celle du
sacrifice. Cf. également, dans ce sens, le rite des Irlandais (Solin, XXII, 3) : Sanguine
inleremptorum hauslo prias viclores vultus suos oblinunt. — Je voudrais savoir si, lorsque
les Gaulois coupaient les oreilles aux condamnés (Vil, >,, 10), ils ne les offraient pas
aux dieux, comme les Lusilans leur offraient les mains des captifs (Strabon, III, 3, G).
/i. Je ne puis rattacher le ver sacrum des Gaulois aux sacrifices humains (Ju.stin,
XXIV, !,, i); même chez les Italiotcs, il ne semble pas qu'il y ail eu un lien entre les
deux choses (Wissowa, lieligion und Kullur der lUJmer, i<jo2, p. 3û/i).
NOTKS GALLO-ROMAINES 2 0
la défaite de Mallius, en io5, les vainqueurs, Cimbres, Teu
tons et Gaulois, oflVirent aux dieux les chevaux pris dans le
combat, en les précipitant dans les eaux du Rhône'.
Ce ne pouvaient être non plus des victimes humaines que
les Gaulois présentaient au départ de leurs hôtes 2; et ce n'était
pas assurément par des sacrifices d'hommes que les Galates
attiraient les oiseaux qui devaient les délivrer des sauterelles 3.
A l'Artémis chasseresse, ces mêmes Galates offraient, chaque
année, une victime, brebis, chèvre ou veau''.
Repas sacrés. — Le sacrifice est, d'ordinaire, accompagné
d'un repas sacré, au moins en dehors des expéditions mili-
taires. Pendant les sacrifices humains qui suivirent la victoire
de Boudicca, les Bretons festoyaient dans leurs sanctuaires et
dans le bois de leur déesse; il n'est pas dit qu'ils mangeassent
de la chair des victimes^. Ce sont, au contraire, les restes du
sacrifice (fait, il est vrai, de menu bétail) que se partagent,
un jour de fête d'Artémis, les chasseurs galates, eux et leurs
chiens; les prémices sont offertes, bien entendu, à la déesse tj.
Libations. — L'usage des libations était fort connu des Gau-
lois; les plus solennelles, et sans doute de sang humain,
étaient faites dans des crânes de vaincus^; mais il y en avait
1. Orosc, V, 16, G : Eqai ipsi gunjilibns inmersi. Orosc emploie gunjites à propos de
llcuvc (IV, 20, 35). Il est possible que c'ait été simplement une manière de les
sacrifier; il est possible aussi qu'ils aient été offerts spécialement au Rhône comme
à un dieu, les fleuves ayant toujours aimé les sacrifices de chevaux. Au sujet de
l'importance du cheval comme victime chez les peuples primitifs, cf. Hehn, Kultur-
pflan:cn,p. /|2,etc. Et, en Gaule, rappelons les squelettes de tètes de cheval du Mané-Lud
(Bertrand, La Gaule avant les Gaulois, p. i34). — On immole, lors de la cueillette du
gui de chêne, duos candidi coloris tauros (Pline, XVI, 25o). — Chez les Ligures (Tite-
Livc, XLI, 18, en 175) : Pecora infanis Irucidanl verlas passiin quam rite sacrifîcant.
2. Parthénios, Erolica, VllI : Kat xopLcaOévco; hpzio-j, tyiv 'HpiTtTiov x£>,evît àvTi-
>,ao£<T6at. T?,; oï xaTaaxoûao? wî '^a' à'UoTS crûv/jOe; aOtTi, èitavatsivâfjisvo; rb ^tçio;
(c'était donc sans doute une brebis, en tout cas du petit bétail). La scène se passe à la
frontière de la Celtique et de la terre marseillaise. Le rite indiqué est le rite
classique, soit que Parthénios ait hellénisé son récit, soit que les Gaulois aient copié
le rite marseillais ou aient eu un rite semblable : rien, par conséquent, à en conclure.
3. 'lepo'jpyîa; xaTaQûoydiv (mais est-il bien sur qu'il s'agisse de sacrifices?), Eudoxe
chez Elien, Natnra animalium, XVII, 19. Plutarque mentionne, chez les Galates, des
Oyfft'a; à Artémis cù apparaît la prêtresse {Virtutes mulicrum, \X).
4. Arrien, Cynégétique, XXXIII.
5. Dion Cassius, LXII, 7 : Ojovté; t£ a[xa xai ïdTitôjxevoi.
6. Arrien, Cynégétique, \WUl : GûaavtE; 6k xbt\ tô)v lepsîwv à7iap$o((i£voi Tr, 'AypoTlpa:,
(i>; îxâdToi; vôfxo;, e'ja))(oOvTai T£ xai oc xûv;;.
7. Cf. p. j'i, n. 3.
•j(» KEVUf DES KTUDKS ANCIENNES
(le moins sanglantes, comme celles d'hydromel dans les
liançailles galates '.
l'rih'cs et chanls. — Le sacrilice est accompagné, d'ordinaire,
de prières qui en déiinissent le sens 2, quel que soit l'être divin
au(|uel on s'adresse. Chez les Galates d'Asie, Gamma invoque
Vrlômis en l'adorant et après avoir l'ait la libation d'hydromel j.
Kt, chez ces mêmes Galates, on appelle les oiseaux protecteurs
par des prières, tout en les attirant par des sacriiices'».
Les vœux, les consultations de la divinité sont également
accompagnés de prières verbales : en Bretagne, c'est par des
prières que les druides de Mona^ et que la reine Boudicca<J
appellent la protection divine sur leurs armées, et ils pro
rèrent leur long appel les mains dirigées vers le ciel.
La plupart de ces prières étaient sans doute de véritables
cann'ma, et nous verrons, à propos du rituel militaire, l'impor-
tance que les chants ont eue dans la vie religieuse des armées.
Danses. — C'est également à ce propos que nous parlerons
des ilanses, qui jouaient un rôle aussi bien dans la religion
«les Gaulois que dans celle des autres peuples. Nous ne connais
sons qu'un exemple de danses sacrées en dehors de la guerre :
celui que nous offrent les Celtibères, dansant la nuit enj,ière,
(Il riionneur de leur dieu, au moment de la pleine lune7.
Musique. — Le r«Me religieuv de la musique n'est attesté
chez les Gaulois par aucun texte formel. Mais il ne paraît
pas j)ouvoir être mis en doute^.
I. Plularque, Amatorius, WII; Virilités mulicruin, \\.
■j. Mùndlichc ErlduruiKj, dit avec raison Wissowa (p. 333), parlant des Koniains.
3. Plularque, Virlutes miilicrum, XX.
'i. Eudoxe de Cyziquc apud Elicu, XVII, kj : E-jytxz ~r/yt; EJ'/ovTat.
■>. Tacite, Annales, \IV, 3o.
•). Dion Cassius, LXII, C : 'II IJoy^ouîxa tY|V ytipa. È; tov oOpavov àvaT£iva(7a eîtie.
7. Cf. Hevue, iç)03, p. 10/4. La danse est ligurée, sur les ujonnaics franloises, le plus
souvent sous forme de danse devant l'épée (Cyfu-iS), U' personnage tenant parfois le
torriucs à la main (.OfjU-iô); quelquefois il danse sur la croupe d'un clicval (t)o33-45,
7«f).j, 7897); danse simple (10339). ^"^r '^ (Janse sacrée chez les CalUiici d'Espagne,
Silius Ilalicus, III, 347-ij :
JS'unc, pedis allenio i/erriissa verhere terra.
Ad numeruin resonas gaudenleni plaudere cactras.
Ilacr rcifiiies Indusquc viris, ca sacra voluptas.
>•. l'>eudo-.Sc>mnus, 188, dit des Celtes: lùv [AiydixiQ o' à'^ovri th; È/./.Ar.aïa.r.
MhI- il |)etil s'aj;irdes Li^'urcs,riir l'antiunlu périple parle de> peuples di» rivages de Ih
NOTES (iALLO-KO.MAlNKS ri*
Vœux et dons. — Les divinités gauloises, comme toutes les
autres, recevaient des dons en nature et en espèces, et nous
avons vu l'importance du trésor qu'ils constituaient'. Ces
dons pouvaient être soit spontanés, soit le résultat de vœux,
c'est-à-dire de promesses faites à la divinité par le dévot
en échange d'un service qu'il lui demandait.
Gestes de prière et d'adoration. — Nous avons parlé du
geste des Bretons invoquant leurs dieux ou déesses les mains
tendues vers le ciel-, survivance, je crois, du temps où les
dieux principaux y séjournaient.
Les Gaulois connaissaient le geste de l'adoration par incli-
naison du corps, adorare, zpor/.uvîtv ^ ; il semble qu'à la diffé-
rence des Romains, ils se tournassent de préférence ', dans ce
geste, de droite à gauche •">.
CvNJtiJE JLLLIA.N.
(A suivre.)
Vfédilcrranûc. El il nous cslditdes LijjurosclK'/ le Sclioliaslc de PlaUm au Phèdre, MU
(L)idot, l. III, p. 3iO) : "EOvo; xi ïinccpionxôv tiôv iamçÂM'i 10 Atyjwv o-jtw [AO'jaixwTatciv
îîvat çaat'v, (o; xat ii-qo £v xoî; TroXljiot; navffTpaTtà (xâ/ETOai, àWk to (aév xi toO
'jTpateûjj.aTo; àytovî^EffOai, ih 5ï aostv 7to),î[j(.o0vTo; toO ÀotTioO. Ka lyre (cl'. Diodorc, V,
.M, :>.; Timagènc chez Ammieii, XV, (j. 8) est un des symboles fréquents dans les
nn)nnaics gauloises (de La Tour, p. 291); j'ai à peine besoin de rappeler la trompette
de guerre. Une étude attentive des monnaies ferait découvriir d'autres instruments :
mais ces deux-là ont été essentiels chez les Gaulois, comme, du reste, chez tous les
anciens peuples, et chacun des deux avait son rôle propre.
I. Heviie des Études anciennes, 1902, p. loo.
!. Jbid., 190?, p. 281.
3. Gamma devant .Artémis, Tipocrxuvriaacra -rriv 6éov (Plutarque, Virt. niuL. X\).
'(. Je dis de préférence, car nous avons un témoignage de Posidonius (IV, Sd) iiui
dit précisément le contraire : riepiçépst 0 o Ttai; Itz\ rà ôehà xai xà Aaiâ. 0'jt(o; ôiaxo-
voûvTaf xat tqÙ; Osoù; îipoirx-jvoOirtv, ItzX ta ôeEtà ffTpz^ôpLsvoi. Je ne suis cependant pas
sûr qu'il n'y ait pas im lapsus dans le texte de Posidonius : pourquoi aurait-il mcu-
tionné la direction du service religieux si ce n'eitt pas été pour l'opposer au service
de table.»* — L^ans cet ordre d'idées, il est bon de remarquer que, tandis que Jupiter
lient toujours le foudre de la main droite, de même Mars^la lance, le grand dieu
gaulois au maillet tient son marteau de la main gauotic, autres peu d'exceptions près
(remarque de M. Mowat, HiiUelin épigraphiqiie, t. I, p. 0(5). Sur cette opposition reli-
gieuse entre les rapports de la droite et de la gaucho, cf. encore Cicéntn, De divina-
tione, IF, 89: Ita iiobis sinistra*videntiir, Gratis et harharis de.iira, meliora... Sed cerle
nostri sinistrum notninaverunt, exlernique dextrum. quia plerumque nieliiis id videbatur :
harbari et externi désignent peut-être les Gaulois, de la divination "desquels Ciccron
dit quelques mots dans ce Irailé.
5. Pline, Histoire naturelle, XWIII, 2.") : In udorandti dextrani ad vsciiUun rcferiinus
lotutnque corpus circuniaginius, quod in lacvuni ferisse Galliac rcligiosius credunt. Mar-
quardt (III, p. 179), citant cet usage, montre, par une inscription relative au culte
(l'Esculapo à Rome (C. 1. G.. ."miRi. = Kai!)el. i)M\). que l'àTi?* toO oîç-.oO n'était xioinl
particulier aux (iauhHs.
A PROPOS DES « SUESSIONES »
La thèse de M. Dubuc sur les Suessionest suggère quelques
remarques qui peuvent être utiles à l'histoire de la Gaule.
1. — Comme dans toutes les régions de la Gaule, ce sont les
noms des cours d'eau qui nous font connaître la plus ancienne
l)opulalion du Soissonnais\ M. Dubuc a fait le relevé de ces
noms, et il serait à souhaiter que, désormais, tout travail sur
les origines d'un pays de France commençât de même par
la statistique des appellations des accidents du sol, sources
ou montagnes^.
Or, les mots qui désignent les rivières, dans la contrée sois
sonnaise, me paraissent presque tous étrangers à la langue
celtique : Isara (Oise), Axona (Aisne), Autumnus (Autonne), Sara
(Serre), Aquila (Ailette), Clinio (Clignon), Urcum (Ourcq)i, etc.,
ne sont pas des dénominations données par les Gaulois. On
les trouve comme noms de fleuves dans des régions où les
Gaulois n'ont jamais pénétré; on les rencontre un peu partout
dans la Gaule et hors de la Gaule. On est convenu, aujour-
d'hui, de dire que ces noms sont les vestiges de la langue
1. De Suessionum civitate, Paris, F"ontemoing, 1902, in-8° de 300 pages, avec i carte.
2. J'entends ici ce mot comme M. Dubuc, en y comprenant la Thicrache, le
Laonnais, le Noyonnais, les diocèses de Senlis et de Meaux.
3. Peut-être aussi les noms des fori-ts et des bois, qui sont, dans le nord-est de la
France, particulièrement intéressants (Vosagus, Cotia, Daula, etc., dans cette région).
Qu'un nom de forêt se conserve alors que changent le caractère et l'essence de
la forêt elle-même, c'est ce dont on peut trouver maints exemples : le bois de
Fagossou, près de Saint- Jean -de- Luz, n'est plus aujourd'hui qu'un bois de chênes.
'1. Il importe d'y joindre ceux des noms de localité» habitées qui semblent dériver
d'un accident du sol. — D'où vient le nom du bourg de Doue, en Seine-et-Marne, bourg
si curieux par son mamelon isolé? Les textes du Moyen-Age (xi" et xii' siècle), que
me communique M. Gassies, donnent f)uensis, Dova, Dtiva, mons Duina, ce qui me fait
songer à un nom de source. La localité est ancienne. On y a trouvé une amphore
avec les lettres AVC ou .\VG, tracées après la cuisson et fort belles; une poterie
samicnne marquée DIVIMAN. J'ai vu les deux chez M. Thévenot. instituteur. Cf., de
ce dernier. Le Briard, Almanacfi, if^^fi, p. 178, où ces objets sont décrits; mais je crois
que M. Thévenot a tort ilc voir dans la signature DIVI « un ancien nom de Doue ».
A PROPOS DES « SLESSIONES » jn
qui était parlée par les Ligures» ; et je ne fais aucune difficulté,
pour ma part, à appeler ligure la population antérieure à l'in-
vasion celtique. Le Soissonnais n'était ni plus ni moins ligure
que le reste de la France avant cette invasions.
IL — M. Dubuc a, dans la carte qui accompagne son livre,
essayé de reconstituer l'état forestier du pays à l'époque
romaine, d'après les chartes et les noms de lieux. Il a tenté de
rétablir également les étendues palustres. Le simple aspect de
cette carte permet de nous rendre compte de quelle manière les
populations primitives du pays, et les pagi gaulois qui se sont
alliés ou substitués à elles, ont découpé et réparti leurs domaines.
Un groupe de population est avant tout une association
pour cultiver un coin de terre fertile, tracé le long d'une
rivière, entre des forêts ou des marécages 3. Voici, par exemple,
le pays des Suessiones proprement dits, ou le Soissonnais : le
centre de leurs demeures est la contrée qui avoisine Soissons,
sur les deux rives de l'Aisne ; c'est là que se trouvent ces opu-
lentes terres à blé qui faisaient le renom des Suessiones dès le
temps de Jules César i, et qui sont encore aujourd'hui, avec
les linières et les cultures maraîchères, la grande richesse
agricole du départements. Mais, tout autour de ces vastes
1. M. Dubuc cite un affluent de la rive droite do l'Oise appelé Diva (Divctte,
Dives). Je suis beaucoup moins convaincu qu'autrefois que celte catégorie de noms
soit d'origine celtique, et il y a des motifs pour croire qu'elle remonte, en partie, aux
temps ligures. Mais, alors, la langue ligure ne différerait pas sensiblement du cel.
tique ou de l'indo-européen? C'est ce que viennent, chacun de son côté, de permettre
de croire M. Kretschmcr : Ëin xelbslàndiges GUedd'^s indg. Sprachstammes (Die Inschriften
von Ornavasso uiid die liguriscke Sprarhe, dans la Zeitschrift de Kuhn, t XX.XVII!, 1903)
et Pauli : Sind die Ligurer Indo-Germaiien? (Beilage ziir Ailgeineinen Zeilung, Munich,
12 juillet 1900, n° 157). Cf. page 36, note i.
2. Toutes les thèses nouvelles, même en érudition, ont eu leurs exaltés. 11 a paru,
sur la région qui nous occupe, un livre extraordinaire (Pelitot, La sépulture dolmé-
iiique de Mareuil-lès-MeauT, Paris, 1892), dont l'auteur est évidemment atteint de ce
que j'appellerai furor ligaslicus. Il sait la date exacte de l'arrivée des Ligures dans
le bassin de la Marne, tout ce qu'ils y ont fait, tout ce qu'ils y ont laissé; il suit
« à la piste (c'est lui qui parle) cette grande famille humaine et pélasgique, qui
produisit les plus grands voyageurs, les navigateurs les plus célèbres et de non
moins valeureux capitaines» (p. 1G7).
.■). De ce que César dit (1, i, ■!) : Gallos... a Belgis Malrona... dividit, il ne faut pas
croire que la Marne formât, la limite méridionale des Suessions ou des Meldes et les
séparât des Sénons. Ce n'est, chez César, qu'une indication de direction : la limite
était parallèle au fleuve, mais beaucoup plus au sud.
i. De bello Gallico, H, i, 6 : Feracissimos agros possidere.
5. Le Beuf publia, en 1735, sur le Soissonnais, un de ces mémoires où l'on retrouve
la logique et l'ingéniosité habituelles de son esprit, mémoire qui remporta «le prix
llev. El. une. o
3o REVLE DES ÉTUDES ANCIENNES
domaines arables, riiorizon est borné par des marécages ou
des forets qui les enserrent et les protègent. A l'ouest ou en
aval, ce sont les forêts de Laigue et de Compiègne (L'isga
Sylva, Cotia sylva), qui bloquent l'Aisne sur ses deux rives;
à l'est, la A esle (Vidula) était obstruée par les marais du
Tardenois; ceux de lAilette, enchevêtrés de bois (forêts de
Mortier, de Pinon, etc.), fermaient les routes du nord, comme
ceux de Longpont, le bois de Dôle et la forêt de Villers-
Cotterets fermaient les chemins du sud^
Sur un point, cependant, il semble que la route fût assez
libre, et que ni forêts ni marécages ne séparassent sérieuse
ment le pays des Suessiones du pays voisin : c'était le long de
la vallée supérieure de l'Aisne, par où l'on pénétrait chez les
liemi. César ne rencontra sur cette ligne de l'Aisne aucune
difficulté de la part de la nature, et c'est sans doute pour cela
qu'il la choisit comme voie d'accès dans la campagne de 67.
C'est sans doute aussi la commodité de cette route et la faci-
lité du voisinage qui expliquent à la fois les relations intimes
et fraternelles entre Rèmes et Suessions, et la haine réciproque
qui les divisa plus tard-.
III. — César nous dit des Suessions qu'ils possédaient un
territoire fort étendu, fines latissimos, et pouvaient lever
cinquante mille hommes-^.
Or, le Soissonnais proprement dit ou encore l'ancienne cité
gallo-romaine des Suessiones, de l'Autonne à l'Ailette, n'est
guère que le cinquième du département de l'Aisne, c'est-à-
dans l'Académie française de Soissons » : il y avait, en ce temps-là, une vie scienti-
fique singulièrement active en province. Plaçant à Noyant le Noviodunum de César
(II, 12), il dit à ce propos : «Le mont de Noyan... se trouve entre les plus beaux biens
qu'avoicnt à leur porte les Chefs de la Nation Soissonnaise, sçavoir le Mont de
Soissons d'un côté qui estoit pour le bled, et le Vau de Soissons de l'autre qui estoit
pour le pâturage. » Le IJeuf, Dissertation sur l'état des anciens habilans du Soissonnois
nvant la conquête des Gaules par les Francs, i735, p. 30; cf. p. 3o. Voyez, comme suite
à cette dissertation, la Dissertation sur l'époque de l'établissement de la religion chrétienne
dans le Soissonnois, couronnée l'année suivante, publiée en 1737.
I. Il serait très facile de faire des remarques semblables pour les Silvanectes et
les Mcldes. La Diane adorée par les Silvanectes (Ricci, Inscriptions de l'Oise, dans
1? Kcvue archéologique, i()oi, p. 28) doit être la Diane des forêts.
a. César, II, 5-i2. Bibrax des llùmes est une sorte d'oppidum de frontière (cf.
neuuc des Éludes anciennes, 1901, p. 3uj), et comme la tète, lointaine il est vrai, du
pont qu'ils possèdent sur l'Aisne. De la même manière, je crois, Gorgobina des
Boiens-Éducns protégeait contre les Bituriges les passages de l'Allier.
3. II, '., 7.
A PROPOS HES « SUESSIONES « 3i
dire un territoire de beaucoup inférieur à la moyenne des cités
gauloises'.
Il semblerait donc qu'il y ait contradiction entre le texte de
César et les autres données géographiques sur le Soissonnais :
d'autant plus que César attribue douze oppida aux Suessiones^
et qu'il semble difficile de les retrouver dans la région qui
a proprement conservé leur nom.
Tous les érudits du pays et d'ailleurs qui se sont occupés de
la région, depuis le xvii" siècle jusqu'à nos jours, ont relevé
cette contradiction et ont cherché à la faire disparaître. Le seul
moyen qu'ils ont trouvé est le suivant^ : les Suessiones de César
comprenaient un ensemble de pagi dont plusieurs ont été
plus tard (comme le Valois, les Meldi ou le Laonnais) rattachés
à des cités voisines ou transformés en cités indépendantes.
C'est ainsi que, suivant ses devanciers, M. Dubuc considère
la cité celtique des Suessiones comme formée des douze pagi
suivants, que lui fournissent les textes du Moyen-Age: i.Pagus
Suessionicus (Soissonnais); 2. Pagiis Urcisus (Orceois); 3. Pagiis
Tardinisus (Tardenois); /j. Pagus Otmensis (Otmois); 5. Pagus
Bagensonisus (Port-à-Bainson); 6. Pagus Melliarius (Mulcien) ;
7. Pagus Silvanectensis (Sellentois, Senlis); 8. Pagus Vadisus
(Valois); 9. Pagus Rossoniensis (Ressons); 10. Pagus Novio-
mensis (^omois, Noyon); 11. Pagus Lugdunensis (Laonnais);
12. Pagus Teoracensis (Thiérache).
J'hésite, pour mon compte, à croire qu'il y avait chez les
Suessionnes autant de pagi que d'oppida^ : la corrélation de ces
deux termes ne m'est point prouvée. Il serait possible qu'il y
ait eu dans le Soissonnais de l'Aisne, c'est-à-dire dans un seul
pagus, plusieurs oppida: Soissons, Noyant, Chandun, le mont de
Pommiers, bien d'autres de ces promontoires dominant de fer-
tiles vallées, ont pu servir de places fortes à l'époque gauloise^.
Mais, d'autre part, il est probable que le Soissonnais de
1. C'est, grosso modo, l'arrondissement actuel de Soissons, qui renferme 70,000
à 75,000 habitants.
2. Oppida habere numéro XII (II, 4, 7).
3. Ils n'ont varié que dans le nombre des ((pays» qu'ils ont rattachés aux
Suessiones.
4- César, I, 12, 4 [à conserver, malgré l'opinion de Paul], comparé à 1, 5, 2.
5. Nous suivons, sur ce point, l'avis de Le Beuf, État, p. 2o-33.
3j revue des ETUDES ANC1EN>'ES
César fut plus ^rand que la cité gallo-romaine. Dans quelle
mesure? nous ne le savons pas. César, en effet, par ce mot de
Siiessiones, peut désigner à la fois deux choses' : i° d'abord,
le domaine propre des Suessions, qui sera, si l'on veut,
la future cité gallo-romaine 2; 2° ensuite, l'ensemble de peu-
plades qui étaient dans la dépendance étroite des Suessions,
et Ion pourra y comprendre les Meldi de Meaux, les Silva-
nccles de Sentis 3, peut-être aussi les pagi de Laon et de la
Thiérache; il est possible que les Rémi aient été, jadis, incor-
porés dans cet empire''. — De ces deux territoires, il est visible
([ue c'est au second que s'applique le latissimos fines de Jules
César, et sur ce point Je suis d'accord avec M. Dubuc^ et
avec ses précurseurs. Mais où je préfère ne pas le suivre
encore, c'est dans son hypothèse que les douze pays qu'il
retrouve au Moyen -Age sont tous d'origine ancienne, et
répondent aux douze oppida de l'empire soissonnais.
n . — L'histoire des Suessions pendant les guerres de l'indé-
pendance nous fournit de fort utiles indications sur la manière
dont les ligues gauloises se faisaient et se défaisaient.
Aidés par la fertilité de leurs domaines et la multiplicité des
routes qui s'y croisent, de l'est à l'ouest et du nord au sud,
les Suessions acquirent le principal sur une bonne partie de
la Belgique et sur une partie de la Bretagne. Nul doute que
si César ne fût point venu, ils auraient fait de leurs voisins
immédiats, Meldes, Silvanectes et peut-être Rèmes, une seule
et même civitas, uno nomine, grande comme celle des Arvernes
ou celle des Éduens^J.
I. De la même manière, /Iruerrii désigne, cliez César, tantôt les i47'uerHt proprement
dits (VII, 70, s), tantôt les Arvcrni y compris les Vellavi, leurs sujets (VII, 8, i ; 7^, 6).
•j. C'est peut-être le cas II, 12 et i3; et, sans doute, aussi VIII, 0.
•î. C'est peut-être le cas II, 3,5; /|, 0.
'1. Les Rèmes se disent /rw/res consanguineiquc des Suessions, comme les Ambarres,
clients des Ëduens (cf. VII, 75, 2), sont les ncccssarii et consanguinei de ces derniers
(I, II, h). Déplus, ils avaient avec eux iiniiin imperium, c'est àdirc le même chef eu
cas de guerre; mais aussi unum magistratum, idem jus, easdem leges, ce qui doit
signifier que les pays des Rèmes et des Suessions étaient fédérés en une seule civitas
(II, 3, I}), comme le furent plus lard luluens cl Hoicns (I, i-S, 5).
5. Leferacissimosagrospossiderc tout eu s'appliquant surtout aux terres du Sois-
sonnais peut aussi s'entendre des terres à blé de la Bric et du Valois (cf. Lcbeuf,
p. 3,).
6. César, I, 3 et '4. César, dans sa liste des peuples belyes lois de la guerre de '>';,
n- nomme, en <l!'et, ni les Meldes ni les Silvanectes.
V PK(H>OS DKS (( SLESSIONFS i) 33
L'arrivée de César nempcclia pas cette évolution. Mais elle
la lit sachever d'une autre manière. Les Rèmes lurent compté
tement séparés des Suessions ; peut-être leur annexa-ton le
pays de Laon et la Thiérache; peut-être aussi les Silvanectes et
les Meldes' furent ils placés d'abord dans leur dépendance; les
Suessions le furent eux-mêmes également^. La cité des Rèmes,
avec ses pagi, tributaires à divers degrés, devint la grande cité
politique du nord. Et cette fédération avait la même étendue
que celle des Suessions. Mais elle avait un autre nom, comme
elle avait une autre tribu pour souveraine.
Quand les Romains eurent moins besoin des. Rèmes, ils
mutilèrent la cité qu'ils avaient créée; les Meldes, les Sil-
vanectes, les Suessions formèrent autant de cités particu-
lières 3.
V. — Le problème le plus intéressant que soulève l'histoire
de cette région à l'époque romaine est peut-être l'organisation
des grands rendez-vous de fêtes populaires et de plaisir : je dis
organisation, car je crois que l'administration romaine n'a pas
laissé bâtir à l'aventure théâtres, amphithéâtres, thermes et
temples, et il est probable que les emplacements des uns el
des autres répondirent à des conditions déterminées : sanc-
tuaires traditionnels, pèlerinages de pagi, fréries de cité,
cultes de frontière.
La cité des Silvanectes, par exemple, avait son amphithéâtre,
situé au centre même de l'agglomération, à Senlis. Senlis ne
devait pas être une ville, peut-être même pas une bourgade ; elle
n'a laissé que fort peu de tombes romaines, et cependant elle
a des arènes considérables, fort bien conservées, qui, malgré
la rusticité de l'appareil, datent du i^' siècle (Jlg. i). Presque
toute la population de la cité pouvait sans doute y prendre
1. Les Meldes ne sont mentionnés qu'une fois (V, 5, s,) et, semble-t-il, comme
territoire ami de César.
2. Ni les Meldes ni les Suessions ne prennent part à la ligue de 02, et, d'autrt»
part, César ne les mentionne pas comme amis. Donc ils devaient, dans sa pensée,
être compris par l'appellation de Rèmes. D'autre part, en 5i, Hirtius dit (VIII, 6, i5) :
Saessionum, qui Remis erant atlribuli.
3. Remarque intelligente du chanoine d'Auxerre (État, p. 34): «Si les peuples
Silvanectes et Meldi furent laissés libres et sui Jiiris, ce fut en conséquence de leur
ancienne liaison, et peut-être dépendance de la Nation Snissonnaise. >i
34
REVUE DES ETUDES ANCIENNES
place aux jours de fête. L'amphithéâtre était peut-être le prin-
cipal lieu de rendez-vous du peuple entier des Silvanectcs'.
Il n'y a pas. à ma connais-
sance, de théâtre chez ce peuple.
Mais, à la frontière même de la
cité des Silvanectes, à l'endroit
où elle confinait à celle des
Suessions, s'élève le groupe des
ruines de Champlieu, théâtre,
thermes, faniim. Nous avons
affaire ici à des rendez-vous de
prières et de plaisirs communs
et limitrophes à deux peu-
ples^. Ils s'y rencontraient, ils Senlis : porte donnant sur un des deux
*^ ' grands corridors intérieurs des arènes.
y campaient, dans cette vaste es-
planade qui domine la vallée de l'Autonne et qui finit à la
lisière de la forêt de Compiègné. Et le nom même du pays,
Champlieu, rappelle, je crois, le campus ou champ de rendez-
vous. Mi l'appareil de ces édifices, ni le style des bas-reliefs
religieux du temple, n'autorisent à placer ces constructions
à une date postérieure au i" siècle 3.
FlG. 1.
1. M. Mûller (Sen/js et ses environs, Senlis, 1896, p. 97) a lu, dans les arènes de
Senlis, sur « une pierre aujourd'hui otTritée », l'inscription « en belles majuscules III
GRAD POD ». M. Seymour de Ricci {Inscriptions de l'Oise, p. 3i) paraît inquiet (et je
l'ai été aussi) sur cette inscription. Mais, interrogé, sur ma demande, par M. Gassies,
M. Mûller, qui est le plus consciencieux et le plus droit des chercheurs senlisiens,
lui a écrit (de Chantilly, 19 octobre 1902) : « Je suis si'ir d'avoir lu les lettres en ques-
tion; M. Cullru se souvient aussi de les avoir vues. Je vois encore la place de la pierre
dans le couloir descendant qui vient de la cité vers l'arène et qui semble avoir reçu
une sorte de barrage glissant sur rainure. »
2. Sur un fragment du rebord «de la spina du proscenium» (Peigné-Delacourt,
VHypocauste, p. 82), on peut lire encore,» en cursives qui ne sont pas des derniers
temps de l'Empire :
\oc v////
Nil
DCV<NXOVII
locu[s
Il ne serait pas impossible que la dernière ligne fût le nom d'un pagus ou d'une
cité du voisinage, admise à ces fêtes. .\ rapprocher celte inscription de la découverte,
en 182C, dans les ruines de Champlieu, d'une coupe qui portait l'inscription AMBIANI
(cf. VVoilIcz, hvpertoire archéologique du département de l'Oise, p. 179).
3. J'ai peine à comprendre que Peigné-Delacourt (qui mérite, à tant d'égards, de
ne pa- r-lre oublié) ait <'lé obligé de défendre contre \ iollet-le-Duc la thèse qu'il n'y
A PROPOS DES « SUESSIONES »
35
Voilà donc, un siècle et demi après la bataille de l'Aisne,
celte région de bois et de marais pourvue des organes de
plaisir inhérents à la chose romaine. Que les édifices de
Champlieu soient la conséquence d'une tradition indigène,
fédération religieuse ou pèlerinage sacré de deux peuples
FiG. 9..
voisins, je le crois : aussi bien sonfanum sur plan carré paraît
être de type celtique plutôt que gréco-romain. Mais, dans les
bas-reliefs du temple, Prométhée, Iphigénie, Léda, etc., il n'y
a que les banales légendes du monde classique ; et parmi ceux
du théâtre il me semble reconnaître la figure de Rome
casquée, avec l'inscription ROM... fjîg. 3). C'est par sa reli-
gion, ses symboles et ses plaisirs que Rome prenait pied dans
ce pays.
VI. — Les œuvres militaires ne vinrent qu'après. Dans
la vallée de l'Oise, comme ailleurs, elles datent de la fin du
ni* siècle, et nous les retrouvons à Sentis i (fig. 2), à Meaux et à
a pas, dans les ruines du théâtre, à Champlieu, « une seule pierre qui appartienne
à une époque postérieure à la domination romaine» {Un dernier mol mr le Ihéâtre de
Champlieu, Noyon, 1860, p. 21 ; cf. encore son mémoire sur VHypocauste de Champlieu,
Beauvais, 1867, p. 8 et 82).
I. Nous donnons ici, à titre de document, le plan du rempart romain de
Senlis, tel que M. Dupuis a bien vouki le dresser lui-même pour notre Hevue
(Jig. 1). — Sur ce rempart de Senlis, cf. Dupuis, Senlis, 1900, p. itj; Petit, Congrès
3(') UKVUE DES ÉTIDF.S ANCIFANES
Soissons, avec les caractères traditionnels des castra de cette
époque.
Jusqu'à plus ample informé, je ne trouve que ces trois villes
qui aient été fortifiées vers l'an 3oo. Elles l'ont été parce
qu'elles étaient chefs-lieux de cités. Mais elles étaient chefs-
lieux de cités parce qu'elles se trouvaient aux carrefours les
plus importants de la contrée : Senlis, au
centre de la principale vallée qui fut avant
le confluent de la Seine et de l'Oise; Meaux,
au point de croisement des derniers grands
aflluents de la Marne; Soissons surtout, au
centre de la vallée de l'Aisne, là où viennent
se rencontrer, aux abords de Paris, les routes
FiG. .!.
du nord et de l'est. Et par là encore s'expli-
queront les destinées de ces villes et leurs rapports avec Paris
dans les derniers temps de l'Empire romain et les premiers du
Moyen-Age^.
Camille JULLIAN2.
archéologique, XXXIII (1866), 1867, p. 3i et s. Le périmètre en est de 8io mètres; il
embrasse une superficie de 6 hectares 38 ares. Les murs sont flanqués de 28 tours. A
la différence de la plupart des enceintes de ce temps, chez lesquelles domine le qua-
drilatère, celle de Senlis présente une sorte d'ovale déterminée par les lignes brisées
des courtines. — On a discuté un peu partout la question de la hauteur des tours :
s'élevaient-clles ou non au-dessus du parapet des murs? Il n'y a pas de doute quand
on voit à Senlis les deux tours romaines du château : elles dépassent actuellement de
0 à 7 mètres la hauteur du rempart. C'est également à Senlis qu'on peut le mieux
étudier, et sur le même point, la forme et la disposition des tours gallo-romaines;
saillant eu demi-cercle à l'extérieur, en carré à l'extérieur, à cheval sur la muraille,
un étage de niveau avec le terre-plein du rempart, ce même étage pourvu de six
ouvertures, deux portes ouvrant sur le chemin de ronde, quatre fenêtres, une sur
l'intérieur, deux sur l'extérieur.
1. Cf., sur Paris, Hevue des Études anciennes, 1902, p. 45.
2. P.-S. — J'^ii plus haut (p. 2g, n. i) émis l'hypothèse que beaucoup de noms
en di'u-, qui s'appliquent en Occident à des sources ou à des rivières, sont d'origine
précellique ou ligure. On trouve, en effet, deux Deva en Espagne, dans les pays du
Nord, voisins de l'Océan, où je doute que les Celtes se soient établis (Ptolémée, II, 6, 8 ;
Mêla, m, 1; cf. la note de l'édition Didot de Ptolémée, p. 147); on en trouve en
Ecosse, en dehors de la zone celtique (Ptolémée, II, 3, 2, la Dec d'Aberdeen). J'ouvre
ici, du reste, la question de ces noms en div-, capitale pour l'étude du caractère do
l'idiome ligure.
LA
FABRIQUE DE LA GRAUFESENQUE
(AVEYRON)
NOUVELLE KTUDE SUR LES ORIGINES DE LA POTERIE
SIGILLÉE GALLO-ROMAINE
A deux kilomètres à l'est de Millau, dans un de ces sites
pittoresques qui sont l'orgueil des montagnes du Rouergue,
les eaux limpides du Tarn, débouchant du Gausse noir, opè-
rent leur jonction avec la Dourbie. C'est là, dans une vallée au
sol argileux, fermée par de hautes murailles rocheuses, que la
voie romaine allant de Segodunum à Lodève rencontrait une
des trois localités connues des Butènes, le Condaiomagus ou
« champ du confluent » de la Table de Peutinger. Ces lieux,
qui portent le nom de la Graufesenque, sont aujourd'hui
déserts. Autour d'une habitation isolée, perdue dans les terres,
aucun vestige apparent de construction ne marque l'empla
cernent de la ville antique. Mais sur un de ses murs de clôture
se dresse un chenet gaulois à tête de bélier, bloc de pierre
fruste, d'un travail rudimentaire. Deux autres chenets sem-
blables, mutilés mais très reconnaissables, gisent dans le
gazon auprès du premier : seules épaves des foyers d'une
population laborieuse qui, moins d'un siècle après la con-
quête de César, réussit à conquérir elle-même, aux dépens des
vainqueurs, la suprématie d'une grande industrie, et à subs-
tituer, sur les principaux marchés de l'empire, ses propres
produits à ceux de la vieille Etrurie.
Si clairsemées que soient les informations des auteurs
anciens sur l'histoire du travail en Gaule, nous avons cepeii
dant. en ce qui concerne les Butènes, quelques témoignages
38 RF.vrr: des étides anciennes
précis. Strabon parle des mines d'argent qu'ils exploitaient de
concert avec leurs voisins du Nord, les Gabales». Ils figurent
parmi les cinq cités gauloises dont on appréciait, au dire de
Pline, les tissus de lin 2. Mais une autre industrie, très prospère,
florissait à Condatomagus : c'est celle de la céramique que
nous appelons sigillée. Pline n'en a point fait mention, bien
qu'il ait eu l'occasion d'énumérer les ateliers provinciaux qui
entraient, de son temps, en concurrence avec Arezzo^. Cet
oubli pourrait sembler étrange. Le même écrivain cite les
officines de Sagonte qui ne paraissent pas avoir jamais été
dotées d'une large clientèle, alors qu'avant la date de sa mort,
comme nous le verrons, celles de la Gaule méridionale expor-
taient déjà dans les ports de la Méditerranée et de l'Océan
britannique. Bien plus, tandis qu'il commandait la flotte de
Misène, Pline a dû voir des bateaux venant de Narbonne
apporter en Campanie des cargaisons de vases ornés de
fabrique gauloise : spectacle nouveau et bien digne de cap-
tiver l'attention d'un observateur curieux. Mais ce mouve
ment d'importation était de date récente à la mort du Natura-
liste et sans doute à peine commencé lorsque ce chapitre de
son grand ouvrage fut composé.
Je me propose de démontrer qu'antérieurement à l'enseve-
lissement de Pompéi, les marchés de la Campanie, de la cote
d'Afrique, mais principalement ceux de la Gaule, de la Pénin-
sule ibérique et de la Bretagne, recevaient des Butènes une
partie de leurs approvisionnements de vases sigillés, et que
les ateliers de Condatomagus étaient alors le siège principal
de celte industrie.
Je dois, au préalable, définir les caractères distinctifs de la
céramique ruténique, en résumant succinctement quelques
chapitres d'un ouvrage auquel je travaille depuis plusieurs
années et qui a pour objet l'étude des vases ornés de la Gaule
romaine.
1. strabon, IV, 2, 2. Une inscription trouvée eu 1890 à Villefranche-de-UouerKue
(Aveyron) nous apprend que ces mines étaient la propriété de l'empereur (C. /. L..
\III, I, II, 1.ÎJ0).
2. Pline, XIX, 8.
3. Pline. XXXV, 46.
LA FABRIQUE DE L\ OUAUFESENQIJE 3f)
En 1899, dans un article de celte Revue, M. Camille JiiUian,
suggérant des vues intéressantes sur l'archéologie céiaino-
graphique de la Gaule, entrevoyait déjà l'importance des
officines de la Graufesenque. « Cette fabrique, » ajoutait-il,
« devrait être étudiée de très près et scientifiquement. De
même, celle de Banassac, un des centres possibles de l'imi-
tation des poteries arétines en Gaule. Peut-être est-ce sur
ces deux points que l'on trouvera le mieux la solution des
problèmes qui nous préoccupent'.» J'ai la conviction que
M. Jullian avait vu très juste et je souhaite que le résultat de
mes recherches réponde à son desideratum.
Vers 1882, un archéologue zélé de l'Aveyron, l'abbé Cérès,
conservateur du Musée de Rodez, découvrait à la Graufesenque
un important gisement de débris céramiques appartenant à la
série des vases sigillés. Il retira du sol non seulement une
grande quantité de fragments de vases, mais encore des
moules assez nombreux pour révéler l'existence d'un centre
important de fabrication. Malheureusement, l'abbé Cérès,
comme beaucoup de fouilleurs passionnés, ne sut pas trouver
le loisir de publier les procès-verbaux détaillés de ses décou-
vertes. On les cherche vainement dans les publications de la
Société archéologique de l'Aveyron. Une moisson abondante
de marques de potiers avait été recueillie. Après la mort de
l'inventeur, une partie de ses récoltes fut jetée sur la voie
publique et peu s'en fallut que ses efforts restassent sans profit
pour la science. L'abbé Gérés avait du moins dressé le relevé
des marques. Complétée et revisée, la liste fut publiée sommai-
rement par M. l'abbé Yialettes en 18943. Le champ de fouilles
de la Graufesenque était depuis lors abandonné, lorsque,
en 1901, quelques habitants de Millau, accessibles au culte
désintéressé de nos antiquités nationales, eurent l'heureuse
pensée d'ouvrir de nouvelles tranchées. Les travaux, conduits
I. Camille Jullian, Remarques sur un essai d'inventaire des « Figlinae » gallo-romaines
{Hevue des Éludes anciennes, t. I, 1899, p. i52 n. 2).
2 Mém. de la Soc. des Lettres, Sciences et Arts de l'Aveyron, t. XV, 189'» • 1899, p. â
et suiv. — Voir aussi dans le mcme recueil (t. XIV, 1887 - 1898, p. 448-458) une noie
très sommaire de l'abbé Cérès sur les Poteries celtiques, gauloises et romaines du dépar-
tement de l'Aveyron. — Du même. Poteries avec grafjites (Ibidem, t. XIII, i88i-i886,
p. 82). — Cf. Bull, de la Soc. des Antiq. de France. i884. p. 8.H, 85.
'|0 HEVC F. OFS KTIDFS WCIENN'FS
avec méthode par M. l'abbé Hermet et M. de Garlshausen.
et poursuivis en 1902 durant une nouvelle campagne, n'ont
encore porté que sur une étendue de terrain relativement
restreinte. Ils ont suffi pour mettre au jour une récolte
considérable d'échantillons céramiques de toute nature,
moules, débris de fours, cales et supports de vases, mêlés
à une grande quantité de poterie rouge unie et ornée'.
J'ai pu assister moi-même pendant une journée à ces inté-
ressantes explorations et, grâce à l'obligeance des inventeurs,
en étudier ensuite tout à loisir le produit. Cet examen m'a con-
firmé en tout point dans l'opinion, — que l'étude des noms de
potiers précédemment connus et le style des vases ornés du
Musée de Rodez m'avaient déjà suggérée, — à savoir que les
ateliers du Condatomagus des Rutènes constituaient, durant la
seconde moitié du premier siècle de notre ère, le centre de
fabrication céramique le plus important non seulement de la
Gaule, mais de tout l'empire romain.
Pour le démontrer, j'aurai recours de préférence aux vases
ornés, leur témoignage étant beaucoup plus significatif que
celui des vases unis. Je suppose que trois assiettes semblables
et signées de la même marque, d'un nom peu répandu tel que
celui de MOMMO, se soient rencontrées l'une à Londres,
l'autre en Campanie, la troisième dans les ateliers de la Grau-
fesenque. Il est tout naturel de penser que les deux pre-
mières ont été exportées de la fabrique où l'on a recueilli la
troisième. Mais depuis un demi-siècle que l'on discute sur ces
problèmes de céramographie, on a proposé tant de solutions
diverses qu'il semble difficile de produire une opinion sans se
heurter à des contradicteurs. Il y aura certainement des
archéologues pour défendre encore la théorie des « potiers
I. Sur les fouilles de icjoi, exécutées par M. l'abbé Hermet, avec le concours
de MM. de Garlshausen, Arlières et Rey, voir une note de M. Hermet dans
les Mémoires de la Société des /.étires, Sciences et Arts de l'Aveyron, séance du
ai février 1903, p. i33- i3C). On avait tout d'abord cru reconnaître l'existence de trois
couches de poteries sigillées, superposées et séparées par de fortes assises dalluvion.
Mais la continuation des travaux a démontré qu'il n'y avait pas, en réalité, de strati-'
fications archéologiques. Les fragments de moules, de poteries et de fours gisent
pèle- mêle dans des l'osses oij se sont accumulés les débris de fabrication. Les sub-
•«Iructions d'un bâtiment maçonné, construit sur un plan régulier, ont été partielle
nient déblavi'-es.
LA FABRIQUE DE LA GUAUFESE^QL'E 4l
nomades». Depuis longtemps, les épigraphistes ont constaté
la diffusion des mêmes marques sur une grande partie du
territoire romain. Mais la plupart ont toujours eu une tendance
à admettre que les potiers avaient dû voyager beaucoup plus
que leurs propres produits. En i884, dans le Bulletin des
Antiquaires de France, M. Lièvre développait cette thèse,
expliquant, non sans quelques réserves, il est vrai, que les
chefs d'ateliers avaient sans doute à leur service des ouvriers
allant d'une province à l'autre, comme les compagnons
du Moyen -Age, et « portant avec eux leurs moules et leurs
usages, parmi lesquels celui de signer leurs œuvres»!.
M. Allmer lui-même incline vers cette hypothèse que beaucoup
d'autres ont acceptée 2. On pourra donc prétendre que notre
potier Mommo, après avoir exercé son industrie en Italie,
aurait gagné de là les ateliers de la Gaule pour passer
plus tard en Bretagne. D'autres se demanderont si les potiers
gaulois, à la fois industriels et négociants, n'auraient pas
ajouté à la vente de leurs propres produits le commerce de
certaines catégories de poteries importées d'Italie. Mais avec les
vases ornés toutes les difficultés s'aplanissent. Les hypothèses
se changent en certitude, et cela, pour cette seule raison que la
fabrication de ces vases comportait l'usage du moule. C'est là
1. Lièvre, Communication sur les fours de 'potiers de Jarnac (Bull, de la Soc. des
Antiq. de France, i884, p- 21 3). On a trouvé à Jarnac quelques fours ne contenant que
des débris de poterie commune et pas de terre sigillée. Dans le voisinage, des fosses
ou « puisards » renfermaient — avec des déchets et des débris de cuisine — des
poteries communes de la même espèce que celles des fours et des fragments à pâte
rouge vernissée. Mais j'estime que M. Lièvre a fait erreur en admettant, dubitati-
vement il est vrai, que les vases sigillés sortaient des fours voisins. On recueille
toujours des débris de moules dans les officines de poterie sigillée et les fosses
de Jarnac n'en contenaient aucun. Les marques de potiers lues par M. Lièvre sont
rutènes pour la plupart. Il pouvait se trouver à côté des officines un magasin de
vente de poteries fines de fabrique étrangère. Encore cette hypothèse est -elle
inutile pour expliquer la présence de ces poteries rouges dans un lieu d'habitation.
Les centres de production céramique abondaient dans la Gaule romaine, comme le
démontre l'intéressante statistique dressée par M. A. Blanchct (Les ateliers céramiques
de la Gaule romaine, Mélanges d'archéologie gallo-romaine, p. 88-117). Mais les
fabriques de vases sigillés étaient localisées dans quelques régions. Aussi bien pour
les poteries communes que pour les vases sigillés, il arrive souvent que des préten-
dues découvertes d'ateliers ne reposent que sur des observations insuffisantes ou sur
des déductions erronées et ne résistent pas à une enquête méthodique.
2. Allmer et Dissard, Trion, II, p. 34 1. Tout en n'admettant pas l'hypothèse des
« potiers nomades », il faut nécessairement reconnaître que quelques ouvriers ou
chefs d'ateliers "ont parfois émigré d'une fabrique à l'autre. Il est probable que celles
de la Graufesenque ont été fondées par des potiers d'.'Vrezzo.
X.1 l\KVLr DES ÉTUDES ANCIENNES
une bonne fortune pour raichéologie gallo-romaine. Si nous
prêtons à Mommo une vie plus ou moins nomade, dans tous
les ateliers où il se sera livré à la fabrication des vases moulés,
nous devrons trouver des débris de ses moules. Les potiers en
faisaient alors une grande consommation, la confection d'un
creux n'étant guère plus dispendieuse que celle d'un vase. Mais
si, en fait, les moules de Mommo se rencontrent exclusivement
dans la seule fabrique de la Graufesenque, il sera démontré
que ce potier n'a jamais eu qu'une seule résidence et que îa
dispersion de ses produits est bien le résultat d'un commerce
d'exportation. Or, j'ai relevé moi-même plusieurs centaines de
marques sur les moules provenant des officines de la Gaule et
j'ai complété mes fiches par les inventaires du Corpus. Le
résultat de cette enquête est tout à fait significatif: les moules
portant une même signature sont localisés dans une même
région. Toutefois, autour des grands centres de fabrication se
créaient des ateliers de moindre importance. C'est ainsi que
Montans dépendait de la Graufesenque et Lubié de Lezoux,
pour ne citer que quelques exemples; de même qu'en Étrurie,
Gincelli relevait d'Arezzo. Il se peut donc que des moules aient
passé d'un atelier à un autre atelier voisin, soit par échange
commercial, soit par suite de l'établissement d'une succursale.
Mais les moules des Rutènes n'ont jamais circulé en Auvergne
et vice versa. A plus forte raison ne rencontre-t-on pas en Gaule
ceux d'Arezzo.
De plus, avec les vases ornés, nous avons, outre la forme
et la marque de fabrique, un troisième élément de comparaison
très utile : c'est la décoration. De même que les marques, elle
varie liabituellement suivant les régions et sufTit dans bien
des cas, même en l'absence de toute estampille, à déterminer
la nationalité d'une poterie.
Pour procéder avec méthode à l'examen des vases ornés
de la Graufesenque, j'étudierai successivement la technique
de leur fabrication, leurs formes et leur décoration. J'abor-
derai ensuite la question de leur classification chronolo-
gique et celle de leur diffusion dans les diverses provinces de
l'empire romain.
La fabuiqLe de la. gralkesenqle 43
I. Techmquk
Au temps de la conquête de la Narbonnaisc, l'industrie
céramique des Gaulois était déjà en possession d'une technique
très avancée. A côté d'un assez grand nombre de vases de
fabrication commune et parfois grossière, quelques-uns se
distinguaient par l'élégance recherchée et la pureté presque
hellénique du galbe, la finesse de la pâte et l'homogénéité de
la cuisson. La décoration, toujours linéaire et géométrique,
d'un caractère sobre, consistait généralement en rubans
ondulés, tracés en creux dans la pâte à l'aide dune sorte de
peigne, ou était encore obtenue par d'autres procédés qu'il
serait trop long de décrire ici. Mais le groupe le plus original
et le plus intéressant des poteries gauloises était constitué par
les vases peints à décoration géométrique, que j'ai déjà eu
l'occasion d'étudier à diverses reprises. Ces vases peuvent être
classés parmi les meilleurs produits industriels de la Gaule
indépendante. Dans le courant du i'^' siècle avant l'ère chré-
tienne leur fabrication se trouvait en pleine prospérité; déjà,
ils commençaient à rayonner à l'est jusqu'aux confins du
territoire celtique et à s'exporter dans les montagnes de la
Bohême', lorsque la brusque irruption de la technique italique
arrêta leur essor.
La romanisation de l'industrie céramique s'accomplit en
Gaule avec une étonnante rapidité. Le beau vase noir ovoïde,
dépourvu d'anses, fit place à la cruche blanche ansée, à panse
renflée. Les bols peints disparurent devant les potiches
sigillées, qui, grâce à leur éclat et leur brillante couleur rouge,
eurent bientôt achevé la conquête des Gaules.
Durant une période dont je chercherai plus loin à pré-
ciser la durée, la Gaule fut tributaire de l'industrie italique.
J'ai essayé de démontrer dans une étude sur l'officine de Saint.
Rémy-en-Rollat que deux sortes de poteries ornées étaient
alors importées sur le champ de foire de Bibracte : une
série de petits vases à pâte blanchâtre, peut-être originaires
I. Joseph Décheletlc, Le HraJischt de Stradonic en Bohème et les fouilles de liibracle,
p. 34 et suiv.
l^!^ HICVLE des ÉTLDES ANCIEJNiNES
de la Cisalpine, mais dont la fabrique est encore inconnue,
et les coupes à vernis rouge d'Arezzo». Le génie assimilateur
des artisans gaulois ne tarda pas à manifester sa souplesse :
chez les Arvernes, quelques fabriques. Saint- Rémy-en-Rollat
et Gannat, imitent les paies claires, tandis que des fours se
construisent chez les llutènes pour la fabrication exclusive
des vases rouges. Presque à la même date, vraisemblable
ment, se placent les débuts, tout d'abord modestes, d'une
fabrique qui prendra plus tard une importance sans égale,
celle de Lezoux, en pays arverne.
On se contente tout d'abord d'employer exclusivement la
technique arétine, puis peu à peu, à mesure que s'opère
le développement de cette industrie gallo-romaine, que les
oflîcines se multiplient, que la clientèle extérieure s'élargit,
les potiers transforment leur matériel et inventent de nou-
veaux procédés. Très inférieures sous le rapport du décor
plastique aux vases d'Arezzo de la belle époque, vases que le
génie artistique de la Grèce a marqués de son empreinte, les
poteries de la Gaule se recommandent par la variété de leur
technique. Si l'on cherche à établir un classement dans les
séries multiples dont nos musées possèdent d'innombrables
spécimens, entiers ou fragmentés, on ne tarde pas à distinguer
quatre groupes distincts :
1° Les va.'ies moulés. Cette série, qui est de beaucoup la plus
nombreuse, se compose de vases fabriqués à l'aide de moules,
sauf le pied et les lèvres façonnés à part sur le tour.
2° Les vases à reliefs d'applique. Les poteries de cette famille
étaient fabriquées au tour et ornées ensuite de reliefs d'appli-
que obtenus à l'aide de moules le plus souvent en forme de
médaillons et soudés à la barbotine. Ce procédé, qui rappelle
celui des toreuticiens gréco-romains, décorant d'enibleniata les
vases métalliques, permettait d'orner de reliefs les vases de
forme ovoïde sans avoir recours à des moules d'assemblage en
plusieurs pièces, moules dont les potiers de la Gaule ne se sont
I. JJofjicine de Sainl-Rémy (Allier) et les origines de la poterie sigillée gallo-romaine,
Kxlniil de la Hev. nrchéol., kjoi, I, p. 3Go-;<y'i.
I.A FABRIQUE DE LA GKAL EESKNQtE 45
jamais servis. Aussi est-ce précisément pour les poteries de
cette forme qu'il a été employé.
3° Les vases ornés à la bavboline. Ici l'emploi du moule est
abandonné et le décor, toujours en relief, obtenu par un pro-
cédé tout à fait semblable à celui de nos confiseurs coulant
sur un gâteau des enjolivures en sucre fondu. La matière
employée par les céramistes était une pâte argileuse assez
fluide et qui porte actuellement le nom de barboline. Au
début, on n'en faisait usage que pour agrémenter d'une bor-
dure de feuilles d'eau les lèvres de certains petits vases en
forme de soucoupes. Plus tard, on rencontre des oiseaux, des
animaux divers et même des personnages exécutés par ce
procédé.
Je dois ajouter que quelques vases de la série précédente
présentent, en même temps que des reliefs d'applique, une
décoration accessoire et complémentaire à la barboline.
4° Les vases à décor incisé. Presque toujours linéaire et non
figurée, la décoration consiste ici en de simples incisions ou
enlevages, pratiquées dans la pâte crue, à l'aide d'instruments
analogues aux gouges de nos sculpteurs. Ces enlevages
dessinent le plus souvent des étoiles et divers motifs rayon-
nants; ils sont exécutés avec une adresse et une sûreté de
main qui provoquent l'étonnement des céramistes.
A côté de ces quatre groupes principaux, rentrant tous par
la couleur du vernis, habituellement rouge, dans la grande
famille de la poterie dite sigillée, une statistique complète
aurait encore à mentionner quelques autres catégories, repré-
sentées par un petit nombre d'exemplaires et que l'on peut
réunir sous la rubrique de vases ornés à l'aide dé procédés
divers; tels sont les vases de forme anthropoïde ou zoomor-
phique et certaines poteries peintes de basse époque.
J'ai tenu à tracer cette esquisse d'une classification générale
des vases ornés de la Gaule romaine afin de faire mieux
comprendre quel a été le rôle des potiers de la Graufesenque
dans le développement de l'industrie ficlile.
Des quatre techniques que je viens de décrire, Arezzo n'en
a connu que deux, la première et la troisième. Je m'en suis
Hev. El. (tnc. 't
46 REVt'E DES ETUDES ANCIENNES
assuré en examinant de très près les riches collections du
musée de cette ville'. Il en est de même pour la Graufesenque
où les reliefs d'applique et le décor à incision font complè-
tement défaut, du moins dans Tétai actuel des découvertes.
Je serais surpris si les recherches ultérieures modifiaient
sensiblement ces constatations. Il apparaît clairement, comme
nous le verrons tout à l'heure, que la Graufesenque, après de
brillants débuts, a vu abandonner ses fours vers le commen-
cement du II' siècle. C'est alors, au contraire, que Lezoux va
atteindre Tapogée de son développement et introduire dans
la fabrication des procédés nouveaux que les Rutèncs n'ont
pas connus.
Une question se pose ici à propos de la technique. Les vases
sigillés des principaux centres de fabrication de la Gaule pré-
sentent-ils, au point de vue du lustre et de la nuance du vernis
rouge, des caractères assez distincts pour servir de base
à une classification géographique? Est- il possible, au seul
aspect de la couverte, de déterminer la provenance d'une
poterie dite samienne? Avant de répondre à cette question,
il ne sera pas inutile de définir ce que l'on doit entendre par
ces mots : principaux centres de Jahrication.
II y a eu sur tous les points de la Gaule et à toutes les
époques des fabriques de poterie commune, mais les centres de
production des vases sigillés sont en petit nombre. Ce genre
d'industrie exigeait un ensemble de conditions difficiles à
réunir : argile de qualité exceptionnelle, outillage relativement
compliqué, personnel d'ouvriers expérimentés, comprenant
de véritables artistes capables de modeler des poinçons
figurés.
Les seules régions oii l'on connaisse actuellement des ateliers
importants de vases sigillés sont les suivantes :
1° Région du Sud. Officines situées sur le territoire des
Rutènes (La Graufesenque et Montans) et des Gabales
(Banassac).
2° Région du Centre. Officines arvernes de Lezoux et des
I. Je n'ai vu au musée d'Arezzo (juc deux échantillons di' poterie ornée à la
harbotinc; co sont des llacori'* décon's <ie palnietles.
L\ rAbltlQtE M: LA GRAUFËSENQUl, ^7
localités voisines de la vallée de l'Allier (Vichy, Clerinont.
Saint-Rémy, Lubié et d'autres encore). Officines de la vallée du
Rhône (Vienne?) fabriquant des vases à reliefs d'applique.
3° Région rhénane. Ateliers de Rheinzabern', auxquels on
peut rattacher ceux de Westerndorf dans la Vindélicie^.
Les autres localités oîi l'on a rencontré quelques fragments
de moules sont sans importance, dans l'état actuel des décou-
vertes. Les trouvailles ultérieures pourront nous apporter sans
doute des informations complémentaires, mais on peut affirmer
hardiment que, parmi les ateliers de la Gaule, les premiers
rangs seront toujours occupés par Lezoux et la Graufesenque.
Je ne crois pas que ce pronostic soit téméraire. En effet, si
l'on entreprenait un classement général, par fabriques connues,
des innombrables vases ou tessons de vases ornés, de terre
sigillée, conservés dans les Musées d'Europe, une fois l'opéra-
tion terminée, quand la part respective de l'Italie, de l'Au-
vergne, des officines rutènes et gabales, de Rheinzabern et de
Westerndorf aurait été prélevée, le résidu, c'est-à-dire les
échantillons d'origine inconnue, ne formeraient qu'un lot
relativement minime et peu homogène 3. On peut donc affirmer
que les officines encore inexplorées n'ont jamais atteint l'im-
portance de celles que nous connaissons, au point de vue du
moins de la diffusion des produits.
Je reviens après ces explications à la question qui les a pro
voquées : celle des caractères distinctifs du vernis rouge dans
chacun des centres de fabrication.
I. Rheinzabern (Tabernae Rhenanaej est situé entre Spire et Lauterbourg. Le
musée de Spire conserve un grand nombre de moules et de vases provenant de cette
officine et qui sont décrits dans un important travail de M. Harster, Die Terra
sigillata- Gefàsse (Fcslchrift :ur Begriissung der deuts. anthr. GeselL, Spire, 1896). En
consultant le catalogue des marques de poteries du musée de Spire, p. Gif)'' '^^
constate que celles de la Graufesenque sont en assez grand nombre. On peut relever
entre autres les suivantes: AVLLVS FE; OF BA[SSI]?; OF CALVI; CASTVS FE;
CELAD. FE; IVCVNDVS F; OF MACARR; MARCVS F; OF MODES; OF MO;
OF VITAL. Ces poteries rutènes ont été exportées dans les environs de Tabernae
Phenanae à une époque où cette localité ne possédait encore aucune fabrique de vases
sigillés.
3. V. J. von Hefner, Die rômische Tôpferei in Westerndorf, Munich, 1862. Extrait
de YOberbair. Archiv, t. XXII.
3. Je parle ici des vases ornés. Pour les vases unis, il y a encore tout un
groupe important, celui des «vases belges » dont les différents centres de fabrication
restent encore inconnus.
AS HEVUE DES ÉTUDES AMCIE>>ÎES
II convient de remarquer que ces caractères ne sauraient
constituer un critérium absolument sur de classification géogra-
phique. Il faut tenir compte notamment des accidents de
cuisson qui ont souvent modifié le lustre et la nuance de ce
vernis.
Sous ces réserves, on peut néanmoins noter les observations
suivantes :
i" Le vernis des vases du Midi diffère nettement de celui des
vases arvernes durant la première période de fabrication,
période caractérisée comme nous le verrons tout à l'heure par
le bol à profil caréné. A Lezoux, le vernis de ce vase caréné est
d'une nuance orange clair et presque mat. A la Graufesenque
et dans les officines voisines, il est, au contraire, d'un rouge
plus foncé et très brillant. Peu à peu les potiers de Lezoux ont
adopté une nuance se rapprochant de celle des vases rutènes.
2" La Graufesenque a eu la spécialité exclusive d'un vernis
particulier, d'ailleurs assez rare; il s'agit de ce vernis jaune à
veines rouges, imitant l'aspect du marbre, et employé tant
pour les vases unis que pour les bols ornés. Il ne s'est pas
rencontré ailleurs que sur les produits des Rutènes'.
II. Étude des formes
Je ne parlerai que des formes les plus répandues, de celles
qui figurent dans toutes les collections et constituent plus des
neuf dixièmes de la production des officines, me réservant de
donner dans l'ouvrage que je prépare le tableau des formes
moins communes.
I. M. Dragendorff (Terra sigillala, p. 98) avait déjà conjecture avec raison que les
vases à glaçure jaune veinée de rouge provenaient des ateliers du sud de la Gaule;
mais ce n'est pas à Arles qu'il faut en placer la fabrication, comme on l'a proposé
(Bull, monumental, t. XLI, p. 600), c'est à la Graufesenque. Non seulement ce genre de
vernis ne se rencontre pas dans d'autres ateliers, mais les marques relevées sur ces
vases, en Gaule et en Italie, sont rutènes. Voici, d'après M. DragentJorlT, la liste des
marques lisibles relevées à Arles : SILVAM; FKLICEN-TE(;'); CELEHOS; OFVTIALI
(lircOF VITALI); au Musée de Trêves: BOLLVS FlC; PHIMI; à Naplcs, provenant
de Pompéi: OF IMIIMI; OF PllIMV; à Naples : APRIA (lire, sans doute, A PRI M);
b Cagliari (Sardalgne) : CAtJTVSFE. Toutes ces marques, sauf Celeros et Felicente, se
rclrou\ent sous les mêmes formes ou avec des variantes insijînifianlcs sur la liste de
M. l'abbé Vialcttes. On n'a pas encore trouvé BOLLVS à la Graufesenque même,
mais HOLVS F s'est rencontré dans le département de l'Aveyron (Vialettes, ihid.,
p. .'<ii. If parlerai phi- loin <\c l'oxpcirtation des vases rutènes à Pompéi.
FiG.
l''iM'mo n" M) (Ir |)r,ii:T"Mil(ii'(r.
I,\ F\1UUQI'F DE l.\ eu M KF.SFNQIF. 'iÇ)
Les figures i, 2 et 3 reproduisent les trois i'oruies classi
ques des vases moulés de la Gaule. Ce sont les formes 29,
3o et 37 de M. Dragendorfl'. On les retrouve identiquement
semblables dans tous les ateliers. M. Dragendorff a déjà
démontré que
le bol caréné,
aux lèvres guil-
lochées, orné
de moulures
intérieures et
d'une exécu-
tion générale-
ment très soi-
gnée (forme
29 = fig. i), a
devancé le bol
hémisphéri-
que aux bords
lisses dont le décor est délimité dans le haut par un rang d'oves
(forme o'j = fig, 3).
On savait déjà, et cela surtout depuis la publication du
même auteur, que les formes des vases ornés d'Arezzo et notam-
ment la plus commune (fig. h),
sont absolument différentes de
celles de la Gaule, et celte seule
constatation nous est d'un grand
secours pour reconnaître les
produits italiques disséminés à
travers les provinces de l'em-
pire. Mais elle nous mettait en
présence d'une sorte de hiatus
dont l'explication était malaisée.
L'industrie des vases sigillés étant
chez nous une industrie d'impor-
tation, comment expliquer que ses premiers importateurs
n'aient point, durant la période initiale, reproduit ou du moins
tenté de reproduire les prototypes italiques P Le hiatus des
Fig. 2. — Forme n° 3o.
5o IIEVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
formes semblait indiquer une lacune dans nos connaissances.
Grâce à des découvertes toutes récentes, cette solution de
continuité se trouve aujourd'hui comblée. Il y a eu effecli-
Fic. 3. — Forme n" 87.
vement une période durant laquelle une des formes de vases
ornés a été commune aux ateliers d'Arezzo et aux officines de
la Gaule. Je l'ai constaté en
recueillant cette année même
à Roanne, dar^s un cimetière
du temps d'Auguste et de ses
premiers successeurs, le beau
vase presque entier que repro-
duit la figure 5 ' . La forme
répondait entièrement au type
classiqued'Arezzo, maisle style
des animaux figurés ressem-
blait singulièrement à ceux des
poteries de la Graufesenque. Il
ne me resta aucun doute sur sa
provenance ruténique, lorsque
je lus sur la panse le nom du
potier VOLVS, écrit en lettres saillantes parmi les ornements.
Ce nom figure sur les relevés dressés d'après les récoltes de
I. Celte nécropole, située au cœur de la ville de Roanne, dans le quartier Saint-
Jean, n'a cessé de livrer depuis un demi-siècle un grand nombre de vases antiques,
de types variés. Le bol signe Volus contient des ossements incinérés. Le pied était
brisé, mais il en restait une portion suffisante pour permettre d'en reconstituer le
proiil avec certitude,
)
liiottuLiuinn
>
s^^^
(
\'^W''l
F'iG. 'i. — Forme italique (n° ii
de Dragcndorfl).
Les dimensions Oc cette ilijure et
«•elles de la figure 2 doivent être un peu
augmentées pour se trouver en propnr-
tion avec celles des figures 1 et 3. qui
représentent environ le tiers de la gran-
deur moyenne de rexècution.
LA FABRIQUE DE 1.\ fîRAUFESENQUE f) I
l'abbé Cérès à la Graufesenque. \u moment des dernières
explorations entreprises par MM. l'abbé Hcrmet et de Carls-
hausen, j'appelais sur cette question l'attention des fouilleurs.
On a précisément retrouvé, à travers la masse des débris des
vases 29, ,*>oet 87, un échantillon de la même forme arétine, de
FiG. 5. — Vaso cinéraire trouvé à Roanne.
très grand diamètre : témoin encore unique, mais dont lim-
portance n'est point négligeable. Le sol du Condatorrtagus des
Rutènes garde encore une partie de ses secrets, et les recher-
ches ultérieures ne manqueront pas de projeter un nouveau
jour sur cette période si attachante durant laquelle vient se
grefl'er, sur une souche pleine de sève, le rejeton d'une vieille
industrie italique qui louche à sa ruine.
Il paraît assez vraisemblable que la marque VOLVS soit
une abréviation de Volusenus et que nous nous trouvions en
présence d'un descendant ou dun affranchi de C. Volusenus,
HF.Vt E PF.S KTUDES AMCIENNKS
potier d'Arezzo bien connu, que Gamurrini place aux derniers
temps de la République (Ao/. d. Scavi, 1889, p. 58. — Max
Ihm, Die arrêt. Tôpfer, in Donner Jahrb., 1898, p. 106).
C. Yolusenus abrégeait son nom de la même façon, mais il
le faisait toujours précéder de l'initiale de son prénom. On
lui connaît huit à dix esclaves (voir les marques du Corpus,
FELIX C. VOLYS
'^"^^ ^^^ • C. YOLVS ENYS ^- ^^L^^' '^''
Il est donc probable que le fabricant du vase de Roanne
doit compter parmi les potiers arétins qui ont importé dans
la Narbonnaise l'industrie de la céramique sigillée, hypothèse
que la forme proprement italique de ce bol vient encore
fortifier.
A la forme 29 appartiennent la grande majorité des vases de
la Graufesenque. La forme 3o y est aussi plus abondante qu'à
Lezoux, où le bol Sy constitue peut-être plus des neuf dixièmes
des récoltes totales de vases moulés.
En traitant du classement chronologique des vases de la
Graufesenque, nous verrons quelle date on peut assigner
à l'apparition de ces diverses formes.
III. Ornementation
Je dois me borner, dans cet article, à quelques indications
générales sur la décoration des vases ornés de la Graufesenque.
On trouvera dans l'ouvrage que je prépare la reproduction
intégrale des types figurés et des motifs d'ornements. En
dresser ici un catalogue descriptif serait, en l'absence de
figures, un travail aride et san^ profit.
Les trois quarts au moins des vases ornés de cette fabrique,
c'est-à-dire presque tous les bols carénés (forme 29) et une
partie des bols hémisphériques (forme 87) et des vases cylin-
driques (forme 3o), présentent une décoration ornementale.
Des rinceaux et des feuillages variés développent leur tige
flexucuse sur la partie cylindrique du bol 29 et parfois aussi
sur sa panse, mais celle-ci porte très souvent de simples
cannolurcs. D'autres fois, les feuillages font place à de petites
I.A F\BKIQUF. I>i: LA OU \ ll'KSI'.NQrr. .).1
représentations animées, quadrupèdes, oiseaux, gladiateurs,
encadrées dans des compartiments rectangulaires ou métopes
qui alternent avec des combinaisons géométriques. Les types
mythologiques n'apparaissent guère que sur les formes 3o
et 37, en même temps que certains sujets de genre. Au total,
l'ensemble des figures que j'ai relevées à la Graufesenque, \
compris les animaux, se compose d'environ cent cinquante
sujets, nombre relativement faible si on le compare à celui des
poinçons de Lezoux. Sans doute les découvertes ultérieures ne
manqueront pas d'augmenter cet appoint, mais il n'en est pas
moins certain que le répertoire des types en usage chez les
potiers rutènes ne présentait pas la richesse de celui des potiers
arvernes. La répétition fréquente d'un certain nombre de
sujets sur de très nombreux exemplaires ne provenant pas des
mêmes moules nous indique que l'assortiment des poinçons
était peu varié.
L'exécution artistique est très inégale. On reconnaît dans
quelques figures des copies assez fidèles de sujets populaires.
D'autres, en plus grand nombre, trahissent l'inexpérience
complète et la naïveté du modeleur.
Un fait essentiel doit être retenu. Il n'y a pas la moindre
ressemblance entre les types d'Arezzo et ceux de la Graufe-
senque ou de toute autre fabrique gauloise. Parmi les onze
cents sujets dont se compose mon album de reliefs céramiques,
constitué d'après les vases fabriqués en Narbonnaise, en Aqui-
taine et en Lyonnaise, je n'en ai pas retrouvé un seul sur les
vases si nombreux du musée d'Arezzo, non plus que sur les
poteries indigènes des diverses collections de l'Italie. Le réper-
toire des types céramiques de la Gaule s'est donc constitué en
dehors de toute influence imputable aux fabriques de la Pénin-
sule. Ce fait s'explique aisément si l'on observe que la déco-
ration figurée — j'entends par là celle dont la figure humaine
constitue le thème principal — n'a été adoptée par les potiers
rutènes qu'un demi- siècle environ après leurs premiers débuts
dans la fabrication de vases sigillés.
Quelles furent alors ses sources d'inspiration? On ne saurait
y découvrir la moindre trace d'un élément gaulois. Aucune
5^ RtVim DES KTL'DES ANCIENNES
des divinités celtiques ne se mêle aux Olympiens. Dans la
vallée de l'Allier et près du Rhin, les fabricants de figurines
blanches n'ont pas entièrement renié les dieux indigènes.
Quelques Eponas, quelques Dispaters, de nombreuses déesses-
mères, qui correspondaient peut-être à d'anciennes concep-
tions religieuses de la Gaule indépendante, se rencontrent
auprès de Vénus. d'Apollon, de Jupiter et de Junon. Mais ces
figurines étaient appelées à meubler les laraires et les tom-
beaux. Leur destination religieuse ou funéraire difîère entière-
ment de celle des vases, ustensiles domestiques, dont l'orne-
mentation dépendait beaucoup moins des traditions religieuses
que des tendances générales qui s'exerçaient alors dans l'art
industriel.
Le répertoire des types céramiques de la Gaule s'est cons-
titué surtout à l'aide d'emprunts gréco- romains. A l'exemple
de tous les artistes de leur temps, les modeleurs de ces matrices
sont allés puiser sans cesse au vieux fonds des créations hellé-
nistiques. Ils ont pris parfois pour modèles les beaux ouvrages
de la toreutique. Les modestes poteries d'argile ont tenté de
rivaliser avec la somptueuse vaisselle en métal précieux des
tables romaines ; mais il faut se garder de croire que les pote-
ries ornées aient jamais été fabriquées à l'aide du surmoulage
des pièces d'argenterie. On doit encore accorder une part d'in-
fluence aux productions originales, souvent peu recomman
dables, de l'art provincial. De même que pour les petits
bronzes, les figurines et les bas-reliefs décoratifs ou funéraires,
on rencontre sur les vases de la Graufesenque un assez grand
nombre de types, mythologiques et autres, dont l'origine ne se
rattache pas à l'imitation d'un modèle classique. Les éléments
constitutifs de ce Typenschatz céramique ne sont donc pas
homogènes. Ils varient, d'ailleurs, avec les différents centres
et les diverses périodes de fabrication. Chaque région possède
ses sujets favoris, souvent reproduits simultanément ou succes-
sivement par plusieurs potiers du même groupe. Neuf fois sur
dix le lieu de fabrication des vases ornés, même anépigraphes,
peut être déterminé avec certitude par le simple examen des
sujets qui le décorent. Le nombre des types communs aux
LA FABRIQUE DE L\ GUAUFESEÎiQLfc 55
fabriques du Midi et à celles du Centre de la Gaule est très
restreint. Quelques-uns reproduisent avec une remarquable
habileté d'exécution des modèles empruntés à la statuaire et
aux bas-reliefs. Une Diane à la biche au geste archaïque,
motif très répandu aussi bien sur les vases de la Graufesenque
que sur ceux de Lezoux, est une réplique contaminée de l'un
des types des bas -reliefs néo-attiques'. L'influence de l'art
hellénistique se manifeste dans certains sujets de genre, quelles
que soient les maladresses de l'interprétation. Voici, à titre
d'exemple, deux scènes de pêche de styles différents, mais
Fir.. C).
procédant de l'imitation des mêmes modèles. Sur le premier
fragment (fig. 6), signé du nom de Germanus% nous rencon-
trons le pêcheur classique des fresques de Pompéi et de
certains vases d'argent, assis sur un tertre, à l'ombre d'un
arbre. Son compagnon, qui s'apprête à se jeter à l'eau, se
débarrasse de son pagne. Aux branches de l'arbre sont
suspendus trois énormes poissons, dont l'empreinte a été
1. F. Hauser, Die neu-atlischen Reliefs, pi. I, fig. g.
2. Il est certain que ce Germanus, dont la production en vases ornés a été consi-
dérable, travaillait à la Graufesenque. Sa marque a été recueillie souvent par l'abbé
Gérés (GERMANIM; GERMANI O; GERMAN; GERM; OF GERMA, etc.) et par
MM. Hermet et de Carlshaus^n, en 1901. Il vivait avant l'an 79 puisqu'un de ses
vases s'est rencontré à Pompéi. Au reste, on retrouve sur d'autres poteries ornées de
la Graufesenque le personnage nu figuré ici derrière le pêcheur. Ce fragment, recueilli
à Clermont, fait partie de la collection céramique de M. Kuhn. de Marciilat (Allier),
qui me l'a obligeamment communiqué.
nFvuF, nrs ictldks anciennes
obtenue à l'aide de la même matrice. La seconde scène (lig. 7),
empruntée à un moule cylindrique (forme 3o), trouvé à la
Graufesenque en 1902, trahit, par la naïveté du dessin, l'inex-
périence de l'artiste. L'indigence de la collection de sujets
dont dispose le potier est manifeste. Le personnage principal,
auprès duquel une ligne est plantée dans le sol n'est qu'un
pêcheur d'occasion. On le retrouve sur d'autres vases se
,^_
Fio. 7.
livrant à une tout autre occupation : de ses deux mains tendues
en avant, il retire des flancs d'un quadrupède les entrailles
destinées à quelque sacrifice. Même à Lezoux nous rencon-
trerons quelques exemples de cette multiplicité des rôles
donnés à un même personnage dont on se borne à modifier
les attributs. Mais les potiers arvernes se sont rarement
montrés parcimonieux dans la confection des matrices figu-
rées. Ils ont, au contraire, multiplié à profusion les types
mythologiques. L'un d'entre eux, Libertus, celui qui mérite
d'occuper le premier rang parmi les potiers modeleurs de la
Gaule romaine, exerça à n'en pas douter une influence pré-
pondérante sur le style décoratif des potiers de Lezoux. C'est
à lui que, dans cette importante fabrique, le répertoire des
types est redevable de la variété et de la valeur artistique de
SCS éléments. Avec les admirables produits de ce céramiste
encore nourri des saines traditions classiques, les créalioris
de l'art gréco -romain se sont répandues dans toute la Gaule,
contribuant à la ditTusion des mythes de la religion nouvelle
parmi la vaste clientèle populaire des officines arvernes.
La fabrique de la Graufesenque, au temps où travaillait
!A FABRIQUE DE LA fiRVUFESENQUE 07
Libertus, vers le commencement du n" siècle, se trouvait
en pleine décadence, comme nous le verrons plus loin. La
période de fabrication durant laquelle l'ornementation figurée
se substitua généralement à l'ornementation décorative n'eut
dans les officines rutènes qu'une durée assez courte', et c'est
dans les ateliers de l'Auvergne et de la Germanie qu'il faut
en étudier le développement.
IV. L'ÉPOQUE DE LA FABRICATION ET LA DIFFUSION
DES VASES RUTÈNES
J'arrive à la question la plus importante et la plus délicate
de toutes celles que soulève létude du gisement céramique de
La Graufesenque. A quelle date peut- on placer le début et la
fin de la période d'activité de cette fabrique?
De grands pfforts ont été faits depuis quelques années, dans
les provinces rhénanes, pour jeter les bases d'une classifi
cation chronologique des diverses poteries gallo-romaines.
Tout le monde s'accorde à reconnaître l'extrême utilité de
cette tâche. Le jour où le but aura été pleinement atteint, les
moindres débris de vases gallo-romains guideront l'archéo-
logue dans ses recherches et constitueront d'excellents chro-
nomètres pour déterminer la date de l'occupation des stations
antiques. 11 y a déjà beaucoup à prendre, pour la poterie
sigillée, dans le travail de M. Dragendorff, et pour la céra-
mique en général dans l'ouvrage de M. Kœnen. Mais M. Dra-
gendorff, en raison du plan et de l'objet même de son étude
embrassant tout le développement de l'industrie sigillée, ne
pouvait que s'en tenir à des généralités en ce qui concerne la
Gaule. Au reste, presque toute la masse des matériaux utilisables
est encore inédite. De tous côtés on a dressé des listes de noms,
mais combien sont rares dans nos publications les reproduc-
tions des types figurés et des différentes formes ! C'est à l'aide
de documents dispersés dans toutes les collections françaises et
étrangères, qu'il faut tenter de pénétrer dans le détail des faits.
Tous les types de l'industrie gallo-romaine, objets de bronze,
verres, poleries et autres objets, n'ont cessé de se transformer
58 RLVLE DES ÉTUDES ANCIENNES
durant les quatre premiers siècles. Il appartient aux archéo-
logues de la génération présente, aujourd'hui que l'étude des
petites antiquités, longtemps abandonnées aux amateurs de
curiosités, fait l'objet de recherches scientifiques, de déter-
miner les phases de cette évolution industrielle. Il s'agit donc
de rechercher avec soin les gisements céramiques à date
certaine, et de constituer une série de types correspondant à
autant de périodes déterminées. Les limites de cet article m'obli-
gent à m'en tenir à l'indication sommaire des faits essentiels.
La poterie sigillée se rencontre dans les officines, parmi les
vestiges des habitations et dans les sépultures. Théoriquement,
il semblerait qu'en notant avec soin l'ordre de succession des
débris avoisinant les fours, on se procurerait déjà les éléments
d'une classification relative. En fait, ceux qui ont dirigé ou
visité les fouilles de quelque fabrique savent que c'est là une
tâche difficile et le plus souvent stérile. Ces débris ne se pré-
sentent pas ordinairement comme des sédiments stratifiés.
On les rencontre le plus souvent dans des sortes de fosses
dont les couches ont été remuées et mêlées. Les monnaies,
associées aux récoltes céramiques, procurent parfois de pré-
cieux indices. Il est regrettable que nous n'ayons pas l'inven-
taire de celles que l'abbé Cérès avait recueillies à la Graufe-
senque. Au cours des fouilles récentes (1901-1902), il n'en a été
trouvé que deux dont le type soit distinct. L'une est à l'effigie
de Néron; l'autre, frappée sous Auguste ou Tibère, porte au
revers la représentation de l'autel de Rome et d'Auguste.
Pour l'extrême début de l'époque impériale, nous n'avons
en Gaule qu'une seule ville antique dont la date de l'abandon
soit exactement déterminée, c'est Bibructc, désertée au milieu
du principat d'Auguste. Mais voici que des découvertes
récentes viennent de mettre au jour, dans la Germanie indé
pendante, en Westphalie, les ruines d'un castetlwn qui paraît
bien être celui d'Aliso, mentionné par Tacite dans son récit
sur l'expédition de Germanicus en l'an 16 après ,I.-C. Sans
entrer dans la discussion d'une identification géographique
que les archéologues allemands ont adoptée, on peut affirmer,
avec M. Hitlcrling. que roccupalion des établissements romains
LA FABRIQUE T)E tA r.RAUFESÈ>QtE 5f)
de Hallern — c'est le nom acliiel de celte localité — est cir-
conscrite dans une étroite limite de vingt à trente années, entre
la première campagne de Drusus et le rappel de Germanicus '.
A ce moment, à partir de l'an i6 après J.-C, lorsque les
légions romaines, sur un ordre de Tibère, abandonnèrent
définitivement l'espoir de reculer jusqu'à l'Elbe la frontière
de l'empire, les traces de la civilisation romaine disparaissent
complètement dans le Hanovre et la Westphalie. Les anti
quités découvertes à Haltern constituent, dans ces conditions,
une source précieuse d'inforraalions archéologiques pour la
durée du principal d'Auguste. Ainsi que l'a fait ressortir
M. Rilterling, il y a un remarquable parallélisme entre ces
fouilles et celles du Mont Beuvray. De l'étude des vases sigillés
recueillis dans ces deux stations, il ressort clairement qu'à
cette époque la fabrique de Graufesenque n'existait pas encore,
tout au moins comme centre important de fabrication. Les
échantillons de poterie rouge sont nombreux tant à Bibracte
qu'à Haltern. A Bibracte, ils appartiennent tous aux fabriques
italiques. Dans les récoltes de Haltern, dont l'abandon est
postérieur de vingt ans environ à celui de Bibracte, on voit
déjà apparaître, à côté des mêmes noms arétins, d'autres
marques nouvelles qui pourraient être originaires non plus de
l'Italie, mais du sud de la Gaule, notamment les estampilles
si connues d'Ateius et de ses esclaves. Ces marques ne peuvent
pas encore être localisées ^ Mais un fait essentiel subsiste,
à savoir que vers l'an 20 après l'ère chrétienne, les poteries
des Butènes ne font pas encore parler d'elles dans l'empire
romain. Aucune des marques de la Graufesenque n'apparaît
ni au Mont Beuvray ni à Haltern.
On ne saurait objecter l'éloignement de Haltern et prétendre
que les potiers rutènes pouvaient posséder déjà une clientèle
!. Haltern und die Altertumsforscliung an der Lippe. Munster, ujoi, m Mitteil. der
Alterthums ■ Kommission fiir W'est/alen, II (voir surtout le chapitre B, Die Fundstiicke,
par M. Rilterling).
2. M. Osé, un des archéologues allemands qui se sont l'ait une spécialité de
l'étude des noms de potiers de l'époque romaine, incline à croire que le polier italien
Ateius aurait eu quelque part une succursale dans la Narbonnaise. (Bon. Jahr., lor,
p. 27). Celte hypothèse n'a pas encore été confirmée par les découvertes. Les marques
d'Aloius ne se sont pas encore rencontrées dans aucune des officines de la Gaule.
(>0 KKVUE DKS ETUDES A>CIE>NES
d'exportation sans trafiquer avec la région du Rhin. C'est là,
au contraire, qu'ils ont trouvé leurs plus larges débouchés.
Il suffît d'ouvrir le tome XIII (3" partie, fasc. i) du Corpus
pour constater combien les marques de la Graufesenque sont
exlraordinairement abondantes à Vechten, dans le pays des
Bataves, à Xanten et à Neuss. Nulle part, ni dans la Celtique
ni même dans la iNarbonnaise, nous ne rencontrerons en aussi
grande quantité qu'à Vechten les marques de la Graufesenque.
Le Mont Beuvray et Haltern ne nous ont procuré que des
conclusions négatives. 11 n'en sera plus de même avec le
cimetière d'Andernach, situé dans la vallée du Rhin et exploré
en 1879 (musée de Bonn). Des deux groupes de sépultures
qu'il renferme, le plus récent ne remonte qu'au m" siècle,
le plus ancien au temps d'Auguste, de Tibère, de Claude et de
Néron. Les dernières monnaies sont celles de Néron. Or, dans
l'inventaire par tombes dressé par M. Koenen {Bonner Jahrbii-
cher, 1888, page ôoetsuiv.), à côté d'un grand nombre d'estam
pilles données par des « vases belges », je relève les suivantes :
I . BASSI, dans les cendres des bûchers d'incinération, p. 175.
•i. OF ARDACI, ibid., p. 174.
3. BALBUS F, tombe n^ 7, p. 16:2, et pi. VI, fig. 16. Bol
orné, forme 29. Avec une monnaie d'Auguste.
/». OF CRESTIO, dans les restes des bûchers, p. 176.
5. MACGARI, tombe n" 11, p. i65, pi. VII, fig. 43. Monnaie
d'Antonia Augusta (Coh., 6), frappée sous Claude.
6. OF MOU, restes des bûchers, p. 176.
7. OF SABI, ibid.
Reportons-nous à la liste de M. Vialettes. Nous trouvons :
1. BASSI.
■2. VRDACl; OF VRDA.
3. BALBl M.
4. OF CRESTIO.
5. OF MACAR (M et A liés).
6. OF MOI (M et 0 liés).
7. 0 SABI; OF SABI M.
L\ FABRIQUE DE LA GRAUFESENQUE 6l
Le n" 3 d'Andernach est un vase orné, de la forme 29. Son
décor à rinceau se rencontre sur des centaines de débris de
moules et de vases à la Graufesenque. Enfin, pour plus de
certitude encore, les qualificatifs que M. Koenen applique
au vernis de ces vases d'Andernach, festgebrannte, glanzend
tiefrolhe, suffiraient presque à désigner des produits de
fabrique rutène.
Voilà donc un second fait acquis. Rapproché des observa-
tions précédentes, il nous permet d'affirmer que Vexporlation
des poteries de la Graufesenque a débuté entre la fin du principal
de Tibère et l'avènement des Flaviens.
Retournons maintenant aux Instrumenta doniestica du Corpus,
et tout d'abord à celui qui est appelé à rendre de grands services
à l'archéologie gallo-romaine, à ce premier fascicule de la
troisième partie du tome XIII, récemment paru, où MM. Hirsch-
feld, Zangemeister et Bohn, ce dernier seul chargé de la
rédaction, ont réussi à grouper, au prix de laborieux efforts,
la masse énorme des estampilles des Trois Gaules et des Ger-
manies. A chacun des noms précités, l'énumération des
trouvailles remplit les longues colonnes du texte, nous per-
mettant de mesurer d'un coup d'œil la prodigieuse diffusion
des poteries sorties des ateliers rutènes. Presque toutes les
grandes villes gauloises se retrouvent sur chacune de ces
listes, et comme je l'ai déjà indiqué, Vechten, l'ancienne
Fictio, au pays lointain des Bataves, constitue, dans cette
région germanique, une sorte de grand entrepôt de produits
de notre Condatomagus.
Si nous passons en Bretagne, bien mieux encore que le
tome VII du Corpus, dont V Instrumentum est devenu très
incomplet, une visite aux musées de Londres et de Reading
(fouilles de Silchester), et surtout à celui du Guild Hall, le
Carnavalet de la Cité, nous réserve les mêmes surprises. L'île
de Bretagne — à part l'officine de Castor (Northampton), qui
n'a fabriqué que des vases barbotinés, mais en grande abon-
dance — n'a jamais eu de fabriques de poteries sigillées-
Elle en faisait néanmoins une grande consommation. La
Graufesenque au début, Lezoux et même Rheinzabern, au
Rev. Et. anc. j
62 REVL'E DES ÉTUDES ANCIENNES
ji'' siècle, ont trouvé là des débouchés importants et réguliers.
Voici un exemple :
Les vitrines du Musée de Reading (fouilles de Silchester)
contiennent, à côté de nombreux débris, environ 3/| vases
ornés, à vernis rouge, à peu près complets. Soit à l'aide de
leur décor, soit au moyen de leurs marques, j'ai pu reconnaître
leur origine. Ils se répartissent de la façon suivante :
La
Graufesenque
Lezoux
Fabrication
incertaine
Totaux
Forme 29. . . .
Forme 3o. . . .
9
3
/|
I
= 9
= 8
Forme 87 ... .
Totaux. .
5
17
12
16
I
= '7
= 3/,
Dans l'ensemble, les vases de la Graufesenque représentent
le 1" siècle et ceux de Lezoux le siècle suivant. Je ne puis
entrer ici dans le détail de cette classification.
Quittons les régions du Nord pour redescendre dans la
Péninsule italique. Là encore, et avant l'an 79, les bols ornés,
aussi bien que les simples assiettes de la Graufesenque avaient
pénétré. Au cours d'un voyage en Italie, durant les derniers
mois de 1901, j'ai constaté l'importance de cette exportation.
Les rédacteurs du Corpus avaient déjà observé le caractère
exotique de certaines marques de la Péninsule, d'ailleurs fré-
quentes dans la Narbonnaisc. Est ou videtur originis exlernae,
écrit M. Dressel au sujet de ces estampilles. Presque toujours
— car l'importation de Lezoux a été minime et celle de Rhein-
zabern nulle dans l'Italie centrale et méridionale, — presque
toujours on peut remplacer avec certitude exlernae par rutenae.
Depuis quelques années, on recueille à Rome ces fragments
de poterie antique jadis trop dédaignés. Au Forum, M. Boni
fait étudier avec soin les moindres tessons, considérant avec
raison que la céramique est le meilleur chronomètre lorsqu'il
s'agit du classement de stratifications archéologiques. Au
Musée national, j'ai pu passer en revue une grande quantité
de débris de poterie rouge vernissée dont beaucoup ont été
retirés du lit du Tibre. Les produits de la Graufesenque sont
en minorité par rapport à ceux des fabriques italiques, mais
LA FABRIQUE DE LA GRAUFESENQIJE 63
néanmoins assez abondamment représentés. Et si, comme je
le crois, l'exportation des vases rutènes n'a eu qu'une courte
durée, il faut nécessairement admettre qu'elle a été importante
puisqu'elle a laissé après elle de nombreux vestiges.
Les débris de vases carénés (forme 29) sont les plus com-
muns. On les reconnaît facilement au lustre brillant du vernis
rouge et au style du décor. Beaucoup de ces fragments pour
raient en quelque sorte se compléter avec ceux de la Graufe-
senque, les uns et les autres provenant des mêmes moules.
Lorsqu'une marque apparaît sur le fond intérieur d'un de ces
vases, c'est celle d'un potier rutène. Voici, notamment, les
estampilles de cette fabrique que je relève dans le tome XV
du Corpus. Elles appartiennent à des vases unis et à des vases
ornés :
Ci. L., XV, 11, fasc. 1.
Fouilles de l'abbé Cérè».
Liste publiée par l'abbé Vialcltes.
ATTICI
OF- BASSI
CRESTI
DAMONVS
OF FELICIS
GALLICANI
OF COCI
IVCV
ATTICI
OF- BASSI
OF CRESTI
DAMONI
OF FELIC
GALLICANI
OFCOCI
IVCV
NDVS
IVCVNDI
OF- IVCVND
MACAR
MARC
MRTIALIS FE
MOMMONI(s)
OFPRIM
SABINVS F
OF- SARR
OF SECVND fexlernaeorù
OF SILVANI
s)VLPICI
OF VITAL
5o:<o b
5069
6096 a
.5170
J2Ï1 q vase orné
5222 vase orné
5 108
' NDVS
5273 b, c. (b vase orné) IVCVNDI
5273 d vase orné OF- IVCVND
53o5 MACAR
5321 a MARCI
:V626 MARTI A LIS OF
5355 '-=* MOMMONIS
5462 a OF- PRIMI
554i OF SABINI
55',4 OF SARRI
.)556oa OF SECVND
.-,598 SILVANI
56ii SVLPICl
5765a vase orné OF VITA- VITALIS
Il est très remarquable que les vases arvernes font presque
entièrement défaut dans l'Italie centrale et méridionale. Parmi
les noms de potiers étrangers qui figurent dans Vlnslrumentuni
6'| REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
domeslicum de la ville de Rome, je ne reconnais comme arverne
que celui d'Albucius', sur un vase orné fabriqué très certaine
nient à Lezoux. Je n'ai rencontré, d'ailleurs, dans les collec-
tions romaines, aucun des types figurés des officines de la
vallée de l'Allier, si répandus en Gaule et en Bretagne au
n' siècle de notre ère. Et pourtant le nombre de ces types
arvernes, les motifs d'ornements non compris, dépasse six
cents. Sur les cent cinquante sujets des fabriques rutènes,
jen ai reconnu une vingtaine dans les collections de la ville
de Rome.
Gagnons maintenant la Campanie. En 1866, Overbeck
publiait dans son livre sur Pompéi» un bol rouge portant
sur sa panse la légende circulaire BIBE DE MEO, en grandes
lettres décoratives séparées par des ornements. Personne ne
soupçonnait alors son origine gauloise sur laquelle M. Dragen-
dorll' appela l'attention. Non seulement l'opinion de M. Dra-
gendorir était pleinement justifiée, mais le vase pouvait être
attribué avec certitude à une fabrique de la Gauje, celle de
Banassac, dans la cité des Gabales. Le Musée de Mende ren-
ferme, en efl'et, plusieurs débris de vases absolument sembla-
bles, avec des fragments de la même légende: BIBE EO...
Ces débris proviennent des officines de Banassac. Les lettres,
d'égalôs dimensions, sont séparées par les mêmes motifs
d'ornements. Entre la première et la dernière lettre de la
légende circulaire, un buste viril, couronné, tourné de profil
à droite.
La fabrication de ces bols à légendes décoratives, ordinai-
rement bachiques ou ethniques, était la spécialité des potiers
gabales. On ne les a rencontrés encore dans aucune autre
fabrifjue. Mais il pouvait rester quelque incertitude sur le lieu
de la découverte. L'information d'Overbeck n'était- elle pas
erronée;' Je ne doute plus de son exactitude depuis que j'ai vu,
dans les musées de Naples et de Pompéi, une belle série de
bols rouges ornés, retrouvés sous les cendres du \ésuve et
I . Je connais environ cinquante vases ornés portant le nom de ce potier, dont
la moitié trouvés à Lezoux où l'on a encore recueilli cinq moules au même nom.
1. 0\crbcck, Pnrupéi, ]i. -h, fij^. uOg.
^ \ FABRIQUE DE LK GRAUFESENQl'E (».")
provenant certainement des officines de la Graufesenque.
En voici l'inventaire sommaire :
yi) Musée de Pompéi
I. OF BASSl CO. Hauteur des lettres, .'> millinièlres; lon-
gueur, 93 millimètres, l'orme 99. Un rinceau de l'euillage coui;t
sur la frise supérieure du vase. Un second rinceau, encadrant
des médaillons, orne la panse. Pour ce bol et pour ceux qui
sont décrits ci-après, sauf indication contraire, l'estampille se
trouve sur le fond du vase à l'intérieur.
9. SABINVS. Hauteur des lettres, A millimètres; longueur,
90 millimètres. Numéro de l'inventaire, B/iS-Gyi. Même forme.
Frise divisée en métopes renfermant alternativement un sys-
tème de traits verticaux parallèles et un ornement cruciforme.
Sur la panse un rinceau de feuillage encadrant dans ses lobes
des médaillons avec représentation de cygnes, C.I.L., X, 2,
8o55, 39 a.
3. SABINVS F. N" 5G2-663, Même forme et décor analogue,
sauf que les métopes de la frise sont remplies par des demi-
cercles et des ornements en volutes. C.I.L., X, 9, 8o55, 39 b.
4. Marque illisible. C/7//VGA////I. N" 445. Aleme forme. Sur
la frise et sur la panse, décor à métopes encadrant des motifs
d'ornements floraux.
5. Marque illisible. Même forme. N" 676. Frise à rtiétopes
avec divers quadrupèdes dont les groupes alternent avec des
imbrications de flèches. Sur la panse, un rinceau de feuillage.
G. Marque illisible et incomplète. Même forme. N" 5/16-674.
Frise dont les métopes inscrivent chacune un demi-cercle qui
sert d'encadrement tantôt à un lapin, tantôt à des imbrications
de flèches. Ces motifs alternent de deux en deux comparti-
ments. Sur !a panse, métopes à médaillons et ornements.
7. Marque illisible. N" 551-679. Même forme. Décor simi-
laire à celui du n" i.
8. Pas de marque. Forme 37. Par le style de son décor, ce
spécimen d'une forme nouvelle est encore très apparenté
avec certains vases de la forme 29. Vu-dessous des oves qui
CiG KEVUF DES ÉTUDES ANCIENNES
ici font leur apparition, on voit, disposés en bandes hori-
zontales, un rang de grosses perles, un rang de godrons, une
guirlande de feuilles et, enfin, près de la base, un large
rinceau encadrant dans ses lobes un système de flèches
imbriquées.
B) MrsKE DE \aples
9. GER-V\M. \° II 1623. Forme 29. Décor à rinceaux. C.I.L.,
X, 2, 8o55, 20a.
10. OF MOMMO. N° 1 16995. Même forme. Frise à rinceau.
Panse ornée de godrons. C.I.L., \, 2, 8o55, 27 a.
11. OF MOMMO. N° 758/j. Second exemplaire exactement
semblable au précédent. C.I.L., X, 2, 8o55, 276.
12. Double marque : 1° sur le fond à l'intérieur : OF MOM;
2" parmi les ornements de la panse : MOM. \° ii3oo8. Même
forme. Décor similaire,
i3. SASMONOS. N° Il 71 12. Même forme. Sur la frise, un
rinceau dont les lobes sont remplis d'imTaricalions de fers de
flèches. Sur la panse, rinceau et médaillons à animaux. Cf.
C.I.L., X, 2, 8o55, 36, mauvaise lecture : SONOIIDVS.
i4. PAVLLYS. >" 1 16990. Vase de petite dimension. Même
forme. Sur la frise, guirlande rectilinéaire composée de têtes de
pavots. Sur la panse, un rinceau de feuillages encadrant des
médaillons à animaux. C.I.L., X, 2, 8o55, 3o.
i5. Pas de marque. N° (?). Même forme. Sur la panse et sur
la frise, décor à métopes, avec animaux (chiens, lions, etc.).
16. Pas de marque. N" 11 2991. Forme 37. Décor à métopes.
Ornements cruciformes et médaillons. Bacchus, Vmour ou
Victoire, gladiateurs.
17. N" 1 16989. Même forme. Décor similaire. Médaillons
remplacés par des compartiments en demi -cercles, renfer-
mant des ornements cruciformes.
18. Pas de marque. N° 1 12898. Même forme. Sur la panse, au-
dessous des oves, quatre bandes horizontales présentent la pre-
mière une guirlande de feuilles, la seconde et la quatrième une frise
dOriioments en forme d'S, la troisième un rinceau de feuillages.
19. Pas de marque. N" .3710. Même forme. Ce vase est
FiG. 8.
I.A FABRIQUn DE I.A fiRAUFESENQUF, {')-
incomplet. Sur la partie lisse étaient fixées deux petites anses
plates. Tandis que tous les exemplaires précédents sont recou
verts d'un vernis rouge, celui-ci porte un vernis jaune brillant,
veiné de rouge. Décor à métopes encadrant alternativement
un double médaillon avec un petit génie entre deux lapins et
un ornement cruciforme à imbrications.
Voilà donc au total dix -neuf vases ornés de la Graufesenque
retrouvés à Pompéi et dont l'origine est nettement indiquée
par les diverses particularités
de leurs formes, de leur déco-
ration, de leur vernis et de
leurs marques. Nous trouvons
même sur un exemplaire ce
vernis jaune, veiné de rouge, qui ne s'est rencontré, comme
nous l'avons dit, dans aucune autre fabrique. Les marques de
Mommo sont particulièrement
caractéristiques. Dans les fouil-
les de 1 901, MM. Hermetetde
Carlshausen ont recueilli sur
des fragments de vases ornés
plus de soixante exemplaires
de la marque de ce potier,
avec toutes ses variantes :
vase (le Mommo, trouvé à Pompei. MOAMONIS, OF MOMMO, OF
MOMMO, OF MOM, OF MO. Elle n'est pas moins abondante sur
les vases unis. De plus quatre fragments de moules (fîg. 8 et 9)
présentent la marque OF MOM
tracée sur la panse, comme
celle du bol n° 12. Parmi les
nombreux vases retrouvés en
fabrique, quelques-uns sont
exactement semblables à ceux
de Pompéi ou n'en diffèrent
que par de légères variantes
dans l'ornementation. Je me borne à mettre ici en parallèle
deux bols signés OF MOMMO, l'un (fig. 10) du musée de Naples
(n" 10 de l'inventaire qui précède), l'autre (fig. 1 1) de la coUec-
fiM''!
FlG.
CST- —'
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IWWTTTîn^'f
^ . — ^-djœ -'*'^^'
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Fig. II.
Vase do Miiimuo. trouvé à la Graufesenque.
08 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
tion Hermet, trouvé en 1901 à la Graufesenque. Chacun des
autres bols gaulois de Pompéi se prêterait à un rapproche-
ment aussi caractéristique.
Il est regrettable que nous ne puissions savoir exactement
ians quelles habitations et dans quelles conditions ces vases
ont été trouvés. Mais, à l'avenir, grâce à la méthode scienti-
fique qu'apporte dans la conduite des fouilles l'éminent direc-
teur actuel de ce service, M. Pais, les récoltes céramiques,
autrefois négligées, nous procureront, sans doute, une moisson
nouvelle d'observations intéressantes.
11 serait superflu de faire ressortir l'importance de ces trou-
vailles. Non seulement la présence des poteries ornées de la
Gaule en Campanie nous procure une preuve matérielle du
développement imprévu que l'industrie ficiile avait atteint au
nord des Alpes quelques années après le milieu du i" siècle,
mais elle nous livre, pour le classement chronologique des
vases rutènes, un point de repère extrêmement utile.
De ces découvertes, on peut, en eflet, conclure :
r Qu'antérieurement à l'an 79, le décor du bol 29 avait
achevé son évolution, toutes ses variétés, rinceaux et godrons,
rinceaux et médaillons, métopes à figures d'animaux, se ren-
contrant déjà à Pompéi.
2" Que le bol 87 avait déjà commencé à paraître, mais qu'il
devait être alors de date récente puisqu'on ne compte que
cinq modèles de ce vase sur dix-neuf et que leur décoration
est encore apparentée de près à celle du type précédent.
3° Que le bol à inscriptions décoratives, de la fabrique de
Banassac, était déjà connu et exporté.
f\° Que les ateliers rutènes de Bassus Coeli, de Germanus,
de Mommo, de Paullus, de Sabinus et de Sasmonos étaient
déjà en pleine activité avant cette date de l'an 79.
Une curieuse découverte de la Graufesenque va nous per-
mettre d'ajouter d'autres noms h celte liste. Les fouilles de
1901 et de 1902 ont ramené à la lumière de précieux graffiles
écrits après cuisson, avec la pointe d'un style, sur des fragments
de plateaux en terre sigillée. Déjà deux spécimens de graflîtes
similaires avaient été trouvés au même endroit et publiés par
l.K FABRIQUE DE LA GRALFESENQUE fiq
l'abbé Céiès. Un antre s'était rencontré dans les ateliers de
Montans. Or, ces graifites ne sont pas autre chose que des
notes de comptabilité rédigées dans les officines elles-mêmes.
Il semble difficile, il est vrai, d'en fixer exactement la nature.
S'agit-il de bordereaux de commande, de livraison ou d'une
autre opération commerciale? Ce problème sera examiné
lorsque les trois nouveaux exemplaires découverts par
MM. Hermet et de Carlshausen auront été livrés à la publicité.
On devra comparer ces graffites des officines gauloises avec
ceux d'Arezzo reproduits dans l'Instrument uni dômes tic um de
l'Étrurie, récemment paru (C. I. L., XI, 6702 et suiv.). Mais nous
pouvons déjà puiser une indication précieuse dans un de ceux
qui proviennent des fouilles de 1901. L'un des inventeurs en
a déjà publié une description sommaire :
(( Ce graffîte, écrit M. l'abbé Hermet, comprend trois colon-
nes: la première donne le nom des potiers, la seconde le nom
des vases, la troisième la quantité des produits fabriqués
ou livrés. Les noms de potiers sont : FVSCVS, MARCIO,
FEUX, MOMO, LOVSIVS, COSOJVS, CORNVTVS et VACACA.
Plusieurs de ces noms ont été trouvés, par M. Cérès et par
nous, estampillés sur les poteries. Les noms de vases sont
indiqués en abrégé, ce qui en rend l'interprétation un peu
problématique. Voici cependant celle qui est proposée, sous
toutes réserves, par M. Héron de Villefosse, qui a bien voulu
nous aider de ses lumières :
» CA(nnas), vases à mettre l'huile;
» VINAR(ia), vases à mettre du vin ;
» ACET(abula), vases à mettre le vinaigre ou des condi-
ments au vinaigre;
» TAR(ichos), vases à mettre des salaisons ou du poisson
salé;
» Par suite d'une cassure, il ne reste que quelques vestiges
de la colonne indiquant la quantité des vases'. »
La présence du nom de Mommo suffît à dater ce bordereau,
puisque nous avons rencontré ses produits à Pompéi. Les
I. Mémoires de la Société des Lettres de l'Aveyron. Procès - verbal de la séance du
21 février 1903, p. i33-i3C.
Hr.VLE DES ETUDES ANCIENNES
sept potiers dont les noms figurent à côté du sien appar-
tiennent eux aussi à la génération contemporaine de l'éruption
du Vésuve. En effet, nous avons vu qu'en l'an 20 de notre ère
on ne trouve pas encore la moindre trace d'une exportation
des poteries rntènes. Voilà donc, au total, treize potiers dont la
période d'activité nous est connue à trente années près environ.
Reportons -nous maintenant aux Instrumenta du Corpus. Nous
constatons que sur ces treize noms deux ne se sont pas encore
rencontrés ailleurs que sur ce graffite, ceux de Lousius et de
Vacaca (il y aura lieu d'examiner si la lecture en est certaine).
Sasmonos n'apparaît qu'à la Graufesenque et à Pompéi. Deux
autres, Cornutus et Cosoius ne se trouvent pas en dehors de la
Gaule. Les huit autres sont, au contraire, connus par un très
grand nombre d'estampilles trouvées notamment en Gaule et
dans les Iles Britanniques. Il ny a pas de marque plus com-
mune et en même temps d'une individualité plus caractéris-
tique que celle de BASSI CO, abréviation de BASSI COELIi.
Elle remplit à elle seule deux pages de VInstrumentum de la
Gaule. On peut encore remarquer, d'après les relevés du
(Corpus, que ces estampilles, comme beaucoup de celles de la
Graufesenque, se trouvent presque toujours groupées dans
certaines localités déjà signalées de la Belgique et de la Ger-
manie, telles que Vechten, Xanten, ÎNeuss et Heddernheim.
En parcourant les collections publiques de la Sicile, à
Palerme et à Syracuse, je n'y ai reconnu que de très rares et
très menus fragments de vases rutènes. Mais la limite de
leur exportation touchait à la côte d'Afrique. En 1898, le
R. P. Delattre a publié dans la Revue archéologique^ le dessin
d'un beau vase sigillé à vernis brillant, qui porte sur le fond
extérieur la marque OF VITA. Son décor se compose de ces
rinceaux de feuillages que j'ai plusieurs fois décrits et qui
sont tout à fait analogues à ceux dos bols de Mommo figurés
1. On trouve, en effet, la marque complète DP BASSI COELI et, d'autre part, les
marques OF BASSI et OF COELI. (C. /. L., XIIII, 3, i, looio, 376, i-j-j, Go4). M. Bohn
incline à penser que celte marque double indique une association entre deux potiers,
plutôt qu'une liliation ou une relation de maître h esclave {ibid., p. i-^o).
2. A. L. Delattre, Les cimetières romains superposés de Carthage. dans la ïiev.
arcliéol.. i8ç)K. II. p. 100. lig. 11.
I.A FAimiQUE DE l. V GKAUrESENQUE 7I
ci-dessus. A la Graufesenque, toutes les variantes des estam-
pilles de ce potier sont communes : MTALIS — OF VITA —
VITAL — YITALI — VITA.
J'ai vu encore au musée des Pères Blancs de Carlhage deux
ou trois autres fragments de même origine, et au musée de
Tunis un second bol 29 trouvé à Carlhage en 1900 et portant
la marque du potier Celadius : [CEJLADIAV. MM. Hermet et de
Carlshauscn ont découvert un bol semblable dans les fouilles
de 1901 avec la marque CELADI M AN.
On peut espérer qu'à l'avenir, l'attention des archéologues
étant attirée sur cette question intéressante de la diffusion des
vases gaulois, nous saurons dans quelle mesure chacune des
régions de l'empire a négocié avec les fabriques de la vallée
du Tarn. En Afrique, il semble que cette importation n'a
laissé que de rares vestiges i.
Je n'ai pas visité les collections publiques de l'Espagne.
Mais en consultant le volume II du Corpus on reconnaît que
les marchés ibériques se sont successivement approvisionnés
de vases sigillés à /Vrezzo et à la Graufçscnque. Sur la côte
orientale se rencontrent en abondance les marques des potiers
rutènes déjà cités, Atticus, Cornutus, Crestus, Bassus Coeli,
Coelius, Félix, Fuscus, Gallicanus, Germanus, Jucundus, Mac-
carius, Mommo, Vitalis et beaucoup d'autres.
Quant aux vases de Sagonte, mentionnés par Pline, Juvénal
et Martial, ils demeurent encore inconnus à l'archéologie.
Tout récemment, dans le dernier numéro de cette Revue (t. IV,
1902, p. 25o), M. Quintero publiait un vase orné trouvé dans un
columbarium, à Cabeza del Griego, province de Cuenca, et le
classait parmi les produits de Sagonte. En réalité, il n'est point
douteux que là encore nous sommes en présence d'un produit
des manufactures rutènes. On a recueilli, dans les dernières
I. Il ne faut pas oublier qu'elle n'a eu partout qu'une courte durée. Dans les
quatre notices du P. Delattre sur les inscriptions céramiques de Carthage publiées de
1894 à igoi, je n'ai pas relevé d'autre marque sûrement rutène que celle de Vitalis.
Le musée de Philippeville conserve quelques tessons de bols 29 certainement ori-
ginaires de la Gaule méridionale. Les fouilles de ïimgad n'en ont procuré aucun
spécimen, ce qui ne saurait surprendre, puisque la fondation de Thamugadi, sous le
principal de Trajan, est postérieure à l'époque de cette exportation.
REVUE DES ÉTUnES ANCIENNES
FiG. !•?. — Fragment de vases
cylindriques (forme 3o),
trouvés à la Graufesenque.
fouilles de la Graufesenque, plusieurs fragments de vases
cylindriques de même forme (forme 3o), avec les mêmes
figures sous des arcatures semblables et associées à des orne-
ments cruciformes similaires. Il suffit
de comparer nos figures 12 et i3
empruntées à des fragments trouvés
en fabrique avec le dessin du vase de
Cabeza del Griego pour reconnaître
une communauté d'origine. Les deux
types représentés, l'un féminin, l'autre
masculin, ne s'expliquent d'ailleurs
pas aisément. Le premier personnage
est une femme drapée dont le geste et
l'attitude semblent exprimer la tristesse
et le deuil (peut-être Pénélope?). 11 ne
faut pas rechercher une relation entre
les différents poinçons figurés d'un
même vase. Les potiers de la Gaule ne
se préoccupaient pas de composer des
scènes d'ensemble. Ils groupaient arbi-
trairement les types variés dont ils dis-
posaient, sans tenir compte des mythes
et des légendes.
C'est ainsi que
sur le vase de
Cabeza del Grie-
go, aucune con-
nexité ne doit
exister entre les
deux poinçons
figurés qui s'y
trouvent par ha-
sard juxtaposés.
Sur les nom-
breuses voies de
communication, terrestres ou maritimes, que fréquentaient les
caravane» et les bateaux chargés des poteries de la Graufesen-
FiG. i3. — Fragment de vases cylindriques (forme 3o),
trouvés à la Graufesenque.
LA FABRIQUE DE LA GRAUFESBNQUE 78
que, je me suis borné à placer quelques jalons, recherchant
de préférence les points extrêmes de ce commerce extérieur
et les découvertes de nature à nous éclairer sur la chrono-
logie de son développement. Pour la Gaule et la Germanie, on
constate, en parcourant les collections céramiques ou simple-
ment en consultant les colonnes du Corpus, qu'il n'y a pour
ainsi dire pas une seule station importante, pas une nécropole
riche en poteries datant de la seconde moitié du i" siècle, où
les vases rouges de la Graufesenque fassent défaut. L'ensemble
de ces constatations autorise donc à affirmer qu'aucune autre
région de l'empire, ni en Gaule ni en Italie, n'a possédé durant
cette période un centre de fabrication d'une telle importance.
Ce magnifique développement des ateliers rutènes n'avait
pu se réaliser qu'à une double condition. Pour que leurs
produits aient réussi à entrer en concurrence avec les vases
italiques sur les marchés mêmes de la Péninsule, il fallait
nécessairement que les fabriques d'Arezzo, de Modène et
de Pouzzoles, jadis si renommées, fussent déjà tombées en
pleine décadence. D'autre part, ces mêmes vases de la Graufe-
senque n'auraient pas pu pénétrer abondamment dans la
Gaule centrale si les ateliers de l'Auvergne s'étaient déjà
trouvés en pleine activité. Or il n'est pas difficile de démontrer
que les Rutènes, à l'époque des Flaviens, devaient aisément
triompher de la concurrence italique, tandis qu'en Gaule
la fabrique de Lezoux, si elle était appelée à conquérir bientôt
le premier rang dans l'industrie fictile, en était alors à sa
période initiale.
L'apogée de la prospérité des ateliers d'Arezzo se place -au
i" siècle avant l'ère chrétienne. Les symptômes d'un déclin
déjà sensible apparaissent sur les vases ornés de l'époque
d'Auguste. Le style du décor s'altère, le modelé des figures ne
se recommande plus par la même élégance de facture. Xu
temps de Pline, les poteries d'Arezzo auraient été encore en
faveur, si nous en croyons le témoignage de cet écrivain.
Mais nous avons vu que parmi les fabriques «provinciales
il mentionne seulement Sagonte, où l'on n'a pas réussi à
retrouver les traces d'une production importçinle de vases
-^ RKVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
sigillés, tandis qu'il passe sous silence les ateliers de la Gaule
méridionale. Il est permis de penser que la mention élogieuse
accordée par Pline et Martial aux fabriques d'Arezzo n'était
motivée que par leur antique renommée.
Nous avons, en effet, à notre disposition une source directe
d'informations. 11 suffit de passer en revue avec attention
les récoltes de vases sigillés conservés dans les musées
et chez les antiquaires de Rome, pour constater que les
bols ornés de la Graufesenque ont été l'objet, sur le sol
italique, d'une véritable contrefaçon. J'entends par là des
tentatives maladroites d'imitation qui n'ont abouti qu'à la
reproduction grossière de la forme et du décor des originaux,
sans réussir à égaler la finesse de la pâte, l'éclat et le brillant
du vernis, l'élégance du décor. Les échantillons de cette
curieuse série abondent notamment dans les magasins du
Musée national de Rome. Le profil est bien celui du bol 29
gaulois, avec le même guillochis autour des lèvres, mais ce
profil est abâtardi et les proportions des diverses parties du
vase ont perdu toute harmonie. Le vernis est le plus souvent
sans éclat et d'un rouge éteint. C'est surtout dans l'exécution
des ornements que se manifeste tout à la fois la servilité et la
maladresse ou plutôt l'extrême négligence du copiste. Plusieurs
des motifs les plus caractéristiques de l'ornementation des
bols rutènes, les imbrications de flèches, les rinceaux de
feuillages, se retrouvent, plus ou moins dénaturés, sur ces
mauvais pastiches.
Ce n'est pas sans une vive surprise que l'on est bientôt
amené à reconnaître là les produits des successeurs dégénérés
des anciens potiers arétins ! Et cependant la certitude de ce
fail résulte clairement de l'étude des marques. Voici celles que
j'ai relevées, au Musée national, sur des fragments de cette série :
L. RASIM PISAM. Trois exemplaires. Cachet en forme de
croissant. — L.R. PL Cachet rectangulaire. — SEX- M* F. Cachet
en forme de croissant. — V0////N0N1. Cachet en forme de crois-
sant. Lecture douteuse.
L'époque approximative de L. Rasinius Pisanus et de Sextus
M( ) Fes(tusl>) nous est indiquée par la présence de plusieurs
LA FABRIQUE DE LA GRAUFESENQUE 70
de leurs marques à Pompéi (C. /. L., X, 8o56, 196, 3o2, 3o3).
De plus, il est certain que le premier de ces potiers était fixé
à Arezzo, où l'on a découvert plusieurs fois son estampille,
non seulement sur des débris de vases, mais sur un fragment
de moule (C. /. L., XI, ôig). Quant à Sextus M. Festus, si
l'on ne peut placer sa fabrique dans la même ville, la statis-
tique des trouvailles tend du moins à la localiser en Étrurie.
Ainsi, avant l'an 79 de notre ère, les potiers italiques que
nous connaissons ne livraient plus au commerce que des pro-
duits tout à fait indignes du grand renom de leurs fabriques.
Bien plus, ils en étaient réduits à imiter les ouvrages de leurs
concurrents gaulois. La mauvaise qualité de leurs œuvres
résultait surtout d'une exécution trop hâtive. Le développe
ment de l'industrie sigillée dans les provinces de l'empire
avait créé aux fabriques de l'Italie une redoutable concurrence,
et nécessairement entraîné l'avilissement des prix. Il fallait
désormais obtenir une production intensive et économique. La
renommée et la prospérité des produits arétins sombrèrent
dans cette lutte industrielle où la Gaule triompha.
Les Arvernes seront appelés, au ir siècle, à recueillir le
bénéfice d'un succès dont les potiers rutènes ne profitèrent pas
longtemps. A partir de l'époque des Antonins, ce sont les-
ateliers de Lezoux, en même temps que ceux de la Germanie,
qui répandent de tous côtés leurs produits. Je suis porté
à croire que, dès le commencement du u'^ siècle, les manufac-
tures rutènes avaient, en effet, atteint le terme de leur exis-
tence. Les récoltes de la Graufesenque se composent en grande
majorité d'échantillons appartenant à la première période de
la fabrication sigillée, c'est-à-dire antérieurs à l'an 80 environ.
A côté des bols 29, qui sont les plus nombreux, et des vases
cylindriques de la forme 3o, il y a un certain nombre de
bols 37, mais le décor de ces derniers appartient au style
à métopes que l'on sait être celui du commencement du
n"^ siècle ou de la fin du siècle précédent.
En outre, les noms de potiers de cette fabrique ne se
rencontrent plus dans les sépultures du 11* siècle.
Comment expliquer la décadence prématurée et sans doute
76
REVUE DES ETUDES ANCIENNES
la disparition brusque de ces fabriques, jusque-là si actives
et si prospères? C'est un problème (jue je n'aborderai pas ici.
Il se rattache à la question des origines de Lezoux et m'entraî-
nerait hors des limites de ce mémoire. Je me borne à faire
observer qu'à lépoque do la grande diffusion des poteries
rutènes les ateliers de Lezoux ne constituaient encore qu'un
centre de fabrication de faible importance. En effet, les vases
de la forme 29 y sont relativement rares et je ne connais que
quatre potiers qui aient fabriqué ce modèle de bol : Atepo
marus, Iliomarus, Cobnertus et Petrecus, tous les quatre d'ori
ginc gauloise. Ils ont livré au commerce des vases 2g à vernis
orangé, d'un travail extrêmement soigné. Le musée de Moulins
possède, notamment, un bol d'Atepomarus dont l'exécution est
un chef-d'œuvre de finesse. Leurs produits ne se rencontrent
que rarement en dehors de la Gaule.
Une autre considération nous fournit une preuve de l'infé-
riorité des ateliers de Lezoux vers l'an 70. On peut constater,
en effet, que plusieurs des potiers rutènes que nous savons
appartenir à cette époque, Mommo, Paullus, Sabinus, Fuscus,
Bassus Coeli, Marcus et Félix, trouvaient des débouchés dans
la vallée de l'Allier et à Augustonemetum, c'est-à-dire sur le
territoire même de leurs concurrents.
Le tableau suivant, dressé à l'aide des indications du Corpus,
suffit à le démontrer :
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dont on connaît le lieu
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•es entre crochets se rapportent à c
de dépôt, mais non la provenance,
à la région voisine de la collection f
es exemplaires
Le plus grand
ublique qui les
LA. FABRIQUE DE LA GKAUFESENQUE "jn
Si l'on objectait que des potiers portant ces mêmes noms
ont pu travailler dans les officines de l'Auvergne, je répondrais
que les caractères et le style des vases ornés de la forme 29
conservés dans les musées de Clermont et de Moulins ne lais-
sent aucun doute sur leur provenance ruténique.
J'ai dit plus haut que dans la vallée du Tarn, de même
qu'en Auvergne, des ateliers secondaires avaient été établis
près des grands centres de fabrication. En descendant le
Tarn, slir la rive gauche de ce fleuve et à quatre kilomètres
de Gaillac, on rencontre le village de Montans', où les fouilles
de M. Rossignol, vers 1860, ont démontré l'existence d'une
fabrique de poterie sigillée qui paraît importante. Je n'en-
trerai pas dans un commentaire détaillé de ces trouvailles,
conservées actuellement aux musées de Toulouse et d'Albi.
Les officines de Montans, situées probablement sur le territoire
des Ruteni provinciales^ aux confins de la Narbonnaise et de
l'Aquitaine, ne paraissent pas de fondation moins ancienne
que celles de la Graufesenque. Elles ont livré au commerce
des produits similaires. Plusieurs marques de la Graufesenque
se retrouvent dans les récoltes de M. Rossignol. Quant à celles
qui appartiennent en propre aux ateliers de Montans, on les
rencontre surtout dans le sud -ouest de la Gaule. La distance
qui sépare Montans du confluent du Tarn et de la Garonne
se franchissait aisément. Ses fabriques utilisèrent la grande
voie fluviale qui lui ouvrait en Aquitaine de larges débouchés.
De là, l'abondance des produits de Montans à Lectoure et
à Bordeaux 2.
1. Élie Rossignol, Poterie romaine trouvée à Montans, près Gaillac. Extrait du
Bulletin monumental, i85o, p. 692; 1861, p. Sga; 1862, p. 701.
2. Je ne peux accepter l'iiypothèse d'une fabrique de poterie sigillée à Bordeaux
(Cam. Jullian, Inscripl. rom.. I, p. 484) tant qu'elle ne reposera que sur les décou-
vertes de la rue de Grassi et sur la prétendue trouvaille de poinçons ■ matrices ayant
servi à décorer des moules de vases ornés. M. Lafaye a dû être trompé sur la prove-
nance de ces objets, qu'il a communiqués à la Société des Antiquaires de France
en 1899 (Bull., p. 281). « Ces poinçons, » dit le procès-verbal, « proviennent de Bordeaux,
comme des moules de monnaies présentés par M. Lafaye dans une séance antérieure.
Us passent pour avoir été trouvés dans la même fouille [rue de Grassi] ; on peut
également les attribuer au iv° siècle de notre ère. » Cette attribution est ceitainement
fausse: au iv" siècle, on ne fabriquait plus de vases moulés. En outre, ces poinçons
ont- ils été vraiment trouvés à Bordeaux? Cela est invraisemblable Le potier qui
signait ses vases LWTVCIS F était établi à Lezoux. Un moule recueilli dans cette
ville arverne et conservé à Saint-Cicrmain (n'.lz'i^i) porte la même marque. Quant
Rev. Et. anc. tj
■^8 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
Tel paraît être, dans l'état actuel de nos connaissances, This-
torique des origines de la poterie rouge sigillée dans la Gaule
méridionale. J'ai essayé de démontrer précédemment que la
fabrication gallo-romaine de la céramique à pâte blanche,
également dérivée des prototypes italiques, avait débuté dans
la vallée de l'Allier avant le milieu du r' siècle de notre ère.
C'est à peu près à la même époque que se place, dans les
oflîcines des provinces narbonnaise et aquitanique, le com-
mencement de la fabrication des vases rouges.
11 n'est guère douteux que la fondation des manufactures de
la Graufesenque fut l'œuvre de potiers d'Arezzo, attirés dans la
Gaule méridionale par l'espoir d'accaparer la grande clientèle
celtique récemment conquise à la civilisation romaine. Grâce
à la laborieuse activité des artisans gaulois, dont de si nom-
breuses estampilles nous ont conservé les noms, le rejeton de
la souche italique eut une croissance rapide, tandis que le
vieux tronc qui lui avait donné naissance ne tardait pas
à dépérir. L'industrie fictile des vases sigillés, dès ses origines,
sétait développée en s'avançant du sud au nord. De la Grèce,
elle avait gagné lÉtrurie, et de l'Étrurie la Narbonnaise. Elle
suivait les traces de la culture gréco -romaine, et ses dernières
étapes devaient la conduire dans la Celtique et la Germanie.
Joseph DÊCHELETTE.
aux di'couverlos de la rue de Grassi, je ne crois pas qu'elles aient livré aucun des
objets qui sont la caractéristique d'une manufacture de poterie sigillée.
Une des stations du Sud -Ouest où la poterie des Rulènes est le plus abondante,
c'est le cimetière de Saint-Martin, près du Mas-d'Agenais, commune de Gaumont
(Lot-et-Garonne). L'auteur d'un bon mémoire publié à Bordeaux sur cette nécro-
pole (A. Nicolai, Le Mas-d'Agenais et le cimeli'crc gallo-romain de Saint- Martin,
Bordeaux, 189G) fait une grave erreur lorsqu'il atlribue au 111° siècle une partie des
vases ornés. I,e motif cruciforme que reproduit la figure l'i de la planche X, bien
loin d'être un emblème ctirélien, constitue un des motifs de décoration céramique
les plus répandus à l'époque des Flavicns. On le rencontre sur les vases de Pompéi
Cn°" iiKjgi et 11G989). Tous les spécimens de vases ornés reproduits sur les plan-
ches \ il-\ (iva mémoire de M. Nicolaï apparti(!nnent à la seconde moitié du i" siècle.
VÉNUS ET ADONIS
SUR UN MONUMENT TROUVÉ A MEAUX
Le bas-relief inédit que nous publions a été découvert en
1899, lors du nivellement de la nouvelle place de l'Hôtel-dc-
Ville. Il faisait partie des
soubassements de la
muraille gallo - romaine ,
comme les autres pierres
sculptées que nous avons
déjà signalées', et qui se
trouvaient à peu près au
même endroit, c'est-à-dire
dans la partie formant l'an-
gle sud-ouest de l'enceinte
où s'élevait le château des
comtes de Champagne,
démoli en 1888.
La muraille de Meaux
datant du ni* siècle, selon
toute probabilité, les bas-
reliefs sont, par suite, anté-
rieurs à celte époque. Les
dimensions de la pierre
sont modestes. La plupart
de ces stèles gallo-romaines
n'excèdent guère un mètre
de haut. Les musées de
Trêves 3, de Cluny, en pos
sèdent d'analogues; mais nulle part je ne connais encore la
figuration du groupe représenté à Meaux.
I. Revue des Études anciennes, t. III, 1 901, p. 34 sqq. (figures).
•j. La perspective de notre dessin, fait de trop près, donne à la figure d'homme dei>
proportionsqui semblent exagérées. En réalité, les deux figures sont de même grandeur,
o. Calalugue Hettner, p. i4 à 33.
Vénus et Adonis'
8o REME DES ÉTUDES A>C1E>.NES
D'un colé, N onus debout, nue et sexuée, tient de la main
droite relevée un miroir rond i ; le bras gauche disparaît
derrière le second personnage. Celui-ci, également nu, repré-
sente un homme dans une attitude alanguie et nonchalante.
Les jambes sont exactement dans la position de celles de la
fameuse statue du Louvre dite «Génie du repos éternel », qui
pourrait bien, d'ailleurs, être un Adonis. Le personnage de
Meaux nous semble, en effet, se rattacher à la série des pré-
tendus Hyllas, Narcisse et Adonis classés par M. Salomon
Reinach dans son Répertoire de la sculpture, aux pages loo-ioi
du tome II. Nous l'appellerons donc Adonis.
On sait que Vénus a été souvent représentée, à l'époque
romaine, groupée avec son jeune amant-. Voyez, par exemple,
le groupe de Dresde {Répertoire cité, t. 1, p. 346, pi. 634).
On connaît, d'autre part, la vogue dont jouirent les cultes
d'origine syrienne au temps de l'Empire. La Gaule n'échappa
pas à cette influence. Vénus et Adonis étaient surtout repré-
sentés sur des monuments funèbres. «Ce sujet, » dit Frôhner^,
« devait surtout convenir aux sarcophages destinés à de jeunes
époux. » Le groupe de Meaux nous semble donc avoir décoré
une des faces d'un mausolée, analogue peut-être à celui d'Igel.
Georges GASSIES.
I. Vénus tenant un miroir ne se trouve (ju'une fois, dans le néperloire de
M. S. Reinacl), avec l'altitude de la figure de Meaux (t. H, p. 36i, fig. 6. B. Vienne,
Sacken, XXXV, 5).
3. Cf. Daremberg et Saglio, Dicl. des Antiquités, article Adonis, par M. Saglio;
M. Collignon, Mythologie figurée, p. i53i. Cf. Frohner, Catalogue des antiques du
Louvre, n° 173.
3. Op. cit. Cf. 0. Jahn, Archœologisclic Beitrœge, p. /|5 et suiv.
BIBLIOGRAPHIE
Victor Bérard, Les Phéniciens el rOdyssée, tome I. Paris,
Armand Colin, 1902; i vol. in-8° grand Jésus de vii-592
pages, avec 98 cartes et gravures.
Il y a dans le livre de M. Bérard deux choses fondamentales, inti-
mement liées l'une à l'autre et qui méritent le plus sérieux examen :
une thèse et une méthode.
Sa thèse est la suivante : L'Odyssée « n'est pas l'assemblage de contes
à dormir debout que les vains littérateurs nous présentent. C'est un
document géographique. C'est la peinture poétique, mais non défor-
mée, d'une certaine Méditerranée avec ses habitudes de navigation, ses
théories du monde et de la vie navale, sa langue, ses Instructions nau-
tiques et son commerce» (p. 62), Contemporaine de l'hégémonie
maritime des Sidoniens, elle reflète partout l'activité de ce peuple.
Strabon le disait: u Homère tient sa science des Phéniciens. Les Phéni-
ciens ont été ses maîtres. » A l'exemple de Strabon et des Plus homé-
riques ('0[j.Y]pt7.(.Kepst), M. Bérard soutient que la géographie d'Homère
n'est pas inventée et que le poète est bien « le chef de la science géo-
graphique, àsy-f,Yi~Y;; 'r,ç ^;eiiiyp7.'sv/,fiq èjxre'.pfaç ». L'Odyssée n'est que
l'adaptation au génie grec et la transcription suivant le mode épique
d'un périple phénicien.
Pour démontrer sa proposition, M. Bérard se sert d'une science qui
n'est pas nouvelle, mais dont il s'efforce de préciser le sens, la méthode
et les lois : c'est ce qu'il appelle tour à tour, selon qu'il envisage la des-
tination des sites ou la dénomination des lieux, la « topologie » et la
« toponymie». Disons, pour résumer en une seule expression les deux
parties d'un même ensemble: la «science des habitats humains».
Celte science, d'après lui, est la seule qui permette vraiment de
résoudre le problème des origines grecques. L'archéologie, réduite à
ses propres forces, est impuissante à le faire, parce qu'elle néghge, nous
dit-il, la connaissance des lois générales du monde, ignore de parti
pris les nécessités quotidiennes et n'est qu'un mélange enfantin de
romanesque et de superstition. En un mot, ses adeptes sont des collec-
tionneurs de bric-à-brac, et M. Bérard, emporté par une verve aussi
injuste qu'amusante (p. 19-2/1), nous.représente à peu près MM. Georges
Perrot, Salomon Reinach et consorts comme ces griots du Soudan qui
dansent, avec un diadème de plumes et une ceinture de verroteries,
Sa REVUE DES ÉTUDES \>CIENNES
devant d'informes amulettes, tapent rituellement sur leur ventre tatoué
de signes cabalistiques et tirent de leur nez une pointe de porc-épic pour
en grifTonner des grimoires saugrenus. Au fond, l'auteur sait très bien
qu'il trace une caricature, et c'est ce que prouvent les aveux ou tempé-
raments contenus dans le dernier paragraphe de son premier volume.
Mais, lorsqu'on veut lancer une marque, ne faut-il, au préalable, dépré-
cier celle du voisin? Le procédé est classique. Je me figure que les
héros de M. Bérard, ces Phéniciens si habiles dans l'art de débiter les
pacotilles, n'ont pas seulement inventé ou propagé l'alphabet. Peut-être
ont-ils aussi créé la réclame. Quand ils abordaient sur la plage de
Syria ou à l'échelle de Mégare, leur premier soin, après avoir disposé
sur une estrade le chatoyant étalage des àOJpy.aTa, était sans doute
d'emboucher la trompette. M. Bérard a trop vécu dans leur compagnie
pour ne pas les imiter un peu.
Laissons donc de côté les insuffisances de la « paléontologie
humaine», — toutes les disciplines ont les leurs, — et voyons plutôt
ce que la science des habitats humains nous offre pour y suppléer.
Des lois générales président à la formation et à la durée des agglomé-
rations d'hommes. Les groupes sociaux font choix de tel ou tel domi-
cile suivant le milieu oîi ils vivent, l'idéal d'activité auquel ils tendent,
les conditions de sécurité qui les régit. Il y a toujours concordance
entre le type d'habitat et la forme de civilisation. Un site étant donné,
on peut facilement arriver à comprendre pourquoi il a été florissant en
tel siècle, désert en tel autre. Inversement, étant donnée une époque
historique, avec ses courants politiques et commerciaux, il est aisé
d'en induire le genre de résidence qui s'imposera aux générations dont
elle se compose. Cette science des sites, M. Bérard l'appelle « topo-
logie». En créant le mot, il ne prétend pas avoir créé la chose. Thu-
cydide, expliquant dans quelles conditions les acropoles éloignées des
côtes furent à un certain moment abandonnées pour les isthmes et les
ports (1, 7), faisait de la topologie. Quand, étudiant le régime des com-
munications en Asie Mineure au temps des Mermnades, je rapprochais
Tavernier d'Hérodote et comparais à la Route royale décrite par l'un la
route de caravanes suivie par l'autre, j'en faisais également. Bien d'au-
tres ont fait de la topologie, comme M. Jourdain faisait de la prose,
sans le savoir. Ernest Curtius et Gustave Hirschfeld ont vu et montré
l'importance de la topologie, pour ainsi dire avant la lettre. M. Bérard
a raison de les citer comme des précurseurs. La topologie est donc une
science assez vieille. Mais elle restait anonyme, éparse et comme
latente. M. Bérard a eu le grand mérite de la tirer de ses limbes, de la
produire en pleine lumière, de lui trouver son nom de baptême, de
lui conquérir son droit de cité.
En innovant, on se passionne. C'est dans ses aperçus de topologie
(|ue l'auteur a rencontré ses inspirations les plus heureuses. La besogne
Bim.lOOKAl'HIE <S3
topologique est la parlie forte du livre. On ne saurait être plus vigou-
reusement ingénieux que ne l'est M. Bérard, quand, pour montrer la
réalité de la prépondérance maritime des Phéniciens à l'époque homé-
rique, il évoque les traits originaux de cette thalassocratie et met, en
regard, des faits identiques empruntés aux thalassocratics modernes,
vénitienne, turque ou franque. Il possède à fond toute la bibliothèque
des voyages au LeNant. Buondelmonte, Pierre Belon, Thévenot, d'Ar-
vieux, Le Bruyn, Paul Lucas, ïournefort, Chandler, Olivier n'ont pas
de secrets pour lui. Quant aux Instructions nautiques, illes sait comme
un loup de mer. En vue d'une côte, il établit immédiatement le point.
Dans un détroit, il détermine aussitôt le régime des vents. Grâce
à ces connaissances techniques, servies par une érudition gréco-
sémitique des plus riches et par un sens géographique des plus déliés,
il retrouve, à travers vingt-cinq ou trente siècles d'intervalle, la parenté
des paysages et l'identité des lieux. De Phasélis à Tartesse et du Mout-
aux-Singes à Corfou, il navigue avec la verve d'un Marseillais et l'œil
aigu d'un Sidonien. Rien ne lui échappe. Cette roche âpre et nue qui
ressemble à un caïque en marche et à laquelle les Grecs modernes ont
donné le nom de Karavi « Bateau » , c'est le vaisseau pétrifié d'Ulysse
(p. A94-/i95). Cette caverne, dont l'entrée est tapissée de fenouil, c'est
celle de Calypso (p. 273). Toute la Méditerranée primitive ressuscite à
nos yeux, avec ses relâches et ses débarcadères, ses aiguades et ses
sources, ses plages de sable où l'on haie le navire, ses grottes où on
le cache, ses îlots parasitaires dominés par un mamelon, « nombril de
la mer, » qui sert de guette aux vigies pour observer l'apparition des
pirates ou le va-et-vient des indigènes. Sur la côte, de l'autre côté du
chenal, voici le bazar en plein vent qu'on dresse le matin et qu'on
disloque le soir. Tout près, s'élève un sanctuaire de Melkart ou d'As-
tarté. Le long des rampes qui cernent la baie, grimpe en lacet une piste
blanche. C'est le sentier qui mène à la Haute Ville.
Dans la reconstitution de ce mystérieux passé, il y a plus que des
hypothèses. M. Bérard a fait des trouvailles qui resteront. Les raisons
pour lesquelles la capitale de la Béotie fut tour à tour Orchomène,
Thèbes et Livadie, selon que les gens du pays étaient les maîtres ou
qu'ils subissaient la domination des étrangers, soit Levantins, soit
Occidentaux, sont présentées avec autant de finesse que de plénitude
(p. 225-227). C'est également un modèle de discussion topologique que
le passage où l'auteur, disséquant la structure intime de l'Archipel,
mettant à nu l'épine dorsale insulaire tendue contre l'effort des vents
du nord et des courants de l'Hellespont, nous montre, à l'abri de cette
échine médiane, trois ports, Délos, Myconos et Syra, jouant, à des
siècles de distance, un rôle identique, s'épanouissant, s'éclipsant,
renaissant, selon que l'hégémonie à laquelle obéit la Grèce est interne
ou externe (p. Sio-SaS). M. Bérard ne justifie pas avec moins de force
84 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
l'apparente singularité en vertu de laquelle les premiers colons de la
Propontide préférèrent le site de Ghalcédoine à celui de Byzance et de
la Corne d'Or, préférence qui valut plus tard à leur établissement le
surnom de ville des Aveugles (p. 43, i8i, 459). Il y a, dans Les Phéni-
ciens et l'Odyssée, une infinité d'observations de même ordre, qui
sont des merveilles d'intelligence et de pénétration. Si l'auteur s'en était
tenu à ces faits décisifs de topologie, s'il les avait réduits et condensés,
en élaguant tout le reste, son livre, mieux synthétisé et plus homogène,
erit, je crois, marqué une date.
Mais à la topologie il a joint la toponymie. Non pas qu'il ignore les
dangers de la méthode étymologique. Il les indique nettement (p. 44-45).
Si cependant il les affronte, c'est qu'il espère s'en préserver. Il a pour
le conduire dans ce labyrinthe, où s'égara Bochart, un fil d'Ariane : le
système des doublets gréco-sémitiques. Beaucoup de sites, dit-il, nous
sont connus par deux noms, l'un d'origine sémitique, l'autre d'origine
grecque. Qudnd nous sommes ainsi en présence de deux vocables, il
faut se demander si, premièrement, ils signifient la même chose, si,
deuxièmement, ils s'accordent bien avec les caractères physiques du
lieu. Dans les cas où il y a concordance, on est en droit d'en conclure
que le plus ancien terme a influé sur le plus jeune, autrement dit que
les Grecs, par transcription, traduction ou interprétation, se sont ins-
pirés des Phéniciens. Nous retrouvons ainsi les uns et les autres dans
leurs rapports connus de précurseurs à héritiers. La théorie est sédui-
sante. Elle a du vrai, La règle, formulée par M. Bérard, que la
science toponymique ne doit jamais étudier des noms isolés, mais
seulement des listes, des couples, des attelages de noms, est prudente.
De là à concéder que le recours aux doublets gréco- sémitiques est
en soi un palladium contre l'erreur, il y a loin. En pareille matière,
une méthode ne vaut que par l'application. L'auteur a-t-il pratiqué
son système avec toutes les réserves et précautions nécessaires? Je suis
trop incompétent pour le dire. C'est aux spécialistes versés dans l'hé-
breu, l'araméen ou l'arabe d'en décider. Je ne puis, simple profane,
que juger d'instinct et consigner une impression tout intuitive.
Cette impression, la voici : les combinaisons étymologiques de
M. Bérard, par la richesse de leurs rouages et le brillant de leurs
ressorts, inspirent souvent de la méfiance. On se dit vingt fois :
u C'est trop joli pour être vrai. » Certaines pages ressemblent à un
exercice de prestidigitation. Exemple: M. Bérard, retrouvant Atlas,
l'homme aux colonnes, le piher du ciel, dans le Mont-au.\-Singes, sur
le détroit de Gibraltar, est obligé de situer à ses pieds sa fille Calypso.
L'île de Calypso est donc celle que les Espagnols ont appelée Perejil,
(( Persil, )) du nom de la plante qui en tapisse les grèves. Perejil ren-
ferme précisément une vaste caverne : c'est la grotte de Calypso. Mais,
puisque les Phéniciens ont précédé les Grecs, l'île, avant d'être dite
BIBLIOGRAPHIE 85
(( lie de la cachette » (Galypso, de /aXûxTw, cacher), a porté un nom
sémitique. Or, comment s'appelle la péninsule qui borde l'autre côlé
du détroit? L'Espagne, 'hzavia. On a expliqué ce terme de bien des
manières. L'étymologie la plus acceptable est celle qui ferait dériver
le mot du radical sémitique Sapan, équivalent exact du grec y.oCkùizzM.
Appliquons maintenant ce radical à l'île du Persil, nous obtenons
ainsi I-Spania, « l'île de la cachette, » prototype phénicien de vf;!Joç
KaXin{^oî>ç, « l'île de Galypso. » Du rocher de Perejil, le nom est passé
ensuite au continent voisin (p. 286). L'explication est ingénieuse.
Mais elle rappelle trop les tours de force des bouts rimes.
Non moins inquiétante me paraît être l'interprétation du doublet
gréco-sémitique Syep (r;-Corcyre. Schérie, l'île des Phéaciens, c'est
Corfou. Son nom grec, Corcyre, vient de yipy.oupoç, mot qui désigne
un type de navire rapide, un vaisseau de course, un croiseur. Quant
au mot lyepir,, on y retrouve le radical sémitique S. kh. r., « être
noir». Donc, Schérie- Corcyre, c'est Kerkura-Skhéra, l'île du Croi-
seur noir. Si je ne craignais de plaisanter, je dirais que M. Bérard
nous monte un bateau.
Il est bien possible que mon scepticisme ne soit qu'ignorance. Mais
ce kaléidoscope de doublets gréco-sémitiques m'a ébloui sans me
convaincre. La vérité n*a pas, en général, ces allures protéiformes.
Elle est plus simple. Ainsi, de ce que le chiffre 7 et la numération
par 6 apparaissent dans VOdyssée toutes les fois qu'il est question
des Phéniciens, faut- il en conclure que ces chiffres et leurs multiples
sont là en vertu de préoccupations rituelles? M. Bérard emploie tout
un chapitre, « Rhythmes et Nombres » (p. 461-477), à le démontrer.
Je conserve des doutes. Ces chiffres n'ont, je crois, rien de hiératique
et désignent peut-être tout bonnement la pluralité. Lorsqu'on voyage
en pays turc, si, devant certaines expressions géographiques comme
Yédi-Kouleh, Kirk-Agatch ou Bin-Bir-Kilisseh, on s'avisait de vérifier
s'il y a bien sept tours, quarante arbres ou mille et une églises, on en
serait pour ses frais de calcul. « Yédi » désigne la pluralité mineure,
« kirk » la pluralité moyenne et « bin-bir » la pluralité majeure. Le
divin chantre d'Ulysse pourrait bien n'avoir pas mis plus de malice
dans son arithmétique que les « banabaqs » dans la leur.
En résumé, mon sentiment est qu'il y a deux parts à faire dans
le livre de M. Bérard : la topologie, construite en blocs résistants sur
des bases fermes; la toponymie, brillamment échafaudée sur des
pointes d'aiguille. Pour ce qui est du fond de la thèse, à savoir que
l'aède homérique a eu sous les yeux un périple phénicien, il appelle
aussi des réserves. Là encore, il faut s'entendre et il serait téméraire
de trop appuyer. On sait avec quel soin jaloux les Phéniciens gar-
daient le secret des routes de l'argent, de l'ambre et de l'étain.
M. Bérard le répète à propos des Carthaginois (p. 56o). Voit-on,
8(i IlEMF, DES KTLDES ANCIENNES
à l'origine, ces marins sournois et félins publiant leurs Flambeaux ou
Miroirs de la mer? S'il existait chez eux des périples écrits, ces Ins-
tructions nautiques, conservées loin des regards indiscrets, devaient
être le patrimoine exclusif des oligarchies marchandes. Je ne me
figure pas les exemplaires d'un de ces guides de pilotes vendus dans
les bazars d'Ionie.
Qu'il y ait eu contact entre la thalassocratie phénicienne, qui finis-
sait, et la thalassocratie grecque, qui naissait : d'accord. Qu'il y ait eu
action de celle-là sur celle-ci, comme le soutiennent, avec autant de
sagacité que de mesure, les Heuzey, les Pottier, les Helbig : j'en suis plus
que persuadé. Mais comment se sont effectués les emprunts? Moins,
sans doute, par communication précise que par capillarité diffuse. Dire
que les Hellènes furent les élèves des Orientaux, cela signifie que
la culture encore rudimentaire des uns s'est alimentée à la civilisation
plus avancée des autres. Cela ne signifie pas qu'il y ait eu ensei-
gnement positif et direct. Les archéologues, que M. Bérard crible de
ses flèches, ont ici sur lui un singulier avantage. Ils peuvent dire :
« Voici des vestiges de l'art phénicien et voilà des débris de la primi-
tive industrie de la Grèce. Voyez, touchez, comparez. Ceci dérive de
cela. » Et il leur est loisible, pièces en main, d'entrer dans le détail, de
caractériser le degré d'influence et le mode d'imitation. A ce titre,-
(( le moindre fragment de pierre ou de terre cuite, de bois, de verre,
d'ambre ou de métal» (p. 19), mérite le respect «un peu dévot» dont
M. Bérard se moque. En ce qui le concerne, est- il aussi bien armé?
Peut-il produire le moindre lambeau de périple ou de portulan? Il
n'a que ses «témoins» topologiques et toponymiques. Ces témoins -là
n'ont tout de même pas la réalité d'un tesson. Ce sont des témoins
avec lesquels il faut se résigner à rester dans le brouillard, à ne serrer
qu'imparfaitement le relief des ombres millénaires, à ne pas toujours
distinguer l'atmosphère et l'objet.
On reprochait au vieil Homère de sommeiller quelquefois. C'est une
critique qu'on n'adressera pas à son dernier commentateur. Il a su,
jusque dans les discussions les plus arides, répandre un intérêt pro-
digieux. Son immense grève de sables gréco- sémitiques est semée
de bien jolies perles. J'en signalerai au moins deux : l'histoire du
cordonnier du bey de Constantine (p. 875-370), l'aventure à la Boccace
dont Paul Lucas fut le héros (p. 379-3(S3). M. Bérard, ce n'est pas
d'aujourd'hui que nous le savons, est un délicieux conteur. Mais les
digressions, même les plus spirituelles, ne vont pas sans inconvénient.
On souhaiterait à cet ouvrage, qui atteint les proportions d'une épopée
hindoue, une composition plus serrée et plus sobre. Le plan on est
souvent un peu lâche.
Tel quel, c'est un livre original, qui dénote un talent très personnel,
une intelligence ardente et souple, une curiosité perpétuellement en
RIBLIOGnAPHlR 8-
éveil, de rares facultés d'invention verbale, des dons de polémiste
et des audaces de conquistador. Par bien des côtés, il appartient à la
science; par d'autres, à la littérature d'imagination. Ses défauts plairont
autant que ses qualités. Il est appelé à un légitime retentissement'.
Georges RADET.
Albert Mayr, Die vorgeschichtUchen Denkmiiler von Malta, extrait
des Abhandliingen der k. bayer. Akademie der Wiss. (I Cl.,
XXI. Bd., III Abth.), avec 12 cartes et 7 plans.
Sur le conseil de son maître M. Oberhûmmer, dont on a d'utiles
monographies de géographie antique, sur l'Acarnanie, Chypre,
Imbros, etc., M. Albert Mayr a entrepris d'écrire l'histoire des îles de
Malte et de Gozzo dans l'Antiquité. Malte et son petit archipel offrent
à l'ethnographe, au linguiste, à l'historien, un sujet d'une richesse et
d'un attrait vraiment extraordinaires, sans rien dire de l'intérêt poli-
tique, sur lequel cette année même l'attention a été ramenée. M. Mayr
n'a pas encore publié le grand ouvrage qu'il promet; mais il a déjà
donné quelques travaux préliminaires, qui montrent avec quelle
conscience il entend traiter son sujet : dissertation sur la numisma-
tique antique de Malte, Gozzo et Pantellaria (Munich, 1895, thèse),
mémoire sur la primitive église chrétienne de Malte (Histor. Jahrh.,
1896), mémoire sur Pantellaria dans les Mittheilungen de Rome, 1899.
Le travail que nous annonçons est le résultat de trois mois de
recherches poursuivies à Malte et à Gozzo dans l'hiver de 1897-1898.
La description y est d'une minutie et d'un soin extrêmes ; l'auteur a lu
entièrement non seulement la a littérature » qui s'est amoncelée
autour de ces énigmatiques monuments maltais, mais tout ce qui
I. L'exécution matérielle, dont il serait injuste de no pas dire un mot, est splen-
dide. Elle n'est cependant pas absolument irréprochable. Si les gravures, faites d'après
des photographies de M"* Victor Bérard, sont charmantes et pittoresques, en revanche
certaines cartes sont grises, à une échelle trop réduite, pas toujours assez étroitement
appropriées au texte. En dehors des lettres cassées au tirage ou non venues, j'ai relevé
plusieurs fautes d'impression. P. 67, 1. G : tous (au lieu de tour); p. i/iz, 1- 28 : enrn-
péenne; p. 167, 1. 30 : isnpection; p. 178, 1. 26: asprè (pour après); p. 282, 1. 2(j :
Abyla (pour Abila); p. 082, 1. 1 : Sinbad (pour Sindbad). P. 23C, les notes 2 cl 3 sont
indiquées i et ?.. P. l)\8, 1. 28-29 • ^^i répétition du mol « avec» forme un doublon qui
n'est pas gréco-sémitique. P. 5i8, 1. 6, l'orthographe «chesnaies» est-elle intention-
nelle? P. 586, 1. 33, il y a «l'an mil», et p. 587, 1. 4, «l'an mille». P. /191, I. ao, un
mol paraît avoir été sauté : entre «quatre» et « siècles », on s'attend à un qualificatif
comme «derniers». P. 3C3, 1. iG, ((dix-huit» kilomètres n'est pas, même <( à peu
près», la distance d'Athènes au Pirée. P. 5i'i, note i, le passage cité d'Hérodote (I, 17)
se rapporte non à Phocéc, mais à Milet; rectifier le renvoi: I, iG3. Dans le grec,
j'ai aperçu au vol des accents pour des esprits (p. i/i4, 1. 3; p. 4G7, 1. n), ainsi que
des mots accentués deux fois (p. 490, 1. 22 : vîçi>,Y)). Ce sont là des taches inévitables.
Dans l'ensemble, ce volume de près de six cents pages est d'une correction notable-
ment supérieure à la moyenne.
88 REVCE DFS ÉTIDES ANCIENNES
a été publié au sujet des monuments préhistoriques du monde médi-
terranéen occidental. L'illustration est fort abondante.
D'après les dimensions des matériaux dont elles sont bâties, les
ruines préhistoriques maltaises, comme tant d'autres ruines mégali-
thiques en divers pays, Allemagne, Scandinavie, etc., sont attribuées
aux Géants par la tradition populaire. Une autre tradition, pas beaucoup
moins absurde, les attribuait aux Phéniciens : c'est la tradition acceptée
par beaucoup de savants, notamment par M. Choisy, dans son- Histoire
de V Archilecturc , t. 1, p. 218, et par l'auteur- de l'Histoire de FArt dans
l'Antiquité, dans ce tome IV qui est, lui aussi, une ruine, tant les
chapitres sur la Phénicie, sur Malte, sur Carthage ont été démentis
par les recherches ultérieures (cf. encore t. 111, p. 245, oii les monu-
ments de Gaulos et de Malte sont rapprochés du maabed d'Amrith).
Déjà M. Arthur Evans, qui avait été à Malte, avant M. Mavr, pour
y étudier les monuments mégalithiques, s'était inscrit en faux
contre l'hypothèse de l'origine phénicienne; de même M. Hôrnes.
M. Mayr a pris la peine de discuter cette hypothèse, et il en est
venu à bout aisément : c'était une victoire facile, promise au premier
archéologue qui ferait de la question une étude sérieuse, car la
théorie de l'origine phénicienne des monuments mégalithiques
maltais, comme beaucoup des théories des phénicolâtres, ne s'ap-
puyait sur aucune preuve qu'un esprit rigoureux diit tenir pour
valable. Les sanctuaires phéniciens connus, Baetocécé en Phénicie,
Dougga, le temple de Saturne Baalcaranien en terre carthaginoise,
datent en gros de deux mille ans plus tard que les monuments
maltais. Le sanctuaire phénicien est un grand hârani clos de
murs, an fond duquel est bâti le temple où le dieu habile. On donne-
rait une idée du plan des sanctuaires maltais en le comparant à un
rayon de miel dont les alvéoles seraient ovales ; chaque alvéole est
une chambre, longue de 5 à 10 mètres; elles communiquent généra-
lement deux à deux, par des portes à linteaux énormes; les parois
sont formées d'orthostates sur lesquelles s'étagent quelques rangées
horizontales de blocs; les salles étaient à ciel ouvert, ombragées
peut-être par des tentes; quelques blocs épars dans les chambres
sont, en effet, creusés de trous où devaient se dresser des piquets
de tentes. Il reste peu de chose des objets de culte; d'anciennes
fouilles, faites dans les sanctuaires d'Hadjar-Kim et de Gigantia, ont
donné : i" un autel calcaire, carré, orné de piliers aux angles et d'une
sorte de branchage incisé sur les faces verticales; 3° un « bétyle »
conique en calcaire, d'un mètre de haut (tout à fait analogue au
« bétyle » trouvé à Delphes, près du trésor d'Athènes). Des pierres
coniques de même genre ont été trouvées en divers endroits de Malte,
en dehors des sanctuaires; il se peut bien qu'elles fussent adorées
comme demeures de la divinité. M. Mayr signale aussi quelques
BIBLIOGRAPHIE So
menhirs isolés, et dans une des chambres de Gigantia un pilier percé
d'un trou : ce pilier lui rappelle les curieux menhirs percés, que j'ai
eu l'occasion, après Hogarth (Dévia Cypriajet Deschamps, d'étudier en
Chypre; M. Mayr aurait pu, à ce propos, rappeler la théorie de
M. Gaidoz sur la destination probable du trou dont sont percés ces
menhirs (cf. Mélusine, mai-juin 1897, col. 201). Il faut mentionner,
enfin, à cause de leur ressemblance avec des statuettes primitives de
l'Archipel et d'ailleurs, sept statuettes « stéatopyges » assises, trouvées
à Hadjar-Kim.
P. PERDRIZET.
Mélanges Perrot : Recueil de mémoires concernant l'archéologie
classique, la littérature et l'histoire anciennes. Paris, Fonte-
moing, 1908; I vol. in-4" de 343 pages, avec un portrait
en héliogravure, 5 planches en phototypie et 36 illustrations
dans le texte.
Les services qu'a rendus M. Georges Perrot, comme voyageur, historien
de l'art et administrateur, sont trop connus pour qu'il soit utile de les
rappeler. Né le 13 novembre i832, il porte avec une robuste aisance le
poids de ses soixante-dix ans. Pour fêter le cinquantième anniversaire
de son entrée à l'École normale supérieure, un volume de mélanges,
rédigé, sur l'initiative de M. Maxime Collignon, par les confrères, les
amis, les élèves du maître, lui a été offert. Ce recueil, par le nombre
et la qualité des articles qui le composent, est digne du savant auquel
il s'adresse. Mais la variété des travaux, rangés alphabétiquement
d'après le nom des auteurs, rend difficile un compte rendu méthodique.
Essayons d'apparier de notre mieux les multiples couleurs de la gerbe.
Archéologie orientale et classique. — Avec sa merveilleuse
pénétration du détail unie au sens très large et très sûr des faits géné-
raux, M. Heuzey, mettant l'ordre où régnait la fantaisie, établit les
règles qui permettent d'identifier et de classer les créations de la plas-
tique assyrienne. On doit à M. Gsell une note sur deux antiquités
puniques trouvées en Algérie; à M. Paris, des observations sur une
pendeloque phénicienne provenant de Malaga en Espagne; àM. Michon,
des remarques sur un vase et des bijoux d'argent découverts près
d'Aléria en Corse; à M. Helbig, quelques pages, fines et substantielles,
sur le char du roi romain primitif, d'abord insigne d'imperiuni mili-
taire et bientôt aussi d'imperium civil ; à M. Gardner, une étude sur
une terre cuite de Gela représentant une Aphrodite au bouc dont le
culte semble issu de Babylone. C'est également de céramique
archaïque (jarres béotiennes à reliefs) que s'occupe M. de Ridder. La
publication d'un petit vase à tête de femme, datant du vi" siècle, four-
nit à M. Pottier l'occasion de nous exposer ses vues sur le peu de
fjU HEVUE DES ÉTUDES ANC1E.N>ES
iondement qu'offre la subdivision à outrance des écoles et des styles.
Ln alabastos atlique, commenté par M. Murray, suggère des rappro-
chements avec la frise du Parthénon. D'après M. Furtwaengler, il
\ a survivance du type du Zeus de Phidias dans l'iconographie
actuelle du Christ. M. Treu nous restitue la Ménade de Scopas. Le
front de VHermès de Praxitèle, par la saillie accusée des muscles,
dénote un front d'athlète : M. Lechat montre comment un souci crois-
sant de réalisme amena les sculpteurs grecs à rendre ces déforma-
tions professionnelles. De la Vénus de Médicis, il n'y a d'authentique,
comme le prouve M. Salomon Reinach, que le torse et l'amorce des
bras : la tête est antique, mais retouchée, et il n'est pas sûr que la
base signée Gléomène appartienne à la statue. Après les œuvres
attribuées, les monuments anonymes : M. HomoUe analyse un bronze
du v' siècle, originaire de la région phocidienne; M. Sludniczka, un
bas-relief du Pirée, avec attributs scéniques; M. Joubin, une statuette
on marbre de la collection Paul Arndt; M. Jamot, une plaque de
Thespie» et une terre cuite de Thèbes relatives au culte de Déméter ;
M- Perdrizet, des figurations et dédicaces en l'honneur d'Athéna Ergané.
En Asie-Mineure, M. Lœwy revient au monument des Harpyes;
M. Gollignon rattache une tête féminine de Tralles à la série des imita-
tions de l'art attique « qui trouve dans la Déméter de Cnide sa plus
haute expression » ; M. Benndorf édite une stèle funéraire d'Arsada en
Lycie et M. Graillot un médaillon en bronze au type de Cybèle. Pour
M. Michaelis, les deux grandes variétés de basiliques des temps romains
dérivent des ^x'zi'k'.xci.''. îioai si répandues, à l'époque hellénistique,
non seulement dans les résidences royales, mais dans les villes libres.
GÉOGRAPHIE ET TOPOGRAPHIE. — M. Dœrpfcld, qui s'est voué à la
question d'Ithaque, admet ou rejette, suivant le temps où l'on se place,
les assimilations reçues pour l'archipel ionien. Avant de s'appeler
Pyla3a, le faubourg de Delphes d'où partit le signal de la dernière
guerre sacrée porta, comme l'indique M. Bourguet, le nom de 0uta'.
(Les Thyades) ou de Oûs-t'ov (Le Thyadion). Reprenant une hypothèse
de Schœnborn, M. Radet identifie à Saradjik le château des Marma-
ricns forcé durant l'hiver de 33/i à 333 par Alexandre. M. Vidal de la
Blachc fixe à Mogador les Purpurariae du roi Juba. La comtesse Lova-
lolli esquisse une irwnographie de l'île du Tibre, à Rome.
Histoire et Institutions. — M. Bloch étabUt que la diflusion gra-
duelle du nom d'Hellènes correspondit à la marche progressive des
conquérants doriens. Le mémoire de M. Wolters est une contribution
importante à la ditficile question de la sigillographie antique.
M. Decharme explique dans quelles circonstances fut votée la loi de
Diopeilhès visant les « météorologues ». Mais les Athéniens avaient
beau se défendre contre les nouveautés, des superstitions étrangères
non pénétraient pas moins chez eux. G'est ce que M. Foucart expose à
BIBLIOGRAPHIE ») 1
propos de Bendis, déesse Thrace. dont le culte prit place dans la reli-
gion officielle sur l'ordre de l'oracle de Dodonc. L'oracle rendu par la
Pythie à Chairéphon sur le compte de Socrate est-il authentique?
M. Legrand développe toutes les bonnes raisons qu'on a de le croire.
Une nouvelle stèle d'Épidaurc fait penser à M. Cavvadias que les
malades du sanctuaire demandaient leur guérison, primitivement,
non à l'art des médecins, mais à l'intervention céleste. M. Haussoullier
publie divers textes relatifs à la colonisation sélcucide dans la Haulc
Vsie et assimile à Suse la Séleucie de l'Eulœos dont parle une inscrip-
tion de Magnésie du Méandre. Un passage de Polybe avait fait croire
que i4o ans avant l'année 167, c'est-à-dire en 3o6, les Rhodiens et les
Romains avaient conclu un traité: M. Holleaux, pour qui cette opinion
est une bévue, lit dans Polybe 4o au lieu de i/io et rapporte la phrase
ainsi corrigée aux débuts de la seconde guerre de Macédoine. Les
'/AxzyzK qui, à l'époque ptolémaïque, entraient en religion dans le Séra-
péum de Memphis, étaient-ils des «reclus» ou des «possédés»?
M. Bouché -Leclercq montre spirituellement qu'ils pouvaient bien être
en commerce psychologique avec les Dieux, comme tous ceux qui
pratiquent l'incubation, mais que leur originalité propre consistait
dans la claustration volontaire. C'étaient donc essentiellement des
cénobites. M. Fougères distinguait jadis le lyciarque de l'archiprêtre
des Augustes. Converti par Mommsen, il pense aujourd'hui que les
deux titres se confondent.
Philologie et Littérature. — Les phénomènes d'autosuggestion
ont leur équivalent dans l'invention verbale : M. Bréal propose d'ap-
peler a!jT0[j.{[jL*/3Jti; (autoimitation), cette sorte de tyrannie en vertu de
laquelle l'esprit, ayant une première fois employé certaines formes ou
désinences, coule dans un moule similaire celles dont il use ensuite : les
poèmes homériques offrent de nombreux exemples d'automimèsc. La
note philosophique est donnée par M. Bréal, la note gaie par M. Bérard.
Plante se sert^souvent de l'exclamation gerrae ! Quel en est le sens?
Sornettes. Mais l'étymologie? Il faudrait la liberté de langage des héros
de Zola pour le dire. Le mot dérive du radical sémitique par lequel
Hébreux, Syriens et Arabes désignent les parties sexuelles (atccTa). En
Allemagne, on dit kujonniren sans trop penser à mal. Nous n'avons pas
la même ressource en France. Traduisons donc gerrae ! par . . . aidoiades !
Se fondant sur certaines particularités grammaticales, M. Martha exclut
l'étrusque du groupe des langues indo-européennes et le rattache
plutôt à la catégorie des idiomes ouralo-altaïques. Tel vers de
l'Iliade, où il est question des chevaux d'Hector, a paru interpolé:
M. Cari Robert prouve que les peintres de vases corinthiens le lisaient
déjà comme nous; il prouve également qu'Euripide, dans un passage
d'Electre, suspecté à tort, (( a\ail sous les yeux une lame de la même
structure et de la même décoration que les poignards mycéniens ».
92 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
Pindaie s'est quelquefois souvenu d'Archiloque : M. Hauvette éclaire à
l'aide de ces réminiscences les obscurités de la Deuxième Pylhiquc. Au
vers 6o5 des Chevaliers, M. Paul Girard corrige 7-:sw;j.a":a en tjp(û[j.a-:a et
il débrouille, dans un passage du Pliitus, la confusion de deux rédac-
tions enchevêtrées. Le Ménexène de Platon est antérieur au Panégyrique
d'isocrate. Il a été composé, un peu après la paix d'Antalcidas, dans
le but d'opposer à la rhétorique des purs rhéteurs une rhétorique nou-
velle, capable d'élever et de former la démocratie. Le Panégyrique imite
le Ménexène : Platon a donc contribué à l'évolution de l'esprit d'iso-
crate. Tel est le point que met en lumière (l'expression a ici toute sa
xaleur) M. Alfred Croiset. D'après M. Maurice Croiset, dont l'argu-
mentation est convaincante, les trois Olynthienncs ont été prononcées
coup sur coup, en juillet S^g. Ces trois discours, u bien que corres-
pondant à trois moments psychologiques distincts, » ne s'espacent pa«
sur plusieurs mois, comme l'ont cru Schœfer, Weil et Blass, mais se
ftont succédé à fort peu d'intervalle, suivant les sursauts de fièvre de
l'opinion. Une connaissance approfondie du droite grec suggère à
M. Paul Guiraud de nouveaux arguments contre l'authenticité de la
constitution de Dracon, dans l"A6r;vaî(i)v TrcXt-eta d'Aristote. M. Théo-
dore Reinach dégage, d'après un « ostrakon » découvert par lui à
Louksor, les procédés du mime erotique. Enfin, M. Henri Weil corrige
une dictée faite, il y a quinze à dix-huit siècles, par des écoliers grecs
d'Egypte et il remet d'aplomb les distiques qu'ont estropiés ces cancres.
Amiquité latine. — La rhétorique grecque ne s'est pas introduite à
Home sans difficulté: M. Boissier, avec sa délicate aperception des
nuances, concilie les textes qui semblent se contredire là-dessus. Dans
le récit de la bataille que livra Brutus aux Marseillais devant Tauroen-
tum, Lucain doit être cru de préférence à César : u Lucain, » dit
M. Clerc reprenant pour son compte des idées chères à M. JulUan,
« nous apparaît de plus en plus comme ayant eu un véritable souci de
la vérité historique et comme ayant fait de ses sources, qui étaient
excellentes, l'emploi le plus judicieux. » Une inscription nouvelle
permet à M. Cagnat d'établir dans quelles circonstances le bourg for-
tifié de Kherbet-Ksar-Tir (Vanarzana) fut réparé et agrandi. Ces sortes
de châteaux abondaient dans la province d'Afrique. Conmie le montre
M. Gaucklcr, le fortin ou harqus de frontière lirait du grade de roffi-
cier qui y présidait à la défense le qualificatif de centenariiis, sur
lequel on s'est longtemps mépris".
Georges RADET.
I. L'impression du livre est généralement bonne. Il y a cependant une négligence
qui se répète trop : dans presque tous les articles où se trouvent des citations grec-
ques, les lettres élidées sont représentées par des accents et non par des apostrophes
(voyez, pour ne citer que les endroits les plus fautifs, p. lo, 1. i5, iG. ai, sa; p. ii,
I. Sel lO; p. C8, I. 'i ; p. 73, notes i et 3; p. iG5, 1. i et 3, etc.).
HIBMOGKAI'HIE gO
Maxime Collignon et Louis Couve, Catalogue des Vasex peints
du Musée National dWlhèiies. Paris, Fonlemoing, 1902;
I vol. in-S"" de 670 pages.
Dans la préface de ce volume, M. Maxime Collignon a dit avec
beaucoup de précision la genèse de l'ouvrage, et déterminé avec
la plus délicate justice la part de chaque collaborateur.
En 1877, dans la Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et
de Rome, M. Collignon avait publié le Catalogue des Vases peints
(tu Musée de ta Société archéologique d'Athènes. 821 vases y étaient
classés avec une méthode et décrits avec une netteté telles que le
professeur en Sorbonne d'aujourd'hui n'a pas à rougir du jeune
étudiant d'alors. Après plus de vingt ans, ce travail n'avait pas vieilli,
mais il était devenu incomplet, parce que la collection cataloguée
s'était accrue, en avait absorbé d'autres, était devenue collection
nationale, et, à ce titre, avait été transportée au Musée central d'Athènes.
iNotre jeune camarade Louis Couve, élève de M. Collignon, avait
accepté sinon sollicité l'honneur de reprendre pour la compléter l'œuvre
de son maître, et s'était appliqué avec ardeur, depuis 1891, à cette
lâche très honorable, mais fort aride. J'en juge par expérience, ayant
moi-même repris en sous-ordre et complété le Catalogue des figurines
de terre cuite publié jadis par M. Marlha, et rédigé un long manuscrit
qui ne verra jamais la lumière, étant à son tour devenu insuffisant.
On sait comment Louis Couve a été prématurément ravi à la science et
à ses amis, laissant de profonds regrets à tous ceux qui estimaient son
jeune talent, et avaient foi dans son avenir; son catalogue était prêt
pour l'impression. M. Collignon a donné à son collaborateur, aussi
modeste que savant, ce témoignage de vive affection magistrale de
veiller à la publication du livre. C'est ainsi que ce volume nous arrive,
préparé avec un soin et une conscience rares servis par une érudition
solide, revu et édile par un des mailres les plus autorisés de l'arcliéo-
logie française.
Aussi ne faul-il pas s'étonner qu'il rende tous les services que l'on
est en droit d'attendre. 11 compte actuellement 1,988 numéros, et il
est divisé en douze chapitres, dont je donne les titres pour bien
montrer la rigueur et la clarté du plan suivi, tout à fait conforme
aux résultats les plus certains pour le moment de la science céramo-
graphique, où Louis Couve avait déjà marqué sa place :
L Vases de style primitif,
II, III. Vases de style géométrique.
IV. Vases d'ancien style ionien et corinthien,
V, VI. Vases à figures noires sur fond rouge.
VII, Lécythes et alabastres à figures noires.
VIII. Vases à figures noires (sans retouches en couleur).
Hev. El, cinv. 7
qf^ REVUE DES MIDES A\C1E>>ES
1\. Vases à figures rouges. — Première période. — Style sévère.
\. Vases à figures rouges. — Deuxième période. — Beau style attique.
\I. Vases polychromes à fond blanc,
XII. Vases à figures rouges. — Troisième période. — Retouches
blanches et ornements dorés.
Chacun de ces chapitres se subdivise en nombreuses sections,
suivant les nécessités du classement géographique ou artistique.
Dans chaque subdivision, chaque vase est décrit sans prolixité, et,
quand il y a lieu, le sujet en est interprété sans témérité d'hypothèse,
l'ous ceux qui ont été déjà signalés ou publiés sont l'objet d'une note
bibliographique très au courant.
Par malheur, ces vases sont une minorité; les inédits sont en
beaucoup plus grand nombre; et quelle que soit la clarté des descrip-
tions de MM. Collignon et Couve, on ne peut s'empêcher de regretter
que pas une seule image n'illustre ce beau volume. Sans doute la
dépense eût été considérable de reproduire, même par les procédés les
plus simples, sinon tous les vases, du moins les principaux. Mais il
faut bien se dire que les dépenses de ce genre deviennent dorénavant
nécessaires; si l'on résiste aies faire, les plus méritoires efforts, comme
celui de MM. Collignon et Couve, ne peuvent produire tout leur
précieux effet.
Pierre PARIS.
A. de Ridder» Catalogue des Vases peints de la Bibliothèque
Nationale, Première partie : Vases primitifs et Vases à figures
noires. Paris, Leroux, 1901; i vol. grand in-/i" de 2^9 pages
et II planches.
Les conservateurs de nos grandes collections nationales ont compris
ce qu'ils devaient à la science; ils rédigent eux-mêmes les cataloguc>
des richesses dont ils ont la garde, ou en favorisent la. rédaction.
Ces catalogues, qui sont scientifiques et luxueusement édités, rem-
placent avec avantage les informes brochures dont le public et les
érudits avaient dû se contenter jusqu'à présent. M. Léon Heuzey a
ouvert la voie. Le Catalogue et V Album des figurines antiques de terre
cuite du Louvre ont inauguré avec éclat une série que M. E. Pottier
a enrichie de ses précieux Catalogues des Vases antiques du Louvre.
On sait la valeur et le succès de ces petits livres, si savants et si peu
pédants, si clairs et si originaux, et la valeur des Albums qui en sont
lé complément et l'illustration.
Voici que M. de Uidder nous donne la première partie du Catalogue
des Vases peints de la Bibliothèque nationale. L'Administration de la
hibliollièque, la Direction de l'Enseignement supéiieur et celle des
Beaux- Vris, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, se sont
lUIU.IOr.ll VIMIIF, ().>
intéressées à l'œuvre, qui est digne de ces hauts patronages. Le choix
a été heureux de la confier à M. de Ridder, à qui devait servir l'expé-
rience acquise en cataloguant les Bronzes du Musée de la Société
archéologique d'Athènes et ceux du Musée de l'Acropole. L'excellent
accueil fait à ces premières publications garantissait le succès de celle
qui vient de paraître.
M. de Ridder n'a pas adopté la disposition matérielle des publications
similaires du Louvre, c'est-à-dire un catalogue proprement dit, de
petit format portatif, et un album de planches. Il a réuni dans un
seul volume grand in-4" tout ce qu'il y avait à dire et à montrer. 11 y a
là des avantages et des inconvénients; il n'y aura que des avantages
si M. de Ridder tire du travail actuel une brochure maniable, que les
visiteurs de la collection puissent glisser dans leur poche et consulter
en présence des objets eux-mêmes.
Du moins l'auteur a-t-il eu l'heureuse idée, comme il le déclare fran-
chement, de suivre le plus souvent possible, tant pour la méthode de clas-
sement et de description que pour le choix des vases reproduits par la
gravure, l'exemple de M. Pottier. Ce n'est pas à dire qu'il n'ait pas fait
œuvre personnelle. La composition assez spéciale de la Collection de
la Bibliothèque nationale, collection qui depuis nombre d'années ne
s'accroît pas et n'est plus destinée à s'accroître, rendait nécessaire
certain parti pris, auquel le rédacteur s'est franchement et sagement
résigné. Comme il le dit fort bien, « il n'a pas cherché, avec un lot de
vases restreint et clairsemé, à faire d'une façon artificielle l'histoire de
la céramique grecque. » On ne saurait trop le louer d'avoir porté
surtout son attention sur la forme, sur la technique, sur le style
des vases, et d'avoir volontairement négligé les questions ardues
d'exégèse mythologique. Quand l'interprétation de tel ou tel sujet
louchant à la fable est douteuse, il indique la solution qui lui semble
préférable, mais sans discuter.
J'approuve moins le souci de grouper de préférence, dans une
même série, les vases d'après leurs formes ; c'est, je crois, un point de
vue très secondaire; j'aurais mieux aimé voir rapprocher les uns des
autres les sujets voisins ; cela rendrait les recherches et les compa-
raisons plus faciles. Par exemple, toutes les scènes bachiques, qu'elles
soient peintes sur des amphores, des hydries ou des canthares,
pourvu qu'elles soient à figures noires, gagneraient à être réunies;
de même les scènes de palestre, saut, course, pugilat, etc.
Les descriptions, sauf quelques oublis ou confusions inévitables dans
un travail de ce genre, sont précises, et l'on regrette seulement l'abus
systématique des parenthèses. Les figures insérées dans le texte, et
dues à M. Samoès da Fonseca, dessinateur du Louvre, sont d'excellents
spécimens du genre. J'aime moins les reproductions directes que
donnent les planches. Si la forme des vases y apparaît très nette, les
pÔ RF.VLr DES éxiDES ANCIENNES
peintures sont trop souvent obscures, incomplètes d'ordinaire, et
toujours déformées. Est-il possible de mieux faire? Les inscriptions
me semblent toujours copiées, dans le texte, en fac-similés trop
petits.
Tel qu'il est, le Catalogue de M. de Ridder est d'une grande utilité;
il est à désirer que nous n'attendions pas trop longtemps la seconde
partie, où sera jointe, dans une préface, l'histoire de la collection, et
oîi seront insérés les index indispensables aux recherches.
Pierre PARIS.
Paul Azan, Annibal dans les Alpes. Paris, Picard, 1902; i vol.
in-8" de 234 pages, avec 17 cartes et 6 photographies.
L'ouvrage de M. Azan est une thèse soutenue en Sorbonne pour le
doctorat d'Université, et l'on s'aperçoit bien vite qu'elle n'est point
l'œuvre d'un professionnel : M. Azan, en effet, est un officier, doublé
d'un alpiniste, et à ce titre il a une compétence incontestable pour
tout ce qui touche à l'étude du terrain et des mouvements stratégiques.
Par contre, l'inexpérience de l'écrivain et de l'historien n'est que trop
apparente dans la façon de composer et d'écrire.
Naturellement, M. Azan commence par rappeler et réfuter les
systèmes de ses nombreux prédécesseurs, qu'il ramène à un certain
nombre de groupes. Cette critique a déjà été faite tant de fois que
M. Azan aurait pu se dispenser de la refaire, et supprimer ainsi trois
chapitres au moins. Pour terminer, il expose, plus en détail que les
autres, les systèmes du colonel llennebert (col du Genèvre), et celui
de Chappuis (col de la Roure), qu'il réfute également, pour arriver
finalement à celui du colonel Perrin (col du Clapier), auquel il se
rallie. Mais, s'il admet le même point d'arrivée, il ditTère pour l'itiné-
raire suivi par Annibal, et c'est là la partie nouvelle du travail. Disons
tout de suite qu'elle soulève des objections aussi graves au moins que
celles que fait l'auteur aux autres systèmes : tant il est plus facile, sur
cette question controversée depuis l'Antiquité, de critiquer autrui que
de fonder quelque chose de solide !
Pour résumer -en deux mots le nouveau système, tandis que le
colonel Perrin fait défiler Annibal entre Hhône et Isère, à peu près à
égale distance des deux, M. Azan lui fait suivre la rive gauche de
l'Isère, puis la rive gauche de l'Arc. Dans ce système, la rivière
Druentia de Tite-Live devient le Drac, et les trois points capitau.\ sur
lesquels insiste l'auteur, et qui, d'après lui, doivent décider la solution,
sont : l'impossibililé de reconnaître la Durance dans la description
que fait Tite-Live de la Druentia, la nécessité de voir les plaines du
Pu du sommet où parvient l'armée avant de commencer la descente,
BlBMOGRAl'HTK Ç)-
el enfin celle de faire suivre à Annibal le cours d'un fleuve, pour se
conformer au -rcapà iz'i -^xajj.ov de Polybe. Je ne discuterai pas le
système de IVL Azan, ce qui nous entraînerait trop loin. Je me bor-
nerai à dire qu'il est aussi soutenable que la plupart des autres, mais
que, pour moi, beaucoup de ceux qui se sont occupés de la question
attachent trop d'importance à la fameuse scène où Annibal montre à
ses soldats l'Italie : rien ne prouve qu'il ne faille pas, en réalité, la
placer, non à l'arrivée au sommet des Alpes, mais à un moment
quelconque de la descente. Je n'admets pas non plus que la descrip-
tion faite parTite-Live de la Druentia, inexacte en effet si on l'applique
à la haute Durance, prouve qu'il s'agit d'un autre cours d'eau. Pour
moi, Ïite-Live, arrivé à l'épisode du passage de cette rivière par
Annibal, l'a décrite telle qu'il se la représentait d'après les récits des
voyageurs de son temps, qui naturellement ne devaient guère l'avoir
vue que dans la partie inférieure de son cours.
Mais la partie importante et nouvelle du livre de M. Azan, ce n'est
pas précisément le choix de l'itinéraire, ce sont les raisons sur
lesquelles il s'appuie pour justifier ce choix. Et ici intervient ce que
M. Azan appelle Une conjecture, conjecture qui a pour but d'expliquer
comment Annibal a pu suivre tout d'abord et tout du long l'Isère,
alors que Polybe semble bien parler du Rhône. Cette conjecture n'est
autre qu'une hypothèse géologique, que je résume en deux mots : les
anciens appelaient Rhône l'Isère actuelle, parce que le Rhône avait
une branche méridionale reliée à la branche septentrionale par un bras
de communication que des modifications locales de l'écorce terrestre
ont fait insensiblement disparaître. Et ce qui nous paraît ou faux ou
contradictoire dans les descriptions que nous font du Rhône Polybe,
puis César, puis Strabon, s'explique précisément par ces changements
successifs. Les causes de ces changements ont été de diverse nature,
érosions, alluvions, éboulements.
M. Azan a soumis sa théorie à l'examen des hommes les plus
compétents en fait de géologie alpestre, comme MM. Kilian, Douxami
et Lugeon, et il a la bonne foi de reconnaître que ces savants
s'y sont montrés peu favorables, la taxant non seulement de pure
hypothèse, mais d'hypothèse « sans fondement rigoureusement
scientifique ».
Je n'ai en ces matières, cela va sans dire, aucune compétence, et je
ne sais comment on en a jugé en Sorbonne, où j'aime à croire qu'on
avait convoqué des hommes du métier. J'avoue cependant que cette
manière commode de faire intervenir la géologie à l'appui d'une
discussion historique m'a paru tellement dangereuse que j'ai prié
mon collègue M, Vasseur de vouloir bien lire à son tour 1res attenti-
vement le livre de M. Azan et de me donner là-dessus son avis en
toute franchise, et au point de vue purement géologique. Je ne puis
1)8 r.nvLF. DF.S ktlues a\cikn>es
luieux faire que de reproduire les points les plus imporlanls de la
réponse qu'il a bien voulu m'adresser par écrit :
« Je ne crois pas à la possibilité d'un Rhône bifurqué. Ce n'est pas
dans les régions montagneuses que l'on observe habituellement des
bifurcations de cours d'eau, mais dans les pays de plaine où les eaux
peuvent indifféremment s'écouler par plusieurs lits, sujets d'ailleurs à
des déplacements... Pour expliquer cette bifurcation, l'auteur est
obligé de recourir à l'hypothèse d'un plissement qui se serait produit
dans les temps historiques : or aucun phénomène de ce genre n'a eu
lieu dans nos régions depuis la période tertiaire, et l'on ne peut
admettre une exception pour la vallée dont il s'agit. Quant à un effon-
drement, il n'est pas plus admissible, car s'il est vrai que des
éboulements considérables puissent se produire au flanc des monta-
gnes, l'efTondrement d'un fond de vallée suppose des mouvements
importants de l'écorce terrestre dont il n'existe aucune trace, pour
notre époque, dans la région alpine. Enfin l'hypothèse d'un tassement
des alluvions ne vaut même pas que l'on s'y arrête. J'admets très bien,
avec plusieurs de mes collègues, une certaine pénétration des eaux dans
la vallée où s'écoulait primitivement l'Isère, mais il y a loin de ce fait à
l'hypothèse de M, Azan, qui, selon moi, se heurte à l'impossibilité. »
La question me paraît tranchée : et, pour intéressante que soit la
lentative de M. \zan, elle porte radicalement à faux. Il en est de la
bifurcation du Rhône comme du recul de la côte à Marseille, que l'on
a cru pouvoir établir sur des textes mal compris et des faits mal
observés. Que ce nouvel exemple puisse rendre plus circonspects les
amateurs de nouveautés à tout prix. La géologie est une belle science,
mais à la condition qu'on la laisse à sa place et qu'on ne l'invoque pas
là où elle n'a que faire. 11 est vraiment trop commode, pour faire
cadrer un emplacement donné actuel avec un texte ancien, de
supposer que l'emplacement a changé, et de le restituer à sa fantaisie.
Si l'étude des textes et celle des lieux demeurent impuissantes,
comme je le crains bien, à expliquer le passage des Vlpes par Annibal,
i:e n'est pas la géologie qui nous donnera la solution du problème : ce
sera peut-être, un jour, l'archéologie. 11 serait bien surprenant qu'il ne
gise pas quelque part, sur un roc ou au fond d'un précipice, quelque
objet ou arme de marque nettcmentphénicienne, voire — qui sait? — les
ossements d'un éléphant d'Afrique, que nos paléontologistes auront
vite fait de distinguer des éléphants fossiles. Ce jour-là, les systèmes
auront vécu, et nous suivrons Annibal à la piste. Jusque-là, conten-
tons-nous, si la question nous passionne, d'essayer de la résoudre,
comme l'ont fait nos devanciers, en historiens et en géographes, non
en géologues, puisqu'aussi bien il s'agit non de géologie, mais
d'histoire el do géographie.
M. CLERC.
Bini,ior,R\PHiE
99
Joseph Gudiol y Cunill, Nociona de avqaeolrxjid sayrada catalana.
Vieil, 1902; I vol. in-8" de 647 pages.
Le Musée cpiscopal de Vich, fondé par un éminent prélat, 0. Joseph
Morgades y Gill, est sans doute, à l'heure qu'il est, le plus riche et le
plus intéressant de l'Espagne si l'on excepte les musées de Madrid, et à
coup siîr le premier de la Catalogne. 11 a cette originalilé qu'il est
constitué presque uniquement par des objets recueillis dans la région,
(^l permet d'étudier dans tout leui- développement séculaire l'art et
l'industrie catalans; de plus, comme il est naturel puisqu'il est de
création épiscopale, tout ce qui se rapporte à la religion et au culte
y est particulièrement en honneur. Enfin, il a la bonne fortune d'èlrc
actuellement conservé par un jeune prêtre associé de bonne heure aux
recherches et aux efforts de l'illustre Morgades, amoureux de ses
collections, ardent à l'étude et formé d'ailleurs par la meilleure disci-
pline, celle qui consiste à regarder chaque jour et à chaque heure, à
interroger en les maniant tous les objets précieux d'un musée.
M. Joseph Gudiol, que notre Société hispanique s'honore d'avoir pour
correspondant, a eu l'heureuse idée de mettre à profit son érudition si
solidement établie pour écrire des Notions d'archéologie catalane.
Ce titre est trop modeste ; sans doute, l'objet principal du livre est
d'apprendre au public ce qu'il est à même de connaître actuellement
de l'art en catalogue, et de rendre dorénavant plus faciles et produc-
tives les recherches dans ce domaine très peu exploré jusqu'à pré-
sent, bien qu'il soit d'une richesse si abondante. Mais le livre donne plus
encore ; c'est sans doute un manuel d'archéologie catalane, c'est aussi
un traité d'archéologie générale. En effet, l'auteur prépare ses lecteurs
à l'étude des antiquités de sa province par l'étude de toutes les anti-
quités des pays classiques, depuis les âges les plus reculés de la préhis-
toire; par exemple, les chapitres 111 et IV sont consacrés aux anli-
quités grecques en général, sans application directe à la Catalogne.
11 y aurait là, peut-être, un défaut assez grave de composition et de
méthode, si M. Gudiol n'avait en vue d'initier tout un public très
novice encore à une science fort peu cultivée en Espagne. Sans doute
il a songé sans cesse à instruire les séminaristes catalans, si l'on en
juge par ces lignes de la lettre probatoire du chanoine Jaume CollcU
mise en tête du volume : « Pour les séminaristes surtout, cette œuvre
sera très utile, car elle a l'avantage d'être abondamment illustrée «, et,
après l'avoir lue, les révérends prêtres comprendront pourquoi l'Église
donne aujourd'hui tant d'importance à l'archéologie, par laquelle,
ainsi que la dit le pape Léon Xlll félicitant le savant maître de l'archéo-
logie chrétienne Jean B. de Rossi, se forgent de nouvelles armes pour
défendre la vérité cathoUque... » M. Collell, ami et quelque peu coUa-
!. On vomirait colle ilhislrafion plus nhoinhiiito encore et plus Hrii.slicuie.
lOO UEME OES KTLUES A.\CIE>NES
borateur de M. Gudiol, est bien placé pour connaître ses plus intimes
intentions.
Pour moi, j'aurais préféré voir le livre allégé de toute cette sorte
d'introduction accessoire, et j'aurais loué sans restriction tous les cha-
pitres où il est question des monuments propres à la Catalogne, depuis
l'époque grecque et l'époque romaine jusqu'à nos jours. Il y est tour à
tour question des antiquités romaines, romanes, romano-chrétiennes,
vvisigothiques, gothiques et de la Renaissance, et par antiquités il faut
entendre tous les arts de l'architecture, de la ferronnerie, de la céra-
mique, de l'orfèvrerie, du vêtement, du mobilier, ainsi que l'épigra-
piiie, la sigillographie, la diplomatique, El sur chacun de ces sujets
les renseignements sont nombreux, précis, bien classés et datés; les
exemples, empruntés aussi souvent qu'il est possible au musée de
\ ich, sont bien choisis et typiques.
Joignez à cela le charme de la langue catalane, qui sonne si agréa-
blement à nos oreilles françaises, et l'on applaudira au jugement du
jury barcelonais, qui a distingué ce bel ouvrage au concours Martorell
de 190a, à la libéralité de la capitale catalane, qui a fait spécialement
pour lui les fonds d'un très honorable accessit.
l'iERhE PARIS.
CIIROiMQUE DES PAPYRUS
La Chronique des Papyrus, tlont notre collaborateur M. Pierre Jou-
giiet traçait précédemment le plan {Revue des Éludes unciennes, t. 111,
1901, p. 359-360), est à l'impression. C'est un travail considérable.
■Nous l'aurions publié dans ce fascicule, si le désir d'arriver à une
correction aussi parfaite que possible ne nous faisait préférer le soin à
la hâte. Le va-et-vient des épreuves entre Bordeaux et Le Caire prend
du temps. Mais nos lecteurs ne perdront rien pour attendre.
G. R.
2S janvier 1903.
Le Directeur -Gérant, Georges RADET.
.VL'l: I)i:S l.'IlDliS AXCll.XXiiS
T. V, 190^ n.
ISIS
TERRE CUITE DU MUSÉE BALAGUER
<^:VUIi DES HTUDES ANCIENNES
T. V, 1903, PL. II.
VÉNUS
STATUETTE DE BRONZE TROUVÉE EN ESPAGNE
EURIPIDE ET LES FEMMES
Quand on lit le théâtre d'Euripide, on est frappé, dès les
premières pages, du nombre vraiment excessif de critiques
qu'il a dirigées contre les femmes. Ces critiques fourmillent
dans son œuvre entière. Elles ne sont même pas absentes des
endroits où on les attend le moins. Car si les hommes ont le
droit, en certains cas, de médire d'elles, il est surprenant que
les femmes se joignent à eux et disent du mal de leur sexe».
Elles nous habituent aujourd'hui à une solidarité plus étroite
et plus naturelle.
Ainsi donc Euripide, dans presque toutes ses pièces et pen-
dant les cinquante années qu'a duré son activité littéraire, s'est
ingénié à lancer contre les femmes les traits d'une satire
singulièrement acrimonieuse. C'est pourquoi les grammairiens
anciens, qui voyaient quelquefois les choses en gros, disaient
de lui qu'il haïssait les femmes, qu'il était misogyne 3. Et à
lire certains passages de ses drames, il semble bien avoir
mérité cette épithète. Mais aussitôt surgit dans l'esprit de ceux
qui connaissent son théâtre la troupe immortelle de ses jeunes
filles et de ses femmes. L'imagination du poète et l'amour fré-
missant avec lequel il les a conçues, les ont douées d'une vie et
d'une beauté si intenses, que les siècles n'ont pas altéré la
noblesse de leurs attitudes, ni le dessin radieux de leurs profris.
Aussi peuvent-elles, sans aucun risque pour elles, être compa-
rées aux plus belles créations des poètes modernes, comme
les marbres antiques supportent, à côté des œuvres de nos
sculpteurs, les voisinages les plus redoutables. Et je ne sais
même si les êtres frêles qu'enfanta le génie passionné d'Euri-
pide n'ont pas dans leurs traits quelque chose de plus attirant
et de plus rare. La destinée de ces créatures tragiques est de
1. Médée, 407 sqq.; Andromaque, 269 sqq ; 352 sqq.; 9'j3 sqq.
2. Vita, G5.
A. F. B., IV SÉRIE. — Rev. Et. anc, V, 190^, 2. 8
102 REVL'E DES ETUDES ANCIENNES
mourir, et de mourir jeunes. La mort, si inconcevable à toul
être vivant, et si révoltante quand on n'a que vingt ans, n'a
pas assez de prise sur leur volonté pour que leur corps défaille.
Précipitées dans l'horreur de l'Hadès, elles ne détournent pas
les yeux du goufire béant. Elles ont donc en face de la mort le
même héroïsme que les vierges chrétiennes, mais elles n'ont
pas les mêmes espérances. Cela donne à leur visage un reflet
de beauté impérieuse que l'art moderne ne connaît pas.
Ainsi, d'un côté, des médisances voulues, répétées, innom-
brables. Ailleurs, des femmes d'un type tellement idéalisé
qu'on ne peut les oublier dès qu'on les a entrevues. La contra-
diction est flagrante. Est-elle inexplicable ?
La contradiction est dans l'essence même du génie d'Eu-
ripide. Il n'est donc pas surprenant qu'en parlant des femmes
il ait formulé une foule d'opinions opposées. Cependant il
faut bien reconnaître qu'ici plus qu'ailleurs c'est la médisance
qui domine. Entendons-nous, cependant. Si de nobles femmes
apparaissent souvent dans la longue théorie des êtres qu'il a
créés I, un certain nombre de ses héroïnes, au contraire, ne
font guère honneur à leur sexe 3. Mais entre les bonnes et les
mauvaises l'équilibre est à peu près' observé, de sorte qu'Euri-
pide n'a fait, en somme, que reproduire ici le jeu de la vie
ordinaire. Là 011 cet équilibre est décidément rompu, c'est
dans les déclarations soudaines qu'il fait au sujet des femmes.
11 arrive souvent, en efl'et, dans son théâtre, qu'un personnage
élève tout à coup la voix pour nous exprimer à leur égard ses
sentiments, ou plutôt ceux de celui qui le fait parler. Cela
produit toujours un efl'et inattendu, bizarre, déplaisant. On
voit, pour ainsi dire, l'acteur se dresser subitement sur la
scène; il enfle la voix; ses gestes deviennent saccadés et
brusques; son visage prend une expression haineuse. Voici
quelques-unes de ces déclarations étranges : «Ma mère
I. Alceste, Andromaque, Iphlgénie, Hélène, dans les tragédies qui portent leur
nom; .Macaric (Iléradides), Evadné (Suppliantes), Laodamie (Protésilaos), Polyxène
(Hécube), Jocasle (Phéniciennes).
a. Phèdre, Herraione (Andromaqae), Creuse (Ion), Médée, sans compter dans les
tragédies perdues : Sthcnébée, Aéropé, .\lopé, Antiope, ^Augé, Danaé, Mélanippe,
Caiiaw McrWos), Pasiphac (<« Crcfoù), Thémisto (/no), Ino {Phryxos), Médée (,Égée).
EURIPIDE ET LES FEMMES Io3
exceptée, je hais toutes les femmes i. » — «La femme est le
pire des monstres sauvages». » — c La femme est plus redou-
table que le feu et que la vipère 3.» — «Celui qui cesse de
dire du mal des femmes est un fou'*. » — Et, pour finir, cet
autre passage si extraordinairement passionné qu'il ressemble
aujourd'hui à une bouffonnerie : « Terrible est la violence des
flots de la mer, terrible l'impétueux courant des fleuves, et la
flamme du feu dévorant, terrible la pauvreté, et mille autres
choses encore (sachons gré aa poète d'avoir abrégé l'énumé-
ralion), mais il n'y a pas de plus terrible fléau que la femme.
Qui saurait la peindre ou la décrire telle quelle est ? Si c'est
un dieu qui l'a formée de ses propres mains, il peut se vanter
d'être un puissant créateur d'oeuvres funestes et l'ennemi des
mortels 5. »
Vraiment, si l'on rapproche ces tirades d'autres passages
aussi 'significatifs, quoique plus discrets, on est surpris de
l'animosité d'Euripide. Qu'avait - il donc à reprocher aux
femmes pour leur lancer à la tête des invectives aussi
virulentes? L'Antiquité a prétendu, on le sait, que des chagrins
domestiques avaient aigri son caractère et qu'il avait pris
toutes les femmes en aversion. L'affirmation est gratuite et
l'explication tout à fait insuffisante. Je laisse de côté l'histoire
de son double mariage, qui n'est visiblement qu'une fable.
D'autre part, il n'est aucunement prouvé que la femme d'Eu-
ripide ait été infidèle. Les faits mêmes, si l'on en peut juger
après tant d'années, lui paraissent favorables, et il est à présu-
mer qu'elle a été calomniée. D'ailleurs, est-ce une raison, si
pareil malheur arrive à un homme, pour qu'il soit* animé
d'une haine aussi vive à l'égard de toute une moitié du genre
humain? Détecter une femme, ce n'est pas les détester toutes.
Un mari infortuné sait bien qu'il n'a pas épousé tout le sexe
féminin. Mille exemples pourraient être cités, à commencer
par celui de Molière, qui prouvent que dans ce douloureux
I. Mélanippe enchaînée, fragm. ig?.
j. Pttœnix, Iragm. 8oS.
3. Andromaque, 271.
li. Aeolos, fragm. 36.
5. Fragm. de pièces incertdines, loôr».
I04 REVUE IJES ÉTUDES ANCIENNES
mécompte on sait encore faire des distinctions. Donc, de
quelque côté qu'on lenvisage, l'explication de l'Antiquité n'a
aucune valeur. Cela a été reconnu depuis longtemps.
11 faut chercher ailleurs les raisons de cette acrimonie. Un
fait général nous mettra sur la voie. On a remarqué souvent
qu'Euripide mélangeait à chaque instant dans ses drames des
époques différentes, le présent et le passé, et qu'en décrivant
les mœurs des personnages héroïques, il ne perdait jamais de
vue celles de ses contemporains. Mais tous les poètes ne l'ont-
ils pas imité plus ou moins sur ce point? Racine, en particulier,
quand il imaginait sa Phèdre, son Andromaque, son Hermione,
avait-il la prétention de faire revivre des êtres morts, et de nous
les montrer tels qu'ils avaient été? Il n'aurait intéressé que les
antiquaires. Goethe, en écrivant son Iphigénie, croyait sans
doute faire une œuvre grecque, et comme il était excellent
philologue, comme la langue et la métrique de son pays se
prêtent aisément à l'imitation antique, sa tragédie peut faire
un instant illusion; mais, par bonheur pour lui, son héroïne est
allemande par les rêveries où elle se plaît, sa dévotion ardente
pour les siens, son mystique amour de la nature, du ciel, des
étoiles. Or, ni l'un ni l'autre de ces écrivains n'ont critiqué les
femmes. C'est donc qu'au temps d'Euripide elles avaient des
défauts qu'elles perdirent plus tard. Et comme l'être humain
reste essentiellement identique à lui-même, n'est- il pas à sup-
poser que des circonstances extérieures avaient eu momentané-
ment sur elles une influence assez forte pour altérer leur nature
morale, ou même la défigurer? En d'autres termes, la vie qu'elles
menaient à Athènes était-elle conforme à leur délicatesse, à la
finesse aiguë de leur intelligence, au besoin d'affection, de ten-
drese, de dévouement, qui est au fond même de leur cœur et
qui est presque la raison unique de leur vie? Voilà ce qu'il faut
d'abord élucider.
Or, on le sait, le rôle que jouait la femme dans la société
attique était singulièrement effacé. Certains faits sont tellement
remarquables à cet égaxd qu'on ne peut s'empêcher de les
citer.
FAIRIPIDK ET LES FEMMES I o5
Quand Périclès prononce l'oraison funèbre des guerriers qui
ont succombé pendant la première année de la guerre contre
Sparte, il cherche à consoler ceux qui ont perdu quelqu'un des
leurs. Il mentionne les pères, les fils, les frères de ceux qui ne
sont plus. Les veuves des morts, qu'on s'attendrait à trouver en
tête de l'énumération, ne sont citées que les dernières. 11 sem-
ble même qu'il fasse une concession en s'adressant à elles.
Volontiers il les oublierait. Son éloquence impérieuse ne sait
pas s'adresser à celles qui pleurent. Pas un mot de pitié, des
maximes, une raideur sèche, presque indifférente :
« S'il me faut aussi parler des femmes qui vont maintenant
vivre dans le veuvage, quelques mots résumeront toutes les
vertus qui leur conviennent ; si vous ne vous montrez en rien
au-dessous des qualités de votre sexe, votre gloire sera grande.
Le mieux est de n'obtenir ni en bien ni en mal aucune célé-
brité parmi les hommes '. »
Quelques instants après, il congédie d'un geste glacé tout le
peuple éploré : « Maintenant que chacun a payé son tribut de
larmes à ceux qu'il a perdus, retirez-vous». » Mais dans cette
foule n'y avait-il pas aussi des femmes qui avaient enfanté les
corps de ceux que l'on brûlait? Les mères des morts, où sont-
elles? Que font-elles? Périclès ne leur parle pas. Il ne les a pas
remarquées. Il s'adresse aux pères, aux frères, aux fils, aux
veuves, et il oublie les mères ! Il n'a donc pas entendu leurs
sanglots? Vraiment, si la transcription de Thucydide est exacte,
au jugement des modernes, cette omission de Périclès est bien
surprenante. S'il faut l'attribuer à l'historien, elle n'est guère
moins significative..
On alléguera peut-être que tous les Athéniens n'étaient pas
des Périclès, et qu'il y avait parmi eux des Ischomaques. Je
sais bien que, grâce à V Économique , nous savons que quelques
maris allaient jusqu'à soutenir que la femme était intelligente,
et que la nature avait donné en partage égal, à l'un comme à
l'autre, la mémoire et l'attention 3. Mais Ischomaque n'a-t-il
1. Thucydide, II, 45, 2.
2. Thucydide, II, 40, 2.
3. Économique, VII, 36.
I06 REVUE DES ETUDES V^GIENNES
pas l'air de nous révéler ce fait comme une vraie découverte?
N'est-il pas le disciple direct de ce Socrate qui affirmait, et
c'était là une nouveauté, que la nature de la femme n'était pas
inférieure à celle de l'homme, et qu'il ne lui manquait qu'un
peu de force et de vigueur»? Et, malgré cette opinion, Socrate
ne s'empressait-il pas, au moment le plus solennel de sa vie,
d'éloigner sans même une parole ni un geste d'adieu la sienne
qui l'importunait 2? Je sais bien que dans la scène divine de
sa fin il n'y avait pas de place pour elle, puisqu'elle s'appelait
Xanthippe. Est-ce une raison, cependant, pour que, dans les
dernières paroles que Platon lui prête dans V Apologie, le philo-
sophe recommande ses trois enfants aux Athéniens, tandis
qu'il ne dit pas un mot de celle qui les avait mis au mondes?
V Économique de Xénophon ne prouve donc qu'une chose,
c'est qu'au v^ siècle la vie conjugale existait chez les Grecs, Il
n'est peut-être pas inutile de nous le rappeler, mais nous le
savions déjà depuis YOdyssée. Ce que Xénophon ne nous dit
pas, parce qu'il ne pouvait le concevoir, ce qu'au contraire
nous trouvons réalisé dans le vieux poème, c'est un état très
voisin de celui du Moyen- Age, où la femme, entourée du
respect de tous, vit heureuse et tranquille dans une intimité
familière avec l'époux. Il semble même que si l'équilibre était
quelquefois rompu, ce n'était pas toujours au profit de
l'homme. Nausicaa, qui était fine, avait observé que dans
le palais d'Alcinoûs son père ne commandait pas toujours,
et qu'il était plus prudent de s'adresser à la reine quand
on voulait obtenir quelque grâce. Aussi, quand Ulysse, qui
brûle du désir de retourner à Ithaque, interroge la jeune
fille pour apprendre d'elle le moyen de toucher ses parents et
de revoir Pénélope, celle-ci lui répond par ces paroles avisées :
« Lorsque tu auras atteint le palais et franchi la cour, hâte-toi
de traverser la grande salle jusqu'à ce que tu sois arrivé
devant ma mère. Elle est assise auprès du foyer, et, appuyée
contre une colonne, elle file, à la lueur de la flamme, une
1. Xénophon, Banquet, II, 9.
2. Phédon, Go.
3. Apologie de Socrate, XXX.III.
EURIPIDE ET LES FEMMES IO7
laine d'une beauté merveilleuse. Ses femmes sont assises der-
rière elle. Là se voit adossé à la même colonne le trône où
mon père est assis et boit du vin comme un Immortel. Sans
l'arrêter à lui, cours embrasser les genoux de ma mère, afin
que tu aies la joie de retourner promptement Jdans ta patrie,
quelque lointaine qu'elle soit '. »
D'ailleurs, au temps de la civilisation mycénienne, les
Achéens n'ont- ils pas fait la guerre aux Troyens pour une
femme? Il est douteux qu'ils eussent agi de même cinq ou six
siècles plus tard. A l'époque oxiVOdyssée a été faite, Je mariage
permettait aux femmes de vivre libres et de fréquenter les
hommes, sans qu'on y trouvât à redire. Quand elles étaient
jeunes filles, elles étaient astreintes à une réserve beaucoup
plus rigoureuse. Ce fut exactement le contraire qui se produisit
au v* siècle, où on les enferma, au lendemain de leurs noces,
dans le gynécée, comme on enferme aujourd'hui les femmes
turques dans le harem. Encore si elles avaient pu jouir de la
présence de leur mari, le voir souvent, converser avec luil
Mais justement cet Ischomaque, le mari modèle du v^ siècle,
nous avoue avec ingénuité qu'il n'y a guère personne au monde
avec lequel il cause moins souvent qu'avec sa femme 2. On
jugera sans doute que, dans un des ménages les plus unis dont
l'Antiquité nous ait laissé le souvenir, l'affection était pleine
de réserve, et que si l'intimité existait, elle était plutôt fraîche.
Et comment en aurait-il été autrement P Gomment l'Athénien,
habitué aux discours de l'agora, aux*^ discussions de ses philo-
sophes, à leur éristique dont le jeu est si souple que notre
lourdeur d'esprit ne peut en suivre le détail sans effort, com-
ment, après un discours de Lysias, une tragédie d'Euripide,
un dialogue de Platon, aurait- il eu quelque plaisir à vivre
avec sa femme, qui ne savait, le plus souvent, ni lire ni écrire^,
1. Odyssée, VI, So3 sqq.
2. Économique, III, 12 : ëttc 5' ot(i> i/.âiTTova oiaAÉy/i^r, Tr, yovaî/.i; — E'. 6k [ir,, oO
3. Iphigénie est obligée de se faire écrire par un compagnon de captivité la lettre
qu'elle remet à Oreste. Jphig. en Taiir., 078 sqq. (voir la note de Weil sur ce passage).
Phèdre, il est vrai, écrit elle-même sur les tablettes que Thésée trouve dans ses mains
quand elle est morte. Hipp., 856 sqq. Mais personne n'aurait voulu calomnier, comme
elle le fait, l'innocent Hippolyte, et Euripide a été forcé de supposer qu'elle savait
écrire. — Sur l'ignorance presque générale des femmes, cf. Médée, 108.Î sqq.
I08 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
qui était aussi ignorante qu'une de nos paysannes d'aujour-
d'hui, perdue dans le hameau le plus reculé de la plus reculée
des provinces? Saps doute, il y avait des lourdauds parmi les
Athéniens, et Aristophane nous en a conservé une assez jolie
collection. J'imagine, cependant, qu'il était presque de règle
que quelques semaines après leur union le mari se détournât
de sa femme, qui l'ennuyait. Cela n'empêchait pas les enfants
de naître, ni la mère, sans compter le reste, de souffrir pour
les mettre au monde, de peiner pour les élever, de remplir, en
un mot, le rôle douloureux et cher pour lequel elle est faite, et
qui, s'il n'est payé que d'indifférence de la part de celui qui
vit à ses côtés, peut devenir très vite insupportable à la moins
exigeante.
De là cette plainte de Médée, que les femmes qui ont enfanté
ont toutes, chacune à sa manière et à son heure, répétée depuis
elle : a Les hommes disent qu'au foyer notre vie est en sûreté,
et qu'eux ils combattent avec la lance. C'est faux. J'aimerais
mieux prendre part à trois batailles qu'accoucher une seule
fois». » Ce cri est admirable. Car Euripide, qui est souvent si
dur à l'égard des femmes, leur montre aussi, par une contra-
diction nouvelle, une sympathie très éclairée et très profonde.
Il est vrai que Médée, depuis le lâche abandon de Jason, a
plus que personne raison de gémir sur la condition misérable
des femmes. Toutes, cependant, quel que fût leur mari, devaient
ressentir, peut-être sans s'en rendre compte, un malaise et une
gêne de la vie qui leur était réservée. Elles cherchaient à y
remédier. Elles ne le pouvaient guère. Les maris qui étaient
défiants avaient toujours les yeux sur elles. Les plus accommo-
dants, sans leur imposer une contrainte trop gênante, ne les
laissaient pas non plus faire ce qu'elles voulaient 2. Elles ne
sortaient pas librement. Elles ne fréquentaient personne. Le
laboureur de V Electre, qui est pourtant le plus doux des hom-
mes (d'ailleurs il n'est qu'un mari honoraire), se fâche presque,
quand il aperçoit celle qu'on lui a donnée pour femme, causer
I. Médée, j/i8-35i. On traduit ordinairement -rcxsrv par enfanter. Mai» cet aorisfe a
un sens plus précis, qui diffère du présent tîxteiv.
i. Lvsias, Sur le meurtre d'Ératosthène.
EURIPIDE ET LES FEMMES lOQ
sur le seuil de sa demeure avec des étrangers. Il juge cette
liberté inconvenante'. Le plus surprenant, c'est qu'Electre, en
entendant ses reproches, se fasse humble, presque suppliante,
et qu'elle le conjure de ne pas la soupçonner. Elle reconnaît
donc que sa conduite est répréhensible et que les apparences
lui sont défavorables 2. Que diraient nos contemporaines si l'on
prétendait les soumettre à une oppression aussi tyrannique?
Si elles ne pouvaient s'y soustraire par l'adresse, par la dou-
ceur, par tous les moyens qu'elles ont inventés pour échapper
aujourd'hui à toute contrainte et n'agir jamais qu'à leur guise,
quelques-unes emploieraient un genre de défense contre lequel
l'homme ne peut rien. Asservies corporellement à sa volonté,
elles lui soustrairaient la meilleure partie d'elles-mêmes, leur
âme. La religion leur prêterait son invincible appui. Et comme
elles sont mystiques par nature, dans l'effort désespéré de leur
souffrance, elles arriveraient même à la chérir, puisqu'elles
lui devraient des joies infinies. Mais, avant le christianisme,
elles n'avaient pas cette ressource suprême. Elle n'était pas
encore inventée. Il ne serait jamais venu à l'Athénienne l'idée
de prier les dieux, et encore moins de les aimer, pour trouver
en eux un réconfort. Elle aurait eu peur de s'adresser à des
maîtres plus durs et plus prévenus contre elle, que celui contre
lequel elle cherchait à se protéger. Zeus, le dieu suprême,
n'est-il pas souvent en querelle avec Héra? Car ce sont des
hommes qui ont peuplé l'Olympe antique, et on le voit bien.
Ils n'y ont pas placé de véritable femme, dont le cœur soit
compatissant et bon. Artémis ressemble trop à Hippolyte,
le bel adolescent qu'elle aime. Athéné connaît et pratique
toutes les ruses d'Ulysse, qu'elle protège et qu'elle admire.
Les déesses grecques n'ont pas de compassion pour les faibles,
ceux qui souffrent et n'ont jamais fait autre chose. Le sentiment
qui leur est le plus étranger est celui de la pitié. Leurs mains ne
sont pas faites pour essuyer les larmes. Elles n'ont jamais été des
consolatrices, et on ne les a jamais invoquées comme telles.
1. Electre, 34 1 sqq.
a. Ibid., 345 sq. ~Q <pl\.-za.-:' , eî; UTtoTtTa [Lr\ [k6Xrii i\Loi
TÔv ovTa 6' ziaei |jl06ov...
I lO REVUE DES ETUDES ANCIENNES
Indifférentes aux dieux, et le plus souvent aussi à leur époux,
les Athéniennes vaquaient donc aux soins du ménage, lavant,
tissant, filant, brodant, se livrant à ces mille besognes du gyné-
cée, qui fatiguent le corps, sans occuper beaucoup l'esprit. A ces
soins s'ajoutaient ceux qu'elles donnaient à leurs enfants. Ils
étaient soumis à leur surveillance. Elles les réprimandaient et
les punissaient s'ils faisaient mal'. Mais on ne les leur confiait
que pendant les premières années. Dès qu'ils commençaient à
grandir, on les leur retirait pour les donner aux maîtres, car
elles manquaient de savoir, de culture, d'autorité pour les
élever ^ Là encore, leur rôle était presque celui d'une servante,
et il leur causait, au fond, plus de tristesse intime que de
contentement vrai. Car si elles s'habituaient à leurs caresses
pendant un temps qui devait leur paraître trop court, dès
qu'ils prenaient de la force, elles les sentaient s'éloigner d'elles
et les dédaigner. Le fils d'Admète, Eumélos, ne regrette si
passionnément sa mère, que parce qu'il a encore besoin de se
blottir dans sa poitrine et, comme le petit d'un oiseau, de se
réchauffer sous son aile^. Après le retour à la vie d'Alceste, il
fera sans doute, dans quelques années, comme les autres. Il lui
commandera de s'occuper des travaux réservés à son sexe. Il
la renverra à son fuseau, à sa toile, à ses esclaves. Brutalement
il revendiquera l'autorité pour lui-même. Et celle-ci sera dou-
loureusement interdite, quand son fils lui parlera sur ce ton
pour la première fois; mais, habituée à courber la tête, elle
obéira sans mot dire. Comme Pénélope, son antique aïeule, il
ne lui restera qu'à aller cacher sa blessure et ses larmes dans
quelque endroit retiré de sa demeure^.
Ainsi, la véritable raison de \a condition humiliée de la femme
dans la société athénienne, c'est son infériorité intellectuelle.
On ne prêtait pas attention à celle qui en méritait si peu. Dans
une cité où l'intelligence régnait en souveraine, c'était se con-
damner d'avance à un rôle subalterne que d'être insignifiante.
Toutes les femmes s'y résignaient-elles.^ Assurément non.
I. Protagoras, p. 335 C. D.
a. Cf. Paul Girard, L'Éducation athénienne, p. 79.
3. Alceste, 4o3.
'4- Odya^ée, I. 356 sqq.
KURIPIDE KT I.KS FEMMES Itl
Mais si elles souffraient confusémeiil de cette infériorité, et si
elles essayaient de s'en affranchir, elles n'étaient pas assez
perspicaces pour en découvrir la raison véritable. Aussi, au
lieu de chercher à s'instruire, ce qui leur eût été d'ailleurs
difficile, à cause de l'égoïsme et du mauvais vouloir des
hommes, elles tentèrent de ruser avec eux, et, puisqu'elles
n'étaient pas plus fortes, d'être plus fines. En luttant contre
leur maussade destinée, elles acquirent une foule de travers,
qui ne les rendirent pas plus séduisantes. On leur refusait
tout. Elles étaient tenues en suspicion continuelle. On les
traitait comme des enfants. Elles s'unirent instinctivement
entre elles. « La finesse native de leur intelligence se tourna
en dissimulation et en dangereux enfantillages : elles devinrent
artificieuses, elles eurent des défauts d'écoliers, le goût des
cachotteries, des intrigues, des relations clandestines, des
commérages, des petits complots domestiques'.» Et les
hommes furent encore plus mal disposés contre elles. Au lieu
de diminuer, leur indifférence ne fît que grandir. Parfois
même, il s'y mélangea quelque animosité.
C'est pourquoi il est si rare, à cette époque, que nous
trouvions dans la littérature des portraits de femmes qui
soient vraiment ressemblants, L'Athénien fait si peu attention
à elles, qu'il ne conçoit pas de beauté en dehors de la sienne,
et qu'en voulant dessiner leur visage, par une méprise étrange,
il lui donne une ressemblance avec le sien. Les vierges de
Sophocle, Electre et Antigone, ont une raideur dans la volonté
et une opiniâtreté dans la passion qui n'est pas très naturelle.
C'est plutôt dans les rôles secondaires, ceux de Chrysothémis et
d'Ismène, que la vérité paraît mieux observée. Ils sont plus
fins, plus nuancés, en un mot, plus justes. Toutes les fois que
Sophocle veut attirer nos regards sur une des héroïnes princi-
pales de ses drames, il projette sur elle une lumière si crue
que ses traits nous paraissent trop accusés et trop virils. Au
contraire, celles qui restent au second plan conservent une
attitude plus harmonieuse. Leur visage, leurs gestes, noyés
dans la pénombre, gardent une discrétion charmante qu'elles
I. M. Croiset, Histoire de la littérature grecque, III, p. 335.
ri3 REVUE DES ETUDES ANCIENNES
perdraient peut être si nous les voyions plus distinctement.
Tecmesse et Déjanire, il est vrai, malgré l'importance de
leur rôle, restent de véritables femmes. Mais, là encore, la
tyrannie de l'homme est si visible, qu'elles ne doivent qu'à
l'égoïsme et à la dureté de celui avec lequel elles vivent, la
souffrance qui donne à leur visage son originalité douloureuse.
Pour Déjanire, il suffit de rappeler l'abandon cruel d'Héraklès.
Quant à Tecmesse, Sophocle, en lui prêtant toutes ses qualités,
la douceur, le dévouement, la tendresse inquiète et mélangée
de crainte, n'a peut-être fait d'elle un être si attirant, que parce
qu'il concevait volontiers dans cette posture humiliée le rôle
de la femme à l'égard de l'homme. Car Tecmesse n'est pas une
épouse. Ce n'est pas non plus une esclave. Sa situation est
intermédiaire. Elle est la captive d'Ajax, celle qu'il aime et
qu'il rudoie», quand il lui plaît.
Euripide est donc le premier poète tragique qui ait donné
aux femmes, dans son théâtre, le rôle auquel elles pouvaient
prétendre, et qu'elles ne jouaient pas encore dans la société
attique. Celle-ci ne les avait pas admises dans son sein. Elle
conservait un caractère viril très accusé, et manquait de sensi-
bilité, de grâce, de passion. Il en était quelquefois de même
dans la tragédie du temps. On composait des drames parfaits
sans doute, mais un peu particuliers, où la femme n'appa-
raissait pas. Tel est le Philocièie de Sophocle 2. Mais la réalité
quotidienne est plus diverse, plus mélangée, plus ondoyante.
Et l'on accordera sans doute que les rapports qui unissent
entre eux les sexes différents ne contribuent pas le moins à la
rendre telle. En donnant donc à la femme l'importance à
laquelle elle avait droit, Euripide n'a fait qu'obéir à la ten-
dance générale de son esprit, qui le poussait à rapprocher le
drame de la vérité et du naturel. On sait quel succès cette
innovation a eu dans la suite. Si les femmes ont été un
instant exclues du théâtre, on les en a terriblement dédomma
gées depuis.
I. Aiax, agS.
3. Il est juste de remarquer qu'il en était de même dans la pièce similaire d'Euri-
pide. Cette singularité était imposée par le sujet. Mais le drame fut joué avec la
Médée en 13 1, où les femmes, on l'avouera, prenaient leur revanche.
EURIPIDE ET LES FEMMES Il3
Mais, en leur donnant entrée sur la scène, Euripide la leur
faisait payer. Puisqu'il ne les y admettait que parce qu'il avait
souci de la réalité, il était juste qu'il conservât Ce souci dans la
description qu'il faisait d'elles. Et il n'y a pas manqué. Les
défauts véritables, les travers, les imperfections légères qui
défiguraient leur visage, il les a notés en détail. Ces minuties,
que d'autres auraient omises, comme indignes de prendre
place dans une œuvre d'art, il s'y est attardé avec complai-
sance. Rien n'est indifférent à ses scrupules d'exactitude. Ce
qui le prouve, c'est qu'il a mis aussi leurs qualités en pleine
lumière. On parle toujours des critiques qu'il a dirigées
contre les femmes, mais n'a-t-il jamais fait leur éloge?
Voyons d'abord les critiques. Que leur reproche-t-il ? D'être
curieuses, bavardes, indiscrètes'. Ce sont là de menues pecca-
dilles, dont il convient de ne pas exagérer autant la gravité
que l'a fait Euripide. Il revient souvent sur ces imperfections.
Il y insiste avec amertume. Jamais il ne se lasse, au risque de
nous lasser nous-mêmes et de nous donner envie de défendre
celles qu'il attaque. Car s'il est possible de formuler un juge-
ment sur des choses aussi lointaines, n'est-il pas probable
que les femmes devaient, en ce temps-là, une grande partie de
leurs défauts justement à ceux qui les leur reprochaient? Les
civilisations et les peuples changent, mais le fond même de
l'homme est immuable. Aujourd'hui, la curiosité, le bavar-
dage, l'indiscrétion ne sont- ils pas les travers des petites
gens, qui vivent à l'écart des autres, ne savent rien, se tra-
vaillent pour savoir quelque chose, et ne peuvent, par manque
d'habitude, garder le moindre secret, fût -il celui de tout
le monde? Une existence étroite et fermée donne à l'esprit
une médiocrité misérable. C'est celle des villageois enracinés
à leur sol, et, à un degré différent, celle des nonnes. Mais la
femme qui est libre n'a pas naturellement ces défauts. Si de
nos jours elle y est encore, à notre gré, trop souvent portée,
elle le doit au long servage oii nos pères ont tenu ses aïeules.
I. Curieuses : Phéniciennes, 199 sqq.; Iphigénie à Aulis, 28 1 sqq. — Médisantes: Phé-
niciennes, 198 sqq.
Il4 REVUE DES ÉTUDES A>CIEN?îES
Car, il fallait bien, dans les heures innombrables de leur vie
lointaine, qu'elles fissent quelque chose, malgré la contrainte,
l'isolement, le silence.
Mais elles sont rusées, ajoute Euripide; si la ruse suffisait,
elles seraient les maîtresses des hommes : il ne faut pas se fier
à elles ». — Comment en serait-il autrement? La ruse est l'arme
des faibles, que l'homme dédaigne parce qu'il a la force, et qu'il
appréhende parce qu'il en sait le danger. Et, en effet, la femme
est telle. Mais n'est-ce pas une conséquence naturelle de la
servitude dont on l'accable? Elle a une puissance de dissimu-
lation effrayante. Souple, humiliée, toute trempée de larmes,
elle se redressera tout à coup pour frapper désespérément 2.
Mais qui a fait ainsi de Médée l'être redoutable que l'on con-
naît, sinort Jason? Si celui ci, à la fin du drame, exhale devant
les cadavres de ses enfants une plainte qui nous touche 3, nous
ne pouvons cependant oublier l'incroyable désinvolture de son
abandon, ni la douleur de Médée, ni son désespoir, ni sa haine,
ni sa fureur qu'a exaspérée, au moment où il eût fallu tant
de ménagements, l'impertinence moqueuse de celui qui la
quittait^. Jason, après tout, n'a que ce qu'il mérite. Car Médée
n'est pas née méchante. Jeune fille, elle vivait à Colchos, près
de son père, aimée des siens, dans la tranquillité douce du
palais 3, avant qu'elle fût blessée au cœur par l'amour, et
qu'elle lui sacrifiât tout. C'est une âme passionnée que Jason
devait connaître mieux que personne, et qu'il a eu l'impru-
dence de trahir et de braver.
Les femmes aiment aussi le luxe, la toilette, les vêtements
coûteux 6. C'est l'éternel reproche que leur adressent les maris.
On le retrouve à toutes les époques de la littérature grecque.
Notre poète pouvait donc bien s'épargner la peine de le
répéter. Car, malgré l'insistance intéressée que les hommes ont
mise à blâmer ce goût, il n'a jamais diminué, au contraire.
1. Iphigénie en Taâride, loSa; Andromaque, 84 sq.; Ilippolyte, 48o sq.
2. Médée, 363 sqq.
3. Ibid., 1897 sqq.
4. Ibid., 53 2 sqq.
5. Ibid., 3i sqq.
6. Hipp., lJ3o Rqq.
EURIPIDE ET LES FEIttMES Tl5
C'est donc qu'il est inné dans la femme. Cela est évident. La
nature, qui sait ce qu'elle fait, veut que les femmes plaisent
pour être aimées. Et rien ne les aide plus à remplir la fin prin-
cipale de leur existence, qu'un peu d'art ou même d'artifice.
Mais puisque c'est ainsi que les hommes les trouvent dési-
rables, de quoi se plaignent-ils? En réalité, le goût de la toilette
est un défaut pour ceux qui en souffrent, et une qualité pour
ceux qui en jouissent. Les hommes seraient unanimes à le
blâmer ou à le louer, si leurs intérêts étaient partout les
mêmes. Mais comme ces intérêts sont différents, leurs opinions
le sont aussi. Comment Euripide, avec son habitude constante
de regarder les choses sous toutes les faces, ne l'a- 1- il pas vu?
Ne lui est -il pas arrivé, d'ailleurs, de louer tacitement les
femmes de se parer, en les parant lui-même? Il reconnaît donc
le pouvoir de cet artifice et sa nécessité. Quand Alceste sent
la mort approcher, elle a soin de baigner son corps et de tirer
d'un coffre de cèdre, pour les mettre, des bijoux et des vête-
ments brodés '. C'est que sa beauté, à l'instant où la mort va
la ternir, doit justement nous paraître éclatante. Et quand le
poète ramène la jeune femme à la lumière, ne jette-t-il pas sur
elle un voile adroit qui nous la dérobe 2? Car ce nest pas
Héraklès qui a voilé la tête charmante d' Alceste, c'est Euripide.
11 veut piquer notre curiosité et grandir notre joie jusqu'au
ravissement, quand on nous découvrira ses traits pâlis. S'il
pare ainsi les femmes pour faire réussir ses pièces et pour nous
plaire, pourquoi ne veut-il pas que les femmes elles-mêmes
parent leurs charmes pour faire triompher leur beauté et pour
nous séduire? Des deux intérêts, le second est pourtant d'une
conséquence infinie à côté de l'autre, car il importe beaucoup
que la terre ne soit pas dépeuplée, et il est indifférent qu'une
pièce de théâtre ait du succès.
On objectera sans doute que le goût instinctif de la femme
pour la toilette peut être perverti, et que si la jeune Glaucé
prend un innocent plaisir à orner sa grâce de fiancée^, Hélène,
1. Alceste, r58 sqq.
2. Ibid., ioo8 sqq.
3. Mêdéc, iiîilj sqq.
Il6 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
au milieu de ses femmes et de ses eunuques, mène une vie
oisive et coûteuse, dont le moins exigeant époux a le droit de
se déclarer mécontent i. Ce n'est pourtant pas ce que fait
Ménélas, que la chose regarde seul. Tout est relatif ici comme
ailleurs.
Admettons, cependant, que la critique d'Euripide soit fondée
et que les Athéniennes aient eu pour la parure une passion immo-
dérée. Pour peu que l'on y réfléchisse, n'est-il pas évident que
l'homme était encore l'auteur de cette perversion? Car il déser-
tait trop souvent le foyer conjugal, comme la loi qu'il avait
faite lui en donnait le droit, pour fréquenter des courtisanes.
Or, celles-ci ont toujours eu pour le luxe, dont elles vivent,
une passion véritable. Qui nous dit que les autres femmes
n'ont pas essayé de se parer comme leurs rivales, pour qu'on
les délaissât moins? C'est aujourd'hui le train habituel des
choses, et, de quelque nom qu'on veuille les appeler, ce sont
toujours les femmes déshonnêtes qui ont dirigé la mode. Les
autres la suivent. Car il est remarquable que dans la société le
luxe des femmes mariées soit proportionné au luxe de celles
qui ne le sont pas. C'est presque la rançon de l'inconduite de
l'homme. Il paie ainsi deux fois. Pourquoi se fâche-t-il? Pour-
quoi Euripide était-il de mauvaise humeur? Les courtisanes
avaient toutes les joies. On leur épargnait toutes les peines.
On ne leur laissait que celle de dilapider la fortune des familles.
C'était le devoir de l'épouse de chercher à se défendre. Elle le
fit; elle l'a toujours fait. Comme les armes dont on la contraint
à se servir ne répugnent pas à sa nature, peut-être en fait-elle
même quelquefois abus! A qui la faute?
Euripide a donc beau nous dire avec tous ses contemporains,
dont nous croyons entendre ici les récriminations, que celle
qui se pare pour être belle, quand son mari n'est pas à ses
côtés, doit être rayée du nombre des honnêtes femmes, et qu'elle
n'a aucun besoin d'étaler au dehors sa beauté, si elle ne cher-
che pas à mal faire ^ Il a la maladresse de faire adresser ces
reproches à l'épouse d'Agamemnon, que celui-ci a eu tort de
1. Oreste, i/i^C sqq., i468.
2. Electre, 1072-5.
EURIPIDE ET LES FEMMES tl-^
négliger, pour lui préférer Cassandre. Et même en introduisant
à son foyer sa concubine', le roi d'Argos n'a-t-il pas infligé à
Clytemnestre un affront qu'une femme ne pardonne jamais!*
Pour aboutir dans ses derniers jours à un sans-gêne aussi révol-
tant, Agamemnon avait dû pendant des années s'habituer à
bien des libertés.
Pour se défendre, il aurait allégué sans doute, comme tous
les Athéniens, que, depuis la naissance de son fils Oreste, ses
devoirs de citoyen étant remplis, son rôle d'époux était ter-
miné. Car on ne se mariait que pour assurer la continuité du
culte domestique. La femme légitime n'était faite que pour don-
ner le jour à des enfants mâles^. Elle pouvait être répudiée si
elle était stérile. La fière Médée reconnaît elle-même la justice
de la loi. Si Jason n'avait pas eu d'elle deux fils, elle l'excuserait
de la quitter pour désirer une autre femme 3. Tel était l'égoïs-
me de l'homme. Du rôle complexe que la nature assigne à la
femme, il retranchait les droits et ne lui laissait que les devoirs -
Il n'était pas question d'intimité entre les deux époux, de vie
commune, de bonheur conjugal. Aussi le jeune Hippolyte, qui
avait pu remarquer combien la présence continuelle de Phèdre
au foyer domestique ennuyait son père, nous dit gentiment
qu'on devrait bien trouver un moyen d'avoir des enfants, sans
être obligé de s'adresser aux femmes. Pour les remplacer, il
imagine une combinaison et il l'expose^. On sait comme elle
est saugrenue. Mais les anciens jugeaient-ils cette idée comme
le font les modernes? Si Euripide l'a développée avec tant de
complaisance, c'est qu'il était sûr que le public ne se moque-
rait pas de lui. Il n'en serait pas de même de nos jours. Dés
vers aussi étranges compromettraient le succès de la plus belle
tragédie. Mais, dans la société grecque, il était naturel de con-
cevoir et de souhaiter la suppression complète de la femme.
Car à quoi servait-elle? A enfanter. Or, le temps de sa fécondité
est assez court, et elle était si encombrante pendant les autres
I. Electre, io33-4.
a. Alceste, 334 sqq.
3. Médée, 490 sqq.
4. Hippolyte, 616 sqq. Cf. Médée, b'ji sqq. où Euripide annonce une première fois
son idée, sans la développer. Il le fera Irois ans plus tard.
Rev. Et. anc. 9
Il8 REVUE DES ÉTUDES ANCIE>NES
années de sa vie ! On pouvait donc raisonnablement juger que
les dieux avaient mal disposé les choses, et, sans faire sourire,
leur proposer une modification. La femme tenait si peu de
place dans le cœur de l'Athénien», et son amour allait si
volontiers ailleurs!
iNous touchons ici à un point délicat, sur lequel il est si déplai-
sant d'insister qu'on ne l'a jamais, que je sache, étudié à fond.
Je n'en dirai qu'un mot. Nous sommes dans un pays oii l'amour a
été si perverti que Zeus, époux d'Héra, est aussi l'amant de Gany-
mède'. Pour comprendre aujourd'hui les aberrations des Grec^,
il nous faut lire les bouffonneries qu'Aristophane débite dans le
Banquet de Platon. On croit d'abord que ce sont des rêves. On
se dit que celui qui les fait n'a pas l'esprit lucide, et que le vin
lui a troublé la tête. Et cependant ces folies, après réflexion, sont
trouvées assez ingénieuses pour nous expliquer toute la réalité
antique. Ainsi, pour la concevoir, il nous est nécessaire d'avoir
un instant l'imagination de l'homme ivre. Platon, d'ailleurs,
n'a-t-il pas fait développer par Lysias le thème risqué des
premiers chapitres du Phèdre? Sans doute, dans ceux qui
suivent, son maître intervient comme un dieu qui purifie et
transfigure. Mais l'écrivain reste lui-même avec une si misé-
rable idée des rapports qui peuvent unir les sexes diflerents,
qu'il en est réduit à inventer l'amour qui porte son nom.
D'ailleurs, au théâtre, le vice grec s'étalait sans voiles, et
formait le sujet de tragédies entières. Et l'homme n'était pas
le seul que cette corruption eût atteint. N'oublions pas l'ode
si belle que Sappho adresse à Aphrodite 3 : si déjà cette femme
passionnée a supplié l'immortelle déesse pour qu'elle fût aimée
de celle qui la fuyait, on peut supposer que cette fois encore
ce n'est pas l'amour d'un homme qu'elle souhaite. Il est vrai
que Sappho n'était pas Athénienne.
Tout cela ne contribuait guère à relever l'état moral des
femmes ni à ennoblir leur rôle. Si donc Euripide répète jus-
qu'ici, dans ses vers, les critiques que la société de son temps
I. Danaé, fragm. 3 19.
3. Euripide l'en blâme. Troyennes, 8^5 sqq. Cependant il a écrit le Chrysippe.
3. Frag. i.
EURIPIDE ET LES FEMMES Iig
formulait contre elles, il les continue encore lorsqu'il leur
reproche l'importance qu'elles donnent à l'amour. C'est une
des galanteries que les époux de son théâtre adressent quel-
quefois à leur femme qu'ils jugent sans doute trop exigeante ' .
Car leur impertinence n'a pas de limites. Mais n'était-il pas
naturel que la femme défendît, peut être avec plus d'ardeur que
d'adresse, la seule chose dont on ne l'eût pas entièrement
dépouillée? Et, d'un autre côté, comme l'homme se détournait
d'elle de plus en plus, n'était-il pas porté à trouver toujours
trop grosse la part qu'il lui laissait.^ Il est concevable que des
motifs futiles aient été prétexte à récriminations. Or, en ces
délicates questions, les reproches jaloux sont toujours une
faute. Au lieu de rapprocher, ils éloignent. La femme, guidée
par son seul instinct, ne le sentait peut-être pas assez. Elle
disait trop haut ce qu'elle aurait dû dissimuler et ne laisser
jamais entrevoir. Elle commettait même quelquefois l'im-
pardonnable sottise d'avouer que Gypris était de toutes les
déesses celle qu'elle vénérait le plus. Et cette confession inouïe,
elle la faisait non pas à celle dont elle était sûre, mais à une
rivale'. Ne savait-elle donc pas que dans l'amour il importe
surtout, si l'on veut gagner, de bien cacher son jeu? Il est
vrai que c'est Euripide qui lui attribue cette maladresse
énorme, et qu'il est fort difficile d'admettre qu'elle l'ait jamais
commise. Ce ne serait pas la première fois qu'en faisant parler
une femme, un homme d'esprit lui aurait prêté un langage
inconcevable à la plus simple.
(A suivre.) P. MASQUERAY.
1. Médée, 669 sqq.
2. Andromaque, 3/11. — C'est Hertnione, épouse de Néoptolème, qui parle ainsi à la
concubine du roi.
STÈLE FUNERAIRE DU V^ SIECLE
AU MUSÉE DE CANDIE
(Planche III)
L'admirable fragment de relief que reproduit la planche III,
est entré récemment au musée de Candie, où j'ai pu l'étudier,
grâce à la libéralité des conservateurs (en septembre 1902).
Ils en ont, du reste, mis en vente un très bon moulage qhi ne
coûte que quelques francs. Ce fragment a été trouvé près
du promontoire de Dion, à quelques heures à l'ouest de
Candie. C'est le plus beau morceau de sculpture de la période
classique que la Crète ait donné jusqu'ici. Il provient d'une
grande stèle de marbre blanc où était figuré, en petite nature,
un éphèbe debout, de profil à gauche. Il ne m'a pas semblé
que la stèle complète dût représenter l'éphèbe debout devant
une personne assise; il devait être seul, peut-être avec son
chien. Car c'est un chasseur : pour rappeler quel avait été de
son vivant son plaisir favori, le sculpteur lui a mis au dos le
carquois; et sans doute les mains, si elles étaient conservées,
tiendraient- elles l'arc et les flèches. La bretelle du carquois
n'était indiquée qu'en couleur; il n'en reste plus trace aujour-
d'hui.
On sait que la chasse et que l'usage de l'arc étaient, dans
l'Antiquité, caractéristiques des mœurs Cretoises'. L'un des
(( rois de l'arc », aux jeux en l'honneur de Patrocle, est le
Cretois Mérionès ^ A l'époque historique, tandis que les
autres Grecs avaient depuis longtemps renoncé à l'arc, soit
comme arme de guerres, soit comme arme de chasse, — ils
1. Les textes dans Meursius, Creta, p. 177 sqq. Par ex. Pausanias, I, aS, 4 : "EXXrio-iv
2. Iliade, XXIIl, 85o sqq.
3. Le mépris de l'hoplite grec pour l'archer esf. exprimé dans r//é/*ac(ès d'Euripide,
1D7 sqq., et dans VAjax de Sophocle, iiao sqq. (ô toSôtt,; à'ot-cev où (j|H)tpôv çpoveîv...
Méy' XV Ti •/.0[i7:âiTîia; cnatiio et Xâëoi;).
STÈLE FUNÉRAIRE DU V' SIECLE AU MUSÉE DE CANDIE
chassaient le lièvre au XxYwêcXîv et les oiseaux au filet,
les
Cretois restaient fidèles à l'arme des temps primitifs ' ; en cela,
comme en tant d'autres
choses, se marquait leur
attachement de monta-
gnards aux traditions an-
ciennes. C'est comme ar-
chers que servaient d'ordi-
naire les mercenaires Cre-
tois^; et la numismatique
de l'île offre de nombreux
indices de l'emploi persis-
tant de l'arc en Crète. Cette
persistance s'explique par
le genre de chasse auquel
les Cretois se livraient dans
leurs montagnes : ils y
chassaient surtout la chè-
vre sauvage, qu'il n'eût
pas été commode, sur les
pentes ardues des Monts
Blancs et de l'Ida, d'abat-
tre autrement qu'à coups
de flèche. L'emploi de l'arc
a persisté en Crète jusqu'à
l'époque moderne : les
relations vénitiennes té-
moignent de la répugnancfe
des Cretois du xvi' siècle
à quitter l'arc pour l'arque-
buse 3, et l'on dit que lors de la conquête turque, en plein
XVII* siècle, les Candiots s'en servaient encore ^.
L'éphèbe de notre fragment est représenté nu, en héros;
1. Saglio-Pottier, Diction, des antiquités, s. v. arcus.
2. Hôck, Kreta, III, p. 4Ci.
3. Relation de Garzoni (i586) citée par Pashley, Travels in Crète, 11, p. a86; cf.
p. ahli.
4. Joanne, Grèce, II, p. 473.
122 REVLE DES ETUDES ANCIENNES
il n'avait que les armes d'un chasseur crétois, il n'en avait pas
le costume. Dans la réalité, le chasseur crétois portait la
tunique courte, serrée à la taille par une ceinture, l'épaule
couverte par un commencement de manche; la tunique du
chasseur thessalien, telle que nous la représente une des
statues de l'ex-voto delphique de Daoclios', semble ^voir été
plus longue, et elle n'avait pas cette courte manche. Le cos-
tume du chasseur crétois n'a pas dû varier pendant de longs
siècles, car nous le retrouvons le même sur des monuments
d'âges bien divers : la plaque, très archaïque, du Louvre, en
bronze découpé', la stèle d'Elyros^ et une stèle du musée de
Candie, que je reproduis ici parce que le dessin qui en a
été donné par M. Mariani^ ne vaut pas celui que j'en possède^,
La stèle d'Elyros offre en plus un détail intéressant : les deux
chasseurs y portent suspendue, contre la poitrine, au-dessus
de la ceinture, une petite gibecière, ou plus exactement une
panetière, destinée évidemment, d'après ses dimensions, à
renfermer les provisions du chasseur.
J'ai conféré au musée d'Athènes le moulage de cette stèle
avec les plus beaux monuments funéraires du Céramique.
Aucun ne m'a offert une figure de jeune homme aussi parfai-
tement belle que celle-ci. Cette tête si pure fait songer
d'Hippolyte.
De quel atelier est sortie cette sculpture, et de quand la
dater? Je la daterais, pour ma part, des environs de 4oo, et
je serais plus porté à y reconnaître l'influence de Polyclète
que celle de Phidias. Je suis frappé de la ressemblance qu'offre
la tête de notre éphèbe avec celles des statues polyclétéennes,
par exemple avec la telo de la statue du jeune athlète de Dresde 6,
1. B. C. H., 1899, pi. XXIV.
2. Collignon, Sculpture, I, fig. (!ig.
i. Museo itdliano, III, p. 748 (Halbherr), iv* siècle; dans le fronton, deux coqs aux
prises. Le relief représente deux jeunes gens se serrant la main; Ménécratcs, le
survivant, dit adieu à son ami Pyrrhias. Dans la main gauche, chacun tient un arc
et trois llèches.
/». Monumenti antichi, VI, p. 197 sq. ; a* siècle av. J.C. ; provenance incertaine. Deux
jeunes gens, l'un en manteau Clc survivant !>). l'autre en costume de chasse, se serrent
la main.
5. Ce dessin a été exécul'' pour moi par M. Baggc.
6. Meislerwerke, pi. XXVII; la reproduction dans Collignon, II, lig. 84, ne permet
pas d'apprécier cette tète exactement.
STÈLE FUNÉRAIRE DU V' SIECLE AU MUSÉE DE CANDIE laS
surtout avec la tête de \'Idolino\ C'est la même expression,
la même forme du crâne, le môme dessin de l'oreille que dans
le fameux bronze de Florence, la même façon aussi de rendre
les cheveux, par mèches assez longues, que le sculpteur semble
s'être plu à détailler et auxquelles il a su donner du mouve-
ment. Il est vrai que tout le monde n'est pas d'accord avec
M. Furtwângler^ pour rattacher VIdolino à l'école argienne,
et que M. Collignon, par exemple, l'attribuerait plutôt à
l'école de Myron; mais des deux opinions, ce n'est pas la
seconde qui paraît la plus vraisemblable.
Paul PERDRIZET.
I. Collignoo, Sculpture, I, fig. a48 = Meisterwerke, ûg.
3. Meisterwerke, p. 498.
NOTES GALLO-ROMAINES
XVIII
REMARQUES SUR LA PLUS ANCIENNE RELIGION
GAULOISE (Suite) ^
Divinations.
« Les Gaulois, » dit Justin, « sont les plus habiles des peu-
ples en matière augurale 3, » et Cicéron regardait comme un
maître en cette science le Galate Déjotarus^, avec lequel il
s'entretint longuement de présages et d'auspices.
On retrouve chez les Gaulois, et dès les premiers temps de
leur histoire, toutes les formes essentielles de la divination.
I. Ornithomancie^ . — Ce sont les « les oiseaux » qui guidè-
rent les Gaulois vers les rives du Danube^. Le corbeau était
1. Voyez les quatre précédents fascicules, t. IV, 1903, p. ioi-ii4, 317-234, 371-
a86; t. V, 1908, p. 19-27.
2. Il n'y a pas à insister surla phrase de Pausanias(X, 21, i; cf. 1902, p. ioî,n.4),
doutant de l'eiiblcnce d'une ixavTîta K£),tixt|.
3. Justin, XXIV, 4, 3 (cf. 1902, p. 102, n. G). De môme Élien, Historia varia, II, 3i,
citant Celtes, Égyptiens, Indiens, parmi les peuples qui pratiquent le plus la
divination par les songes, les entrailles, les oiseaux, les a-jfxêo^a, les astres. C'est sans
doute cette importance de la divination dans la vie des Celtes qui leur valut de passer
pour fort superstitieux. — Diodore (d'après Posidonius, V, 3i) dit des [xâvrei; de la
Gaule Propre, qui sont, entre autres choses, des aruspiccs : Ilàv tô -nKrfioi ï-fOKtai'i
jTrriXoov. — On a à peine besoin de rappeler que cette prééminence en la science divi-
natoire est accordée par les anciens à plus d'un peuple barbare (cf. 1902, p. 102).
Cf. Silius Itaiicus, disant des Callaïques (qui ne paraissent avoir rien de commun avec
les Gaulois) : Fibrarum et pennae divinarumque sagacem Jlammarum. . . pubem (III, 3i4-5);
môme poût de la divination signalée par Strabon chez les Lusitans (III, 3, C). — Sur
l'exception de Brennos, l'ennemi d'Apollon, cf. 1902, p. 102, n. 4.
4. De Divinalione, I, i5, 26; II, 30, 76.
5. Cf. Diodore, V, 3i, disant de ]i.àvT£[; gaulois: Qutoi 8à ôtâ te t?,; oîwvoaxoTtia; xa\
8ià t7|; T(o/ lîpci'wv O-jijtx; ta [if XXovTa 7tpo'/>éYou(TC. Chez Cicéron, De Divinatione, I, 4i, 90,
parlant de Diviciac, le mot auguriis est pris dans son sens général.
6. Justin, XXIV, 4 : Ducibus avibus.
NOTES GALLO-ROMAINES 125
chez eux, comme chez les Grecs, l'oiseau « divinatoire » par
excellence : il désignait les bonnes causes dans les procès et
les bons emplacements de villes'. Déjotarus semble avoir
préféré le vol des oiseaux, aigles ou autres, à tout autre avis
divinatoire : les oiseaux, disait-il, ne le trompèrent jamais, et
si, dans la guerre civile, ils le mirent sur le chemin de la
défaite, c'est que ce fut aussi le chemin de l'honneur 3.
2. Zoomantique. — La course d'un lièvre, lâché du reste à
cet effet, fournit un heureux présage aux Bretons de Boudicca^.
3. Cléromancie . — Avant d'envoyer ses neveux Bellovèse et
Ségovèse à la recherche de terres nouvelles, le roi de la
Celtique Ambigat prend le conseil des dieux sur la direction
qu'ils doivent suivre '*. A Bellovèse les dieux montrèrent la
route de l'Italie, c'est-à-dire celie du sud ; à Ségovèse « les
sorts donnèrent » la route de la forêt Hercynienne, c'est-à-dire
celle de l'est^. Il doit y avoir eu une consultation cléroman-
tique sur les points cardinaux 6.
4. Clédonisme. — Tandis que les oiseaux guident ensuite Ségo-
vèse dans sa marche, c'est un présage tiré du nom de l'endroit,
prononcé à haute voix sur leur passage, qui arrête Bellovèse
et ses compagnons à l'endroit où ils fondent Milan"'. Un autre
présage, l'analogie entre leur condition d'émigrants et celle
I. Cf. 190a, p. 271. Voyez l'intervenlion du corbeau dans le combat de M. Valérius
contre un Gaulois, ibidem, p. 37a, n. 8.
a. Cicéron, I, i5, 26-27 • Nihil unquam nisi aaspicato [sens spécial] gerit. Qui quurn
ex itinere quoiam propoiito et constituto revertisset, aquilae admonitus volatu : conclave
illud, ubi erat mansurus, si ire perrexisset, proxima nocte corruil [d'après Cicéron, Valère-
Maxime, I, li, a]. Itaque, ut ex ipso audiebam, persaepe revertit ex itinere, quum jam pro-
gressas esset muUorum dierum viam... Negat se tainen eorum auspiciorum [toujours le sens
spécial], quae sibi ad Pompeium proficiscenti secunda evenerint, poenitere : senatus enim
auctorilatem etpopuli Romani libertatem atque imperii dignitatem suis armis esse defensam :
sibique eas aves, quibus auctoribus ofjîeium et Jîdem secutus esset, bene consuluisse... Ille
mihi videtur igilur vere augurari. II, 36, 76 : lis (avibus) semper utebatur.
3. Dion Cassius, LXII, 6 : TaûTa eîitoOda J.aywv (aèv ex xoO xôXitou iiporixacTo
liavxeia tiv\ ypui^ii^r,, xot ènetÔTi Iv «Id'to ffçîdtv £5pa(J.e, tô te itXrifJo; uâv ïjdôàv àvESôrjdE.
— Chez les Germains (Tacite, Germanie, X), proprium gentis equorum quoque praesagia
ae monitus experiri. — Voyez la biche de Sertorius (190a, p. 376).
4. In quas dii dédissent auguriis sedes (Tite-Live, V, 34) : auguria est pris ici dans son
acception la plus générale.
5. Segoveso sortibus dati Hercynii saltus ; Belloveso haud paulo laetiorem in Ilaliam
viam di dabant.
6. Sur la consultation des sortes chez les Germains, César, I, 5o et 53; Tacite,
Germanie, X.
7. Tite-Live, V, 34 : Cum in quo consederant agrum Insubrium appellari audissent,
aognomine Insubribus pago Haeduorum ibi amen sequentes loci condidere nrbem.
ia6 REVUE DES ETUDES ANCIENNES
des Phocéens fugitifs, décida les hommes de cette même
bande à secourir les Marseillais i.
5. Prodiges. — Le renversement d'une statue de la Victoire
romaine à Camulodunum, fit présager aux Bretons la victoire
de leurs congénères 2.
6. Extispicine. — C'est sans doute, avec l'ornithomancie, le
mode de divination le plus répandu chez les Gaulois 3. Avant
de combattre Antigone, les Galates immolèrent des victimes
pour chercher dans leurs entrailles a les auspices de la
bataille », qui furent d'ailleurs déplorables ^.
7. Hiéroscopie. — J'appelle de ce nom, qui est d'ordinaire
synonyme d'extispicine, la divination par l'extérieur de la
victime, la manière dont elle tombe, dont les membres s'agi-
tent et dont coule le sang. « C'est un genre d'observation, »
dit Diodore, « qui est antique » chez les Gaulois 5, et qui se
distingue fort nettement de la consultation des entrailles. Je
serais disposé à croire qu'il fut plus ancien que ce dernier 6;
il n'est mentionné qu'à propos des victimes humaines, immo-
lées en cas de grands intérêts.
8. Oniromancie. — C'est un songe, où lui apparut une déesse,
qui décida le roi Catumarandus à accorder la paix à Marseille 7.
1. Ibidem : Eeligio etiam tenait, quod adlatum est ndvenas quaerentes agrum, etc.
N'y aurait-il pas quelque rapport divinatoire entre ces deux faits et ces deux mots :
les Gaulois aidant les Marseillais assiégés par les saluvii, et leur apprenant ensuite
à fortifier leur domaine silvis? (Tite-Live, V, 34). — Remarquez, dans cette tradition
d'Ambigat et de ses neveux, l'abondance d'épisodes religieux.
2. Tacite, Annales, XIV, Sa.
3. Cf. Diodore, V, 3i.
4. Jn auspicia pugnae hostias caedunt, quarum extis cuin magna caedes... prae-iiceretur...
(Justin, XXVI, a). La consultation d'ariispices par les Galates, mentionnée par Justin
(XXXII, 3), n'est pas, comme le pensait de Belloguet (p. 192), un fait d'extispicine.— Autre
mention de l'extispicine : chez les Bretons, Tacite, Annales, XIV, 3o; chez les Lusitans,
Strabon, III, 3, 6 (victimes humaines et autres); chez les Callaïques, Silius, III, 344.
5. V, 3i : Mâ/.tTTa S' OTav moi Ttvwv [lEyâXwv eTrtdxÉTtTwvTat, uapâSoÇov xai aTctaxov
'e);o"jiTt vôat|i.ov otvOpwTtov yàf/ xaTaaTtît'uavTe; tOtitouti [xa'/aîp? xaxà tqv \jnkp tb
ôidiçpaY|Aa TOTtov, xx\ TxtaôvToç toO Ti).r,y£VTo; ex Tr,; TtxciaEw; xa\ toO aTiapayiioO xwv
[X£X(X)v, é'-ri 5t TT,; toO ai'aaio; gOctew; xb liéXXov vooOat, 7ta),aiâ xivt xa\ TXoXy )(p ovîto
itapaxTipETEi ïtEp\ xoOxiDv TiETiiaxE'jxôxEî. Cc détail, qui vient de Posidonius, est résumé
par Strabon, IV^, 4, 5. — Chez les Lusilans (Strabon, III, 3, G), on examine aussi xàc
èv TT) TTAî'jpà ç/.éSa;, et de plus 'Iv.a^oivxe; x£X|j.aipovxai.
ù. Chez les Cimbres, on trouve l'un et l'autre : 'Ex Je xoO 7tpoxEO(iÉvou aiiiaxoç eî;
xbv xpaTr,pa (cf. 190a, p. 379, n. 3) (lavxEiav xivà etîoioOvxo, etc. (Strabon, VII, a, 3).
Chez les Lusitans, la chute du cadavre (victime humaine) est un premier présage,
mais qui ne dispense pas de l'extispicine (Strabon, III, 3, 6).
7. Per quietem... exterritus, Justin, \LIII, 5. — Cf. le songe (supposé) de Sertoriu»
annoncé par lui aux chefs des barbares (Plutarque, XX).
NOTES GALLO-ROMAINES 137
9. Astronomie. — En 218, les Galates auxiliaires d'Atlale refu-
sèrent de marcher : une éclipse de lune était survenue, ils
virent un signe dans ce phénomène, et ils déclarèrent qu'ils
n'iraient pas plus avant'.
10. Chresmologie^. — La folie prophétique est le seul mode
important de divination sur lequel l'histoire primitive de la
Gaule ne renferme aucune anecdote précise 3. Nous n'avons
cependant pas le droit de l'exclure, étant donné le rôle qui
paraît assigné aux prophètes et aux prophétesses chez les Ger-
mains^, les CeltibèresS, les Bretons ^ et les Celtes de la Gaule
Propre?.
Calendrier religieux
Voilà peut-être le point sur lequel nous sommes le plus mal
renseignés, même pour l'époque romaine, au moins jusqu'au
jour où le calendrier de Coligny aura été expliqués. Il est vrai
que ce document suffit à nous montrer que la connaissance
des jours et des mois, de leur sens et de leurs vertus, exigeait
chez les Celtes 9 une attention aussi minutieuse que chez les
Romains mêmes. — Le mois gaulois étant lunaire"', il est pro-
bable que chez les Celtes des plus anciens temps, comme chez
1. Polybe, V, 78 : To-re ffruxEiwddtpievoi to yeYovo;, oOx av '£çaffav ïzi itpoeXÔEîv et; xh
npôffÔEv; cf. 1903, p. 104. — J'avais songé à quelque éclipse pour expliquer le refus
de Dumnorix, en 54, de s'embarquer pour la Bretagne, quod religionibus impediri sese
diceret (César, V, 6, 3) : mais aucun des canons d'éclipsés n'en mentionne à cette
date dans cette région de l'Europe (communication de M. Lœwy).
a. Divination par le feu mentionnée chez les Callaïques par Silius Italicus (III, 344).
3. A moins qu'on ne veuille rapporter à des temps lointains la fondation de
Lyon xaxa -/priatxoû nposTayTiv (Clitophon apud De Fluviis, 4, Bernardakis).
4. César, I, 5o, 4 : Matresfamilias eorum . . .vaticinationibus declarare.
5. Olyndicus, vaticinanti similis, Florus, I, 33, i4; cf. Sertorius, Plutarque, XI et
XX. Et ici, 1903, p. a3i.
6. Tacite, Annales, XIV, Sa. — Ajoutez les Irlandais (Solin, XXII, 7, p. ii4) : Scien-
tiam futurorum pariter viri acfeminae ostentant.
7. Le scholiaste de Lucain (p. 33, Usencr) fait sans doute allusion à une divination
chresmologique lorsqu'il dit des Druides: An qaoniam glandibus comestis divinare
fuerant consueti. C'est une tendance, aujourd'hui, chez les érudits, que de nier l'exis-
tence de prophétesses dans le monde gaulois. Et je veux bien que les druidesses dont
il est question au 111° siècle ne soient pas celtes, mais germaines. Mais je ne peux pas
ne pas tenir compte du texte de Mêla sur les Gallizenae (III, 5, 48).
8. Le calendrier de Coligny parait bien lunaire.
9. Car je ne peux admettre un seul instant qu'il s'agisse d'un document en
langue ligure.
10. César, VI, 18, a. La lune commence chez les Gaulois, dit Pline (XVI, aSo), et leurs
mois, et leurs années, et leurs siècles, qui sont de trente ans.
ia8 REVLE DES ÉTUDES ANCIEiraES
les Germains » et chez bien d'autres, telle phase ou tel jour
de la lune étaient plus propres que d'autres à certains rites
ou à certains sacrifices'. C'était dans les nuits de la pleine
lune que les Celtibères dansaient et festoyaient en l'honneur
de leur dieu 3. Il devait y avoir chez tous les Gaulois des jour-
nées ou des séries de journées, des demi-journées ou des
séries d'heures de bonne ou de mauvaise influence. Mais
nous n'avons aucun détail précis à ce sujet '». — On peut
affirmer l'existence de jours de grandes fêtes publiques, pané-
gyries de toute une cité ou de plusieurs cités voisines, fêtes
oii l'on faisait de solennelles libations et des sacrifices dans
le temple principal^ : et si les unes étaient extraordinaires
et de circonstance, comme après une victoire 6, d'autres, certai-
nement, étaient périodiques'', telles que les pompes et autres
cérémonies de l'Artémis des Galates^. Les chasseurs de Galatie,
notamment, célébraient un sacrifice annuel à leur Artémis,
« le jour de sa naissance 9, » ce qui voulait dire le jour anni-
versaire de la fondation ou de la dédicace de son temple.
1. César, I, 5o, 5. Tacite, Germanie, XI: Coeunt... certis diebus, cum aut inchoatur
lunaaut impletur. Cf., dans le calendrier de Coligny, le rôle de la plein,e lune, mar-
quée par le mot ATENOVX et commençant toujours une numération spéciale des
jours dans le mois. Atenoux doit signifier claire nuit ou quelque chose d'approchant.
2. Cela ressort du texte de Palchos découvert par M. Gumont (190a, p. 387): mais
encore l'aut-il savoir de quels rûi)i).oi il s'agit. — La cueillette du gui, se fait sexta lana
...quia jam virium abunde habeat nec sit sui dimidia (Pline, XVI, a5o, où la phrase quue
facit principia mensium, etc., se rapporte simplement à lana, comme l'a montré de
Ricci, Revue celtique, 1900, p. a6), — Il est question, dans un rite funéraire, d'un repas
fait le quatorzième jour, FETRVDECAMETO (Corpus, XIII, aigi): mais est-ce le
quatorzième jour, c'est-à-dire la veille de la pleine lune, de chaque mois, ou plutôt
un jour anniversaire déterminé dans chaque année (i4 février?)
3. Taî; navireXTivot;, Strabon, III, 4, 6.
4. L'importance religieuse de certains jours, la précision avec laquelle les Gaulois
obsédaient déjà les faits astronomiques, me paraissent également résulter du fait
que les Helvètes fixèrent le jour de leur réunion pour le départ collectif au a4 mars
ou à l'équinoxe de printemps (César, I, 6)!
5. Tile-Live, XXIII, 24, chez les Uoiens : Vas quo solemnibus libarent.
6. Cf. Tite-Live, XXIII, 34 (ovantes, après une victoire, dit-il des Boïens, 316).
Les Bretons de Boudicca après leur victoire (Dion Cassius, LXII, 7) : ©yovxéc t£ â[ia
xai ÈffXKi'ixEvoi.... £v ÎEpoîi;, etc.
7. Cf. Florus, 1,45, 21 : Vercingetorixfestisdiebus et conciliabulis,eumfrequentissimos
in lucis haberet.
8. Ilept TE iio|X7rài: àe\ v-ai âudta;, Plutarque, Virlutes mulierum, XX.
9. Arrien, Cynégétique, XXXII 1 : KE>.Tà)v 5ï ^axiv 0'; vô|io;, xat Èviaûdia ôOeiv tÇ)
'ApT£|it5i — ri£ptE).OôvTo; 5à toO é'toui; ônoxav yEvÉÔXta t)xyi Tr]i; 'ApTÉpiiSoi;... *0;
ÉxûffToiç vù|jio; vjtayo'rnoLi.... Il s'agit des Icx templi des différents collèges de venatores.
INSCRIPTION
DE TOULON-EN-SAINTONGE
(Planche IV)
Ce n'est pas sans de grandes incertitudes que je publie cette
inscription : mais il vaut mieux courir le risque de donner un
monument inutile que celui de laisser perdre un document
précieux. — Elle m'a été signalée par M. Dangibeaud, conser-
vateur du musée de Saintes, à l'obligeance et à la conscience
de qui je dois, d'abord, rendre un reconnaissant hommage.
La pierre qui la porte provient des ruines du Camp de Toulon,
situé près de Saujon, dans la Charente -Inférieure. Ces ruines,
explorées en 1902 par M. Lasne, ancien ingénieur des Ponts
et Chaussées », sont médiévales ; mais la localité est ancienne, et
toute la région a été habitée à l'époque romaine 2. — Au moment
où la pierre a été découverte, elle n'était point visible du
dehors. — Sur les instances de M. Dangibeaud, elle a été trans-
portée au musée de Saintes, où mon ami et moi avons pu
l'étudier longuement. — Elle est en pierre de Toulon 3, mesure
I. Cf., en dernier lieu, le mémoire de M. Lasne dans le Recueil de la Commission des
Arts et Monuments historiques de la Charente-Inférieure, t. XVI, octobre 190a, p. i46
et 6uiv. — C'est à tort que la carte de l'État-Major appelle ces ruines « Camp romain >>.
a. C'est près de Toulon que se trouve la « pile » de Pirelongue. On vient de décou-
vrir une mosaïque près de Saujon. Il est bien rare que les lieux appelés Toulon ne
soient pas d'origine antique, et je songe à un rapport possible entre ce mot et celui
de telonium, lieu de péage : notre Toulon est sur la route de Saintes à Royan, et les
portoria paraissent avoir été assez nombreux sur les routes de la Gaule (cf. Ciceron,
Pro Fonteio, V, 9). Saujon, qui est tout près de là, peut très bien avoir été un port
important (ce qu'il est aujourd'hui), dont Toulon aurait été le péage. — Toulon-sur-
AUier, près de Moulins, est exactement à la frontière des Arvernes et des Éduens.
3. « D'après l'avis d'un vieux carrier des Pierricres, la pierre qui porte l'inscrip-
tion celtibérienne provient incontestablement des bancs des carrières de Toulon. 11 y
a plusieurs bancs : le banc doux, le banc troit, la voûte, le banc d'enGche, le banc de
confonde. La cassure des pierres du banc doux et du banc d'enfiché présente seule
des paillettes cristallines calcaires brillantes; mais la pierre du banc doux est beau-
coup plus blanche que celle du banc d'enfiché. C'est à ce dernier banc qu'appartient
la pierre qui porte l'inscription. Celte pierre a dû être extraite dans l'emplacement
du village actuel des Pierrières : le banc d'enfiché était à la surface du sol dans ce
hameau. De là, ce banc s'enfonce sous le Terrier, à la pente de 3 à 4 centimètres par
mètre, et on ne le trouve que dans des carrières souterraines, sous les premières décli-
vités du Terrier.
» Les Pierrières, ao janvier igoS. » F- LASNE. »
i3o
REVUE DES ETUDES ANCIENNES
o^ôS de hauteur, o"'45 de largeur, o"'i7 d'épaisseur. La partie
opposée à l'inscription a été taillée en biseau ' ; la pierre a dû
former l'appui d'une fenêtre, dans son dernier état. Mais elle
a visiblement servi, auparavant, à d'autres usages.
Cette pierre porte, sur un de ses rebords, les lettres sui-
vantes :
1
J'indique par des pointillés les lignes qui ne sont pas cer-
taines, mais fort probables. — L'inscription n'est peut-être pas
incomplètes Les traits ont une hauteur moyenne de o^oS. La
gravure est presque partout vigoureuse et profonde.
Supposons, d'abord, que l'inscription soit antiques. A quel
alphabet appartient-elle? — La première lettre fait songer à un
alphabet sémitique; la seconde ne l'exclut pas; les autres traits
nous en éloignent complètement. — On peut penser, plutôt, à
I. Ainsi:
A
L'in»cription se lit à l'endroit i i i de la face de dessus A B C D.
a. La principale incertitude sur la lecture du texte vient du signe 3 ; faut -il
lire -1 en deux signes? et, de fait, il y a un intervalle entre la barre horizontale et
celle qui la suit : mais, comme cet intervalle est très faible, je n'hésite pas à faire de
toutes ces barres un seul et même signe. Je crois, en outre, que cette lettre se continuait
au-dessous de la barre horizontale par une barre faisant suite à la traverse oblique,
mais cette continuation, que j'indique par un pointillé, est marquée plus faiblement,
l'objet qui l'a tracée ayant glissé sur la pierre. — Je ne peux pas affirmer que le
signe G soit un +•, je préfère un -L; M. Dangibeaud incline à y voir -f-. — J'ai songé
à un K pour le n* o ; M. Dangibeaud croit que les lettres i et 5 sont les mêmes.
3. Je ne crois pas, jusqu'à nouvel ordre, qu'il faille la rapprocher des caractères
dolmcniques (cf. Létourneau, Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris, 1896,
VII, IV s, p. 3ao).
NOTES GALLO-ROMAINES l3l
un des alphabets dits celtibériques ou, si l'on préfère, hispani-
ques. Le premier signe ressemble à un N de la Bétique, qui
aurait été étiré et redressé; le second, au U de celte même
o — v^
^ / iz —I A X\-.
^ -=j- ///// // 7^ -f <:^ ;£ ^
• K I i- V^ <
> X
TH A
1/ i ^'^"^ ///WWVI
MARQUES DE TACHERONS
I, a, 3: Roquetaillade, château vieux et château neuf (Drouyn, Guienne militaire,
t. I, li). — 4: Villandraut (jd., 47).— 5 : Sauveterre (id., 67). — 6 et 7 : Rauzan
(id., 92). — 8: Langoiran (id., t. II, 66). — 9, 10 et 11 : Bcnauges (id., t. II, a45
et a48). — 12 : Lesparre (id., t. II, 34o).
iSa RETVE DES ÉTUDES ARCIEIfirES
région; les signes 4, 5 et 6 se retrouvent dans les si curieuses
monnaies d'Arsa». Reste le signe ou le groupe de signes n° 3,
dont je ne retrouve pas l'équivalent en Espagne. — Si, enfin,
je regarde les alphabets du sud de la Gaule ou du nord de
l'Italie, je trouve un signe non pas identique, mais analogue
à celui-là : c'est le signe y], qui en diffère par l'inclinaison de
la branche de gauche et de haut^ Dans ces mêmes alphabets, et
i3
~? /] +
■^ 1 / X # / ^
MARQUES DE TACHERONS
i3 : Cessac (Drouyn, Variétés girondines, t. I, p. 478). — il et i5 : Frontenac ("id., t. I,
p. 489). — 16 : Saint-Romain-de-Vignague {id., t. III, p. 3i3).
notamment dans celui de la plaque d'Eyguières3, je retrouve le
signe I, mais fortement incliné; le signe 2, les signes 4 et 5,
le signe 6. C'est donc de l'inscription de cette plaque que la
nôtre se rapprocherait le plus. Je ferai seulement remarquer
que, sauf pour le TT, toutes les lettres sont, sur la pierre de
Toulon, dans le sens inverse de celles d'Eyguières. — Il résulte
de tout cela que l'alphabet de Toulon peut être un de ces
alphabets occidentaux qui avaient cours chez les indigènes de
la Gaule italienne ou celtique et de l'Espagne. J'ai plus d'une
fois supposé i qu'à côté de l'alphabet grec les habitants du
I. Hûbner, n* i5i, p. ia3.
a. Cf. les signes X] [>< X des alphabets du nord de l'Italie, auxquels on donne la
notation $. Pauli, Die Inschriftcn nordetruskischen Alphabets, i885, p. 5o.
3. lievue des Études anciennes, 1900, fasc. 1.
4- Voyez, en particulier, Revue des ICtudes anciennes, 1900, p. 54 et i4o : depuis que
ces dernières lignes ont clé écrites, la découverte du buste de Grézan a confirmé cette
iiypothèsc d'une civilisation ibérique dans le sud de la Gaulé.
NOTES GALLO-ROMAINES l33
midi de la Gaule ont utilisé, dans les temps d'avant l'ère chré-
tienne, un alphabet différent, intermédiaire entre ceux de
l'Espagne et ceux du nord de l'Italie; qu'il y avait eu, au
., I V v t] y \ "" "^ t
■' ^/ ^1" ^ ^\ï ï i ^^ i, VII,,
crb
1^-
33
34
35
36
"^ ^ ISFI
^ +H(]
'7
c
MARQUES DE TACHEROKS
17, t8 et 19: Uzeste (abbé Brun, Vzeste et Clément V, s* éd., 1899, p. 170).— soet
31 : Mourens.— aa-sS : Perpignan, Saint-Jean. — a6 : Saint-Macaire. — 37 : Saint-
Quentin-de-Baron (toutes ces dernières d'après M. Brulails).
Rev. Et. anc. *
l3/| REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
sud de la Durance ou de la Garonne, une civilisation cellibé-
rique ou ibéro- ligure, propre et originale. La découverte
de MM. Lasne et Dangibeaud viendrait confirmer cette hypo
thèse 3.
Mais mon devoir est dajouter immédiatement que je ne
peux pas garantir l'antiquité de ce texte. Qu'il soit antérieur
à la Renaissance, c'est vraisemblable. Qu'il soit postérieur à
l'ère romaine, ce n'est pas impossible. La pierre sur laquelle
il se lit a dû servir pendant longtemps d'appui de fenêtre; elle
est criblée de traits et de lignes qui indiquent qu'on s'est
souvent amusé à y tracer des graffili. J'aperçois par deux fois
sur la pierre^, mais très légèrement gravées et sans aucun
rapport de forme avec l'autre texte, les lettres P B 0 1 //,
P. Don... qui peuvent signifier P(ierre) Bon ou quelque chose
de semblable, et ce voisinage moderne m'inquiète pour notre
inscription. Enfin, il n'est aucun des six signes qu'elle présente
qui ne se trouve employé au Moyen- Age comme marque de
tâcheron 4. II est vrai que les marques de tâcherons sont isolées
et que nous avons là, visiblement, un accoUement voulu de
caractères 5, Mais qui nous dit que quelque désœuvré ne se sera
pas amusé à graver côte à côte quelques-uns des signes usités
chez les carriers de son temps 6? Je soumets donc mes inquié-
i. 11 semble que, chose curieuse! certaines lettres de l'alphabet ibérique aient été
employées comme signes de ponctuation dans quelques inscriptions de Bordeaux
(CorpuSf XIII, G98, O27, 802; cf. les Inscriptions romaines de Bordeaux, t. II, p. 450, et
n"" 92, 1 1 2 et i52). — Traces de cet alphabet se retrouveront aussi, je crois, en faisant
un examen attentif des marques de potiers (cf. Bohn, p. 899, n° 3108).
3. Pour n'avoir pas l'air de reculer devant un effort, je donnerai, dans ce cas, la
notation SPILLT à l'inscription, en attribuant, bien entendu, une plus grande pro-
babilité aux deux premières lettres. La place de la troisième, sa très lointaine ressem-
blance avec ri d'Obulco : =A (ïl"'^"^'"' P- '07), me font songer à cette noiation.
Ai-je besoin de dire avec quelles ri'>erves?
3. I* Un peu en bas et à gauchtf de linscription; 2' tout à fait au bas de la pierre, et
renversé.
4. En dernier lieu, sur ces marques, Enlart, Manuel, Architecture, t. I, 1902, p. 71 :
« Le tâcheron qui dressait la pierre de taille y gravait sa marque, dans le but inté-
ressé de faire constater la somme de son travail. » Je ne peux pas, jusqu'à nouvel
ordre, présenter cette explication comme certaine.
5. J'ajoute que notre inscription est beaucoup plus profondément gravée que ne
le sont d'ordinaire les marques de tâcherons.
G. On sait, du reste, les rcmanpiables analogies qui existent entre les marques des
tâcherons et les alphabets occidentaux ou méditerranéens. Mais il est bon, à ce
propos, de lire les remarques fort justes que M.Wcill vient d'écrire sur les analogies
do hasard que peuvent présenter les signes linéaires (Revue arrhéologique, mars-
NOTES GALLO-HOMAINES l35
tudes à de plus compétents. J'ai simplement voulu, ici, ne pas
laisser ignorer ce document'. Le hasard d'une découverte
ultérieure en fixera seul le véritable caractère.
avril 1908, p. aSi). Notez aussi les figurations linéaires des haches dans les murs d
Cnosso (L'Anthropologie, 1992, p. a5).
A titre de document et pour ne pas perdre cette bonne fortune, nous publions
ci-joint (p. i3i-i3?^ un corpus de marques de tâcherons, notamment du pays bordelais,
que notre ami et collègue M. Brutails a bien voulu relever et dresser pour la Revue.
1. Ces lignes étaient imprimées lorsque M. Dangibeaud m'a écrit, le 21 mars igoS :
« Je dois, à ce propos, vous communiquer une petite découverte que j'ai faite hier sur
le mur d'une église, à Bougneau, près Pons. J'ai relevé un signe pareil au premier
signe de l'inscription de Toulon. La pierre sur laquelle il se trouve est au moins du
XV" siècle, le portail est bien de cette date, mais le mur pourrait ("tre antérieur. Ce
signe est isolé. Je n'ai pas vu un seul autre signe pouvant être interprété comme
marque de tâcheron. Du reste, celles-ci sont rares en Saintonge. » Ci-dessous le signe
en question :
L
11 ne m'a paru y avoir aucun rapport entre nos signes et les Mordtbrenner Zeichen
de l'Allemagne (voir la vieille et curieuse brochure allemande Der Mordtbrenner
Zaichen und Losange, MDXL); mais je suis peu renseigné sur ces derniers.
Au dernier moment, M. Omont veut bien me signaler, à la bibliothèque de Calais
(Catalogue général des manuscrits des départements, t. XLl, supplément, t. II, 190.3,
p. 16): ms. 78 « Des sigles et marques de tailleurs de pierres,;) par le D'Adolphe
Dévot, 85 p., avec dessins dans le texte. Le même M. Omont, avec son obligeance
coutumière, me signale les brochures suivantes : Rziha, Stii<lirn Hier Stcinmetz-
Zeiclien, Vienne, i883 ; Neuwirth, Die Sat:ungcn des Rcgenshurgcr Sleinmclzcntages
iml. 1U59, Vienne, 1888; Pfau, Dos gothische Steinmelzzeichen, Leipzig, 1895. Q. n. v.
SUR QUELQUES NOMS DE LIEUX MÉRIDIONAUX
1° Lauri mons, Cypresselum
L'étude des noms de lieux jettera, le jour où on voudra
l'entreprendre sur des statistiques complètes, une vive
lumière sur l'histoire religieuse de notre pays. Aux portes
de Bordeaux, nous avons un exemple des services qu'elle peut
rendre à la connaissance de nos « antiquités sacrées».
Face à Bordeaux, de l'autre côté de la Garonne, sur le flanc
des coteaux qui dominent la ville, se trouvent, séparées par
une seule vallée, les deux localités de Lormont et du Cypressat.
Lormont, c'est lauri ou laureus mons\ la montagne des lau-
riers; le Cypressat, c'est cupresselum, le bois de cyprès. L'un
et l'autre nom sont le souvenir de bois aux feuillages vivaces,
plantés en face du vieux Bordeaux gallo-romain.
Je n'hésite pas à croire que c'étaient deux bois sacrés : le
laurier était cher surtout à Apollon, le cyprès à Diane, sa
sceur^. Ces deux essences se mêlaient dans les bocages divins
de Daphné^ : elles voisinaient dans les faubourgs sacrés de
Bordeaux. Et, chose vraiment curieuse, pendant tout le Moyen-
Age, le Cypressat était un endroit consacré, et les branches
1. J'ai toujours cru que Sidoine Apollinaire désignait Lormont lorsqu'il raconte
quQ, du haut de la ville de Bourg, aspiciam Montem Lauri (on voit très bien Lormont
de Bourg); mais, dans ce cas, il faudrait interpréter la suite, spatiabor in islis fron-
dibus, au figuré tCarmina, XXII, 2i5;. — Le Moyen-Age paraît avoir dit Laureus Mons
(Brutails, Cartulaire de Saint- Seurin, p. 357, 368).
2. Encyclopœdie Wissowa, t. II, c. i^34; cf. l'article Cyprcsse. Il n'y a dans cet
axticlc, d'ailleurs excellent, aucune donnée précise sur le culte du cyprès en Gaule.
Mais l'auteur, M. Olck, rappelle, après Lajard, les monnaies ibériques et lusita-
niennes, qui présentent le cyprès. Je ne suis pas sûr que le symbole soit emprunté aux
Pliéniciens. Cf. Ucvuc, 1903, p. 375, n. 4. — Il est fort possible qu'en Gaule le cyprès
ait été d'abord consacré à quelque divinité indigène, assimilée plus tard à Diane ou
à Vénus. — 11 y a une mulalio Cypresseta entre Avignon et Qrangc {Itinéraire de Jéru-
salem, p. 559). — M. de Gérin-Uicard m'informe que, au moins dès le xv* siècle,
il existait à Mimet (entre Aix et Marseille; cf. lievue, 1903, 381) une Notre-Dame
du Cyprès.
3. Cf. Godefroy, Code Théodosien, X, i, 13. Sur l'association du cyprès et du
laurier, des arbres d'Apollon et de Diane, cf. Olck, col. 1936, 'gSo, etc.
NOTES GALLO-ROMAINES 187
d'arbres qu'on y cueillait étaient regardées par les patrons de
navires qui quittaient Bordeaux comme une marque de « gloire
et victoire » « .
2^ Oppidum Ratis
L'édition d'Aviénus donnée par Holder est bonne, mais elle
a le tort de substituer au texte vrai le texte corrigé. J'aimerais
mieux avoir sous les yeux le document lui-même, si fautif
qu'on le crût, et ne pas être obligé de lire d'abord le texte revu
et corrigé. Voici le passage relatif à la région des Bouches-du-
Rhône, tel que la tradition le donne (700-702) :
Gens hinc Nearchi, Bergineque civitas,
Salyes atroces, oppidum priscum Ra,
Mastrabalae paludes, lerga celsiim prominens.
Et voici ce que devient ce texte chez Holder :
Gens hinc Avatici, Bergineque civitas,
Salyes atroces, oppidum Mastrabalae
Priscum paludis, etc.
1° Pourquoi refuser aux Nearchi l'existence? Connaissons-
nous si bien l'onomastique des peuples ligures pour nous
effrayer de ce nom à apparence grecque?
2° Pourquoi Festus n'aurait-il pas nommé V oppidum voisin
de l'étang de Mastrabala? Et puis oppidum paludis, est-ce bien
une bonne locution?
3° Pourquoi ne pas admettre un oppidum priscum dans cette
région, et dont le nom commencerait par/?a...? On n'en connaît
pas. Mais que l'on cherche d'abord. Et si les textes classiques
I . « Anciennement les pilotes des navires, pour monstrer la gloire et victoire qu'ils
croyoient avoir d'avoir esté à Bourdeaux, s'en relournans chargés de bons vins de
graves, qui se recueillent en psïs bourdelois, ou autres marchandises, prenoicnt une
branche de cyprès d'une forest, qui est proche de la mer [c'est-à-dire mare vocatum
Geronda, Bouillons, p. 25|, appelé le Cypressat : el fut introduit un droit par honneur
donné au roy pour ladicle branche. » Supplément des chronique[s], etc., par Darnal, iGso,
f* II, v" . — Les romanciers du Moyen -Age faisaient essir du Cypressat la biche
blanche qui montrait à Roland et à son armée le passage de la Garonne. Ce qui nous
rappelle la biche d'Artémis. Cf. Zeitschrift fur romanische Philologie, l I, 1877, p. a88 ;
Reime des Études anciennes, 189g, p. 289. — 11 y a toujours un bois au Cypressat, mais
il ne renferme plus qu'im seul cyprès.
l38 KEVLE DES ÉTIOLS ANCIENNES
n'en donnent pas, qu'on fouille les vieilles chartes. — En voici
un, précisément, qu'elles nous offrent. C'est la localité des
Saintes -Maries, qu'elles appellent Ratis (cf. Revue des Études
anciennes, 1901, p. 342). Et si je lis dans le périple de Festus
oppidum Ra[tis, cet oppidum est bien à sa place, puisque Festus
part d'Arles et va à Marseille, en citant les particularités de la
région qui borde le fleuve et la mer. — On m'objectera que
le rivage des Saintes -Maries n'était point formé au v' siècle
avant notre ère : il y a beau temps, je l'espère, que les légendes
géologiques créées au xix" siècle sur le delta du Rhône ne
sont plus articles de foi. — On m'objectera que les vers
deviennent faux : qu'on supprime terga, qui, d'ailleurs, fait
double emploi avec prominens, et qu'on écrive :
Mastrabalae palades, celsiim prominens
Quod incolentes Cecylistriuni vocant.
3° Boii à La Teste de Buch
Dans un livre fort bien fait, et que son titre modeste a
seul empêché d'attirer l'attention des érudits, M. Dubarat"
expose les raisons qui militent pour et contre l'identification au
pays de Buch et à La Teste de Buch de la Civilas Boiorum et de
son chef- lieu Boii. Il paraît assez disposé en faveur de celle
identification. Cependant il n'est pas encore sans quelque
doute. J'espère que le texte suivant lèvera ses inquiétudes.
11 m'est signalé par M. Brutails. Il se trouve dans le Grand
Cartulaire de la Sauve, à la Bibliothèque de Bordeaux, 1^ i5
recto. Il est de la fin du xi" siècle. — Il s'agit d'une charte
d'un Guillaume d'Aquitaine, accordant aux moines de La
Sauve le droit d'acheter des poissons librement et sans payer
de redevance apud Burdegalam vel Boyas. Ici Boyas ne peut
être qu'une ville, et le centre de la pêche dans la région de
l'étang d'Arcachon : c'est-à-dire la ville de La Teste.
G. J.
I. Lf Missel de Bayonne de /;V/.9, igoi, p. fj et s.
CHRONIQUE DES PAPYRUS'
Les travaux dont rend compte la présente chronique ont tous paru
dans la première moitié de l'année 1902. J'ai fait une exception, dont
mes lecteurs ne se plaindront pas, pour les papyrus de Tebtounîs et
pour ceux de Magdala. Je me suis surtout attaché à faire connaître
les textes publiés pour la première fois. On ne s'attend certainement
pas à trouver dans cette chronique la mention de tous les articles sur
Bacchylide, Hérondas, etc. Une fois publiés, les textes littéraires,
quand ce ne sont pas de tout petits fragments, sortent du domaine de
la papyrologie et, par conséquent, des limites de notre travail.
A
I. Fouilles et trouvailles de l'année 1902.
L'Angleterre, l'Allemagne, la France, ont été toutes les trois
représentées cette année sur les champs de fouilles de l'Egypte gréco-
romaine 2, Les fouilles anglaises, entreprises au nom de YEgypt
Exploration Fund, ont été dirigées par MM. Grenfell etHunt. C'est dire
qu'elles ont été fécondes 3. Elles ont commencé dans la région
comprise entre Seila^ (station sur le chemin de fer de Ouasta à
Médinet-el-Fayoum) et Roubbayat, le long de l'ancien canal appelé
Bahr Ouardân. Les résultats de ces premières semaines de fouilles
peuvent se résumer ainsi :
1° Découverte d'un cimetière assez pauvre des premières dynasties
1. En annonçant cette chronique (iîeu. Et. anc, t. III, p. SSg-Sôo), je demandais
aux auteurs de brochures et de publications diverses de vouloir bien me signaler
leurs recherches. Quelques-uns ont répondu à mon appel. Je remercie particulière
ment MM. Croncrt, P. M. Meyer, Lumbroso, Kenyon, Th. Reinach, Grenfell, Hunl,
Smyly, Gustave Lcfebvre. M. Camille JuUian m'avait exprimé le désir de trouver ici
lin résumé des renseignements que l'on peut recueillir dans les textes égyptiens sur
les Gaulois. Les papyrus de cette année ne m'ont pas donné l'occasion de le satisfaire.
M. Collinet a bien voulu me fournir quelques notes. Je regrette que les circonstances
ne m'aient pas permis d'user plus amplement de sa compétence. J'ai l'espoir que,
dans l'avenir, sa collaboration ne me fera pas défaut. Je dois aussi des remerciements
à mon collègue, M. Médéric Dufour, et au directeur de cette revue, M. Georges Radet.
2. Je ne parle pas des fouilles d'Alexandrie, qui n'ont pas donné de papyrus.
3. Compte rendu dans Archlv fur Papyrusforschung, II, p. i8i-i83.
4. Voyez la carte publiée dans Fay&m Toivns, pi. XVIII.
I^O REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
(III* ?) dans les environs de la fausse pyramide de Seila, qui est un
mastaba de l'Ancien Empire. Les antiquités de ce temps sont assez
rares au Fayoum, et l'histoire de celte province est assez mal connue «,
pour que la simple constatation d'une nécropole aussi ancienne ait
son importance.
3° Découverte de cimetières romains et byzantins au nord-est de Seila.
3" A Manashinshaneh (ancienne Tanis^), un cimetière plolémaïque
a fourni des cartonnages de momies en papyrus 3. Les lombes romai-
nes et byzantines ont donné des portraits peints, des verreries et des
objets divers.
A Khamsin (peut-être l'ancienne Ker/.eOcîjotç^), à six milles à l'ouest
de Tebtounis, dans le bassin de Gharaq, Grenfell et Hunt ont exploré
un cimetière de crocodiles 5 momifiés comme ceux de Tebtounis et
contenant des papyrus qui doivent dater de 90-60 avant J.-C, en
sorte qu'ils complètent la série de Tebtounis, qui va de i3o à 90. Les
tombes humaines ont fourni quelques cartonnages. Grenfell et Hunt
avaient déjà exploré le cimetière plolémaïque en 19006.
Du Fayoum, la fouille a été portée dans la vallée du Kil, k El-Hibe h, en
face de Fechn. Les tombes ptolémaïques ont encore donné une abon-
dante moisson de cartonnages, qui promettent une belle collection de
textes du m' siècle. Cette dernière trouvaille marquera une date. La
nécropole plolémaïque d'Hibeh est le premier cimetière de ce temps
qui ait élé méthodiquement exploré dans la Haute- Egypte, et il est
agréable de constater que les cartonnages des momies y sont aussi
riches que dans le Fayoum. Ce n'est certes pas la première fois que
l'on trouve dans la vallée des momies de ce genre; je sais que
MM. Gautier et Jéquier en avaient recueilli dans leurs fouilles de
Lisht; elles ont dû être portées à Gizeh. Malheureusement, il y a bien
peu de temps que les égyptologues ont appris la valeur de ces parures
de carton. Le Musée du Caire doit avoir dans ses magasins des
richesses inédites.
I. Cf. Grenfell-Hunt, Fayûm Towns and t^eir Papyri, Introduct, p. 3-5.
a. Cf. plus bas, sect. V, p. a3.
3. Le lecteur sait sans doute fort bien ce que sont ces cartonnages: ce sont des
cartonniiges pareils qui ont fourni la grande majorité des papyrus ptolémaïques
du Fayoum. On peut voir, à ce sujet, l'introduction de MahalTy à la publication des
papyrus de FI. Pétrie, ou, si l'on veut, une notice sur les fouilles de MédinetGhordn
et de Médineten-Nahas, parue dans le Bulletin de l'Université et de l'Académie de Lille,
juillet 1902, p. 334, où j'ai essayé de faire connaître les traits généraux de la méthode
des fouilles pour le papyrus. (Corriger les fautes d'impression avec Vcrratum paru
dans le numéro d'octobre igoa).
4. Voir plus bas, sect. V, p. a3.
5. Cf. E'jypl Exploration Fund, Archxological Ueport, 1900-1901, p. 6-7.
6. Sur les cimetières de crocodiles, voir : Alhenxam, 1900, pp. 600-1 ; Archiv f.
Papyrusforschung, I, 37G-8 (Grenlell et Hunt); Grenfcll-Hunt, The Tebtuiiis Papyri,
part. I, préface, p. i-3, et P. Jouguet, «apport sur deux missions au Fayoum (C. U.
Acad. Inscr. et B.-L., 190a, p. 34Gj.
CHRONIQUE DES PAPÏRUS llil
Les fouilles allemandes ont été dirigées, au nom du Musée de
Berlin, par M. Otto Rubensohn, à Baln-IIerit, au nord-ouest du
Fayoum, dans la région du lac. Ce kôm est déjà connu par les fouilles
de Grenfell et Hunt, qui ont démontré qu'il cache l'ancien village
de Théadelpfiie. Le seul compte rendu de celte campagne qui me soit
connu est celui qui est publié dans le Jahrb. d. Kaiserl. Deuls.
archseol. Inst.^. Dans ce rapport général sur les trouvailles gréco-
romaines en Egypte, M. Rubensohn fait peu de place aux papyrus, et
il ne parle pas de ceux qu'il a trouvés. En revanche, il y décrit les
intéressantes peintures mises au jour par lui dans une des maisons
du village. Deux sont reproduites d'après d'excellentes photographies.
Les fouilles françaises ont élé entreprises au nom et aux frais de
l'École d'Athènes et du Ministère dé l'Instruction publique, qui m'en a
confié la direction. A la lin de janvier, M. Gustave Lefebvre, membre
de l'École, est venu me rejoindre et a partagé avec moi la conduite
des travaux. Le mois de janvier 1902 a été employé à achever la
fouille de Médinel-Ghorân^, kôm situé dans le bassin de Gharaq, à
6 kilomètres environ à l'ouest de Médinet-Ma'di. J'y ai déblayé en
quinze jours quelques maisons 3 et découvert une sorte de porte
monumentale que je crois être les restes du propylon assez mesquin
d'un temple de l'époque ptolémaïque. Autour de cette ruine s'étaient
groupées, à une époque plus récente, des constructions assez pauvres.
J'ai recueilli dans les déblais les fragments très mutilés de manuscrits
coptes sur papyrus; mon ami M. Pierre Lacau y a reconnu les débris
de V Apocalypse de Jean, en dialecte du Fayoum.
Nous avons ensuite porté notre camp à Mçdinet-en-Nahas , à l'extré-
mité ouest du bassin de Gharaq, à deux heures de Médinet-Ghorân.
Ce kôm marque la place de l'antique Magdala ^.
J'ai dit ailleurs 5 quels avaient été les résultats de ces fouilles :
1° Découverte d'un temple fondé avant Évergète II, consacré tour à
tour au dieu thrace Héron, confondu peut-être avec une divinité locale,
puis à Sérapis, en même temps qu'aux Dioscures. Le temple est orné
d'intéressantes peintures accompagnées de graffiti. Le propylon a
gardé les testes d'une dédicace et, encastrée dans un de ses piliers,
une stèle qui, sous Ptolémée Alexandre, assurait au sanctuaire des
privilèges importants.
I. T. XVII, 1903, p. 46, 47.
a. P. Jouguet, Fouilles au Fayoum, Rapport sur les fouilles de Médinet-Ma'di et de
Médinet-Ghorân, 1900 1901. Cet article doit paraître dans le prochain Bulltlin de
Correspondance hellénique. J'ai dit dans ce rapport ce que l'entreprise doit à M. Liard,
à M. HomoUe, à M. Maspero.
3. Plans dans le rapport cité.
4. Voir sect. V, p. aS.
5. C. R. Acad. Inscr. et B.-L., 1902 (séance du 27 juin), p. 346. Rapport sur deux
missions au Fayoum (abrégé en : Jouguet, Rapport).
1^3 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
2" Exploration de la nécropole ptolémaïque, qui nous a fourni «;i^
grand nombre de cartonnages en papyrus; puis d'un cimetière de
crocodiles, malheureusement très pauvre et qui ne nous a donné
qu'un seul rouleau de papyrus, trouvé dans le remblai d'une
tombe.
Une trouvaille curieuse a été faite par le Service des Antiquités à la
pyramide à'Oiinas. M. de Vogiié a parlé, à l'Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres », de papyrus araméens, qui lui ont été communiqués
par M. Maspero et proviennent de cette fouille : il y avait, dans le lot,
beaucoup d'hiératique, un peu de démotique, un peu de grec, et,
d'après les caractères des écritures égyptiennes. M, Maspero assigne
à l'ensemble une date qui flotte entre le ni' et le ii* siècle. M. de Vogiié
arrive au même résultat pour l'araméen.
Les plus grandes découvertes ne sont pas toyjours faites par les
archéologues, et l'on sait que les plus beaux papyrus de nos Musées,
exhumés par des fouilleurs clandestins, ne sont venus dans les collec-
tions européennes que par voie d'achat. M. Th. Reinach a insisté
éloquemment sur le devoir qui s'impose à notre Institut archéologique
et à l'Administration de nos Musées 2 de surveiller le marché égyptien.
Il avait auparavant, pour sa part, recueilli chez les marchands un
bon nombre de pièces intéressantes 3, et la vallée du Nil paraît l'attirer.
Souhaitons qu'elle le retienne quelque temps et que le savant helléniste
soit à son tour tenté de prendre la pioche de l'explorateur ^.
On a beaucoup parlé d'achats faits par le Musée de Berlin. N'ayant
à ce sujet que des renseignements vagues, je préfère n'en dire rien.
On me permettra, pour fijiir, de signaler une heureuse saisie faite par
l'Administration des Antiquités et qui a mis entre ses mains des
papyrus provenant de Théadelphie.
Naturellement les documents révélés par toutes ces trouvailles n'ont
pas encore pu être publiés. Quelques papyrus de Magdôla, lus et com-
mentés par M. Lefebvre et par moi, vont paraître dans un prochain
numéro du Bulletin de Correspondance hellénique, où nous avons
l'intention de publier provisoirement, avant d'en faire un volume
et à mesure de leur déchiffrement,, les principaux documents trouvés
dans nos fouilles 5. Comme nous avons pu distribuer les tirages à
I. C. R. (séance du a mai 190a), p. 2/J7.
9. flev. Et. gr., XV, 1901, p. 61.
.3. C. n. Acad. Inscr. (séance du aS mai 190a), p. 2']-].
/j. J'ai acheté l'année dernière, à Médinet-elFayoum, un petit lot d'ostraka prove-
nant do Théadelphie, analop:ues aux ostraka de Sodincnt et à ceui qui spnt publiés
dans Fjyiim Towns, n" a'i-'io. Ces textes mentionnent tous Appien, exégete d'Alexandrie.
On a des raisons de les dater du iv* siècle. Mes transcriptions et le commentaire
doivent paraître dans le Bullelin de V Institut français du Caire.
5. Nous espérons, dans le cours de l'aimée, donner la description du tonii)lc de
N'ahas, les inscriptions, une reproduction des peintures d'après des pliolographies et
les dessins et aquarelles que nous devons à M"* .lou^uet.
CHRONIQUE DES PAPYHUS l43
part de ce travail, je le ferai entrer dans le cadre de la présente
chronique >. Toutes les pièces publiées sont des pétitions adressées
au roi, apostillées par le stratège. Elles datent de la fin du règne
d'Évergète I" et des premières années de Philopator.
II. Recueils.
En 1899-1900, Mrs. Phœbe A. Ilearst mettait à la disposition de
Grenfell et de Ilunt un crédit qui leur permettait d'explorer à fond le
kôm à'Oum-el-Baragal, au sud du Fayoum, et les nécropoles qui
l'avoisinent. La fouille était entreprise au nom de l'Université de Cali-
fornie : c'est une des plus belles de celles qu'ont dirigées les savants
d'Oxford. Même avant qu'aucun des documents trouvés ne fût connu,
on pouvait dire que celte campagne faisait époque 2 : Flinders Pétrie,
à Kahoun et à Gourob, avait eu le premier l'idée d'exploiter méthodi-
quement les cartonnages des momies grecques; Grenfell et Hunt, à
Oxyrhynchos, avaient découvert le principe de Yafsh^, qui permet
une fouille réglée dans les kôms; à Oum-el-Baragat, il leur était donné
de trouver le parti que les chercheurs de papyrus peuvent tirer d'une
nécropole de crocodiles. Pour la première fois les momies de ces ani-
maux apparaissaient bourrées de papyrus inscrits : toute une précieuse
paperasserie sortait du sable où les siècles nous l'avaient gardée.
Les papyrus trouvés à Oum-el-Baragat se partagent en trois classes :
r Ceux qui proviennent du kôm, i-iii'' siècle après J.-C.
2" Ceux qui proviennent des cartonnages de momies humaines,
m" et 11° siècle avant J.-C.
3° Ceux qui proviennent des crocodiles, 11' siècle et i" avant J.-C.
Ce sont ces derniers que Grenfell, Hunt, Smyly, viennent de publier
dans un volume qui forme en même temps le volume annuel de
VEgypt Exploration Fund et le premier des publications d'archéologie
gréco-romaine de l'Université de Californie 4. C'est un admirable tra-
vail : tous les textes sont traduits et commentés avec cette expérience
érudite que l'on connaît par tant d'exemples. Nous essaierons de mar-
quer quelques-uns des progrès que l'importance des trouvailles et la
sagacité des éditeurs ont fait faire à notre connaissance de l'Egypte
ptolémaïque. Mais le monument est si riche qu'une analyse ne saurait
I . Pierre Jouguet et Gustave Lefebvre, Papyrus de Magdala (B. C. H. XXVI, p. 95 et
suiv.), abrège dans la suite en Magd.
a. Archiv., I, p. 376-378, Athenœum, 1900, p. Goo-i ; Archieological Report, 1900
1901, p. 7.
3. Archxological Report pour 189G-1897, p. 8. — Grenfell- Hunt, Fayûm Towns,
introd., p. 24.
4. The Tebtunis papyri, part. I, ediled by Bernard A. Grenfell, Arthur S. Hunt
.1. Gilbart Smyly, London, H. Frowde; New- York, 1902, pp. xix et 674, pi. 9, in-4'
(abrégé dans la suite on Tebt ).
iMi UEVLt: DES ÉTUDES A>'CIENNES
avoir la prétention d'en faire connaître tous les détails. Les crocodiles
nous ont rendu une bonne part des archives non pas de Tebtounis
qui est le village ancien marqué par le kôm d'Oum-el Baragat, mais
de Kerkcosiris, un village voisin que les éditeurs identifient avec
Gharaq. Le dossier du comogrammaie Menchès, de ses prédécesseurs
et successeurs, est désormais aussi célèbre que celui de Ptolémée, fils
de Glaucias, et des Jumelles.
Les textes sont classés, d'après leur nature, en plusieurs sections.
Après les textes littéraires viennent les ordonnances royales. C'est là
que se trouve peut être la plus belle pièce du volume : une collection
de quarante six décrets d'Évergète II, sur les sujets les plus divers.
Depuis la découverte du décret de Canope, on n'avait fait aucune
trouvaille de cette importance pour l'histoire intérieure de l'Egypte
grecque. Encore je ne sais pas si l'abondance et la variété des détails
ne doivent pas, à ce point de vue, nous faire préférer le document
de Tebtounis.
Puis viennent les pièces appartenant à la correspondance officielle,
les pétitions, la correspondance privée. La plus longue section du livre
est la sixième. Elle comprend les états officiels des terres et cultures
imposables, dressés généralement dans les bureaux des comogram-
mates. Ces documents de grande étendue, d'une lecture aride, d'une
interprétation difficile, fournissent une multitude de détails qui ont
renouvelé nos connaissances sur l'administration ptolémaïque : que
sont les terres royales, les terres sacrées, les terres des clérouques, com-
ment elles étaient distribuées, cultivées, taxées, nous pouvons le voir,
ou du moins le soupçonner maintenant, et le plu« mince mérite des
éditeurs n'est pas d'avoir démêlé la maladroite arithmétique de Men-
chès et de ses scribes. Un mémoire rejeté en appendice à la fin du
volume, résume et commente les résultats de ce travail. Les listes
d'impôts (VIP section) tiennent aussi une grande place dans Tebtunis.
Les contrats sont peu nombreux, mais bien représentés par un contrat
de mariage, qui, avec le texte partagé entre Genève et Munich », est le
seul que nous ayons pour l'époque grecque. Les comptes de toute
espèce forment la dernière section. L'économie politique et privée
trouverait dans ces textes une m'ùie inépuisable. Les éditeurs ont
exposé dans un second appendice un des plus importants résultats
acquis, qui est de corriger l'idée erronée que l'on se faisait jusqu'à
présent du rapport de l'argent et du cuivre à l'époque ptolémaïque.
L'Administration du Musée de Berlin a publié le I.V fascicule du
tome 111 des Gricchische i'rlmnden^; il est dû tout entier à Ulrich
I. Nicole, Pap. Gcn'cve, n' 21, et Wilckon, Archiv, I, p. 62/4.
i. Acgyfjtisrhe l'rkundcn oug den Koeniglichen Musecn :u Berlin, herausgegchcn von
drr GeneralvenvnUuno, gricchische Vrkunden, dritler Uand, ncunics Hi-ll. Ikrliri,
\N l'idiiiiiiin, 1902 (abré^'û dans la suite en B. G. l ., 111).
CHKONIQUE DES l'.VPYUUS l45
Wilcken; les textes publiés proviennent presque tous des fouilles
qu'avec H. Schaefer il a dirigées en 1899 à Ahnasieh (Heracleopolis
magna). On sait que les documents trouvés par les savants allemands
ont été embarqués sur un navire qu'un incendie a détruit dans le
port de Hambourg'. Tous les originaux sont donc perdus ; nous avons
pour un bon nombre les copies de Wilcken, copies provisoires, faites
sous la tente, mais la grande expérience de l'auteur permet de croire
qu'elles nous donnent l'essentiel. Tous les textes de ce fascicule ne
sont pas inédits 2, quelques-uns ont déjà été publiés par Wilcken, avec
d'intéressants commentaires, dans VArchiv fur Papyrusjorschung . La
même revue, dans son second volume, nous donnera les autres.
M. Spiegelberg a publié la collection des textes démotiques de la
Bibliothèque de Strasbourg3. Nous le citons ici, bien que ce travail ne
soit pas de notre compétence, parce qu'on y trouve, outre quelques
enregistrements trapézitaires en grec, deux autres pièces grecques.
En outre, Spiegelberg a lui-même montré, et Wilcken après lui^,
l'intérêt qu'il y avait à comparer les formules des contrats grecs et
celles des actes démotiques.
M. Kenyon a rédigé le catalogue des papyrus acquis par le British
Muséum de 1894 à 1899 5. Presque tous sont publiés, soit dans le
tome II du grand catalogue de M. Kenyon, soit dans les mémoires de
l'Académie d'Irlande par M. Mahaffy, soit dans les deux premiers
recueils de Grenfell et de Hunt.
Les autres papyrus, selon une habitude qu'il faut déplorer, ont été
disséminés dans cent périodiques, dissertations et programmes divers.
IIL Papyrus littéraires.
1° Homère
Tebl., Il, IL II, 95-210. Fragments de cinq colonnes d'un manus-
crit sur papyrus qui contenait le H' livre de l'Iliade. Le texte fait
connaître quelques variantes. — V. 182. 11 était différent de celui de
I. Archiv f. Papyrus/., I, p. 328-229. M. Wilcken publie dans ce travail un
fragment du roman de Ghariton, Chaereas et Callirrhoé (un fragment du même
roman dans Grenfell et Hunt, Fayûm Towns, n» la ), et un fragment d'un autre roman
perdu, La Belle Chioné.
3. B. G. U., III, gSG = Archiv f. Papyrus/., I, p. /io8 et suiv. ; fi. G. U. III, 96/» =
Archiv I, p. 43i et suiv.; B. G. U., III, 965 = Archiv, I, p. 427 et suiv.; B. G. U., III,
966 = Archiv, I, p. 42 1 et suiv.
3. Die demoiischen Papyrus der Strassburger Bibliothek, hcrausgegeben und uebersetzl
V. M. Spiegelberg, Strasbourg, 1902.
4. Archiv, II, p. 142.
y. Catalogue 0/ additions lo the Department 0/ inanuscripts in the British Muséum.
1894-1899, p. 495-543,
llx6 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
nos manuscrits mais le papyrus est trop mutile pour qu'il soit possible
de retrouver la leçon qu'il portait. — V. i33. La leçon d'Aristarque,
"IXiiv, est corrigée suivant la vulgale 'IXiou, — V. 306 de nos manus-
crits (d'ailleurs corrompu) est omis par le papyrus. — Plusieurs
signes critiques : l'obcle, la c'.ttatj r.epi'j~rf\)À'fr,^ l'àvTÎGiyij.a, l'astérisque
accompagné de l'obèle; un trait oblique pour marquer le commen-
cement des paragraphes. Quelques i adscrits sont omis.
L'écriture, en général, rappelle l'Hypéride du Louvre. L'A, celui du
papyrus du Discours contre Philippidcs (British Muséum). Le texte
a été trouvé au milieu de documents de la fin du iV siècle.
2° Sapho
Depuis que W. Schubart a communiqué à l'Académie prussienne»
les fragments de Sapho qu'il a déchiffrés sur un morceau de parche-
min acquis par le Musée de Berlin en 1896, plusieurs savants 3 se
sont occupés de ce texte. Je ne saurais rappeler et discuter toutes les
corrections, restitutions et conjectures. Le plus important travail
auquel ce morceau ait donné lieu est sans doute celui de M. Blass3.
Blass a soumis l'original à un nouvel examen, et a gagné un assez
bon nombre de lectures nouvelles; il a donné sa copie accompagnée
de notes critiques, une restitution, un commentaire 4.
Le texte se trouve sur les morceaux de deux feuilles cousues en-
semble et couvertes d'écritures au verso comme au recto. Malheu-
reusement, des trois colonnes du verso et de la troisième du recto, on
n"a plus guère que des débris insignifiants 5. Restent deux colonnes,
qui sont assez complètes pour avoir gardé un reflet de la beauté
antique. Le manuscrit paraît dater du vu" siècle après J.-G.
On a pu hésiter à décider s'il formait un rouleau G, ou un livre ',
En tout cas, il y a une assez grande lacune entre la colonne I et la
colonne II, et nous sommes en présence de deux poèmes, de rythmes
difFércnl.s, mais composés tous deux de strophes de trois vers.
Ces trois vers sont: colonne 1, deux glyconiens, suivis d'un tétra-
1. w. Schubart, Neue Bruchstiicke der Sappho und des Alkaios {Sitzungsb. d. K.
Preuss. Alcad. d. Wissensrh., 1902, X, p. 195-309).
2. G. Fraccaroli, / niiovifragmenli di Saffo nei pnpyri. berlinesi {Boll. dijilol, cl. VIII,
II, p. îôa-'îjg). Jurcnka, Zcilsch. fur ccslerr. Gymnasium, 1902, p. 389-398. F. Solmsen,
liheinisches Muséum, LVII, p. SaS (traite en particulier du f). Th. Reinach, Rev. Et. gr,
XV, 1902, p. Go.
3. Hermcs, XXXVII, 1902, p. ii5C-ii79.
!x. Voir encore los conjectures de G. Vôrpcl, Woch. f. cl. philol,, 1902, n* 21, p. 588
et l'arliclo de Nicastro ol Castiplionc dans Atene et fioma, 1902, n° .'|o, pp. 5.'ii-5.'iG.
5. Cf. copondaiit lilass, qui fait ciuclqucs conjectures sur la troisième colonne du
recto.
G. Schubart, /. c.
7. Blass, l. e.
CHKONlQtE DES PAPYRUS 1^7
mètre éolien acatalectique ; colonne II, i' -u- 4- un glyconien,
2" glyconien, 3° phalccien. Ces mètres font penser que les deux
poèmes étaient rangés dans le V" livre de Sapho.
Ils ont été composés au sujet du départ et de la trahison d'une
amie. Atthis est nommée dans la colonne II. 11 est probable que c'est
d'elle aussi dont se plaint le premier poème, plus récent que le second,
écrit avant la trahison de l'absente. On ne saurait analyser ces jolis
vers. Que nos lecteurs se reportent à la traduction que M. ïh. Reinach
en a donnée dans la Revue des Études grecques, ou mieux au texte de
Blass, et nous permettent de nous borner à deux remarques :
1° Dans le second poème, Sapho parle, au début du moins, à la
seconde personne; il est certain qu'elle ne s'adresse pas à Atthis. Wila-
mowitz et Schubart avaient supposé qu'elle parlait à une autre amie, sa
rivale Andromcda. Presque tous les éditeurs ont rejeté cette explication,
avec raison, semble-t-il. Mais on restait embarrassé pour expliquer le
subit changement de personne au cours du poème. Blass a supposé
que Sapho se parlait à elle-même, et dès lors tout devient fort clair.
2° Tous les éditeurs ont mis un point à la fin du vers i/i de la
colonne II. Cette ponctuation était sans doute amenée par le futur
^âKr,-.(x<.. M. Blass a lu ^ipr^Tai et maintient la même ponctuation, qui
ne me paraît pas respecter le mouvement du poème. 11 faut, à mon
avis, rattacher la strophe i5-i7 au développement qui commence au
vers 7, Le mot os, qui lie le vers i5 au vers i/i, est aussi la y)articule
qui sert à relier entre eux les divers membres de phrase dont se
compose le beau nclairde lune)) qui précèùe {odoq oi... à o'iip'jx...
TîOiXe'.st ûé, V. i5, rStCki oï). Je sais bien qu'à partir du vers i5 le sujet
paraît changer, et que d'une description Sapho passe à l'expression
de sa douleur; mais si le clair de lune lui est apparu comme l'image
naturelle de la beauté d'Atthis, c'est qu'il est le décor de sa plainte,
à elle. Laissons donc cette plainte dans son décor ; ne supposons pas
chez un poète le lourd souci d'ordonner les idées sans les mêler et de
marquer trop nettement les transitions de l'une à l'autre. Un essai de
traduction sur le texte de Blass, modifié comme nous l'indiquons, fera
mieux saisir notre sentiment :
« Sapho I que de fois sa pensée est venue deSardes vers toi ', au sou-
venir du temps où nous vivions ensemble, où, glorieuse, elle te compa-
rait à la Déesse et se plaisait tant à tes chants. Maintenant elle brille
parmi les Lydiennes, telle, lorsque le soleil est tombé, la lune aux doigts
de rose, fait pâlir les étoiles. Sa lumière règne sur la mer salée comme
sur les prairies en fleurs ; alors se répand la belle rosée, s'épanouissent
roses, cerfeuils tendres et me.Ulot fleuri 2, et souvent agitée au souvenir
de l'aimable Atthis, le désir de mon cœur me fait l'âme toute lourde... »
1. Sapho s'aposlrophc elle-même.
3. C'est ici que les éditeurs arrêtent la phrase.
li|8 KEVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
3" Alcée
En même temps que les fragments de Sapho, Schubart ' a commu-
niqué à l'Académie de Berlin un bout de papyrus qui contient au
verso les débris, à peu prè^s inutilisables, de deux poèmes d'Alcée.
Le texte est disposé sur deux colonnes. L'écriture révèle le i" ou
!!• siècle après J.-C. Entre les deux colonnes, une glose, qui nous
apprend que l'un des deux poèmes, probablement le second, a été
composé à l'occasion du premier exil du poète, quand, après la
découverte d'un complot contre Myrsilos, oii il était engagé avec
vingt de ses amis, il s'enfuit à Pyrrha. Ce détail biographique est
nouveau,
4° Épigrammes
Tebt. 3, p. 10. Fragment d'un recueil d'épigrammes alexandrines,
3i lignes, commencement du i"'"siècle,
La seconde est connue (A nlhol. Pal., IX, 588; Anihol. Plan., IV,
2, 5; Pausanias, VI, i5). Elle est d'Alcée de Messène et fut composée
sur la statue du pancratiste thébain Clcitomachos (quelques variantes).
La première racontait la mort de Phaeton. Elle est peut-être du même
poète.
La troisième (auteur : jctcttou;) est sur une œuvre littéraire.
La quatrième (auteur : jiâBsj), sur les femmes Spartiates.
5° Fragments d'une anthologie
Tebt., I, p. I et suiv. Tel qu'il est, le recueil de ces courts mor-
ceaux choisis paraît complet. Il est contenu tout entier dans une
colonne d'écriture qui ne remplit pas les trois quarts de la hau-
teur du papyrus. Cette colonne est précédée par une autre colonne
donnant une copie du commencement de la loi d'Évergète II. Au
verso, liste de noms propres et chiffres, écrits à des dates diffé-
rentes, et 011 l'on reconnaît plusieurs mains. L'écriture du fragment
est une demi-onciale, avec des formes cursives. (Fin du ii" siècle.)
Il contient :
r Court fragment lyrique, où l'on reconnaît (avec des irrégularités
qui proviennent peut-être de la corruption du texte) un système crétique
en deux parties. Le sujet paraît être des reproches adressés par Hélène
à Mcnélas, qui semble l'avoir quittée. Ces événements se placent après
leur retour à Sparte. 11 y a là l'indice d'une tradition qui nous était
I. Ci'. Scliubarl, /. c, et Reinach, l. c.
CHRONIQUE DES PAPYRUS 1^9
inconnue. La date de ce morceau est difficile à déterminer. Les édi-
teurs le croient plus ancien que ceux qui suivent.
2° Description d'un bois solitaire où chantent les oiseaux, où
butinent les abeilles. Anacréonliques et ioniques mineurs. C'est un
morceau qui paraît assez médiocre, et d'une minutie de détail fati-
gante. Notez l'extraordinaire accumulation d'épithèles.
3° Distique sur l'amour : « Faire des reproches à Vamourcux, c'est
vouloir endormir le feu avec de l'huile. » Le premier vers est iambique,
le second paraît avoir un autre rythme.
4° Distique sur l'amour : « Le cœur de l'amoureux est une torche
que le vent éteint puis allume. » V. 2, trimètre iambique; v. i, scansion
difficile, autre rythme.
5° Distique sur le vin et l'amour. Scansion difficile.
6° Anecdote en prose sur un débauché.
Tebt. 2. Donne les mêmes pièces, beaucoup plus mutilées. Il
contient, en outre, les débris d'un dialogue dont on ne peut rétablir
le sens, et où Blass croit reconnaître les restes d'un mime.
6' Fragments historiques
Je me bornerai à signaler4eTragment historique de Strasbourg que
M. Reil' a publié. Ce texte et le commentaire de l'auteur sont déjà
célèbres. Ils soulèvent des questions qui sortent du cadre de notre
travail. Les renseignements que le papyrus nous donne touchent tous
à l'histoire d'Athènes au v° siècle : r constitution d'une commission
chargée des travaux à faire sur l'Acropole, et, dix ans après, commen-
cement de la construction du Parthénon^ 2" sous l'archontat d'Euthy-
dème, transport à Athènes du trésor de la Confédération de Délos, qui
se montait à plus de 5, 000 talents; 3° secours perlé par Athènes à
quelque allié contre les Béotiens; 4° sur la trière d'un rhéteur(?);
5° sur la guerre du Péloponnèse ; G*' sur Adimante et la fin de cette
guerre; 7° passage mutilé sur les finances; 8° sur les Thesmolhètes et
l'Aréopage; 9° sur les Nomophylacites ; 10° sur les nouveaux citoyens.
Chaque phrase commence par ov., ce qui montre que nous sommes
en présence d'un résumé fait d'après une œuvre historique.
Quelle idée se faire de cette œuvre? Quelle autorité accorder aux
renseignements qui nous parviennent de cette manière? Comment
modifient-ils ce que nous savons sur l'histoire d'Athènes au V siècle?
Ce sont là des questions que Keil a traitées et que, sans doute, bien
1. Bruno Keil, Anonymus Argentinensis Fragmente zar Geschiclile der periklcischen
Athen aus einer Strassburg. Papyrus. Zwei Tafeln. Strassburg, Trubner, x-a^i pages.
Recension importante de P. Cauer dans la Bcrl. philol. Woch., 1902, n» 47, p. i44i,
et n" 48, p. 1478.
Rev. Et. anc. »i
lOO REVUE DES ETUDES ANCIENNES
d'autres traileront après lui. On me permettra de m'en tenir à deux
remarques d'un caractère purement papyrologique :
1° Le texte est écrit au verso d'un papyrus qui porte des comptes
au recto comme l"A6r;va(a)v TroAtTsîa et l'oraison funèbre d'Hvpéride.
Les comptes seraient du milieu du i" siècle. Le fragment historique
ne pourrait être postérieur à i5o après J.-C.
2° On n'est pas d'accord sur l'étendue des lacunes. M. Keil suppose
des lignes de 48 et 5o lettres. M. Seymour de Ricci i les croit
beaucoup plus courtes et a tenté une restitution en partant de
cette hypothèse.
7" Philodème de Gadara
M. Crônert, qui s'est particulièrement donné à l'étude des papyrus
d'Herculanums, a, semblc-t-il, heureusement rapproché deux frag-
ments de la collection 3. Ce sont les numéros 49^ et 558, tous
deux imparfaitement déroulés. Du numéro 495 on peut lire douze
petits fragments (pezzi) : la plus grande partie forme un rouleau
dont ces douze fragments ont été détachés, et qui n'est pas encore
développé. 11 mesure 7 centimètres de largeur, 17 de longueur,
et pèse 200 grammes. Le numéro 558 est composé de vingt-cinq
fragments, très courts, déroulés en 1888 par Corazza. A la diffé-
rence des douze pezzi du 495, publiés par les savants de Naples
et d'Oxford, ils sont inédits. Crônert s'est aperçu que 558 contenait
les débris du haut des colonnes dont 495 donnait en partie le bas.
Le manuscrit présentait cette particularité de porter sur sa marge
supérieure une suscription en capitales dont il reste quelques lettres.
On devine qu'il s'agit de Socrate et de ses disciples. ([lu)y.pâ':o'j]ç
[jLa6[-r,]-:ai, ^wxpâTOJç C'.T,'(r,\>-^~y-, àxoçOéyixaTa Zw/.pâTC'j^.) Malgré l'état
fragmentaire du document, Crônert a reconnu de fréquents exemples
d'hiatus, ce qui fait hésiter à attribuer l'œuvre à Philodème de Gadara,
et pourtant il est difficile de ne pas songer à sa cjvxactç cpiXcséçwv. Les
fragments des deux papyrus réédités par Crônert portent à croire
que l'ouvrage donnait une grande place à la biographie. Quelques-
unes des autorités citées par l'auteur sont nommées : Satyros (558,
f. 8, il est traité de KaAXa[Tiav6(;4), Hermippos (495, 3 et 9), Dioklès
I. Seymour de Ricci, Alhœneum, 1903, n° 388i, p. 336-337.
a. W. Crônert, Ueber der Erhaltung und dcr Bchandlung der herknlanensisckcn Rollen,
dans les Neue Jalirb. f. d. Kl. Alterth., 1900, p. 58G.— W. GrOnert, Die lofixàL sir|Tri|xaxa
des Chrysifjfjos und die Ubrigen Papyri logischen Inlialls aus der Ilerculanensischen Biblio-
thek{Hermes, XXXI, 1901, p. r)'i8-579)-, — j\eues ueber Epikur und eini<je Herkulaneische
Bollen (Rh. Mus.^ 'Qoi, p. C07 et suiv.).
3. Herculanensische Drurksliicke einer Geschichte des Sokrates und seiner Scliule (/?/i.
Mus., 1902, p. 385).
4- Ceci fixe un point d'histoire littéraire.
CHRONIQUE DES PAPTRLS l5l
(558, 2), Démétrios le péripatéticien (558, 11). Il est à remarquer que
les Chronica d'Apollodore d'Athènes, principale source de Philodème,
ne sont pas cités. Les fragments de 558 ne sont pas tous sépares les uns
des autres, il y a encore à déchilTrer sur les douze pezzi de l^g5. Quant
à la partie non déroulée, Cronert estime qu'elle contient de huit à dix
colonnes. La difficulté est de trouver un procédé de déroulement.
8° Fragment philosophique de Florence
Il s'agit de fragments de deux colonnes avant appartenu à un beau
rouleau littéraire que l'on a découpé et dont on a utilisé les débris
(le verso) pour une correspondance d'affaire. 11 est difficile de trouver
un sens suivi. M. Comparetti» interprète avec pénétration ce qui nous
reste de de ce document mutilé. Il s'agit fort probablement de ques-
tions morales. L'auteur cite une opinion de l'école stoïque, qu'il appelle
c-zoi. On ne voit guère à quel auteiir connu ni même à quelle école ratta-
cher l'ouvrage dont nous avons un débris. 11 est certainement posté-
rieur à l'époque des grands maîtres du stoïcisme, dont il paraît parler
comme en parlent Cicéron et Plutarque.
M. Comparetti publie la lettre du verso, une autre lettre trouvée
dans le même lot, et signale une troisième lettre, écrite au verso de
comptes. La seconde lettre est écrite au verso d'une pétition datée de
la douzième année d'Antonin César. L'écriture des lettres paraît révéler
le III' siècle. Notre texte littéraire pourrait donc être du ir^.
9" Anecdotes sur Diogène
M. Wessely3a retrouvé sur deux fragments de papyrus, que des
raisons paléographiques poussent à dater de la première moitié du
I" siècle avant J.-C, un petit recueil d'anecdotes sur Diogène. Col. I
*rès mutilée; col. II, III, a, bons mots de Diogène sur lui-même-;
col. III, 3-2/i, Diogène et son bâton; col. III, 20; IV, 24, Diogène et
les Athéniens dans la boutique du barbier; col. IV, 25; V, 9, Diogène
et le tyran Dionysios; V, 19, Diogène et Ménandre. Je crois que cette
anecdote occupe toute la fin du manuscrit.
I. Comparetti, Frammento filosofico du un ptii)iri) <jreco egizio {Fesischrift Theodor
Gomperz, p. 80 et suiv.).
• ï. Les deux textes non littéraires ne sont pas sans intérêt. Ils émanent d'un cer-
tain Alypius et sont adressés à Hcroninus çpovziazr^!; OeaSïXçEi'a;. La provenance du
fragment est donc assurée: il provient de Ildrit, kôm bien connu depuis les fouilles
de Grenfell et de Hunt. Le mémoire de M. Comparetti a dû être rédigé avant la publi-
cation des Fayûm lowns, car il ignore l'identiflcaticm Théadelphie = Hàrit.
3. Wessely, Neues ûber Diogenes den Kyniker (Festschrift. Gomperz, p. 6C-74).
l52 REVUE DES ETUDES ANCIENNES
Ce texte curieux n'est pas un exemplaire unique. J'ai signalé à la
Société des humanistes français les restes d'un petit livre d'écolier,
sur papyrus, qui contient un petit recueil de bons mots mis aussi sur
le compte du Cynique. Le même livre nous donne une rédaction
du prologue 1 de Babrius, préférable en certains points à celle de
l'Athous».
iC Fragments divers
Plusieurs textes ont été signalés dans les Académies et les Sociétés
savantes, qui n'ont pas encore été publiés.
1° M. Diels a communiqué à l'Académie prus*sienne2 un papyrus
récemment acheté 3, et qui porte maintenant, dans la collection du
Musée de Berlin, le numéro 9780. Ce papyrus contient au recto quinze
grandes colonnes, en partie mutilées, des scholies de Didyme aux
Philippiques de Démosthène (n"" 9, ijo, ii, i3, d'après la numérotation
ordinaire; 9-12, d'après Didyme). Le manuscrit date du u' siècle après
J.-G. ; au verso, sept colonnes d'un ouvrage non déchiffré et qui porte
le titre de 'HOty.TÎ; jTor/e-iwJtç d'Hiéroclès.
2° On a signalé un peu partout'' la belle découverte que MM. Bor-
chardt et Schœfer ont faite dans une tombe du cimetière grec
d'Abousir (Busiris). Il s'agit d'un long fragment du nome de Timothée
de Milet intitulé Les Perses, qui a été trouvé dans une tombe. Le
manuscrit daterait de la fin du iv° siècle.
3" M. Th.Reinach a communiqué à l'Académie des Inscriptions^ un
ostrakon grec, très mutilé, contenant quatorze lignes d'un dialogue
1. J'ai communiqué le texte de Babrius à la Société des Humanistes français. Je me
propose de donner, dans peu de temps, une copie du document complet qui contient
encore, outre une liste de mots, une collection de monostiques ménandréens.
2. Sitzungsb. d. K. Prciiss. Akad. d. W., 1902, XVII, p. 333.
3. C'est sans doute là l'achat du Musée de Berlin dont il a été parlé cet hiver.
Cf. Sect. 1.
4. J'ai connu trop tard les rapports de MM. Borchardt et von Wilamow^itz-Mœllen-
dorf (Mitt. der Dcutsrhcn Orient. Gcsellsrkaft, n" i^i, sept. 1903), pour en donner une
analyse détaillée. M. Borcliardt traite du cimetière grec où le manuscrit a été trouvé,
aux pages 44-48 de son travail. Photographie du sarcophage près duquel le rouleau
avait été déposé, p. 47. Fac-similé de l'avant-dernière ciilonne du Papyrus Blatt 5,
p. 48. M. von Wilamowitz (p. 51-Ô9) donne une description du monument, qui est
le plus ancien manuscrit connu, puisfju'il date du iv' ou des premières années du
m* siècle, et aurait, selon lui, une origine ionienne (p. 51-53) Quelques renseigne-
ments sur la l3ngue (p. 53). Ce que ce texte nous apprend de la constitution du Nome
(p. 54-55). Mètres employés (p. 50). Analyse du fragment (p. 56-67) ^cs rapports avec
les événements contemporains (p. 57-68). Un compte rendu de la séance où ces
rapports ont été lus a paru dans Berl. i>liil. Woch., 1902, p. i4o4. Il a été encore parlé
de cette découverte dans les n°' 12 et i3 des Mitt. d. D. Orient. Gesellsch., dans le Jahrb.
d. arch. Inst., XVII, 190a, p. 42 (Rubensohn), et dans Berl. phil. Woch., 1903, p. ia44,
1470.
5. C. fi. Acad. Inscr. (séance du 21 mai 1902).
CHRONIQUE DES PAPYRUS l53
« en prose rythmée » entre « un ivrogne vaguement amoureux et un
de ses amis qui cherche à le cahiier ». Le style fait penser qu'on est là
en présence d'un fragment de mime alexandrin.
4° Parmi les acquisitions du Musée Britannique de l'année 1896,
M. Kenyon ' signale quelques fragments littéraires qui sont inédits :
Pap. 734, au verso d'une pièce administrative du 11' siècle, les
fragments d'un traité philosophique; Pap. 73O. Fragment du livre VIII
de l'Iliade.
Radermacher2 fait quelques remarques importantes sur certains
textes littéraires publiés dans le second volume des Amherst Papyri
(parus en 1901) :
N° I. Fragment tragique : il appartient à Y Hector d'Astydamas3. —
N" XVII. Fragment d'un prologue du Sciron d'Euripide, restitué en
partie par Radermacher. Les vers cités doivent appartenir à une
sentence sur la puissance de A'//.y)^. — N° XII. Fragment d'un
commentaire d'Aristarque sur Hérodote. — N° XX. Scolies à l'hymne
de Callimaque à Artémis. Radermacher donne les suppléments d'Use-
ner. — N" XXVI. Commentaire sur les fables de Babrius et leur
traduction latine 5.
Enfin, le poème historique publié l'année dernière par M. Reitzen-
stein a été l'objet d'une note de M. F. Gumont que je n'ai pas besoin
de résumer aux lecteurs de cette revue 6.
Il" Littérature médicale
a) La littérature médicale n'est pas mal représentée dans les publi-
cations papyrographiques de l'année. Je n'ai connu que trop tard le
travail de Kalbfleish 7 pour pouvoir en prendre connaissance. M. Kenyon
a publié vingt-trois petits fragments, dont aucun ne contient peut-être
un mot entier, et qui lui étaient parvenus au Musée Britannique avec
les fragments nouveaux du songe d'HérondasS. M. Kenyon a reconnu
1. Kenyon, dans le Catalogue of additions to the Dpportinents of Manuscripts in thé
British Muséum, p. 543.
2. Aus dem zweiten Bande der Amhersl Papyri (Rheinisch. Mus., LVII, p. 1.^7 el siiiv.).
3. Même thèse soutenue par M. H. Weil dans le Journal des Savants du mois de
décembre 1901.
It. Voir Weil, l. c.
5, Je n'ai pu me procurer les KptTtxa\ IlapaTr^pr, «rst; de Papabasileios, parues
dans 'AOrivà, XIV, v. 2, p. 138-1/17. La première TcapaTripriffi; est intitulée: Et;
T 0 -j ; ■ E ). X •/] V [ 7. o u ; 7t a Ti û p 0 u ; .
G. Franz Cumont, ISotc sur deux fragments épiques relatifs aux guerres de Dioclétien.
dans Rev. Ét.anc, IV, p. 3G.
7. Kalbfleish, Papyri grsecae Musei Brilannici et Musei Berolinensis. l'rogr.de Uostok,
1902. — Ce travail fait en quelque sorte suite aux Papyri Argentoratenses, parus
on 1901. Cf. corrections de Wessely dans Woch. f. class. Philol., 1902, pp. 2o/i-2o5.
8. Publiés dans Archiv f. Papyrusf., I, p. 379-387. et Weil, Journal des Savants, dé-
cembre 1901.
l54 REVUi: DES ÉTUDES ANCIENNES
que ces débris provenaient du grand papyrus médical du même
Musée, publié en 1898 par M. Diels >, et M. Diels, aidé de M. Kenyon,
les a remis à leur place dans l'ensemble du manuscrit^.
bj Le papyrus 1 1 1 de Genève porte sur le reclo les débris d'un acte
dont la cursive « présente un des types caractéristiques du u^ siècle
après J.-C. » ; au verso, un texte en écriture onciale grossière, où
M. Nicole a reconnu un questionnaire de chirurgie 3. Dans son état
actuel, le texte a vingt-deux lignes. C'est une série de définitions, par
voie de demandes et de réponses, de divers termes techniques dési-
gnant diverses opérations chirurgicales. Plusieurs des termes sont
nouveaux, et l'interprétation n'en est pas facile: i-coopâ^, c'.appa^-rj,
j-oé-axpcç. M. Mcole a habilement déchiffré et restitué ce texte. Il a
marqué le caractère du morceau, et s'est demandé si ce question-
naire ne suivait pas dans l'ordre des mots un texte médical à
expliquer».
c) Recette de magie ou de pharmacie, B. G. U., gSS.
dj Parmi les textes astrologiques, je signalerai l'horoscope B.G.U.y
967, et les amulettes B. G. U., 954, 905, 966.
B. — DOCUMENTS
IV. Histoire générale de l'Egypte grecque et romaine.
1* ÉPOQUE PTOLÉMAÏQUE
A) Dynastie royale. — Cléopâtre U disparaît de l'histoire d'une
manière assez obscure, et l'on ne sait pas au juste jusqu'à quelle date
elle a vécu g. Elle est mentionnée par les papyrus démotiques des Sa*
et 53° années d'Évergète'. Les papyrus grecs de Tebtounis nous
donnent le même renseignement. Cléopâtre H vivait et régnait encore
certainement au mois d'athyr de la 53' année 8 (118 avant J.-C), et, si
1. Anonymi Londinensis ex Aristotelis lalricis Menoniis et aliis Medicis Eclogx,
éd. H. Diels (Supplementam Aristotelicum, edilum consilio et auctoritate Academiœ
Litlerarum lieyiae Borussicœ, vol. III, pars I), Berlin, i8(j3.
2. KenyoR, Some additional Fragments of the London Médical Papyrus. Anhang de
■H. Dieb. Sitzungsbërichte d. K. preuns. .ikad., LUI, 1901.
3. Archiv, II, p. 1.
4. àîtoôopà se trouve cependant dans notre Dictionnaire de Uailly, avec une réfé-
rence à Paul d'Égine.
5. Je signale, sans le connaître, le travail de Olivieri sur les papyrus médicaux
d'Oxyrhynchos, BuU. filol. class., VII, 10, p. aag-aSi.
(j. Slrack, Die Dynastie der Pioleni., p. 5o.
7. Kevilloul, dans Strack, /. c, p. /|i, n. ô.
8. Tebt., A3.
CHRO!«îlQUE DES PAPYRUS i:);)
l'on en croit un papyrus démolique déchiffré par M. Griffilh, elle
a survécu à Évergète II i.
Ptolémée Alexandre et Bérénice III étaient associés dans les textes
à partir de l'année 16. Tebtunis, 106, montre que cette association
remontait au moins à l'année ih. Strack, par conjecture sur un texte
démotique allégué par Lepsius, a supposé que cette princesse avait
porté le double nom de Cléopàtre-Bcrénice . L'inscription de Mcdinet-
en-Nahas est malheureusement mutilée à la place du nom de la reine;
mais la grandeur de la lacune est assez favorable à la restitution de
ce double nom.
B) Empire ptolémaïque. — Assez rarement les papyrus nous rensei-
gnent sur l'empire maritime des Ptolémées. Le numéro 8 de Tebtu-
nis est donc une pièce importante et curieuse. C'est, sans doute, un
morceau détaché des archives du diœcète. On y lit le résumé d'une
correspondance administrative classée par jour:
a) Fin assez inintelligible d'une lettre;
b) Demande d'informations sur les taxes en argent et en nature
levées dans les toparchies de Lesbos et de Thracc, -ax-t. Aé^êov /.a\
0pây.Y]V TÔTTOtç;
c) Texte relatif à la Carie;
d) L'adjudication de la ferme (ciâzpaaiç) de rapyjpr/.T) -iroéso^cç de
Lycie n'a pas suscité d'offres supérieures à 6 talents i3i2 drachmes
I tétrobole. Le reste est obscur ;
e) Il y est question d'un déficit de 2 talents i366 drachmes sur un
droit de douane;
f) Obscur; traité d'une taxe appelée ^jAt/./;;
g) Ferme de l'impôt sur la pourpre (-spsjpty.ï;) en Lycie. Cet impôt
rapporte i talent 1800 drachmes.
La paléographie assigne ce texte à la fin du 11* siècle. Les éditeurs
pensent qu'il ne révèle pas une situation bien prospère et qu'on peut
le placer au début difficile du règne d'Épiphane. Peu après, l'Egypte
a perdu son empire maritime. La notice sur Lesbos est intéressante et
montre que l'Egypte avait une autorité efTective sur cette île, ce qui,
pour cette époque, était contesté 2.
C) Histoire intérieure. — Révolte de Panopolis. — Troubles sous
Évergète II. — Les fragments de Diodore lus sur le manuscrit de
l'EscuriaU mentionnent, après la révolte de Dionysios Petosiris, des
troubles importants en Thébaïde, marqués surtout par la résistance de
Panopolis, assiégée, puis détruite par un roi qui, d'après le texte de
ces fragments, ne peut être que Philométor. Une révolte est aussi
1. Tebt., 5, 32, n.
2. Niese, Gesch. d. griech. u. maked. Staaten, p. 3G7, 406. Au contraire, Mahafîy,
Tlip Ptolemaic Dynasly, '12; cf. inscript, dans Strack, Die Dynastie, n* 68.
3. MuUer, F. H. G., X-XI.
l56 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
mentionnée dans une ordonnance d'amnistie « d'Évergète II : le roi
permet aux habitants des villes détruites de reconstruire leurs maisons
et leurs temples dans les dimensions indiquées. Panopolis seule est
exclue de cette mesure d'indulgence. Le décret est de la 52' année
d'Évergète. Faut-il croire qu'il a gardé le souvenir d'un événement
arrivé un si grand nombre d'années auparavant sous le règne de
Philométor? Y a-t-il eu deux révoltes de Panopolis? Diodore ou son
abréviateur ont-ils brouillé les dates? C'est vers cette dernière hypo-
thèse qu'inclinent Grenfell et Hunt^. En tout cas, nous savons qu'il
y eut des troubles sous Évergète II. Les papyrus de Tebtounis parlent
fréquemment de rà!j.'.;(a de la l^o' année3. La l\8' année, la Thébaïde
était troublée encore^. Les agitations de la 4o° année paraissent avoir
laissé une trace chez les historiens. Il est probable que ces événements
sont à la source de l'invraisemblable récit de Justin sur la fuite
d'Évergète II et de Cléopâtre III, le meurtre d'un fils de Cléopâtre II,
que l'on place vers le même temps 5. La collection d'ordonnances dont
nous avons parlé contient un grand nombre de ces décrets d'amnistie
(^'.AxvOptoiri) tels que les rois en rendaient au moment de leur avène-
ment 6 ou après les révoltes d'indigènes '.
Ces mesures, selon les éditeurs, sont de nature à faire apprécier
favorablement Évergète II, trop attaqué par les historiens rhéteurs de
l'antiquité et même par Polybe. En tout cas, elles révèle à nos yeux
certains traits de la politique de ce prince. Les divers décrets sont
disposés sans ordre apparent. De là l'impression un peu confuse qui
se dégage à première lecture. Pour l'éviter, j'ai tenté un classement
des diverses mesures promulguées.
a) Décrets d'amnistie^.
1. Amnistie générale pour tous les condamnés ou accusés (1. i-5).
2. Ordre aux fugitifs sous le coup d'accusation de rentrer chez eux,
ils ne seront pas inquiétés (l. lo et suiv.).
1. Tebt., 5, 1. i5i.
2. Tebt.yp.tid.
3. De même, un papyrus de Paris, publié dans Révillout, Mélanges. Cf. lectures de
de Ricci données dans Tebt., p. 553, n. i, qui confirment la conjecture de Strack,
byriaslie, p. /|G, n. 3, et celle de MahafTy, TUe Plolcmaic Dynasly, p. igo.
l'i. Pap. Gebelein, au Caire, Archiv, 1, p. 59-G2. C'est à cette seconde à[ii^ia que doit
faire allusion Pap. Londres, CGCCI, Kenyon, 11, p. lu, et non, comme le pensait
MahafTy (TUe Plolcmaic Dynasty, p. 209) à une révolte qui aurait éclaté après la mort
d'Évcrgèle II.
.'>. Tebt., p. 553-554-
(;. Évergète II lui-même, MahafTy, The Ptolemaic Dynasty, p. 184; Pap. Taur. i
(Tebt., p. 18).
7. Rosette, 28.
8. Tebt., 5. Autres ordouoanccs : G, 7 et laii.
CHRONIQUE DES PAPYRUS ib"]
3. Amnistie pour ceux qui ont fait de fausses déclarations louchant
Và-KÔiJ.o'.poL de la vigne et des jardins (1. 17-19).
4. Amnistie pour les détenteurs de charges religieuses qui ont
exigé des redevances (y.apzeîai) trop fortes (1. 69).
5. Amnistie correspondante pour ceux qui sont dans les petits
temples (même ordonnance que le n" 19, 1. 70-73).
6. Reconstruction de leurs maisons permise aux propriétaires
(xôpict) de ctaOtxoi (1. i48).
7. Reconstruction permise pour les maisons et les temples détruits,
pourvu qu'ils n'excèdent pas la hauteur fixée par l'ordonnance.
Exception pour Panopolis (1. i5i).
8. Amnistie pour les phylacites coupables de faux rapports et
d'exactions au détriment de l'État (1. 188).
9. Amnistie pour les clérouques et les détenteurs de terres sacrées
coupables de fraudes relatives au monopole de l'huile (1. 193).
10. Amnistie pour ceux qui n'ont pas fourni les roseaux pour les
digues (1. 198).
11. Amnistie pour ceux qui ont coupé du bois dans les propriétés
privées (1. 2o5).
12. Amnistie des peines applicables aux clérouques, détenteurs de
terres sacrées et èv àçécei, qui n'ont pas cultivé leurs terres selon la
loi (1. 200).
b) Remises de taxes.
i3. Remise de l'arriéré delà atxiy.ï) [jiiaOwctç et de l'àpYupty.t) r^pizoZoq
(1. 10).
i^. Remise de l'arriéré de certaines taxes (1. i4).
i5. Remise d'un impôt dû par les stratèges (1. 32).
16. Remise du XstxoiipYtxév arriéré (1. 5o).
17. Remise de l'éTriTTaTiy.ôv et de ce qui est dû pour les toiles par les
épistates des biens sacrés et les prêtres (1. 61).
18. Remise des xapzei'ai dues par les titulaires de charges religieu-
ses à l'État (1. 65).
19. Remises correspondantes pour ceux qui sont dans les temples de
la dernière classe (1. 70, cf. n" 5),
c) Confirmation de la possession de certains biens
ou dé certains revenus.
20. Les clérouques, tenanciers de terres sacrées et èv açéset, qui ont
plus de terres qu'ils ne doivent, sont maintenus dans la possession
de ces terres, à condition d'en faire la déclaration et de payer la
rente d'un an (1. 36).
i;)0 REVUE DES ETUDES ANCIENNES
aS. Maintien des v'hr^ç.y. acquis avant la Sa" année à certaines
classes de clérouques, irJ.'hzv-tK \}.i'/:\j.z'., etc. (1. l\lx-!\S).
24. Confirmation pour les temples de la possession des terres
sacrées, revenus sacres, ir.i'^.y.^j. (1. 5o-54).
25. Maintien au temple des sommes qui leur reviennent et des
c'jvTûtçs'.ç payées par le fisc (1. 54 et suiv., même ordonnance que le n*34).
27. Maintien aux temples des charges de prophètes, de scribes, etc.,
achetées avec les revenus du temple (1. 8o-83).
28. Confirmation de la propriété, des maisons et jardins achetés
au fisc (1. 99 et suiv., même ordonnance que le n° 38).
d) Règlements administratifs divers.
29. Règlement relatif aux douanes d'Alexandrie (1. 25-28).
30. Aux douanes intérieures (I. 28-33).
3i. Défense aux autres fonctionnaires que les fonctionnaires de
douane, de lever des droits de douanes (1. 33-35).
32. Défense de rien prendre sur les biens des temples ; ils sont
exempts de certains impôts (1. 57-61).
33. Les funérailles des animaux sacrés sont à la charge du fisc
(1. 77-79)-
34. Règlement sur les propriétaires de petits temples (1. 70-73.)
35. Maintien du droit d'asyle (1. 84).
36. Règlement sur les mesures légales (1. 85-92).
37. Avantages accordés aux cultivateurs de vignes et de jardins
(1. 93 et suiv.).
38. Ceux qui ont acheté des maisons au fisc sont exempts de loger
soldats et fonctionnaires (hfjziz-.oifiixo'.) (1. 99 et suiv., cf. n" 28).
39. Règlement relatif à la s'.ti/.y) pLiVÔwctç (1. 102).
40. Défense de lever des taxes pour le bénéfice des fonctionnaires
(1. i55 et suiv.).
4i. Interdiction aux fonctionnaires de prendre des terres aux -;eb>p-^oi
pour les cultiver (1. 162 et suiv.).
42. Règlement sur les personnes exemptes déloger soldats et fonc-
tionnaires (1. 168-177.)
43. Défense aux fonctionnaires d'exiger des corvées dans leur
intérêt personnel (1. 178 et suiv.).
44- Ordonnance fixant la juridiction du tribunal des Chrématistes
(\. 207-220).
45. Contrainte par corps interdite dans certains cas (1. 221 et suiv.).
46. Objets appartenant aux cultivateurs royaux, susceptibles de
saisie (1. 23 1 et suiv.).
47. Les instruments des tisseurs (industrie monopolisée) ne sont
pas susceptibles de saisie (1. 235 el sui\.).
CIIROMQLE I>ES PAPTRUS iSg
^8. Interdiction aux fonctionnaires d'imposer aux tisseurs un tra-
vail gratis ou à prix réduit (I. 2/i8-25i).
49. Défense de se servir des bateaux appartenant aux monopoles
(1. 352-354).
50. Interdiction aux stratèges et autres fonctionnaires de se faire
eux-mêmes justice (1. 355 et suiv.).
Cette sèche analyse suffira pour montrer le caractère de ces décrets.
Ils ne révèlent pas une situation bien brillante, et cette impression est
confirmée par les autres documents du volume '. Auii^ siècle, l'Egypte
s'appauvrit, et, sans'doute, c'est la mauvaise administration des rois
grecs qui l'a épuisée. Les premiers n'ont, semble-t-il, considéré leur
royaume que comme une source de revenus capables de leur assurer
la puissance dans le monde hellénique. 11 ne paraît pas que les
derniers aient eu d'eux-mêmes une autre idée. Les révolutions d'indi-
gènes leur arrachent les réformes et les mesures nécessaires. Depuis
Évergète I", chaque règne a vu ces troubles recommencer.
Il est clair que nos décrets ont été promulgués au lendemain d'un
événement de ce genre. Tout y parle de pillage et de guerres récentes.
La plus grande partie des dé(îrets est consacrée soit à amnistier des
coupables, soit à redresser des abus, soit même à légitimer des empiéte-
ments sur les droits de la couronne. Les lois d'Evergète II sont des
lois d'apaisement.
Ainsi, s'il est vrai que les historiens anciens ont exagéré leur sévérité
à l'égard d'Evergète, je ne crois pas que tout soit déclamation dans le
jugement que certains d'entre eux, les plus graves, ont porté sur ce roi.
D) Juifs. — Dès le m' siècle, on le sait, nous pouvons constater
l'existence de colonies juives en Egypte, et particulièrement au
Fayoum; nous en trouvons encore dans les papyrus de Magdôlaa et
Tebtunis 3 mentionne une synagogue à Arsinoé,
3° Époque impériale
Le papyrus 718 du Musée Britannique'' (n° 78 de Grenfell, Gr.Pap.,
II, p. ii5) est devenu, grâce à l'interprétation nouvelle donnée par
Deissmann, un important document sur les persécutions contre les
chrétiens aux m* et iv* siècles. C'est une lettre du prêtre Psenosiris au
1. Particulièrement par ceux de la sixième section {Land Survey; cf. ; Grenfell,
Hunt, Smyly, dans l'appendice I de Tebt.).
2. Magd., 3.
3. Tebt., 86.
4. D. Adolf Deissmann, Ein Original Dokument aus der Diocletianischen Christenver-
folgung, Papyrus 713 des British Muséum herausgegeben und erklàrt. J. C. B. Mohr-
Tubingen-Leipzig, 1902. Je n'ai pas eu entre les mains ce que je crois être une
édition anglaise du même travail.
rfio RKVrK DES ÉTUDES ANC1EΫNES
prêtre Apollon : « Les vexpoTâîci lui ont amené une certaine personne
qualifiée de -ç/ r.z\'.-'.7.r,'j, envoyée dans l'oasis par le gouverneur (S'.à
TTiV Y)Ye;j.cv(xv). Psenosiris l'a confiée à ceux des vey.poTâsci, qui sont
bons et fidèles, v.aXctç'y.a''. --.stcTç, jusqu'à l'arrivée de Neilos, fils de la
voyageuse. » Le texte fait partie de cette collection de papyrus qui
furent mis dans le commerce vers 1890 et qui proviennent de la
grande oasis d'El-Kargeh ', plus spécialement de l'ancienne Kysis»
(aujourd'hui Doush-el-Kalah).
Psenosiris désigne par les mots èvôâce eiç ib Ijo) l'endroit où il se
trouve, expression qui ne peut guère s'appliquer à Kysis, située à
l'extrémité sud de l'oasis, mais qui peut désigner El-Kargeh. Apollon
doit avoir habité Kysis. Notre papyrus est bien la lettre expédiée
elle-même.
Rien de particulièrement chrétien dans cette lettre. Le titre de
7:ps76'jT£po; a existé avant le christianisme; les personnages emploient
des formules épistolaires qui se retrouvent dans les épîtres de Saint
Paul, mais qui sont celles du temps. Les expressions comftie àîsXsîr,
àlzKzo^ èv y.jpi'())3, peuvent, en Egypte, prêter à l'ambiguïté. Toutefois
le ton général est chrétien'*. Le sens du document dépend de celui
que l'on donnera à -oXtTiy.Y; et à ^sij.^ôîrcav.
Grenfell et Hunt avaient imprimé 7:oX'.-iy.Y;v comme un nom
commun et traduisaient fille publique, interprétation qui fait évi-
demment difficulté. Deissmann voit dans IIoXiti/.y; un nom propre 5.
riîiJ.^OîÎjav, comme Grenfell et Hunt l'avaient suggéré, serait synonyme
de èy.TTSiJ.çôeTîavC, et signifierait déportée, reléguée. Les oasis sont
connus comme lieu de déportation en Egypte, et Deissmann cite un
grand nombre de témoignages 7 qui prouvent que le bannissement et
la déportation ont été une des formes de la persécution contre les
chrétiens. Politiké était donc une chrétienne bannie, arrivée à l'oasis
probablement par la route de Syène à Kysis.
Le document fait partie d'une série datée de 3/»9-3io, Mais il est
impossible de préciser davantage sa date : on trouve des exem-
ples de déportation de chrétiens à l'époque de toutes les persécu-
I. Publiés par Grenfell-Hunt, Gr. Pap., II, p. lo/i-iaâ, et Sayce, Rev. El. gr., VII,
189/1, p. 3oo-3o4. Sayce se trompe sur leur origine et confond Kysis avec Kusaï.
1. Bibliographie dans Deissmann, p. I\, n. G.
3. Écrit èv /.o). Ce fait a une certaine importance, selon Deissmann, car notre
papyrus est plus ancien que tous les manuscrits de la Bible.
/). Et les premiers éditeurs n'en avaient pas douté.
5. Il est vrai que le texte porte ttjv 1Io)iti/.tiv (Deissmann, Die Politiké heisst
vielleichl die bekannle Politiké). — Sur l'emploi de l'article avec les noms propres,
(f. Eu. Nestlé, Berl. }ihil. Worh., igoî, XLII, p. 1287, à propos de l'ouvrage
de Deissmann, et la note de Deissmann, même revue, \LV1I, p. 1667.
G. 'E/.7r£|ia£'.v et Td\t.~tv/ dans C. Just. (Krueger, 1877), '^' ^7' '6. L'expression
technique est àÇopcÇeiv (Deissmann, p. i3, n. 18).
7. Se reporter au travail original.
CHRONIQUE DES PA1>\UL'S l6l
lions'. Ce qu'il faut retenir, c'est qu'à la fin du iii<^ siècle les oasis
avaient des communautés chrétiennes.
Les papyrus de Berlin contiennent aussi des documents très inté-
ressants pour l'histoire du christianisme en Egypte 3. La plupart ont
été commentés parWilcken 3. Un autre, qui fait allusion à des invasions
de pillards (Masxtxai et r^viâiai), attend encore son commentaire'».
Nous nous bornerons à le signaler.
V. Géographie et topographie. Fayoum.
La connaissance du Fayoum ancien s'est enrichie de quelques
notions certaines. Plusieurs points ont été fixés, notamment dans le
sud-ouest.
A Manashinshaneh, une plaquette de momie confirme l'identifi-
cation de ce village avec l'ancienne Tanis», qui se trouvait dans la
[jLépiç d'Héraclide^. Le bassin de Gharaq surtout nous est mieux connu.
Un aiviaXcç est mentionné au n" siècle av. J.-C, donc après l'aménage-
ment de la province et le dessèchement du lac qui lui donnait jadis
son nom de f, A'.[j.vy). Cet a?YixX6; est nommé dans les papyrus de
Magdôla trouvés à Oam-el-Baragai '7 et dans l'inscription du temple de
Médinet-en-Nahas^ .
L'emplacement de deux villages est établi avec certitude, Tehloiinis a
Oum-el-Baragat 9, Magdôla à Médinel-en.-Nahas^° . Kerkeothoeris, d'après
les papyrus trouvés dans le kôm, paraît être à Khamsin 'i. Combinant
ces données et celles que nous fournissent les autres textes, Grenfell et
Hunt placent /i^erA-eo^/Ws à Gharaq «2. Talit doit être l'ancienne Tali.
Ibion, village remarquable par un établissement de clérouques, est
supposé à Médinet-Ma'di. Théogonis est situé au sud-est de Kerkeosi-
ris; Bérénikis Thesmophorou à l'ouest »3.
I. Grenfell, Hunt, Kenyon seraient disposés, d'après les caractères de l'écriture, à
mettre le texte au m*. Wilcken penche pour le iV siècle,
a. B. G. U., 936, 954, gbb, 956.
3. Archiv, I, p. 4oo et suiv.
4. B. G. U., 935. —PtoL, IV, 5, a4 (7, 3i). Leyde, Z, 4 (5) Archiv, I, 4oo (renvoi
de l'éditeur).
5. Archiv, II, p. 182.
6. Tebt., a4, 1. 83.
7. Tebt., 82, 83.
8. Jouguet, Rapport, p. 354. Ce lac paraît avoir existé jusqu'à l'époque moderne
cf. Major Brown, The Fayûm and the Lakc Mxris, p. 47 et note. Un bail de Magdôla garan
tissait le locataire d'un terrain de tous risques ttXyjv àêpô^^oj xai y.ataopôxoj ; Magd., 3.
9. Tebt., passim. Le nom est écrit tantôt Teê-ûviç, tantôt TetîtOvi;, Tebt., 69,
n. I.
10. Jouguet, Rapport, p. 354.
11. Archiv, II, 183.
la. Tebt., p. 87, n. 5.
i3. Ihid.
l63 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
Un fait inattendu et pourtant constant, c'est que, pendant un certain
temps, au ii° siècle avant J.-C, Arsinoé-Crocodilopolis a cessé d'être
le chef-lieu du nome. Ce rang est donné à Ptolémaïs Evergetis « . Ce
changement semble se produire sous Évergète II. Un papyrus de
Vienne ^ bien interprété parWilcken 3 et par les éditeurs de Tehtunis^,
montre que l'emplacement de cette nouvelle métropole doit être cher-
ché au sud du Fayoum, mais non loin du canal Mœris, lequel passe à
Soknopœonèse. Ce sont de bonnes raisons pour la placer vers El-
Lahoun, et l'identifier avec Ptolémaïs cpjj.cj^, qui seule est nommée
dans les textes du m' siècle, et qui paraît n'avoir jamais fait partie
d'une \j.ip'.q. Le canal Mœris serait le moderne Bahr-Ouardan.
Les index de Tebtunis, I, me dispensent de relever les noms de
villages qui se sont rencontrés dans cette collection. Nos papyrus de
Magdôla ne nous ont encore rien donné que de connu. Les noms
royaux servent souvent, au Fayoum, à former des noms de village
(Arsinoé6, Bérénikis Thesmophorou '). Un papyrus du Caire, qui
paraît dater d'Évergète I^"", mentionne le village Philopator^, ce qui
fait difficulté. D'autres y.&'fj.x'. portent les noms de villes célèbres,
preuve évidente de la constitution récente de la province (Memphis^,
Hermopolis «o), et c'est un fait qu'il ne faut par perdre de vue quand
on discute de la provenance inconnue d'un papyrus.
Un fait bien mis en lumière par les papyrus de Tebtounis est la
division du pays en cantons limités par une ceinture de digues
(rcO'.yû;j.XTa) ".
Un des textes les plus curieux de Tebtounis est cette lettre de
recommandation écrite par un fonctionnaire d'Alexandrie à Asclé-
piadès, x(v> èri tûv rpc7c$tov, pour le sénateur romain Lucius Memmius
qui, en l'an iia, vient visiter la province en touriste «a. L'excursion au
Labyrinthe y est indiquée et aussi la visite aux Crocodiles sacrés. Elle
I. Tebt., 92, n. 4-7. Cf. ibid., i3, 1. i4-i5; a6, 1. la; 38, 1. 2, etc.
3. Wcssely, Papyr. grœc. spec, n' Zo = Anzeiger d. Wien. Akad. d. W.,"] nov. 1900
(mémoire que je ne connais pas).
3. Arcliiv, II, p. i4G.
4. Tcbt., 92, n. li--].
5. Sur l'identification d'El-Lahoun et de Ptolémaïs, cf. Fayûm Towns, p. la. Gren-
fell et Hunt inclinent aujourd'hui à rapporter à cette métropole l'inscription des
t'phèbes trouvée à Talit. Cf. Fayûm Towns, p. la, et Tcbt., p. 4«i.
6. Tebt., lit, 1. 87 elpassirn.
7. Tcbt., i3, I. 10; 17, 1. 4 et passim.
8. Archiv., II, p. 81.
9. Tebt., g3.
10. Tebt., il,, 1. 89. La présence d'une 'Ep|J.oj ■non; au Fayoum intéresse, mais
n'éclaire guère la (luestion de la provenance du célèbre papyrus latin de Genève n* i,
'[ui mentionne un village de Mercuri.
11. Ces mç,r/û>iia.-a. sont désiy:nés soit par des numéros (p, y, ô, e), soit parleur
place (^oppâ), soit autrement (t>£|xt.TTovi, tô xaià ©eoyoviôa...). Cf. Tebt., ind., p. 609.
ij. Tehi. 33.
CHHONIQUE DES PAPYRUS l63
paraît se passer comme nous le raconte Strabon ' ; par contre, le lac
Maeris n'est pas nommé, ce qui infirme l'autorité du même Strabon a.
Un autre texte nous fait connaître quelques monuments d'Arsinoé-
Grocodilopolis 3.
La géographie des autres provinces de l'Egypte n'a naturellement
pas fait les mêmes progrès, du moins à ce que je crois, car je n"ai pas
lu le travail de Garofalo, que je signalerai néanmoins, en en renvoyant
l'analyse à ma prochaine chronique'».
VI. Institutions.
1° GÉNÉRALITÉS
Les papyrus de Tebtounis nous font pénétrer dans les détails de la
vie des fonctionnaires.
Leurs attributions se divisent en plusieurs classes : un zpijxavjjia
distingue les affaires dont ils s'occupent en |3a7t}ay.x, TsXiTiy.â,
tepîj-riy.i^. Les termes ^a^i/ay.â et hpeu-r/.i s'expliquent d'eux-mêmes.
Le mot tSk'.-'.v.x désignerait, selon Grertfell, Hunt, Smyly, les affaires
qui concernent les Grecs dans le sens large du mot ("EXAr,ve; opposé
à Aaoi les indigènes). De même, on distingue les vc;j.oi ty;? x*^?^^ ®^
les v6i;.ci TrcXiTty.ot.
Les décisions supérieures, celles du roi, sont exprimées dans des
ordonnances {-pzz~i^fiia-:a.^), auxquelles s'ajoutent quelquefois des
décisions supplémentaires (oiaypâiJLtxaTa'). Le mot '|Y;si7iJ.a8 est quel-
quefois synonyme de zpôî-raYP-a. Les fonctionnaires, même les plus
humbles, font souvent le voyage d'Alexandrie (xaxaxXoîiç eîç ttjv ziXiv^).
Les chefs font aussi connaître leurs décisions par voie de corres-
pondance. Les formules de cette correspondance sont réglées '°; mais
I. XVII, 38.
a. Sur Strabon et le Maeris, cf. Fayûm Towns, p. i6, 17.
3. Tebt., 83; cf. l'introd.
4. Contributi alla geografia delV Egitto Romano {Recueil des travaux, XIV).
5. Tebt., 5, 355, et les notes des éditeurs, p. 58, n. 35G.
6. Tebt., 5, n. 26/i, p. 56.
7. Ibid.
8. Tebt., 63, u. a3. — On peut se demander quelle était la langue officielle. Au
début, il n'est pas douteux que ce ne fût le grec. Certains égyptologues ont prétendu
que dans le décret de Rosette, le démotique était la langue de l'original. Cette idée
perd de jour en jour du terrain. Cf. Grenfell, Hunt, Smyly, l. c, note au bas de la
page 63.
9. Tebt., 37, 38.
10. MahafTy, Athensum, août 1895. Tebt., aa, introd. Formules du début: la plus
cérémonieuse, datif, ya.ipv.'i. Cf. Tebt., 43, et .U^jd. passim : moins cérémonieuse,
datif, TCapà et le génitif ; familière, nominatif, dalif, /aîpîiv; Salut de la fin : e'jxjyii
répond aux formules cérémonieuses; ïppiùrjrj aux autres. Dès le n« siècle, eppajo-âai <t»
£Û)^o|jiac tend à se substituer à k'ppoxjo.
l6/| REVUE DES ETUDES ANCIENNES
ces règles souffrent des exceptions gênantes pour nous dans l'appré-
ciation du rang de leurs auteurs.
Dans certains cas, les fonctionnaires, fermiers d'impôt, employés de
tout ordre et même les particuliers doivent prêter le serment royal '. La
formule de ce serment nous est connue maintenant par les papyrus de
Tebtounis et ceux de Magdôla. On jure par les rois, et par Isis et Sérapis.
Les fonctionnaires avaient des privilèges 3; mais, en revanche,
Tebtunis nous apprend quelles étaient leurs charges. Elles ne fissent
pas d'être considérables. Le comogrammate Menchès se charge de
cultiver une terre inculte et d'en payer la rente à la couronnes, et, de
ce fait, il est traité de clérouque^ dans certain document. Nous le
voyons même promettre (à qui? le texte ne le dit pas), s'il est choisi
par le diœcète pour ce poste, de payer au bourg certaines redevances
en nature. Mais il y a peut être là un abus. Car, en même temps que
lui, un autre personnage, Dorion, fait une offre analogue et un autre
documents nous apprend qu'en fait c'est Dorion qui paie tout.
Les abus sont, en effet, aussi nombreux que dans l'Egypte moderne.
Le bagshish est une bien ancienne pratique dans la vallée du Nil 6. La
protection [zv.ir.r,) et la faveur sont puissantes "7. Un fonctionnaire est un
personnage qui a ses clients, sa «maison «s. Les agents les plus
humbles se livrent à des violences coupables. Nous avons un long
texte où certain fonctionnaire est accusé de péculat. Les pièces traînent
souvent des mois dans les bureaux compétents 9.
Les chefs essaient pourtant d'exiger un peu de discipline. Elle
règne dans les rapports extérieurs. Les supérieurs sont reçus par leurs
inférieurs avec des égards qui rappellent les allures des effendis
modernes '°. Nous avons vu Évergète II consacrer un bon nombre de
ses décrets à rappeler de hauts personnages comme le stratège au
sentiment des convenances i ' . Les réprimandes ne sont pas faites sur
un ton modéré, elles sont publiques '2. On fait copier dans les bureaux
les décisions prises contre les prévaricateurs.
I. Par exemple, le comogrammate, Tebt., 78; un vajxX/;po;, Magd., 9.
s. Les ;évi3, Tebt., 33.
3. Tebt., jo.
ti. Teb., g et 65.
5. Tebt., II.
G. Tebt., 9, II ; 33, curieuse lettre d'un candidat à la ferme d'un impôt: il raconte
qu'il a donné un bagshish de 2 drachmes à un scribe (ÛTioiJ.vriiJ.aToypâçoi;?) pour qu'il
fasse disparaître le mémoire de son rival.
7. Tebt., a3, Marrés se plaint à Menchès de ce qu'il n'a pas tenu compte d'une
lettre de recommandation; 3 'i, ordre de relâcher un protégé arrêté; /40, un publi-
cain demande la protection du basilicogrammate.
8. Tebt., 3f), introd., 54, n. 5.
9. Tebt., 3o, introd.
10. Tebt., 63.
it. Cf. Sect. IV, p. 00, n" io, 'u, 43; p. ai, n°' 48, 5o.
13. Tebt., 37.
CHRONIQUE DES PAPYRUS l65
Pour les crimes de droit commun, il semble que les fonctionnaires
soient justiciables du tribunal des chrématistes ». Pour les fautes
commises dans l'exercice de leurs fonctions, ils relèvent de leurs
chefs 3, quelquefois réunis en une commission 3. Les traits anecdoti-
ques et curieux abondent dans nos textes, je ne puis qu'y renvoyer
le lecteur V
Les titres de cour (!juyy£vt;ç, otXcç, twv xpwTwv ç(Xo)v) sont générale-
ment portés par les personnages d'un rang élevé. Cependant ce n'est
pas une règle absolue. Nous ne savons guère quel est ce Dorion, pro-
tecteur de Menchès, qualifié de tûv zpcoTwv oî'/mv &. Un papyrus de
Tebtounis mentionne encore le fonctionnaire de la cour appelé iziG-zâvr^q
TÛv IvSov T:a(5a)v 6.
2" RELIGION ET PRETRES
Divinités et cultes. — Les dieux étrangers à l'Egypte sont rare-
ment nommés dans les papyrus. Ceux de Tebtounis nous apprennent
que Zeus avait un sanctuaire à Kerkeosiris i. Les Dioscures y sont
adorés 8, A Magdôla, la femme d'un clérouque du m' siècle possède
une chapelle (îepov) dédiée à la Déesse Syrienne'^, pour la première
fois nommée dans nos textes et associée à Aphrodite Bérénice. Les
papyrus de Magdôla trouvés à Tebtounis mentionnent un Heroon '",
qui est vraisemblablement le temple que nous avons trouvé consacré
à Héron". Ce dieu thrace a pu se confondre avec un Horus local et
guerrier comme lui, à cause de la similitude des noms. Plus tard, il
paraît avoir été absorbé dans le culte d'autres dieux guerriers, les
Dioscures, et ceux-ci sont devenus les parèdres de Sérapis>2. Caries
graffiti prouvent que le temple de Magdôla, d'abord dédié à Héron,
est devenu un Sérapéum'S. Les papyrus mentionnent les temples de
beaucoup de divinités connues 'i. MestasutmisiS, Thoeris'6, ont leur
I. Tebt., 39.
3. Tebt., 2/i, 37, 84.
3. Tebt., 43.
4. Voyez surtout les sections II( et IV de Tebtunis. I,
5. Tebt., 9.
6. Tebt., 99, 1. 3G. Sur les uaioe;, cf. Lumbroso, Rech.. p. 107-110.
7. Tebt., 39, 32.
8. Tebt., i4, 1. 18 (Dloscoreion d'un particulier évalué i talent de cuivre).
9. Magd., 2; cf. p. io3.
10, Tebt., 80, 81.
11. La forme ordinaire du nom est Héros; cf. Jouguet, Rapport, p. 355.
13. Cf. Jouguet, Rapport, p. 358.
i3. Sur les statues de ce dieu, cf. l'arlicle de S. Reinach, Rev. arch., 3' série, t. XLI,
igoa, a, p. 5. On attend le travail que M. Bouché-Leclercq a lu à l'Académie.
i4. Cf. indices, p. 61 5.
i5. Tebt., 73, 37, 38 et passim.
16. Tebt., 39, 9 (déesse hippopotame).
Rev. Et. anc. "
l66 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
temple à KerLeosiris; Orsénouphis' est le dieu de Magdôla. Quant aux
dieux crocodiles, ils sont innombrables, et portent les noms connus de
Souchos, Petesouchos, et, si je ne me trompe, les noms nouveaux de
Soknebtounis » (dieu de Tebtounis), Sokrabonthis 3, 2cxve6vr,fci; '•
(gén.) et Phembroeris.
Parmi les titres religieux nouveaux, notons les saupi^Tat (Saûpa n'est
jamais employé pour dire crocodile; il s'agit peut-être de lézards
sacrés 5), le ôsaybç 0SY;p'.:ç ^ et la prêtresse lcio^6\i.cq de Magdôla '-8.
.Administration des cultes. — Le roi, adoré comme dieu et quelque-
fois prêtre de son propre culte^, est le chef de la religion. Nous avons
vu Évergète II, dans une foule de décrets, se préoccuper de mainte-
nir leurs privilèges aux prêtres '°. Ses fonctionnaires doivent veiller
à garder l'inviolabilité des temples qui ont ce privilège (àjuXa)", et
veiller à la conservation des chapelles abandonnées par leurs proprié-
taires'^. Les rois prennent à leur charge certains frais religieux,
comme ceux de l'apothéose de leurs prédécesseurs et des funérailles
d'Apis et de Mnévis et autres animaux sacrés i3.
Les temples, selon leur importance, sont divisés en trois classes «^.
Ils sont administrés par un èzicxiTr^ç -cwv îsptov. Le privilège d'avoir
un épistate s'achète par un impôt {izizxx-r/.6^) "5. Les offices religieux '*3
(zpc^r,-v.(x'., '(px]j.\ioizeix'., en général yépa) sont achetés à l'État et payent
des redevances. Les possesseurs d'une partie de sanctuaire doivent
certaines liturgies ''7. Les temples ont le monopole de la fabrique
de certaines toiles, mais le revenu de cette fabrication revient en
grande partie au roi, en sa qualité de dieu >8.
Les sources de revenus des temples nous sont assez bien connues.
Le papyrus 6 de Tebtounis, est à cet égard, un important document.
C'est une pétition des prêtres d'un temple consacré à une divinité
inconnue '9, qui se plaignent que ces revenus ne leur arrivent pas. La
I. Tebt., 8ï.
3. Tebt., ti5, 10, 34.
3. Tebt., 6, 3.
4. Tebt., 87, 1. 108.
5. Tebt., 57.
6. Tebt., 61, 59, n.
7. Magd., 9.
8. O. Rubensohn a publia de nouveau la stèle de râvuTrvtoxptT^; du Serapcum.
9. Tebt., Gi, introd., nouvel exemple de ce fait connu.
10. Tebt., f); cf. l'analyse sect., IV, p. i8-r>i.
11, Inscr. de Nahas, Jouguet, Rapport, p. 354; Tebt., a6, 1. ig, et surtout 5, 85.
■ a. Magd., 9.
i3, Tebt., 5, 1. 78, et la note.
i4. Tebt., p. 543; cf. Canope, 1. 76.
i5. Tebt., 5, 1. G3.
16. Tebt., 5, 1. 65, 80; G, 1. 2a; cf. Strack, Rh. Mas., LV, p. 17a.
17. Les trente jours de lilurgie de Tebtunis, 88; cf. introd., obscur.
18. Tebt., 5, 1. Ga et sq., et p. 4o, n. 63.
19. Selon les éditeurs, peut être un roi ou une reine.
CHROMQUE DES l'APYRLS t67
pièce est citée dans un zpdJTayiJ.* qui lait droit à la supplique. Les
revenus énumérés sont :
1° Ceux de la terre sacrée (lepi -j'y)), cf. même section, 5°, B.;
2" Des différentes charges (/.apr£(at);
3' Des propriétés des temples (lOatûv);
4° Des sommes payées y.xxi 'hr,<si':ij.a-:x (=:7:poQ':iy\ia.xix) pour les
différentes classes de prêtres ' ;
b" Des sommes recueillies par des hommes et des femmes à Alexan-
drie et dans la contrée pour les trésors j, les phiales et les vases (çiaXâç
et rcrfjp'.x), et ce qu'on appelle les àspos-^ia^ ;
6° Autres revenus.
Les quatre premiers articles sont certainement communs à la plu-
part des temples; le cinquième est particulier au sanctuaire en
question. Ailleurs, nous voyons des clérouques consacrer des terres
au temple de Soknebtounis ^ . Enfin, certains impôts étaient dus aux
temples; cf. sect. IV, p. 20, n* 24.
Circoncision. — Wilcken a donné une nouvelle édition des textes
relatifs à la circoncision 5, soit deux papyrus de Berlin 6 (B. G. U., 82,
et B. G. U., 347) et un papyrus de Strasbourg'^. Ce sont des extraits des
Commenlarii (y7:o[j.vr(y,a-t7[ji.s() du grand prêtre, et l'on doit remarquer
qu'ils sont tous postérieurs à Hadrien.
Le papyrus de Strasbourg est postérieur à 169. La date est mutilée;
mais, dans cette mesure, Wilcken la détermine avec certitude^; grand
prêtre : Flavius Mêla. B. G. U., 347, est de 171 après J.-C, 11' année de
Marc-Aurèle; grand prêtre : Ulpiiis Serenianus. B. G. U., 82, est de i85
après J.-C, 21' année de Commode; grand prêtre: Julianus.
La circoncision paraît ici un caractère de la prêtrise (Icpa-'./.w;
r£p'.T£;;.£Îv). Les prêtres qui veulent circoncire leurs enfants doivent
demander une lettre pour l'àpyispcûç au stratège du nome : celui-ci ne
la donne qu'à ceux qui ont prouvé que les enfants à circoncire
sont de race sacerdotale en produisant, comme nous l'apprend le
papyrus de Strasbourg, 1. 13-17, les copies des dernières i-z^çix^oLi
•KO.-' oiy.(av de la famille : exemples de ces iz^YP^tsaî de prêtres : B.G.U.,
706; Amherst, II, 74^. L'enfant ne doit avoir aucun signe d'impu-
I. SuvTalEc;, cf. Tebl., 5, 1, h'4.
3. Cf. les notes des éditeurs.
3. Probablement, comme le disent les éditeurs, le produit de la prostitution.
4. Tebt., p. i43.
5. Archiv f. Papyrus/., II, p. d et suiv
6. Publiés et commentés par Krcbs, Philoloij., LUI (N. F. VII), p. 557.
7. Publié par Reitzenslein, Zwei religions geschichlliche Fragen, nach ungedruckten
griechischen Texlen d. Strassburger Bibliothek, Strasbourg, 1901.
8. L. c, p. i3.
9. Selon Wilcken, le stratège devait vérifier l'authenticité de ces copies prises sur
les originaux conservés dans les bibliothèques de la xw[Jir,, en les comparant aux
%noyoa.v9.i conservées dans ses archives.
l68 REVL'E DES ÉTUDES ANCIENNES
reté (xTr^[>.o^) et il est soumis à un examen analogue à celui de la
victime. Munis de cette lettre, les prêtres se présentent devant
ràp7'.£;£Jç, qui la vise et donne l'autorisation. Il y a des difîérences
entre le texte de Strasbourg et ceux de Berlin. Les uns se contentent
de décrire en quelques lignes la procédure d'usage, l'autre cite tout
au long la lettre du stratège, qui occupe, comme le montre l'édition
de Wilcken, presque toute l'étendue des trois colonnes", tandis que la
dernière ligne du texte donne la décision du grand prêtre.
Wilcken note, en outre, qu'il n'est pas question, dans le papyrus de
Strasbourg, de l'examen corforel de l'enfant. Les textes de Berlin
nous montrent le grand prêtre interrogeant, pour savoir si' ti îY;[jLîrov ïyv.
0 T:aTç, les hiérogrammates (B. G. U., 8,) les coryphées, les hypocory-
phées (B. G. U., ^h~). Peut-être, dans le cas du papyrus de Strasbourg,
cet examen a-t-il été fait déjà par les prêtres provinciaux a.
Reitzenstein avait cru que les parents du côté de la mère étaient
appelés à prouver par des actes la race sacerdotale de l'enfant, et
voyait dans cette prépondérance donnée aux parents du côté maternel
une survivance intéressante de l'ancien droit matriarcal. Cette interpré-
tation reposait sur de fausses restitutions. Les mères sont nommées
avec les pères pour la seule raison qu'il fallait que père et mère fussent
de race sacerdotale. L'intérêt du papyrus de Strasbourg est de
mettre ce fait en lumière.
On sait qu'Hadrien (ou Antonin) avait interdit la circoncision. Nos
textes sont certainement postérieurs à cette mesure. Exception avait
donc été faite pour les prêtres égyptiens, et le papyrus de Strasbourg,
d'après la restitution de Wilcken, paraît faire allusion à un décret de
l'empereur ou du préfet (1. 5, à/.oXo'jôu)? xoXq XcXejjOerj'.).
Avant le ir siècle, la circoncision était-elle générale en Egypte, ou,
comme le veut Reitzenstein, réservée à la classe sacerdotale ? Cette
question posée à propos de nos textes a été discutée par Gûnkel et
Wendland. Nous renvoyons à leurs mémoires 3.
3° Armée
Epoque ptolémaïque^. — La question de l'armée à cette époque
est liée à celle des clérouques, et les textes de cette année ont apporté
sur les clérouques un grand nombre de renseignements.
1. La partie supérieure des trois colonnes manque.
3. Wilcken, l. c, p. 8. La mention de cet examen est peut-être dans colonne II, 7
et âuiv.
3. H. Gûnkel, Ueber die Beschneidigung im. altcn Testament (Archiv, II, p. i3); P.
Wendland, Die hellenistiscfien Zeagnisse aebcr die xgyptischc Bcsckneidigung(ibid.,'p. 33).
Cf. aussi Wendland, dans Berl. phil. Woch., 1902, XLIIl, p. i32i-i333.
4. Wilcken {)cnsc que Amh., II, 39, sont des ordonnances relatives à l'armée. C(.
Archiv, II, 117
CHROHIQL'E DES PAPYRL'S l6q
Pour le m* siècle, les papyrus de Magdôla ont donné quelques
détails nouveaux.
Pour le II", la publication de Tebtiinis I, a vivement éclairé le pro-
blème. Les renseignements sur les clérouques sont épars un peu
partout dans tout le volume. Les textes les plus importants sont :
1° Les décrets d'Évergète II relatifs aux clérouques k
3° Les listes de clérouques et de terres clérouchiques qui se trouvent
dans les étals des terres de toute espèce dressés par les comogrom-
mates de Kerkeosiris^.
Au ur siècle, les clérouques sont tous militaires-^ et ne diffèrent que
par l'étendue de leur lot (£/.aTovTâpoupot,TpiaxcvTâpoupct). Au ii" siècle, le
terme x£-/.Xr;pou;(r,[j.£vc'., xXrypouyoç, désigne tous les possesseurs de
y.Xripcç, et parmi eux se trouvent quelques fonctionnaires civils comme
Menchès (cf. plus haut) et des fonctionnaires de police dont le caractère
militaire n'est pas très nettement accusé. Quant aux clérouques mili-
taires, ils se divisent en plusieurs classes.
La plus importante est celle des catèques. Les éditeurs de Tebtunis
paraissent avoir démontré que les catèques répondent exactement aux
clérouques du m' siècle :
i" Les catèques sont Grecs, comme les clérouques, grecs dans
l'acception large du mot opposé à indigène. Quelques-uns portent des
démotiques plolémaïques et alexandrins^. D'autres sont traités de
^lacédoniens, de Perses, de Cretois, etc. Ces nationalités ne répondent
})as à des réalités géographiques: ce sont de simples titres, et l'on voit
li'l éphode devenant catèque assumer la qualité de Cretois 5. Les
Égyptiens, en devenant catèques, prennent un nom grec.
a" Comme les clérouques, les catèques sont des soldats actifs.
Cavaliers, ils sont divisés en hipparchies numérotées (au m" siècle, les
hipparclîies sont quelquefois désignées par des ethniques); fantassins,
en chiliarchies^.
3° Comme les clérouques, ils sont dispersés dans les villages. Leurs
titres è/.aTovTipojpct, etc., sonT les mêmes. Ces titres ne répondent pas
toujours à la dimension réelle du lof^.
I. Tebl., b, passim; Teht., i24-
a. Tebt., sect. VI. Voir surtout App. I.
3. Pour le m* siècle, les clérouques nous sont surtout connus par les papyrus
Pétrie. Cf. P. M.Meyer, Dos Heerwesen d. Ptolœmseer und Borner inEgyplen, Leipzig, 1900,
etSchubart, Quœstiones de rébus militaribusqualesfuerintinregnoLagidaruin,Bre»\au,iQOO.
4. Tebt, 99, 1. 54, 58.
5. Tebt., 83. On voit dans ce texte que 600 hommes ont été accordés au 7io),iT£-Jixa
des Cretois, et l'éphodc en question est envoyé par l'oflicier chargé de la aJvTa^t; des
catèques à deux personnages désignés par ce iTOÂtT£y|JLa.
6. Commandées par Vimzipyr^c, èti' àvôpôjv ou rr,y£iAtov kr.' àvSpàJv? C'est douteux.
Cf. re6<., 54, et la note 3.
7. Soit par suite de changements, soit à cause de la négligence du scribe. Le titre
doit être exact au moins à l'origine. Tebt., App., I, p. 548.
I^O KEV[K l>ES ÉTUDES \NCIENI«ES
4° Enfin, les catèques ont, à l'égard de leur cléros, les mêmes devoirs
que les clérouques du m' siècle ■ .
Les catèques se recrutent soit dans les classes de clérouques infé-
rieures à la y.aToiy.îa, soit parmi les simples particuliers (è; lstoy.-:Y;[;.6v(i)v)2.
Dans ce cas, on les désigne par le nom de l'oiricier qui a présidé à
leur promotion : c! y.x A'.cvjcîou elq tojç y.ïTor/.cuç It.'::v.ç, cîzpca£'.XY;[j.|j.évc'.
£tç -rcuç 7.0L-. Ir.r.. cii KpiT(ovo;3. Cet orRcier est un i-TT'.s-rxTY;? ou un
7pa|x[j,aTî'j(; T(ov y.aTO'y.iovA. Celui qui est chargé de la distribution des
■/Xf,poi s'appelle b :rpcç ~.f, juv-raHei'».
V a-t-il un rapprochement à faire entre cette manière de désigner
les y.âxi'.y.c. et celle qui est d'usage pour les v.Kr,po^yz\. du m' siècle
(Magd., i. IlTOAeiJ.aTcç Ma/.eowv twv Uuf)7.y^(i\c\i y.al IlTcXetxaiou Toi Oiou
ajTOu), et le personnage nommé au génitif dans celte dernière formule
est-il l'ancêtre de râ-tTTixY;?? N'est-il pas plutôt un chef de corps?
C'est ce que je ne saurais décider.
C'est la constitution de nouvelles classes de clérouques inférieures
qui a probablement rendu nécessaire le changement d'appellation
pour les clérouques du siècle précédent.
Les militaires indigènes forment la seconde catégorie de clérouques
militaires. Leur organisation paraît, dans ses grandes lignes au moins,
parallèle à celles des catèques. Il y a des [j.iyj.ixoi IzTreT; et des
ir.zipyjpz'. [j.iyv-j.o'. {oi Xo[/.r,v'.oç âTCîipî'jpoi, y. l'.x Xo[rr;vio; zl^ tsùç
â-Tapojpoj; 7:p;7î'.>.Y;'^,;x£vot). Comme les v.iiz'./.c: en hipparchies (et chi-
liarchies), ils sont divisés en Xaapyiat. Les lots des cavaliers sont théo-
riquement de 3o et 20 aroures; en fait, un peu plus petits. Les èzxâpcjpsi
ont 6 aroures et demi. On trouve des Grecs parmi les [xiyv^.z'., comme
on trouve des Égyptiens parmi les y.x-o'./.o'.. L'établissement des
clérouques indigènes à Kerkeosiris date de la 4j" année d'Évergète.
Mais la coutume de donner un cléros à des '^.iy.^j.z: date du m* siècle.
A. côté de ces colons militaires, on trouve des phylakites (10 aroures),
surveillants des terres et des moissons ; des érémophylakites (10 aroures),
surveillants des roules du désert; des éphodes ou inspecteurs!*
(24 aroures); des yipi'-.-oi, inspecteurs du désert (a4 aroures).
Un fait que les papyrus t'e Tebtounis ont bien mis en lumière,
c'est que ces colonies ne se sont pas constituées seulement en deux
ou trois fois, mais par des dons de terres qui se répartissent sur la
durée de plusieurs règnes.
Le clérouque doit cultiver son cléros : s'il est trop pauvre pour
I. Un fait est caractéristique selon nos auteurs. Les TpiaxovTcipoupoi <l>y>,éw;, qui
sont qualifiés de clérouques au m* siècle, deviennent v.y-oiv.'n au iiV
5. Tebt., 134.
3. Cf. App. I, p. d5o, el ind., p. 6i3.
4. Cf. indices, t. v.
ô. Tebl-, 3o, 3i, 82 : t-^/tx/.ti/.o; à l'époque romaine. Opinion différente dans Wil
cken, Gr. Osl., I, p. 396.
CHROMQUE HES l'APTKlS lyl
subvenir aux charges, il peut le céder {T.xox'/ô}pr,G{.ç). Cette cession
ne paraît pas être une vente. La location du cléros est libre, cela au
111*' et au II" siècle. Au m" siècle, nous voyons le fisc louer le cléros d'un
clérouque absent^. Le fisc peut confisquer le cléros. Le cléros est pris
généralement sur les terres royales incultes. C'est par exception ou
par abus que des clérouques reçoivent de la yyj t;xôpt[xo<;. Cet abus est
quelquefois consacré, par exemple, par un xpicxaYixx d'Évergète II.
Pour les terres clérouchiques et les redevances dues au fisc, cf-
sect. VI, 5".
Notons la mention d'un grade nouveau dans Magdala, i : âzt-
Xipyr,q.
Époque romaine. — Wilcken 3, après un nouvel examen, a publié
dans l'Hermès une lettre impériale déjà connue et relative à la succession
des soldats'*. Ses nouvelles lectures ont modifié l'histoire des légions en
Egypte. On attribuait autrefois cette lettre à Trajan. Wilcken a lu le
chiffre de l'année (y). En combinant cette donnée certaine avec ce
qui reste des noms des consuls, il est arrivé à reconnaître que le docu-
ment datait de la 3° année d'Hadrien, 119. Le nom du préfet à qui
la lettre est adressée doit être lu 'Pa;j.[At£ et non ^îij.y.'.z, et il s'agit de
Rhammius Martialis, qui était préfet en 118. Cette lettre montre que,
en 119, la legio III Cyrenaica et la legio XXll Dejotariana sont réunies
dans le même camp, à Alexandrie. Or la legio II Trajana Fortis est
en Egypte depuis log^. Donc, il y a eu, un moment, au 11° siècle,
comme sous Auguste, trois légions en Egypte. Ce fait contredit ce
qu'on pensait jusque-là.
Nicole 6 complète heureusement ses archives militaires du i" siècle
par la publication du papyrus IV de Genève, qui contient les comptes
du soldat [Qu]adratus. Il ne reste que les chiffres. Mais une compa-
raison avec le numéro i de la même collection est instructive. Il
semble qu'il y ait quelques changements. La solde est plus forte de 49
drachmes. Le parallélisme n'est pas exact entre les deux textes. La
mention probable de réjouissances accumulées fait songer aux fêtes
qui dans les camps signalèrent l'avènementdeTrajan (18 septembre 96).
4° Cités et Munigipes
Dans le papyrus de Berlin B. G. U., 578, un certain Lucius
Antonius Minor, d'Antinoë, est qualifié de 'AÔYjvatsyç '0 xa'i 'Epsyôévto;'^.
I. Magd., la.
a. Magd., i.
3. Hermès, 190a, p. Sft.
A. B. G. U., it,o.
Ti. C. I. L., III, 79.
G. Archiv, H, p. G3 et suiv.
7. On a des exemples fréquents de ces doubles « démotiqua ».
1/2 REVUE DES ETUDES ANCIENNES
Une inscription du Corpus » nous apprend que le prytane de la Boulé
de la même ville appartenait à la çuXt] 'AÔïjvaîç. Le simple rapproche-
ment de ces deux faits peut faire soupçonner que le premier de ces
soi-disant doubles démotiques se rapportait non au dème, mais à la
tribu. Un papyrus du Musée Britannique en donne la preuve irréfu-
table (papyr. Lond., 1 164). Il est resté inédit; mais M. Kenyona qui l'a
déchiffré nous cite ces lignes significatives:
'A;ji.[i.wv'.c; S£6isT'.oç o y.a'' 'Hpâv.Xetc; •/.%<. ci toOtcu 6[j.OYv/;atoi àSeXçol
'OAu;ji.z'.âoY;; xa'i \\ijL;j.wvâp'.ov, cî cûo à5-/;A'.y.£;, AvTivoeîç, ci xpeTç £/. raTpcç
'A[ji.;jLa)v{ou çuA^iç -f,q aÙTTJç y.at cy;;j.ou y., x. X.
M. Kenyon en a profité pour nous donner la liste des noms de
tribus et de dèmes connus. Les papyrus de Tebtounis nous permettent
d'en ajouter deux nouveaux, E'j^pyéz'.oq^ et Zr.vs'.oç^.
Les papyrus de Ahnasieh contiennent deux documents plus faits
pour exciter notre curiosité que pour la satisfaire. Tous les deux sont
attribués par l'éditeur au iir siècle après J.-C. C'est d'abord le début
d'une lettre de la ^suat, d'Héracléopolis à son « très cher » Cornélius
[ ], écrite de la main ($'.à) d'Aurélius Héron [ ], ancien gymna-
siarque et exégète, prytane en charge 5.
Le second est un extrait des ùzo;j.vr(;j.aT'.c[jL:t de la même j3ouÀr;6. Nous
assistons à un bout de séance orageuse. On vient de lire une pièce
officielle, sans doute une lettre de haut fonctionnaire qui, vraisembla-
blement, exige quelques charges des bouleutes ou se plaint que certains
droits n'ont pas été payés, car, après la lecture, les conseillers s'écrient
d'une seule voix: « Qu'on exige le paiement de ceux qui n'ont pas donné;
nous ne sommes pas en nombre"^. » Le prytane fait lire une lettre du
diœcète. La Boulé pousse la même clameur. Un autre texte mentionne
un ^(X){[ix7iip-/_T,^) y.OL'. i3c(uA£yTT;ç) y.al 7ipcjTaTY;ç ::cA£toç8.
I. CI. Gr., III, 4705.
a. Kenyon, Phylae and Demes in Graeco-Roman Egypt {Archiv. II, p. 70 et suiv).
3. Tebl., 99, 1. 58.
4. Ibid., 1. 55.
5. B. G. U., 924.
6. fi. G. U., 935.
7. L. a et 3 : 'A'!Tai-:[et'(T6a)]<Tav oî (iT)>à7toS£5wx(iT£i;, E>,X£i[xâ £(r:tv xoy if)jji£TÉpou
àpiÔaoC. L. 9: les bouleutes emploient le simple S£6a)y.6T£;. "EX>.£i|j.a àpt6|i.oû
ne pourrait guère signifier un déficit dans les comptes, il est très probable qu'il y a là
une allusion à l'absence de certains conseillers qui n'ont pas paru pour se dérober
aux charges. Ce sont les ot [i.y\ àTioOEÔwxÔTe; (ôeôwxôte;). Nous avons des exemples
nombreux de ces faits. Cf. dans le même fascicule, n" 93G, où il s'agit d'un bouleute
xaTaip-jv^vra Et; Travaviy. à; du vte). £ta; . Cf. Wilckcn, Arcliiv, I, 4o8 et suiv.
Wenger, Kechtshistorische Papyrustudien, pense que le bouleute en question se dérobe
à la suite d'un procès commencé. Mais Wilckcn me paraît, à bon droit, maintenir sa
première explication {Deutsche Litterat. Zeit, 190Î, p. i i4i). AVilcken a promis, pour le
second volume de V Archiv, des commentaires de ces textes de Atinasieli. — Sur la
XovoYpaçt'a, liturgie municipale qui paraît avoir été lourde, cf. Amh., IF, 83;
Wenger, Archiv, II, p. 'iC^; Wilrken, ibid., p. ia8.
8. B. G. U., 908.
chronique des papyrus l^s
5' Finances
A) Taxes. — Voici la liste de certaines taxes, ou nouvelles ou peu
connues, au sujet desquelles les textes récemment publiés donnent
quelques détails inédits :
'AXcYjxév peut être l'ensemble des petites taxes sur l'aire (y.âôapj'.;,
7.0Œy.'.v£UTiy.6v) . Tebt., 48, 17, n., abrégé en aX ( ), ibid., 90.
'A-6ixoipa. C'est la célèbre taxe d'un sixième sur la vigne et les
jardins, bien connue par la loi financière de Philadelphe. Une ordon-
nance d'Évergète II ' la range parmi les revenus sacrés maintenus aux
temples, XY;i;.'|e79at Ss -/.al xàç àzoïxi-paç aç £Xi[^iavcv. Ce texte, comme
la pierre de Rosette, qui parle des y.aOr/z.cjjai à-o;^.s(pat revenant aux
dieux, semble corroborer les vues deWilcken*, qui pense que cet
impôt n'a jamais cessé d'être un impôt sacré. Cf. cependant la dis-
cussion des éditeurs de Tebtiinis, l. c, notes.
'Apxaltei'a. Ce mots désignerait, selon les éditeurs de T^ô/un/^,
l'impôt en nature sur les terres plantées en blé, impôt calculé à raison
de tant d'artabes par aroure 'i. Cette vue est contraire à celle de Wilcken,
pour qui la taxe en nature sur les terres plantées en blé s'appelle
èr'.YpaoT; 5. Les textes mentionnent souvent l'impôt de 2 artabes
{ty)v ^ ^ = ::y;v ^ (àpxaSïjv) 6, ou peut-être, selon les éditeurs,
ciapTa6c'!av), celui d'une artabe. d'une demi-artabe'^. 'ApTa6ts{a serait le
nom général de cet impôts. Il y a peut-être une petite difficulté à cette
interprétation. Une ordonnance d'Évergète II exempte les temples et
les biens consacrés aux dieux de l'àp-aêtefa, et nous voyons la lepà 7^
payer une redevance d'une demi-arlabe^. Ces divers impôts sont payés
par les terres clérouchiques et les terres sacrées, mais rien ne dit qu'ils
leur soient spéciaux.
rpai;-[ji,a-:ixôv. Nous voyons cet impôt payé par diverses personnes :
par des clérouques 'o, par des prêtres", par des PaaiXty.oi YewpYoi " .
Dans ces cas différents, ce n'est sans doute pas le même impôt.
r£a)|ji,£Tpta. Une demi-artabe est payée de ce chef par les cultiva-
teurs royaux «3.
1. Tebt., 5, 1. 5o.
a. Wilcken, Gr. Ost., I, p. 6i5, n.
3. Tantôt neutre pluriel, tantôt féminin.
4. Tebt., 5, 1. 5-9, n., p. 88.
5. Grieck. Ost., I, p. 194.
6. Arriérés remis par Êvergète II, Tebt., 5, 1. i5. Rapport du comogrammate sur
cette taie, Tebt., 99.
7. Tebt., App. I, S 3, p. 555.
8. Tebt., p. Sa, n. i5.
9. Tebt., 98, introd. (cf. 36, 9; 89; 61, b), 1. 3a3-34i, et notes.
10. Tebt , App. I, S 3, p. 555; 89.
11. Tebt., 97.
ta. Tebt , gi el 94.
i3. Tebt., 93. Sur cet impôt en général, cf. Tebt., p. Sg, d. 69.
17/1 HEVCE DES ÉTL'DES A>CIE?iNES
AiaxûXiov I est probablement une taxe d'importation sur le vin. A
la fin du iii' siècle, elle subit un déficit de -i talents i366 drachmes.
Eiaçcpà. Impôt en nature payé par les ipr,[).o^ù\ix'Aez (1 artabe^),
par la hpà. 7153 (demi-artabe), par les clérouques en même temps que
l'èz'.YpasTji. Ce serait comme elle un impôt spécial, intermittent et
irrégulier.
'EXa-.ov. Nous avons quelques renseignements nouveaux sur le
monopole de l'huile. Le numéro 1027 1 de Gizeh^ (se. Caire) est une
bonne illustration de Rev. Law., col. Sg. Nous savons par ce document
que les fermiers de l'huile doivent payer les cultivateurs à raison de
li drachmes l'arlabe. Mais ceux-ci leur doivent, en revanche, une
drachme de grain gratis, en sorte qu'en réalité 4 drachmes sont le prix
de I artabe et quart. Le papyrus en question est une lettre adressée
probablement à rà2-/a)vr,ç pour appeler son attention sur un mémoire
des ystopY-'- qui, ayant livré aôSoartabes, demandent qu'avant la véri-
fication de ce compte, on leur avance le prix de 3oo artabes pour qu'ils
puissent continuer leur travail 6.
Au 11" siècle la fraude pour la culture et la vente des produits
oléagineux paraît avoir été assez fréquente. Évergète II amnistie les
contrebandiers". Un entrepreneur de la vente de l'huile et de l'impôt
sur riiuile {0 kls.ù.r,(iiiq Tr^v ciiOîcrtv y.al to tsXoç; saisit de l'huile impor-
tée et de l'huile de kiki, vendues par un Thrace, dans la maison du
cordonnier Petesouchos, ce qui est l'objet d'un rapport du comogram-
mate MenchèsS. Aussi le même entrepreneur n'est pas très populaire,
et nous le voyons se plaindre d'avoir été quelque peu « rossé» 9.
TÉAc; désigne à la fois l'impôt sur l'huile importée et sur les culti-
vateurs de produit brut comme le ricin (/.pÎTwv) 'o. 'EAaiov est peut-être
abrégé en sX dans le Tebtunis, gS.
'E-iYpaç/v Les éditeurs de Tebtunis comparent cet impôt avec
ràv^sà lr,rfz'fp3i\j:j.tfr„ levée à l'occasion d'une visite du roi»'. Pour
I. Tebt., 8, 1. 19.
a. Tebt., 89, 1. 74.
3. Tebt., 36, 1. 9; id., 98, 1. 53.
.',. Tebt., 124, 1. 35; 99, ). 48; io5, 1. ttS.
5. Archiv, II, p. 79-81 (Grcnfell - Hunt). La date de ce papyrus est difficile à
déterminer. La paléographie, le fait que le paiement est fait en argent, l'assigneraient
au rogne d'Hvcrgèle 1". Et cependant il mentionne une y.oiu.r, portant le nom de
Philopator. Cf. sect. V, p. j^.
6. Tous ceux qui ont fouillé en Egypte coiuiaissent les demandes d'avances sur les
salaires, tout à fait analogues à celle-ci.
7. Tebt., 5, I. 193.
8. Tebt., 38.
9. Tebt., 39.
10. Comme il n'y a pas de croton à Kerkeosiris, les éditeurs pensent que tIXo;
désigne ici l'impôt sur l'huile importée, qui, à la diUérence du m* siècle, serait l:"^''
à l'intérieur.
11. Tebt., W, 1. la.
CHRONIQUE DES PAPTRtS I ^5
eux, c'est un impôt extraordinaire ». Il est payé en nature. Nous voyons
cependant que, en cas de retard, il est exigé en argent a,
'E::([j.eTpov. Cf. xpcc;j.e-:poy[j.£va.
'ETTiŒTaTixôv. Wilcken3 y voit un inîpôt destiné au salaire de
répistate twv is^tôv, ce qui s'accorde bien avec Tebt., 97, mais moins
bien avec Tcbt., ô'*, où nous voyons les épistates contribuer à cet
impôt. Serait-ce une taxe destinée à s'assurer le privilège d'avoir un
épistate, comme le suggèrent les savants anglais ?
ZiAjpvâ. La vente de la myrrhe est un monopole de l'État. Le
prix en est fixé, au 11" siècle, à Z|0 drachmes d'argent par mine, en
cuivre 3 talents 2000 drachmes. Un impôt sur le transport (y.xTa-
YW710V, xaTaYci)Y'.;xcv) est de 200 drachmes par talent (soit 3 i/3 0/0).
Cette décision est portée à la connaissance du public par voie de
'lyôur^pâ. D'après une restitution de Grenfell, Hunt, Smyly, qui
introduisent les àXistc parmi les personnes exemptées par Évergète II
de fournir le ^Txôtxcç aux soldats et fonctionnaires, personnes qui
paraissent toutes appartenir à l'administration d'un monopole, la
pêche serait un monopole de l'État. Vue difl'érente dans Wilck.en6.
0£ ( ) = 0e(c6), (dt{uny> Tebt., 90.
0r,aaupc(fuXay.ixév. Impôt payé par les cullivaleurs royaux. Le
nom indique l'objet de la taxe. C'est un droit levé pour la garde des
redevances en nature dans les greniers publics'.
Kâôapotç. Cf. 7:po3;xeTpoû[ji.eva.
Koaxtv£UTi/.cv. Idem.
KpajTiçôr^éaiwv. Impôt payé par les cultivateurs royaux 8.
.\aoYpa<pta- Sauf Macc/t., III, 2, 28, Tciviaç oé toùç 'louîaicuç eiç
Xaovpai'av v.a'. o'Iy.sTi/.T^v Stiôe^tv àyôî^vat, on n'avait aucun témoignage sur
la Aaoypaçîa à l'époque ptolémaïque^. Un papyrus, que les éditeurs
placent dans le temps qui va de Ptolémée Alexandre à Ptoléméc
Dionysios, est intitulé'»: Aaoypa^i'a Oeo^ovisoç y.ax' avSpa teXoûvxwv
TjvTa;'.v. AaoYpaçia, à l'époque romaine, désigne la capitation.
Dans notre papyrus, ce mot ne paraît pas signifier capitation, mais
I. Tebt., 5, n. Bg.
3. Tebt., 27, 1. 84 et suiv. Un contribuable (?) en relard se dérobe à cet impôt par
un départ pour Alexandrie. On fait apprécier la valeur de ses biens et on le rappelle
par iip6Ypa(X|j.a. Tebt., 99, traite de cet impôt.
3. Griech. Ost., I, p. 366.
4. Tebt., 5, 1. 53 et la note.
5. Tebt., 35.
6. Tebt., 5, n. 170. Wilcken, Ost., I, p. 187.
7. Tebt., passim, indices, cf. s. v. p. 64 1.
8. Tebt., 93 et passim.
9. C'était une raison de croire, selon Wilcken, que l'ouvrage avait été composé
à l'époque romaine.
10. Tebt., io3.
176 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
plutôt recensement «, et probablement a-t-il la même signification dans
Macch., III. La capitation existait-elle à l'époque ptolémaïque ? Peut-
être, selon les éditeurs, à partir du 1" siècle. Des àTroypaçai ressemblant
aux à-oypaoal de l'époque romaine se rencontrent dans P. Alex., 6»,
et dans les papyrus inédits de FI. Pétrie 3, qui mentionnent des (j(o([j.a-ra).
Cf. 7w(;j.a-iy.év ?) de Tebt.y 95, in fine. La jûviaEtç pourrait, elle aussi,
désigner un impôt de ce genre.
Xt'.'o'j pyix. Le ActToupviy.ov (8 drachmes) est payé par un clérouque
indigène V Ae'.-:ousY''ai holv/.xi^. Nous avons parlé des r,[).ip(xi XetToup-
Ytxa( 6.
Na-jÇiov. M. Smyly nous promet une nouvelle explication de ce
lerme dans la réédition des papyrus Pétrie.
iév.a. Redevances en nature ou corvées dues aux fonctionnaires.
Une ordonnance d'Évergète II essaie de faire cesser les abus que cette
coutume entraînait". Nous recueillons souvent les échos de plaintes.
On connaît l'inscription des prêtres d'Isis de Philae se plaignant des
trop fréquentes Trapo'jjîai exigées par les fonctionnaires 8. Gizeh, loaSo^,
nous fait assister à la levée de ces redevances par un de ses agents
pour le diœcète Chrysippe. Les produits sont mesurés avec des mesures
apportées d'Alexandrie et vérifiées sur les étalons de bronze. Ce texte est
à rapprocher d'un papyrus anciennement publié par Grenfell et Hunt «o.
Les ztnoL sont exigées aussi pour Lucius Memmius >i. Le comogrammate
Menchès est attaqué pendant qu'il lève ràvopàv lr.r[eypx'^.[j.irr,'i pour la
visite du roi (::pbç "YjV toD SaciAéwç 7:apouj(av) '^. Dans certains cas, les
habitants doivent fournir les moyens de transport '3. A l'époque
romaine et byzantine, même coutume : c'est, sans doute, à cet ordre
d'idées qu'il faut rattacher la lettre d'un procurateur enjoignant de
faire préparer l'établissement de bain pour l'arrivée de grands person-
nages (7:apaY£vc;j.év(.)v twv y.paTÎffToiv £ja-/Y3iJ.6v(i)v) ''t et l'ordre donné à
I. Peut-être recensement de itxoi = indigènes, sens établi par des textes nonnbreux.
Il est possible que, dans la suite des temps, le mot se colore d'une nuance nouvelle, et
qu'il ait le sens que P. Meyer lui donne dans son intéressante note : Zam Ursprung des
Colonats, dans les Beilràge zur Alt. Geschichte, I, p. 434.
3. Bull, de la Soc. arch. d'Alexandrie (publié par Botti).
3. On sait que M. Smyly prépare une nouvelle édition des papyrus Pétrie, qui
comprendra plusieurs textes inédits.
4. Tebt., 103.
5. Tebt.. Sa, n. 4.
6. Tebt., 88.
7. Tebt., 5, 1. i84, et n.
8. Strack., Dynastie, d. Ptolem., p. 354, n" jo3.
9. Archiv., II, p. 80.
10. Grenfell, Gr. Pap., II, i4 b. (fournitures d'oiseaux pour le même diœcète).
11. Tebl., 33.
I 3. Tebt., 48. Ilapoyatav signifie les devoirs à rendre au roi à l'occasion de sa visite.
Cf. Slrack, insrr. cit., àvayxà'ouat riiià; Tiapoudca; a-JTot; 7;oi£ta9at.
i3. Ttopeta, Tebt., 5, 1. igS et suiv.
1 !i. B. G. r., 926 (il* siècle après J.-C).
CIIHONIQUE DES PAPYRUS [77
un cuisinier de fournir lo livres (Àfxpa;) de viande pour un personnage
accompagné de l'ambassadeur des barbares'.
ÎUA'.XY). Impôt levé sur les provinces extérieures comme à l'inté-
rieur a. En Egypte au moins, il semble que la culture et la coupe des
bois ait donné lieu à un monopole ou à une surveillance de l'État 3.
'OGsvîa. Certaines toiles sont fabriquées dans les temples; Tebl., 5,
1. 63-64, montre que le produit de celte industrie monopolisée revenait
en grande partie au Roi.
npoj[j.£'rpouij.£va. L'expression :zpo(7[j.£Tpcu[jiva)v dq -zkq y.aOâp5ei<; /.al
To xor/.'.v£'jTty.bv tûv p(àpTa3ô>v) y ^'iV-^t^?-'' 3^> ^'^^^ penser que ce mot
désigne tous ces petits impôts supplémentaires.
wtéoavoç, payé par les clérouques et les cultivateurs royaux^.
Un yp'jzv/.ôq a-uéçavo; paraît dû par les clérouques au stratège (?) 6
26v-:a;t;. Cf. plus hautAaoypasita.
2G)|j.aT'. xov . Idem.
TtxpxeÎY.oa-r, (x' S*). Payée par les cultivateurs royaux?.
'VTràp xi-ou. Cf. vues différentes des idées en cours. Tebt., I, 5^,
n. 59, p. 39.
T p '. )j 0 1 v. y. 0 V '! X t a X û V 8 ? Payé par les cultivateurs royaux.
*i>6pcq^ (■/py;[xâTiov y.al c-tcj). Levé en Thrace et à Lesbos.
<I>uXay.'.Tty.bv'°. Pour les frais de police.
Notons encore yapvqpd, ye'.ptjl^.cç, y^ipiaxi^ri.
Lumbroso ' « a expliqué la formule que l'on trouve dans certains
contrats: (aroures) xa6apà? àizz ^as'.Atx^ç, en rapprochant Paris, 17,
[xuOwTfjÇ sico'jç ÈYxuy.AÎcu xai 67rox£i[ji.£vwv paaiXtx^ Ypa[ji.,aaT£i'a (de
même on dit 3asiAty,6ç tout court pour ^astXixbç ypai).\i(x-:d>q).
De l'expression: xaxax. owSexâ-ucu (etouç), qui se trouve dans des
quittances de TcpixiopE; àpyuptxwv (Amh., II, CXIV, année i3i), que
les éditeurs lisent à bon droit xaxay.(p[;j.âT{i)v) S(j)3£xâTCU è'touç, il rappro-
che la glose d'Hesychius xaTaxp{[jLa* xaTiy.p'.stç, xaTaaixY).
B) Domaine royal, terres des clérouques, terres sacrées. — C'est
peut-être là pour la couronne, la plus importante source de revenu.
Tebtunis I est, à ce point de vue, une mine de renseignements nouveaux.
1. B. G. U., gSa (époque byzantine),
a. Tebt., 8, 1. a5.
3. Tebt., 5, 1. ao5 et n.
4. Tebt., 9a.
5. Tebt., 98.
6. Te6i., loi. Voiraussi Tei^, loi et 95, .Te( ) Se ). ote ( ) Se ( )?
7. Tebt., 93.
8. Tebt., 93 et passim.
9. Tebt., 8, 1. 6-7.
10. Tebt., 5, l. i5, n.
11. Osservazioni PapiroLogictie (Rendiconti délia reale Accademia dei Lincei, t. XI, fasc. I,
séance du 19 janvier 190a).
I-jS REVUE DUS ÉTUDES ATSCIENTSES
Les éditeurs ont pris soin de les résumer dans un appendice • sur les
terres de Kerkeosins, ce qui me permettra d'être bref.
Un fait curieux et qui paraît acquis, c'est qu'il y a des xûixai , et
Iverkeosiris appartient à cette classe, oii it n'y a pas de terres qui soient
propriété particulière '. Elles rentrent toutes dans les catégories soit
des terres royales, soit des terres de clérouques, soit des terres sacrées 3.
Les textes mentionnent encore la vy; h ct^izei. Que faut-il entendre par
là? Il est clair, d'abord, que cette sorte de terre ne se confond pas
avec la propriété particulière, yi^ lh6v-r,-o^. Elle est toujours associée
avec les terres royales, clérouchiques et sacrées. Provisoirement, on
peut admettre, avec les savants anglais, que l'expression yf, èv açéjet
est le terme général qui désigne les terres qui ne sont pas possédées
par ceux qui les cultivent à titre de propriété, mais seulement à titre
de concession de la part de la couronne, soit les terres royales, clé-
rouchiques, sacrées 4 .
Terres sacrées. — Le total des terres sacrées s'élève, à Kerkeosiris,
à agi aroures 7/8. Il y a aussi des terres sacrées à MagdôlaS. Le
Y£(j)pYc; de la hpà 7^ ne diffère pas beaucoup de celui qui cultive la
terre royale. 11 paye en plus un impôt d'une demi-artabe, comme les
clérouques. Le revenu de la terre sacrée doit aller au temple et être levé
par les fonctionnaires du temple. Mais cette loi souffre des exceptions 6.
Terres clérouchiques. — Les terres des clérouques occupent un tiers
du territoire de Kerkeosiris 7. Nous avons vu à qui elles étaient données.
En général elles sont toujours prises sur la terre inculte. Nous voyons,
toutefois, certains ;j.iyt[j.o'., ceux d'ibion, recevoir de rèjxapjj.évY;. Mais
la preuve que c'est là une exception, c'est que, sous Philométor, un
clérouque qui a reçu un 7'hif]po<; zzôpv^o^ se voit dépossédé et n'obtient
I. Les documents analysés dans cet appendice sont principalement ceux delà
VI" section (Land Survey). M. Kenyon, Catalogue of additions, p. 620, signale des
drtcumcnts analogues émanant de Bcsas Sotcr, como^rammatc de Crocodilopolis,
datés de la 7' année de Claude (British Muséum, n° Go.'»).
î. Il n'y a, à Kerkeosiris, de propriétés privées que les maisons du bourg et peut-
être une aroure un quart de jardin.
3. Il y a des exajptions apparentes. La catégorie qu'on appelle JTro/oyov açopov
dy.TÔ; (iKrOojffEwr (y7tô),oyov = ce qu'on extrait d'un total) et qui désigne les terres
incultes, non susceptibles de location et, par conséquent, ne rapportant rien à l'État
(ctfoçov), sont évidemment des terres royales, car, lorsqu'on en donne à cultiver, on
les donne aux '^'xnù.i/.oi Yewpyot. Les Tiapâ&E'.TOi, appelés quelquefois a[XTC£).ot, ne sont
mis à part que parce qu'ils payent un impôt particulier (ànôuoipa). Les vojjiat èxtô;
lAiijOwdEo)?, qui sont Tipô; yjx'/.y.ô/ 6toixoj|j.£vot, c'est-à-dire (|ui payent une rente en
argent au lieu de verser une rente en nature, appartiennent aussi à la couronne,
puisqu'elle les donne quelquefois à des clérouques (Tebl.. App. I. p. 538-5/43).
'i. Sur la yf| èv àçÉiei, voir surtout Tebt., 5, 1. 3G et notes.
5. Vovoz le détail des Tebt., App., b'tZ. Notre inscription de Magdôla mentionne la
Wf it '■;■?, a/_p/,TTo;. Elle est nalurellein(!rit exemple de redevances.
<■). Tebt., 5, 1. 57-150. — Nous trouvons quelquefois des terres sacrées comptée»
parmi les terres royales. Tebt., gS. 1)4.
7. Cf. le détail, App., p. 545.
CHRONIQUE DES PAPYRUS I 79
à la place qu'un terrain incullc, /sp'cç. L'État n'est pas toujours aussi
sévère. Le diaîcèle peut permettre, dans certains cas, au clérouque
avantagé de garder sa v^ (jrfpt;j,2ç sans rien payer de plus à la cou-
ronne. D'autres fois, il paie la rente d'une année et garde sa terre; c'est
cette dernière mesure que l'ordonnance d'Évergète II paraît avoir
voulu généraliser».
Le clérouque peut cultiver lui-même sa terre ou la louer. Trop
pauvre pour supporter les charges, il peut la céder [zxpcn.yjùyq'jiç).
Outre la rente ey.çcp'.iv, il paie plusieurs impôts : au moment où il
reçoit son cléros, le rpsjAYjf/.ti^ewç cTé^avo;', puis le A£f:cupY'"''-2v, le
-Tïçavo;, Vànizzix Q connu dès le m' siècle), les xotvuvr/.i, le ypay-y-a-
-ix6v, l'siaf opi. S'il ne cultive pas sa terre selon les lois et ordonnances,
en cas de fraudes relatives aux monopoles, pour tout autre crime et
délit, son /.X-^poç peut lui être confisqué. Nous avons des listes de
•/.(xioyj.iJ.o\ y.X-^pci. Le fils hérite du cléros de son père.
Terres royales. — La 53" année d'Évergète II, le total des terres du
domaine est de 2^27 aroures i/i/3a, donnant une rente de i233o ar-
tabes 3/3, selon certains textes; i2346, selon d'autres^. C'est plus de
la moitié de tout le territoire (4,700 aroures). Le chiffre de la rente est
un chiffre fictif, tel sans doute qu'il a été fixé au début du règne de
Philométor et Évergète II. Depuis, le domaine royal s'est appauvri.
Les seules terres qui produisent la rente sont celles qui sont dési-
gnées dans les textes par l'abréviation à--q( ), que MM. Grenfell, Hunt,
Smyly poposent de lire àzr^v[ji,£vov = ce que l'on déduit du total fictif,
catégorie mise à part des autres, parce qu'elle comprend les seules
terres qui paient la rente. Ces terres sont plantées : r de aÏTCç, soit du
froment (Tcupcç), de l'orge (y.piOT^), de la dourah (oXûpa), des lentilles
(çixsç); 2» d'autres produits àÀAà -{é'/r, {rffkiç, [j.eXâv6iov, çiffYjXov,
ijx6p8ov); 3° des yXwpà (àpaxiç, yôpxoq vojxôiv, yépizq). Le principe
de la rotation des cultures est réglé d'une manière fixe, les produits
les plus faibles succédant aux plus forts. La rente est calculée en
artabes de froment. Quand elle n'est pas payée en froment, elle est
payée selon une loi d'équivalence officielle :
Blé ; orge ; '. 5 ; 3
Blé ; olyre ! '. 5 ; 2
La proportion du blé au cuivre est difficile à déterminer.
Une autre catégorie est désignée par l'expression à-Y](YH-^vov) a Itoj;
sxçéptov. Il paraît que ce sont des terres productrices qui sont données
par exception à des clérouques. Nous avons vu que de ces clérouques
on exigeait le paiement d'une seule année de rente. Cette explication
ne va pas toujours sans difficulté.
I. Tebt., 5,1. 36-43.
a. Il faut tenir compte des fautes de calcul fréquentes sous la plume de Menchès.
l8o REVL'E DES ÉTUDES ANCIENNES
A côté de la terre qui rapporte à la couronne la rente fixée, il y a
celle qui lui rapporte une rente inférieure. Elle est dite èv a-jyy.phe^,
c'est-à-dire soumise à la décision du diœcète, qui doit juger s'il faut
la ranger dans la catégorie des terres tout à fait incultes'. Les longs
rapports du comogrammale nous font quelquefois assister aux eftorts
le plus souvent vains des administrateurs pour rétablir ces terres dans
leur ancienne valeur.
Le produit est également à déduire du total des rentes fixées, qui pro-
vient des terres dont le revenu est affecté à un objet particulier, par
exemple, pour les enfants royaux, ou toutes autres dépenses de cette
nature (y.xTay.eywp'.aiJ.évY; Trpcjcoiç).
Enfin viennent les terres que la négligence ou le malheur des temps
ont rendues tout à fait improductives (xb ù-cXoyo'O- Et ce sont d'abord les
terres incultes, divisées en inondée, {ï\).6poyoç), salée (aX[j.uptç), déserte
(yipzzç). Entre l'année 170 et Vannée ii8, la moitié du domaine devient
ainsi stérile. D'autres terres sont dans cette catégorie pour d'autres
raisons, par exemple 4 7 aroures devenues clérouchiques et dont le
produit est compté, si j'ose dire, dans un autre chapitre du budget.
Enfin, une dernière classe est constituée par la terre èv èTîiffxocaet /.al
èv àrSKo^{'.z[jM, pour laquelle on n'a pu encore trouver d'explication
satisfaisante.
Notre maigre résumé ne donne qu'une idée imparfaite de tout ce
que nous apprennent ces textes; il suffira pour montrer quel intérêt
l'historien de la civilisation antique aurait à pénétrer, à la suite des
habiles commentateurs, dans le détail de ces inappréciables documents.
C) Fonctionnaires. — Tous ou presque tous concourent à l'adminis-
tration des finances, dirigée par le diœcète d'Alexandrie^, qui nomme
tous les fonctionnaires proprement financiers 3. Nous ne savons pas
s'il y avait des diœcètes dans chaque nome. L'épimélète nous y apparaît
au ir siècle, comme le directeur des finances 4. Comme on sait,
l'économe, si important au lu' siècle, lui est au 11" subordonné. Teb-
tunis nous apporte des preuves nouvelles de ce changements. Quant
à ràvTiypaçeùç, le contrôleur qui joue un si grand rôle dans la loi
financière de Philadelphe, il n'est pas nommé dans la collection. Nous
n'y trouvons que des contrôleurs secondaires, qui contresignent les
reçus des sitologues6. Le stratège prend part comme représentant du
1. En attendant, un contrat entre radministration et les yôupYOt fixe la rente que
cette terre doit rapporter.
2. Les instructions générales émanent de son bureau; par exemple; Tebt., 6, 1. 4-5,
Tebt., 27. Il juge ses subordonnés immédiats, Tebt., 7. Il envoie des inspecteurs dans
les nomes, Tebt., 28, etc.
à. Le comogrammate, Tcbl., 10. Nous avons des détails sur la Domination de
Mencbcs.
6. Ses inspections. Tebt., 17, p. 87.
5. Cf., en particulier, la formule du di'bul du décret Tebt., 6.
0. Déjà topous par Amh., II, 69, Go; cf. Tebt., 5, I. 85; 6, 1. i3-j6 et n.
CIIUOMQUE DES PAPYRUS l8l
pouvoir central à l'administration financière. Avec le basilicogram-
mate», il est chargé de la vérification des mesures qui servent à
mesurer les redevances en nature. 11 cumule quelquefois avec ses
fonctions celle de 1' o èrl Tôiv zpoaôowva. Le caractère financier du basi-
licogrammate est encore plus marqué, car il est spécialement chargé
de l'inspection et de la mensuration des terres, la plus grande source
de revenus pour l'État. Il n'est pas jusqu'à l'épistatc des phylakites qui
n'ait une responsabilité en matière de finances, car un des principaux
devoirs de ses subordonnés est la Y£VY;iJ.xTcç;jAa7.(a3.
Dans le bourg, c'est le comogrammale qui centralise dans ses
bureaux^ toute cette administration^. Ses fonctions sont assez impor-
tantes pour qu'il fasse souvent le voyage d'Alexandrie 6. Soumis à
linspection de l'épimélète, il lève des taxes? et est perpétuellement
en rapport avec le comarque et les TrpscêjTspct, les jia^tX'./.:' ^scoî-'s-
pour les questions de cultures 8. C'est lui qui dresse les divers
cadastres qui remplissent la section VI du premier volume de Tebtu-
nis.Le comogrammate intervient dans l'administration des monopoles.
Nous le voyons avec un fonctionnaire dont le nom a disparu, signer
un Tp5Ypa;xtj.x fixant le prix de la myrrhe. C'est l'épistale qui est
chargé de la vente de ce produite,
D) Règlements financiers. — Les papyrus de Tebtounis sont très
riches en renseignements sur la manière de procéder des fonction-
naires dans l'exercice de leurs fonctions. Énumérer tous les détails
grossirait ce travail outre mesure. Je me bornerai à signaler les nom-
I. Tebt., 5, 1. 85-90.
a. Tebt., 5, 1. 169.
3. C'est peut-être de phylakites qu'il s'agit dans la longue et curieuse plainte
contre certains fonctionnaires malversateurs, signée de plusieurs personnes de
villages divers, Tebt., î4. Les fonctions d'économe et d'archiphylakite sont associées,
Tebt., 37. Ce texte est un des plus importants du volume. Ce sont des instructions,
accompagnées de réprimandes, à un fonctionnaire, pour la levée des rentes sur les
secondes récoltes. Il doit nommer les ysvrnAaTÔçvXaxEç.qui, avec lesphylakites, garde-
ront la récolte jusqu'à ce que l'État ait prélevé sa part. On exige un serment royal de
tous les fontionnaires mêlés à cette opération, 6 èm tô)v TrpoTÔowv, économe, archi.-
phylakites, Sexavot des phylakites, etc.
4- ypa[AixaT£Ù; du comogrammate, Tebt., 112.
5. C'est naturellement sur le comogrammate que nous avons le plus de rensei-
gnements nouveaux puisque Jes pièces trouvées dans les crocodiles de Tebtounis
viennent en grande partie du bureau de Kerkeosiris.
6. Tebt., 19. Nomination du comogrammate: Tebt, 9, 10, 11.
7. Tebt., 39, 1, II et suiv.
8. Inspection des terres, Tebt. 12; dresse la liste des personnes capables de
Y£vr|(i.aToçuXaxia, Tebt., 37; s'occupe des terres royales, Tebt., 49, 5o; juge des querelles
relatives à l'irrigation avec le comarque et les anciens, Tebt., 5o; reçoit des pétitions
des paffiXtxot yeMpyot, Tebt., 44; du comarque et des Ttpso-SJTtpot, Tebt., 48. C'est
une question de savoir s'il est le supérieur ou le subordonné du comarque, Tebt., 33,
et 48. Le comarque m'apparaît comme une sorte de maire, entouré d'un conseil de
cheiks (Ttpeirê jxepoi) et qui représente les habitants du village vis-à-vis du délégué de
l'administration centrale, le comogrammate.
9. Tebt., 35.
Bev. El. une. i3
102 REVUE DES ETUDES ANCIE:<NES
breux règlements financiers que contient la collection d'ordonnance
d'Ëvergète, en particulier ceux qui ont trait aux douanes', aux
mesures ^ et le règlement sur le transport du blé3, à rapprocher
d'une lettre de patron de bateau, trouvée à Magdôla^.
E) 'AzoY?3t?a'' de l'époque ptomélaïque. — Grenfell et Hunt
ont publié trois àzoYpasa'- de maisons de l'époque ptolémaïque, pour
laquelle les documents de ce genre sont rares 5. Elles sont adressées à
l'épimélète; mais elles nous apprennent que deux autres exemplaires
de la même déclaration étaient adressés l'un à l'économe, l'autre au
basilicogrammate, ce qui corrige une vue de VVilcken (OsL, I, p. 433,
n. a).
Plusieurs quittances dans B. G. U., 9.
6° Justice
\) Compétence des tribunaux et des Jonctionnaires. — Chrémaiistes
et LaocrUes. — Une ordonnance d'Ëvergète II *j règle leur compé-
tence dans les procès qui ont pour point de départ des contrats,
quand les parties sont de nationalité différente. C'est la langue dans
laquelle le contrat est rédigé qui détermine le tribunal devant lequel
la cause est portée : dans le cas des contrats grecs, se sont naturelle-
ment les Chrémaiistes ; dans le cas des contrats Égyptiens, ce sont les
Laocritcs qui sont compétents. Dans les procès d'Égyptiens contre
Égyptiens, les chrémaiistes ne peuvent juger.
Ce dernier paragraphe nous indique qu'avant cette date les chréma-
iistes avaient une tendance à empiéter sur la juridiction du tribunal
indigène'. Avant ce décret, il est probable que le demandeur portait la
cause devant le tribunal de son choix. 11 n'est pas question des procès
qui ne sont pas engages sur des contrats. Les cultivateurs royaux, les
personnes appartenant à l'administration des monopoles ^ ou des
revenus ne tombent pas sous la juridiction de ces tribunaux.
Il est naturel de croire que le comogrammate fait partie des per-
sonnes exclues de la juridiction des chrémaiistes. Cependant, huit ans
après la promulgation du r.pôzzxyiJ.x d'É\ergèle, nous voyons un como-
grammate accusé par des contribuables devant les chrémaiistes^. Un
an après, nous voyons les mêmes chrémaiistes intervenir pour rame-
I.
Teht., 5, 1. 31, 1. 37,1. 33.
3.
Tebl.., 5, 1. 85.
3.
Tebt., 93.
4.
Ma(jd., 9.
5.
Archiv. II, p. 82-84.
C.
Tebt., 5, 1. 2o5 et suiv. et les notes.
7-
Cf., d'ailleurs, Papyr. i3 de Turin, 34« année de Philométor et d'Ëvergète,
«.
•J7roTe).£î;.
',!•
Tebt., ig (a. iio).
CIlROJilQUE DES PAPYRUS l83
ner dans leurs districts des agents financiers qui ont pris la fuite».
Je pense que la contradiction n'est qu'apparente. D'abord, le décret ne
parle que de procès engagés sur des contrats, et notre comogrammate
est simplement accusé de vol. De plus, Amh., Il, 33', nous montre
des fonctionnaires jugés par les chrémalisles ; seulement il semble
bien que, dans ce cas, ce tribunal prenne un caractère différent : il
s'adjoint l'épimélète et le basilicogrammate, et il est interdit aux par-
ties de se servir d'avocats.
Stratège. — Époque ptoléinaïque^. Les papyrus de Magdola jettent
sur ce point quelques faibles lueurs. Au bas de presque toutes les péti-
tions, nous avons l'aspotille du stratège'» qui décide la suite à donner 5.
Parfois il paraît mander les contestants à son P7},!j.a; parfois il parle de
renvoyer l'afl'aire aux juges compétents (xoTç y.aOv/.ou-t y.pti:Y;ptc'.ç, y.zvtz-
Si'xatov). Les affaires où il juge lui-même paraissent être celles où sont
impliqués des clérouques ; au m" siècle, il ne faut jamais perdre de vue
les origines militaires de la stratégie.
Dans tous les cas, le stratège agit comme officier de police et il
doit assurer, au besoin par la force, la comparution de l'accusé.
C'est l'épistate qui, à ce point de vue, est son représentant dans
le bourg 0, et nous voyons cet épistate agir non seulement comme
agent de police, mais comme juge de paix, sur un simple ordre de
son chef 7,
Ces attributions, le stratège les garde au ir siècle, et les partage
avec son subordonné le basilicogrammate â. Peu à peu, sans doute, ce
fut tout naturellement lui qui fut chargé de préparer l'instance,
comme il apparaît dans Amh., II, 35 9. Nous le voyons aussi juger un
tnzs'jç y.ixor/.o; '°.
Les autres fonctionnaires, à l'époque ptolémaïque, ne semblent
avoir une certaine compétence juridique qu'à l'égard de leurs subor-
donnés, probablement pour des délits commis dans l'exercice de
leurs fonctions. Une ordonnance de Soter Un rappelle que c'est le
droit du diœcète de juger ceux qui dépendent immédiatement de
l'administration centrale des finances. Le comogrammate Menchè»,
1. Teht., 34, 1. 35 (a. 117).
2. Cf. L. Wenger, Archiv, II, p. 48; VVilcken, Archiv, II, p. rai.
3. L. Wenger a étudié la compétence des fonctionnaires à l'époque romaine dans
le troisième mémoire de ses Rechlhislorische Papyrustudien, Graz, 190J.
4. Que ces aspotilles sont bien de la main du stralc^^e ou des ses scribes, bien que
les suppliques soient adressées au roi, c'est ce que nous pensons avoir démontré,
Magd., Introd. générale,
5. Magd., Appendice.
6. L'épistate du bourg, Magd., introd. gén.
7. Magd., Appendice, cl passim.
8. Tebt., i4, i5.
9. Wenger, Archiv, II, p. 47,
!o. Tebt., i3.
II, Tebt., 7.
l84 UEVLE DES ÉTLUES ANCIENNES
accusé d'empoisonnement, est conduit devant l'épistate des phylakites
et le basilicogrammaie, bien que, dans ce cas, il soit régulièrement
justiciable des chrématistcs'. Aussi ne faut-il pas croire que l'épistate
et le scribe royal rendent une sentence. Tout au plus étudient-ils l'af-
faire à la manière des magistrats instructeurs, â; i-iz-Avleiùz, et comme
l'accusation fait défaut, ils relâchent le comogrammate.
Époque romaine^. — Les textes sont beaucoup plus nombreux,
mais ils sont aussi plus anciens et ne rentrent pas dans le domaine
de la présente chronique. Qu'on me permette donc d'indiquer seule-
ment le travail cité de Wenger. Il étudie en détail, d'après les docu-
ments connus, la compétence du stratège, de l'épistratège, de
l'archidicaste, du juridicus et du préfet^.
B) Procédure. — Époque ploléinaïque. — La contrainte par corps,
abolie en Egypte depuis Bocchoris, a été rétablie par les rois grecs.
Selon Wenger, Amh., II, 43, fait allusion aux ordonnances qui la
permettaient. Wenger croit que, dans certains cas, elle était facultative.
Tebtunis, 5, 1. 221, en limite l'usage.
La saisie peut être employée soit pour assurer la conservation
de l'objet en litige'', soit en cas de non-paiement d'une dette ou d'un
impôt. Un ::po7-:aY,ui.a d'É vergeté II en limite l'usage à l'égard de cer-
taines personnes (cultivateurs royaux, urcieXeTç, etc.).
La torture est-elle mentionnée dans nos textes, et que faut-il
entendre par l'expression re-.O aviver,; rpsjayGeia-r;?? C'est une question
sur laquelle on n'est pas d'accord 5.
Les à-xY^v^tî arbitraires sont interdites par un r.p6z-:x^[[j.7. d'Éver-
gète II tJ.
Époque romaine. — Ilapactaoet;. Wenger*^ a étudié les pièces
connues sous le nom de zapactâaetç. Dans un groupe de ces décla-
rations {-xpx~-i~z'.q [J-y'>f,q v.x't s[i,çav(a(;), il a cru reconnaître une insti-
tution analogue à celle du vindex. La déclaration est faite au magistrat,
comme Lenel l'admettait autrefois pour le vindex 8. Dans nos
1. Tebt., ',3.
2. Botti a donné, dans le Bulletin de la Société archéologique d'. Alexandrie (p. iio
et suiv.), une réédition du recto du fameux papyrus Callaoui et une première
édition du verso qui contient le compte rendu d'affaires judiciaires.
3. VVilcken a fait remarquer qu'il manquait un paragraphe sur Vidiologus qui
tranche les questions sur les àoianoxoL. C'est lui qui, selon Wilcken, juge dans
Wessely, Taf. gr., 6-8 (Deutsch. Littéral. Zeit., nU).
P. M. Meycr promet un travail sur le 5ixato56r/); et l'àpx'StxâTTri;, dans les
Beitr. f. ait. Gesch.
U. Amh., 11, 35. Wenger, Archiv, II, p. 46.
a. Grenfell, Hunt, Amh., II, 3i, Sa; Wenger, Archiv, II, p. /|5, et, d'autre part,
Wilcken, Archiv, II, p. iiy, n. i.
6. Tebt., 5, 255.
7. Bechthistorische Papyrustadien.
8. Wenger discute l'opinipn nouvelle, soutenue par Lenel dans l'édition française
(F. l'cUicr) de l'Édit perpétuel.
CHRONIQUE DES PAIIRUS l85
Tzxpxz-d'zeiq, la caution s'engage : r à présenter celui qu'elle cautionne
à toute réquisition, 3° âàv ce \):r,, £/.6'.6âs(o xà r.pzq aùîbv ZTA'^r-.o'j[J.v/oi.
Ce sont les deux obligations de Xexhibilio et de la defcnsio qui incom-
bent au vindex. — Dans un second chapitre, il étudie les autres sortes
de zapajtije'.^ ».
En analysant le Papyrus Ox. II, 260, où l'on voit deux parties
s'engager, sou? forme de stipulation, devant le stratège, et par un
serment écrit et visé par l'hyperète, à porter leur différend, à une
date fixée, devant l'archidicaste, Wenger est amené à reconnaître en
Egypte une sorte de vadimonium Alexandriam faciendum, analogue
à l'ancien vadimonium Romam Jaciendum. De là une étude sur le
vadimonium, que nous ne pouvons suivre dans les détails.
A côté du vadimonium, il y a, en Egypte, une autre manière d'intro-
duire un procès : le demandeur écrit au stratège en lui demandant
de classer sa plainte, y,o(.-:oL-/oipiGiJ,éç.
Le vadimonium s'emploie dans le cas où l'affaire est portée devant
les juges permanents (stratèges, archidicaste, juridicus, préfet).
Le vadimonium peut avoir pour but soit de renvoyer l'affaire devant le
même magistrat, à une date ultérieure, soit de la porter devant un
autre magistrat. A la différence de ce qui passe dans le cas du vadi-
monium Romam faciendum, les deux parties s'engagent. 11 y a là
quelque chose d'analogue à là prorogatio.
Le y.aTxyo)pij[j.5; est la procédure ordinaire pour introduire l'instance
devant les tribunaux conventuels.
C) Contrats. — Les papyrus publiés de Magdôla ne contiennent pas
de contrats, mais il y est fait plusieurs fois allusion à des contrats 2.
Les papyrus de Tebtounis contiennent des allusions analogues. La plus
intéressante, croyons-nous, est celle qui se trouve dans les ordon-
nances d'Évergète 11, où il est question d'un bail domanial héréditaire^.
Un autre texte parle d'une ffuyY?''-?') TpoçjÎT-.ç^. En outre, Tebtounis
1. A propos du papyrus de Paris, publié par Wessely {Denksh. Wien. Akad.,
87, p. i!îi), je ferai remarquer que la lecture de l'éditeur v)/,aTr|wp..., sous laquelle
se cache, selon Wenger, un mot qui signifierait custodia, ç-jXay.tripiov, est assez près
paléographiquement de (7r)Xa(iT)(i)pùo (pour TrpaiTwpûij).
2. Magd., 1 et 3, allusion à une location de c^tYOS (le contrat est probablement grec)
is, id., mais le bail est passé devant le monographe, notaire égyptien, et il est pro-
bablement en égyptien; 19, allusion à un contrat égyptien; i4, allusion à une fausse
ffUYYpaçïj Savet'ou. Comme nous le fait remarquer M. May, professeur à la Faculté
de droit de Paris, nous avons mal interprété ce texte. Ce n'est pas le jeune homme
qui a prêté 1,000 drachmes à la courtisane, mais lalcourtisane qui a fait signer au
jeune homme un acte par lequel il se reconnaît son débiteur. En fait, il n'aurait
reçu aucun argent, et c'est simplement une manière d'extorquer de l'argent au
bonhomme Sopolis. Dès lors, 1. 9, début 1. [ypr^mi;] déjà proposé par M. Homolle.
3. Meni<T6tô(jL£voc el; TÔ uaTpixov, Tebt., 5, p. Sa, n. 12. Sur la question des baux
héréditaires, on connaît le fondamental travail de .Mittcis Zur gesh. d. Erbpncht... dans
les Abhandl. d. Kënigl. Sachs. Gesellschaft, XX, p. 10 et suiv. Sur l'emphyteusis,
cf. C. Mûller, Archiv, l, p. 44o.
4. Tebt., 5i. (Cf. Pap. Tor., i3, 9: P. Ox., I, 3;, 9; VVilcken, Archiv, 1, p. ia3).
iS6 nr.vii: des ktldes a.nciennf.s
a fourni plusieurs contrais inléressanls : le plus beau est un contrat
de mariage i, plus complet que celui de Genève (n° 21)', qui était,
on le sait, l'unique pièce de ce genre venue de l'époque ptolémaïque
jusqu'à nous.
Il y a dans le même recueil des baux intéressants. Les éditeurs ont
décrit la manière dont les contrats sont scellés. La chose est impor-
tante comme le prouve Magdala, 12. Les témoins sont au nombre
de six, parmi eux le TjvYpasosjXa; -^ qui n'est pas un ofilcier public,
mais un simple particulier, ce qui est, croyons-nous, conforme au
droit grec classique.
Les contrats de prêts, les baux, la stipulatio duplae ont été l'objet d'étu-
des parues dans le BoUelino dell Isiituto di dirilto romano. Mon collègue
M. Collinet a bien voulu me fournir les analyses qu'on lira en note A.
1. Tebl.. lo'j.
2. Complété avec un fragment de Munich, par Wilcken, Archiv, I, 484-491.
^. Tebl., io5, 1. 53 et la note.
4. BolleUino deW Istituto di dirilto romano, anno XIV (igoi), fasc. 1 (paru en 1903):
Emilio Gosla, Sul Papiro ftorenlino niirn. 1. (pp. 46-5o). Ce papyrus, du au mars
i53, est un contrat de prêt garanti par une hypothèque, avec la clause spéciale que,
si la dette et les intérêts ne sont pas payés au jour fixé, la prêteuse aura le droit
de se mettre en possession de la chose hypothéquée et d'exercer tout droit et attribut
de la propriété. — M. K. VVcssely avait vu dans ce papyrus un exemple caractéris-
tique de la lex commissoria pignoris, qui fut prohibée par Constantin. — M. E. Costa
n'accepte pas celte thèse. Il voit ici une convention d'hypothèque grecque (et non pas
romaine). Or, la lex commissoria n'a pas le même caractère dans les deux législations.
En droit grec, c'est une datio in soluliim.
P. 58-79. Il diritlo romano e la papirologia, par R. de Ruggiero. [Bibliographie.]
Bull., etc., anno XIV (1901), fasc. II - IV (paru en 1902).
P. 99-121 Roberto de Ruggiero, I papiri greci e la stipulalio duplae.
Le contrat de vente de 454, trouvé à Antinoé par M. Gayet et publié par S. de Ricci
dans Wessely, Sludien zar palaeogr, 11. papyrusk , fasc. i, est reproduit et traduit. II
contient une clause remarquable pour les romanistes : le vendeur s'engage, en cas
d'éviction, à payer le double du prix et le double de tous les autres frais et dépens.
D'ordinaire, la stipulation de garantie porte seulement sur le double du prix
(stipulatio duplae, sous-entendu pecuniae). La formule du papyrus de 454 se retrouve
dans quelques autres papyrus gréco- égyptiens des i"-iv" siècles et dans les papyrus
de Ravenne. C'est une aggravation que comportent ces papyrus, et cela explique la
c. I de Juslinien (53 1) Code 7-47. En plus de cela, l'auteur explique les termes
è7r[y.),r|po(vôjj.o'j;) xai oiaSô/ov; y.a\ Staxarô/oy; (lignes 30-21) par heredes, successoresve,
bonorumve possessores. Le rapport entre ôtaxaxcc/oui; et v.azoy-f\ (bonorum possessio)
n'avait pas encore été reconnu.
P. 5i-5G Emilio Costa, Le locazioni dei fondi nei papiri greco-egizi.
Relève les caractères principaux des contrats de louage de terres ; ce sont le plus sou-
vent des colonats partiaires avec redevance en fruits beaucoup plus qu'en argent, — rede-
vance très minime et favorable au fermier, — le locateur s'assure l'exécution parée (xaôdc
Tcsp à/. oc'y.T,;), — les locataires sont d'habitude les cultivateurs mêmes, Perses d'origine
fréquemment, — le terme le plus fréquent pour les locations avec pars quanta de fruits,
est trois ans, parfois 4. 5, 6 (le terme annal de la vieille location égyptienne est rare),
— c'est le terme annal pour la location avec pars quota (généralement moitié de fruits
et non plus un cinquième, comme en vieux droit égyptien). — Au Ras-Empire,
la location avec redevance d'une quote-part devient révocable à la volonté du loca-
teur, qui prend les trois quarts de la récolte. La location à court terme, avec rede-
vance faible, n'apparaît plus après le m* siècle. Cela tient au mauvais état économique
du Bas-Empire.
CHHOÎilQUE DES PAPYHUS I 87
La place et le temps nous manquent pour rendre compte des études
de Naber (Observatiuncidae ad papyros Juridicae). Aussi bien n'y
est-il pas question de papyrus inédits. Je noterai seulement l'heureuse
confirmation de sa théorie de la oix-^paz^r, h. ^xc'X'.v.o^ que nous appor-
tent les papyrus de Tcbtoimis '.
Pour l'époque romaine, je citerai la vente d'esclaves (B. G. U., 987 ^) ;
une quittance trapézitaire dans Teblunis, 101. Sur la ctaYpasï; tra-
pézitaire, signalons l'article cité de Naber, et celui de Gradenwitz
(Archiv, II, 96).
Vil. Paléographie. — Bibliographie.
M. Crônert, Abkiirzungen in einigen griech. litlerar. Papyri, mit
besonderer Berticksichtigung d. herkulanensischcn Rollen (Archiv f.
Sténographie, 1902, p. 73-79).
F. W. G. Foat, Sematography oj ihe greek Papyri (Journal of Hel-
lenic Studies, 1902, 1, p. i35-i 78) ; Weist der Papyrus iiber der Slaat der
Athener tachygraphische Kiirzungen (ibid., 1903, avril).
V. Gardthausen, '0 o^'jpuyy.oç yjxpctv.zrip (Byz. Zeilschrift, XI,
p. 112-117).
Giltbauer, Studien zur griech. Tachygraphie.
Bemerkungen zu Foal's Abhandlung weist der Papyrus iiber den
Staat..., etc.. (Ibid.).
Kenyon, The Palœography of the Herculaneum Papyri (Festschfrit fiir
Theodor Gomperz, p. 378).
Wessely, Krilische Studien zur altgriechischen Tachygraphie (Archiv,
f. Sténographie, 1903, p. i-5).
VIII. Grammaire.
La grammaire des papyrus a été l'objet de deux travaux impor-
tants :
J. Moulton, Grammatical notes from the Papyri (Classical Review,
1901, XV, p. 3i-38 et p. A34-443).
Wessely a étudié les mots latins dans le grec des Papyrus ( Wiener
Studien, XXIV, 1902, p. 99-151).
Ihm a extrait du fragment grec et latin de Babrius les renseigne-
ments intéressant la lexicographie latine ^.
Dans les papyrus de Magdôlai, nous avons relevé quelques ionis-
1. Tebt., 5, 99; Archiv, II, p. 87.
2. Dans le même recueil, quelques contrats.
3. Hermès, XXVII, 190a, p. ilt-j-ibj.
4. Magd., passim.
l88 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
mes. Il est curieux de voir une forme de ce dialecte se conserver jus-
qu'à la basse époque romaine. On trouve oée-ra'. dans un texte du
lu' siècle».
Un tour curieux, et qui doit tenir à l'ignorance de l'écrivain, est
l'emploi de -j.pi et d'un infinitif avec -ci, au lieu de èvéxa^.
Les papyrus de Tebtounis demandent a être étudiés au point de vue
de la langue.
IX. Onomastique 3.
Au cours de la lecture de Tebtunis, je n'ai pas relevé de noms
curieux 4,
B. G. U., 959. 'Ep'.eJç, nom masculin, est porté par une femme.
On peut encore noter 'HXdaç, ^IV/.e^a;, ^xjpsaX'.;, Ihuwj.
X. Prosopographie.
Époque ptolémaïque . — Magdala mentionne le stratège Diophanés
déjà connu par les papyrus Pétrie et donne de bonnes raisons pour
le placer à la fin du règne d'Évergète I", contrairement à l'opinion
jadis exprimée par M. MahafTy. Un Pythangelos, donné comme chef
de troupe par Magdala, I, est peut-être le même que celui qui est
mentionné par Strabon, XVI, p, 774.
Faire la prosopographie de ïebtoimis serait transcrire des index
très faciles à consulter et à la portée de tous. Je me bornerai à appeler
l'attention sur les corrections apportées à la liste des dicecètes connus.
Tebl., 1, p. 33, n. 27.
Epoque romaine. — Préfets d'Egypte : cf. J. Offord, Praefecli Aegypti,
dans les Proceedings of the Society of Biblical Archseology, t. XXII,
pp. 373-373; S. de Ricci, The Praefecto of Egypt, ibid. p. 374-383
(travail important). P. M. Meyer, Praefecli Aegypti unter commodas
dans les Beitraege zur alten Geschichte I, p. 477-
Le verso du papyrus Cattaoui nous donne le nom d'un nouveau
juridicus Alexandriae Julius Maxipiianusqui doit peut-être être identifié
avec le Maximianus des listes de Stein. Bull. Soc. Arch. Alex., fasc. 4,
p. ii4.
B. G. V., 946, est intéressant pour la titulaturcde Vaballath.
I. B. G. U., 9aG.
a. Magd., (j.
3 VV. Gronert, Za den Eigennamen der Papyri und Ostrakn. — Znr Dildung der in
Aegyi>ten vorkommenden Eigennamen {Studien Zur Palœogr. u'idPapyruskund.\\'esse\y,]],
tirage à part).
U. Ils peuvent rn'avoir échappé. Dans nos papyrus de Magdôla, quelques noms de
forme ionienne.
CHRONIQUE DES l'APYnUS 189
XI. Métrologie I.
Tébtanis, I, apporte un assez grand nombre de renseignements
sur les mesures, en particulier sur les mesures de capacité.
Artahe. — Nous voyons que deux sortes de mesures sont en usage:
les mesures opsixou, qui, comme Wilcken l'a expliqué, sont les mesures
en usage dans les temples, et les mesures ofFicielles (5;-/i-/.cv [xéxpsv),
vérifiées d'après les étalons de bronze déposés dans chaque nome'.
Deux artabes officielles paraissent dans les textes, l'une de 36,
l'autre de 4o chénices. Un texte qui donne un double total d'artabes,
l'un en artabes officielles, l'autre en artabes opo;a.cu, permet de voir
qu'elles sont dans la proportion de 6 à 7. Partant de ces données,
les éditeurs de Tébtanis ont essayé de déterminer la valeur des autres
mesures connues dans les textes 3.
Un papyrus de Tebtounis mentionne pour la première fois de la
monnaie de fer'». Enfin, les mêmes documents ont permis aux éditeurs
de déterminer dans une certaine mesure le rapport de l'argent au
cuivre, dans un mémoire mis en appendice à leur livre, et qui donne
des résultats tout nouveaux. Comme je n'en ai pas encore achevé la
lecture, on me permettra de n'en pas parler.
Calcul des aires . — Tébtanis, 87, nous montre la grossière méthode
de calcul qui consiste à multiplier la moitié de la somme de deux côtés
opposés par la moitié de la somme des deux autres.
XII. Calendrier 5.
Les papyrus de Magdôla nous ont donné quelques doubles dates,
d'après le calendrier égyptien et d'après le calendrier macédonien.
Nous avons laissé à de plus compétents le soin de tirer les conclusions
de ces correspondances.
La plus ancienne identification des deux calendriers est donnée par
Tébtanis, 25 (Évergète II, 117 avant J.-C).
B. G. il., 9.57. Un horoscope de l'an 10 avant J.-C. est intéressant
au point de vue de la correspondance de l'année vague et de l'année
fixe.
Nous ne nous dissimulons pas, en arrivant au terme de ce long
travail, que nous n'avons que très imparfaitement tenu les promesses
I. Voir Hultsch, Archiv, II, 87, Beilrage zur regyplischen Métrologie.
a. Tebt., 5, 1. 8G.
3. Cf. surtout Tcbt., p. 233.
f\. Tebt , 99.
3. Voyez aussi Nickliii, A horoscope from Egypl (Classical Rev., 190a, II, p. 120).
jgO UEVUE DES ÉTUUES A>'CIE!y>ES
de notre programme. Tel qu'il est, nous espérons toutefois qu'il pourra
rendre quelque service, et si nos lecteurs en jugent ainsi, nous les
prions encore une fois de vouloir bien nous aider à faire mieux. Leur
collaboration peut s'exercer de deux manières : en nous communi-
quant leurs recherches, en nous indiquant les lacunes de cette chro-
nique et les points sur lesquels ils désirent la voir insister.
PiF.nRE JOUGUEÏ.
Lille, 3o décembre if)oa.
CHRONIQUE ET DOCUMENTS
La Fabrique de la Graufesenque
Aix-en -Provence, l'i mai igoS.
Monsieur le Directeur,
En lisant dans le numéro de janvier de la Revue des Éludes
anciennes l'article si intéressant de M. J. Déchelette sur la fabrique
de poteries sigillées de La Graufesenque, je n'ai pu m'empêcher de
regretter que son auteur, sans doute insufïisamment renseigné, n'ait
pas, lors de son passage à Millau, demandé à voir la belle collection
de moules que mon père m'a laissée et qui se trouve encore dans sa
fabrique de poterie, située sur la rive gauche du Tarn, en face de la
vieille fabrique ruthène.
Il est vrai que ce sont non pas des moules authentiques, mais des
moules patiemment reconstitués pendant trente ans, à l'aide de
tessons recueillis par lui-même ou de concert avec M. l'abbé Gérés,
dont il avait attiré l'attention sur le riche dépôt de La Graufesenque ;
mais l'exactitude de la reconstitution est telle que ces documents ont
une valeur archéologique réelle. Le savant conservateur du musée de
Roanne, après examen de ces documents, n'aurait pu donner comme
nouvelles les trouvailles de MM. l'abbé Hermet et de Carlshausen en
1901 et 1903, qui n'ont, en somme, mis à jour qu'un ou deux sujets
de décoration nouveaux, tant il est vrai, comme le fait justement observer
M. J. Déchelette, que le nombre de poinçons dont se servaient les
potiers de cette fabrique est relativement pauvre.
Ces moules seront bientôt, je l'espère, dans un dépôt public avec
lequel je viens d'engager des pourparlers, et l'on pourra alors étudier
d'ensemble les productions si remarquables de la fabrique ruthène.
Permettez-moi, Monsieur le Directeur, d'ajouter un simple mot qui
n'est pas, je crois, sans intérêt.
En présentant au Congrès des Sociétés savantes la liste des noms
de potiers trouvés en Rouergue, dressée par M. l'abbé Vialettes, liste
qui a paru en 1894 dans les Mémoires de la Société des lettres, sciences
et arts de l'Aveyron, t. XV, je proposai, sans trouver de contradic-
teurs, l'étymologie suivante du nom de La Graufesenque :
Le mot vieux -provençal Graufezenca (sous-ent. terra), prononcé
iga REVUE DES ETUDES ANCIENNES
aujourd'hui Grôufesenco, se décompose naturellement en deux parties :
Grau elfezenca.
La première est une variante, qu'on trouve encore aujourd'liui dans
les Bouches-du-Rhône, de grasau, « plat, » v. prov. grasal (sans
doute aussi graal, comme en français, plus tard gral, grau). La
seconde est un adjectif verbal, formé à l'aide du suffixe germanique
bien connu -enc (cf. Arlalenc, Arlatenca, albenc, albenca), joint au
radical verbal /az-, qui domine dans la conjugaison. Ce suffixe s'est
substitué à la terminaison du participe présent et exprime ici l'apti-
tude : Grau/ezenca, « [terre] propre à faire des plats ».
Veuillez agréer, etc.
LÉopoLD CONSTANS,
Professeur à l'Université d'AixMarseille.
Le Congrès internatioual des Sciences historiques
à Rome
Voici un aperçu des questions qui ont été traitées dans les salles du
CoUegio romano ou dans ses annexes, du 3 au 9 avril igoS.
Fouilles. — Un des premiers mérites du Congrès aura été de nous
renseigner sur les fouilles récemment exécutées dans les diverses
régions de l'Italie. Les communications d'ordre archéologique ont été
extrêmement nombreuses. 11 convient de mentionner d'abord celles
de l'architecte Giacomo Boni, qui nous fit les honneurs du Forum et
compléta les explications données sur le terrain par une conférence avec
projections. Nous signalerons ensuite : P. Orsi, Quatorze ans de recher-
ches dans le sud-est de la Sicile (étude de la céramique des couches
sicule, mycénienne et grecque). Du même : Recherches archéolo-
giques dans le Bruttium et la Calab re (Syharis, nécropole de Spezzano,
Locres). G. Patroni, Fouilles et de'couoertes en Campanie et en Lucanie
(notamment à Numistrone). Quagliati, Fouilles et découvertes en Apulie
(Musée de Tarente). Savignoni, Résultats des fouilles exécutées à
Noria et à Sermoneta en 1901 et 1902 (découverte, ici, d'une nécro-
pole de l'âge de fer; là, de quatre temples d'époque romaine). Dans
le Latium encore : Mengarelli, Fouilles de Conca (l'antique Satricum).
Pour la Cisalpine : Eusebio, Découvertes opérées sur le territoire
d'Alha Pompeia (remarques topographiques); Tamarelli, Découvertes
préromaines dans la vallée du Mont-Cenis (station néolithique de Bar-
donnèche).
Prkhistoihe. — La communication la plus importante fut celle de
Montelius sur les relations entre l'Italie el la péninsule Scandinave
depuis la période la plus reculée de l'âge du bronze jusqu'à l'époque
CHUOMQUE ET DOCUMENTS igS
romaine. (De nombreux objets d'importation italienne, ou imités au
nord de la Baltique, prouvent l'existence de relations commerciales
ininterrompues qui s'effectuaient par une route traversant l'Autriche.
Ces conclusions s'accordent avec les traditions relatives au trafic de
l'ambre.)
Origines. — On s'est beaucoup occupé de la question mycénienne
au Congrès. M. Orsi, en particulier, a relevé les différentes régions de
l'Italie où l'on trouve des produits mycéniens. C'est surtout dans l'Ita-
lie méridionale et la Sicile orientale que les traces de l'industrie mycé-
nienne sont sensibles. Pour le bassin tyrrhénien, M. Orsi se tient sur
une réserve prudente. Au nord de l'Adriatique, dans la zone véni-
tienne, M. Ghirardini est plus affirmatif : l'influence du monde égéen
y est attestée par la présence des types décoratifs qui sont propres à
cette civilisation. On s'est occupé aussi de la question étrusque :
M. Modestov a marqué le point où elle en est aujourd'hui. Quant
aux Phéniciens, M. Wyslonch les a rencontrés sur les terres de l'an-
cienne Pologne. La nouvelle fera grand plaisir à M. Victor Bérard.
Archéologie grecque et romaine. — Le type des Piangenti, dont
la «Pénélope» attristée du Vatican (Helbig-Toutain, Musées de Rome,
t. I, p. 54-55) est un des spécimens les plus connus, a été décrit par
M. CoUignon, qui en a retracé l'évolution depuis les idoles de l'époque
mycénienne jusqu'aux magnifiques Pleureuses du sarcophage de
Sidon. M. Lafaye s'est occupé des monuments funéraires avec repré-
sentation du jeu de dés. M. Petersen a exposé les résultats historiques
de l'interprétation de la Colonne Trajane. Le plus ancien plan conservé
de la Rome antique est la Forma Urbis Severiana dont il subsiste
i,o59 fragments. Sur ce nombre, i66 ont pu être réunis dans le jardin
du Palais des Conservateurs, au Capitole, et encastrés, chacun à sa
place, sur un vaste pan de mur qui nous restitue, avec une haute vrai-
semblance, l'aspect de l'original. En exécutant ce travail de marque-
terie savante, inauguré le a avril par les souverains italiens à l'issue de
la séance d'ouverture du Congrès, MM. Lanciani et Hûlsen ont décou-
vert, au revers de certaines plaques, l'existence d'un autre plan, anté-
rieur à celui de Septime Sévère, et qu'ils rapportent à l'époque de
Vespasien. M. Ashby a présenté des documents inédits sur la Voie
Appienne (dessins originaux de Carlo Fabruzzi). Dans sa communi-
cation sur l'art à Rome, à Milan et à Ravenne pendant les règnes de
Dioclétien et de Constantin, M. Strzygowski a parlé des basiliques
d'Asie Mineure à voûtes hémisphériques.
Epigraphie grecque et latine. — Commentant une inscription
récemment découverte en Crète par l'École anglaise d'Athènes,
M. Conway établit que l'alphabet en est antérieur à l'année 5oo avant
Jésus-Christ. Quant à la langue, elle n'offre rien qui ne soit de carac-
tère indo-européen. Intermédiaire, à ce qu'il semble, entre le grec et
194 REVUE DES ETUDES ANCIENNES
le latin, elle présente des analogies, entre autres, avec l'osque.
L'étéocrétois appartient donc à la famille indo-européenne et c'était un
idiome indo-européen que parlait le roi Minos. M. Eusebio a relevé
les particularités graphiques et orthographiques des inscriptions
d'Alba Pompeia. M. Yulic s'est étendu sur une inscription romaine
de Koumanovo, de l'an an de notre ère, fixant le vrai nom de la
station de Veclanis (Mœsie supérieure).
Numismatique. — La comparaison des monnaies de la Grèce avec
celles de la Grande Grèce a permis à M. Gabrici de poser un certain
nombre de problèmes historiques, ethnographiques et religieux. M. Ba-
belon a étudié le type des monnaies de Septime Sévère pour l'Afrique
et les a réparties en quatre groupes.
Histoire et institutions. — M. De Petra a présenté des recherches
sur les origines de la crémation. M. Radet a commenté le passage
d'Hérodote relatif aux divisions administratives de l'Empire perse et
insisté sur la nécessité de distinguer entre les satrapies et les nomes.
M. Spyridion Lambros a étudié Altale III Philomélor de Pergame
comme auteur géographique. M. MahafTy a réhabilité Ptolémée IV et
Ptolémée IX. La légende de Romulus fut examinée par M. lîolzapfel.
Pour M. Ferrero, le véritable sens des réformes d'Auguste est donné
par le Monument d'Ancyre; le jugement de Strabon est superf^iel et
la constitution nouvelle était réellement fondée sur le principe répu-
blicain. Une Contribution à Ihistoire des guerres de l'empereur Auguste
au nord de la Péninsule halcanique (35-33 et 1 5 avant Jésus-Christ) a été
donnée par M. Yulic. M. Bormann a fait connaître les derniers travaux
elles plus récentes découvertes ayant trait au limes romanus en Autriche.
Littérature et philologie. — Pour M. Monro, le dialecte homé-
rique était le vulgare illustre de la Grèce primitive. M. Ussani s'est
occupé de la valeur historique du poème de Lucain. M. Ramorino a
fait l'examen d'un manuscrit de YAgricola de Tacite. M. Rasi s'est
demandé si, dans les Eusebïi chronici canones, Saint Jérôme parle
réellement de l'année de la naissance de Lucilius; il conclut par la
négative. M. Labroue a étudié les poètes et rhéteurs de l'École gallo-
romaine de Vesuna (Périgueux).
Papyrologie. — Cette science, de naissance récente et qui se déve-
loppe avec rapidité, a fait souvent parler d'elle au Congrès. Par
malheur, aucun des morceaux qui nous ont été servis ne nous a rendu
le moindre texte historique ou littéraire. D'ailleurs, ces comptes, ces
bouts de contrats, ces broutilles échappées à la vie de tous les jours,
n'en sont pas moins d'un réel intérêt. L'àme des petites gens, leurs
usages, leurs passions, leurs tics, se dégage de ces paperasses en miettes.
C'est ce que M. Wilamowitz a fait judicieusement observer à propos
d'une communication de M. Vitelli sur des papyrus grecs dernière-
ment acquis par lui en Egypte.
CHRONIQUE ET DOCUMENTS igS
Byzantimsme. — M. Krumbacher a fourni des renseignements sur
le Corpus des documents grecs de l'époque médiévale et moderne que
prépare l'Académie de Munich.
Vœux. — Les diverses sections du Congrès ont émis un très grand
nombre de vœux. Les archéologues italiens, qu'ils fussent du Nord
ou du Midi, ont été unanimes à se plaindre de l'insulTisance de leurs
crédits de fouilles. Ces doléances sont de tous les pays. On y a compati
avec les marques de la sympathie la plus généreuse. Français, Anglais,
Allemands, Grecs, Russes, Suédois, Américains, Serbes, Hongrois,
Roumains, Bulgares ont chaudement appuyé les pressants appels
que les intéressés formulaient chaque jour à l'adresse du gouverne-
ment italien. C'eût été méconnaître toutes les lois de l'hospitalité que
de se montrer avare de ces platoniques manifestations de bonne
confraternité internationale.
Voici quelques-uns de ces vœux :
Vœu de M. Orsi pour la création d'un musée et l'institution d'un
service de fouilles à Reggio (Section IV, groupe A).
Vœu de M. Pigorinipour la publication d'atlas « palethnographiques »
qui formeraient le Corpus des antiquités primitives de l'Italie (même
groupe).
Vœu de M. Ambrosoli pour que dans les descriptions et catalogues
de numismatique classique il soit fait usage du latin (Section IV,
groupe B).
Vœu de MM. Stampini et Sabbadini pour l'organisation d'une
bibliographie historique, critique, systématique des classiques grecs
et latins, avec catalogue complet des manuscrits, éditions, dissertations
(Section I, groupe A).
Vœu de M. Vitelli relativement à une entente internationale pour
la publication d'un Corpus des papyrus littéraires grecs (même
groupe).
Vœu de M. Ramorino touchant l'opportunité d'un nouvel Onomas-
ticon latin (même groupe).
Vœu de M. Sp. Lambros pour la publication d'un glossaire hellé-
nistique et alexandrin dressé à l'aide des papyrus et destiné à éclairer
le détail de la vie grecque durant les trois siècles compris entre
Alexandre et Auguste (Section I, groupe B).
Vœu de MM. Ludwig Stein et Tocco pour que les plus importantes
Académies de l'Europe réunissent leurs forces en vue de la publication
d'un Corpus des écrivains byzantins de la Renaissance (Section VII).
Georges RADET.
ig6 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
Inscription de VitroUes
Vitrolles (5 kil. au sud de Rognac, sur la côle orientale de l'étang
de Berre); — pierre calcaire, brisée à gauche; hauteur, o"5o; lon-
gueur, o'"^©; épaisseur, o^Sô; hauteur des lettres, o^oG. Au Musée
Borély (inv. n" ^6i); don de M. l'abbé Arnaud d'Agnel.
VI I AEM 1 [J]uliae m[alri?]
NTISSIMA \pie]ntissima[e]
SERVATA Servata
\NNORXXV annorumXXV
C'est, sauf erreur, la première inscription romaine trouvée à
Vitrolles. Les lettres, creusées profondément, sont assez régulières;
les A ne sont pas barrés.
Michel CLERC
Ouvrages récemment parvenus au bureau de la Revue
Missions archéologiques françaises en Orient aux ''//<• et \ viii' siècles,
documents publiés par H. Omont, i" et a* parties, Paris, Imprimerie
nationale, 1902.
B. Haussoullier, Études sur l'histoire de Milet et du Didymeion,
Paris, Bouillon, 1902.
J. WiLLEMs, Le Sénat romain en Van 65 après Jésus-Christ (extrait
du Musée belge), Louvain, Peeters, 1902.
Fr. CuMONT, Gladiateurs et acteurs dans le Pont (extrait de la
Feslschrifl fur Otto Hirschfeld), Berlin, Weidmann, 1903.
0. Ben.ndouf, Ilistorische Inschriften voin Stadlthor zu Xanlhos
(même recueil).
BIBLIOGRAPHIE
J. Estève, Les innovations musicales dans la tragédie grecque
à répoque d'Euripide. Nîmes, Imprimerie coopérative, 1902;
I vol. in-8% xiii-3o8 pages.
J'ai ouvert ce livre avec une grande curiosité. Elle n'a pas été
satisfaite. Pouvait-elle l'être? Je ne le crois pas. Que savons- nous
de la musique grecque en général, et de celle d'Euripide en parti-
culier? A peu près rien. Il est impossible d'écrire sur ce que l'on
ignore un livre qui ait une valeur réelle. De perpétuelles conjectures
ne suffisent pas à le remplir. Là où il n'y a rien, on ne peut rien
mettre. Trois ou quatre notes, authentiques, feraient bien mieux notre
affaire.
Quand on songe au prodigieux remue-ménage qu'a causé dans
le monde des lettrés, des philologues et des snobs, la publication du
péan annoté de Delphes, et quand, sans jurer sur la parole d'aucun
maître, on se convainc, ce qui est aisé, que sur dix notes retrouvées
il y en a bien en moyenne cinq ou six, au moins, qui ne sont pas
sûres, on imagine quel succès aurait eu l'étude de M. Estève, si,
vraiment, elle s'appuyait sur des faits positifs, et si elje aboutissait
à des conclusions bien nettes. Mais quel qu'ait été le soin avec lequel
elle a été faite, elle reste vague". Sans doute, ceux qui ont examiné
minutieusement les syllabes dont sont composés les chœurs tragiques
ont pu en définir le contour rythmique avec exactitude. Mais sufîit-il
d'ajouter, avec Gevaert ou d'autres, que la forme extérieure de telle
phrase lyrique rappelle telle autre phrase d'un compositeur moderne,
pour que nous ayons une idée quelconque de la musique ancienne
qui accompagnait ce chœur? Qu'on nous cite Bach, Mcyerbeer,
Mozart, Gliick, Mendelssohn^ Schumann, Grieg, tous ceux que l'on
voudra. Ces comparaisons ne sont pas sérieuses. Fontrclles la moindre
impression sur celui qui a étudié la métrique grecque? Quand il
a aligné les brèves et les longues, reconstitué les pieds, retrouvé les
périodes, quand il a pu saisir l'étroite connexité du rythme et de
l'idée, il sait bien qu'il ne peut aller au delà, que personne ne peut
y aller, que tous ceux qui l'essaient perdent leur temps et leur peine.
Le temple est fermé. Mieux que cela, il est détruit. Il n'a pas livré son
secret. Qu'on nous retrouve dans quelque hypogée d'Egypte une par-
Rt'v. Et. niic. 1 '(
198 KEvuE UES Études a?(Ciennes
tilion grecque du v® siècle, une vraie, alors on pourra s'entendre.
D'ici là, — et Ton ne peut raisonnablement espérer que le miracle
se produise, — toute étude sur la musique grecque est non avenue.
On ne fait pas de théories sur ce qui n'est plus.
P. MASQUERAY.
J. Estève, De formis quibasdam dochmii et versus dochmiaci apud
Aeschylum, Sophoclem, Euripidem exstantibus. Nîmes, Impri-
merie coopérative; 1902, in-8", 96 pages.
Quelles sont les formes particulières du dochmiaque que prétend
étudier M. Estève? Seidler en comptait trente-deux, qu'il énumère
soigneusement dans la Pars prior de son traité. Mais M. Estève a-t-il
lu Seidler? J'en doute fort. S'il le connaissait, il ne citerait pas aussi
inexactement le titre de son ouvrage. Sans doute le livre est ancien. La
première partie parut en 181 1, la seconde l'année suivante. Mais
Seidler a été un des meilleurs élèves du grand helléniste G. Hermann,
et son traité est capital. Il a déjà presque un siècle. Quels sont les
ouvrages de philologie que Ton cite encore après tant d'années?
Le dochmiaque est le plus beau des mètres de la tragédie grecque.
11 est aussi le seul qui semble lui appartenir en propre. Partout
ailleurs elle s'est contentée d'accommoder à ses besoins les rythmes
qui existaient avant elle. Ici, elle paraît avoir créé. Il fallait au moins
le dire.
Il ne suffît pas, en parlant du caractère du dochmiaque, d'affîrmer
avec Westphal qu'il est « métabolique ». Cela ne signifie rien.
D'ailleurs, comment M. Estève scande-t-il ce mètre étrange? Sait-il les
difTérentes hypothèses qui ont été proposées? Car, si la question est
claire, elle a été du moins fort discutée et quelque peu embrouillée. Il
semble le regarder comme un composé de deux parties inégales.
Y voit-il un assemblage d'une bacchée et d'un iambe ou d'un iambe
et d'un crétique? Il aurait bien dû nous en instruire.
Il dit qu'Euripide a traité ce mètre comme les autres, et qu'en
particulier il y a multiplié les brèves. Cela est juste. Encore fallait-il
remarquer, plus qu'il ne l'a fait, qu'il existe déjà des dochmiaques de
huit syllabes dans Eschyle, et qu'ils sont même assez fréquents chez ce
poète. Mais l'explication qu'il doime de cette singularité est enfantine:
«C'est, dit-il (p. 3i sq.), parce qu'à la fin du v* siècle la musique
avait changé, qu'elle était devenue plus rapide. Ce que nos musiciens
appellent « tempo », ce que les anciens appelaient i';M-fr,, avait pris une
allure plus vive. A cette cause, il faut attribuer la nmUilude des réso-
lutions que l'on trouve dans Euripide. Le dochmiaque évolua dans le
même sens. » Vraiment, il y a autre chose à dire. Quand Hélène, après
ItlHUOCnAlMllK igy
plus de dix années de séparation, se précipite dans les bras de Ménélas,
les paroles qui s'échappent de ses lèvres ne sont qu'un balbutiement
éperdu, passionné, frémissant. Aussi, des sept dochmiaques qu'elle
récite (Hélène, v. C74 sqq.), quatre sont-ils composés uniquement de
brèves : ce qui en fait trente-deux. Sur les cinquante syllabes de son
couplet, je ne compte pas moins de quarante-trois brèves. Voilà une
accumulation extraordinaire. C'est que son extraordinaire aventure la
fait presque délirer. Sans doute Euripide n'y croit pas. Il joue avec
ses personnages, qui prennent entre ses mains une allure de marion-
nettes. Mais ici, avec un réalisme très lin, il s'ingénie à imaginer les
sentiments tumultueux qu'aurait pu éprouver une jeune femme amou-
reuse et fidèle, si elle avait été aussi incroyablement mystifiée par les
dieux que son héroïne. Et cela est d'un art bien délié et bien amusant.
Cette thèse est peu ou mal informée. Le point de vue très particulier
où se place l'auteur ne le dispensait pas de toute recherche, comme il
semble le croire. El il était inutile de répéter en latin des pages
entières de sa thèse française.
P. MASQUERAY.
Julius Jiithner, Der Gymnastikos des Philostralos . Eine lexl-
geschichtliche iind texlkritische Untersuchung (Sitzungberichte
der K. Akademie der Wissenschaften in Wien, t. CXLV). —
Vienne, Holder, 1902; in-8°, pp. i 79, pi. I-III.
L'histoire du Gymnastikos de Philostrate est des plus curieuses.
En 1840, date où parut la première édition de Kayser, une mention de
Suidas, une citation contenue dans une scholie de la République de
Platon et deux fragments manuscrits, conservés l'un à Florence,
l'autre à Munich, étaient tout ce qu'on connaissait de ce traité. Minoide
Mynas, un Grec famélique, chargé par le ministère français de recueillir
des manuscrits dans le Levant, annonça en i8Zi4, dans le Moniteur
du 5 janvier, qu'il avait découvert et rapporté le texte complet de. la
Gymnastique. Mais il garda soigneusement pour lui l'original et n'en
remit au ministère qu'une copie, faite de sa main et qu'il avait corrigée
et revue sans scrupule. Comme, entre temps, il s'était brouillé avec
le gouvernement, c'est Daremberg qui fut chargé d'éditer cette copie,
tâche difficile, étant donné le mauvais état du texte, et dont il s'acquitta
tant bien que mal, en i858. La même année, Mynas, qui avait tou-
jours prétendu à des droits sur sa découverte, publiait également
deux éditions successives de la Gymnastique. L'ouvrage, dont ou ne
pouvait présenter le manuscrit original, paraissait sous des auspices
peu favorables, car Mynas ne passait pour rien moins que pour un édi-
teur scrupuleux et intègre. Comme il s'en fallait de peu qu'on ne l'accusât
20n UEVl 1. DES KILDKS \\(:ir.\>, l'.S
d'avoir ajouté de son cru à Pliiloslrate, dans les parties inédites du
traité, nul n'hésitait à corriger sa version, dont les absurdités et les
contradictions avaient été sévèrement relevées par Cobet. L'édition de
Kayser (1871) témoigne de la même défiance incurable et en partie
légitime à l'égard de la copie de Mynas. Or l'événement vient, une
fois (le plus, de donner tort aux: scrupules excessifs des critiques. Le
manuscrit, dont Mynas, pour s'en réserver la propriété, avait lui-même
annoncé la porte, s'est retrouvé parmi les papiers qu'il avait laissés en
dépôt chez un ami. La Bibliothèque Nationale en a fait récemment
l'acquisition et MM. Omont et Weinberger ont aussitôt reconnu
parmi eux l'original de Minoïde Mynas. M. Jiithner, dont on sait la
compétence en matière d'agonistique, a soigneusement collalionné le
manuscrit et il nous donne le résultat de son enquête dans un volume
publié par l'Académie des Sciences de Vienne. Gomme le traité de
Philostrate contient sur la gymnastique ancienne des renseignements
qu'on chercherait vainement ailleurs, nous croyons rendre service en
résumant le livre de M. Jiithner.
Le manuscrit de ^lynas, qui renferme, outre le Gymnastikos, la fin de
l'Héroïkos et la première Dialexis, est un codex du xiV siècle (p. 12).
Sans que son état de conservation soit parfait, il ne semble pas être
sensiblement plus détérioré qu'à l'époque où il fut trouvé par Mynas :
celui-ci l'avait d'ailleurs réparé lui-même, et parfois assez maladroi-
tement. Il prétend, dans des choliambes dont il a fait précéder le texte,
l'avoir découvert à Constantinople, dans la Bibliothèque du Sérail.
C'est un manuscrit médiocre, dont l'archétype devait être peu lisible et
altéré, d'où les erreurs, les omissions et les fautes, facilement excu-
sables, du copiste (pp. 16-8). Il est d'ailleurs assez malaisé de le
classer exactement, car la partie de l'Héroïkos qu'il contient le ferait
ranger dans la quatrième famille des manuscrits de Philostrate, la
plus nombreuse, mais la moins précieuse, tandis que, pour la Dialexis,
il occuperait le second rang. Le Laurentianus, qui est du \n' siècle,
donne une leçon meilleure dans le fragment conservé, mais le
Parisinus n'en dérive pas directement; quant au Monacensis (p. 33-6),
il n'offre qu'un abrégé plus récent et qui n'est pas toujours supérieur
au manuscrit. M. Jiithner a soigneusement étudié le codex et relevé
(pp. 27-53) les différences qu'il présente avec la collalion, trop rapide,
de Mynas. Il a fait suivre ce premier travail de son complément néces-
saire, l'indication des principales corrections à faire au texte de l'édi-
tion Teubner (pp. 56-79). Presque tous les excès de zèle de Kayser
proviennent de la défiance excessive qu'à l'exemple de Cobet et plus
encore que lui, il professait à l'égard de Mynas. Celui-ci, p. ai,
était bien dénué de tout esprit vraiment scientifique; il travaillait
rapidement, et quand une lacune était évidente, recourait sans scru-
pule aux conjectures, mais aucun faux prémédité ne peut lui être
BlBMOr.UAl'HIK U(JI
imputé. 11 n'en est pas moins vrai que la science a des evigencc*([iril
n'avail pas prévues ou dont il ne se souciait guère. Le Gymnaslikos,
dont le manuscrit complet est maintenant connu, attend une édition
critique. M. Jùthner en a préparé les éléments. 11 nous doit d'achever
son œuvre, en donnant du seul traité d'aiionistique que nous ail laissé
l'Antiquité, un texte complet et auquel on puisse désormais se fier.
A. DE RIDDER
E. GUHL et W. KONER, La vie antique, manuel d'archéologie grec-
que et romaine, traduit par F, Trawinski, i'" partie : La Grèce.
Paris, Laveur (J. Rothschild), 1902; i vol. in-S" de xxviii-
472 pages (2^ édition, ornée de ayS vignettes).
La première édition de cet excellent ouvrage a rendu aux éludes
anciennes des services signalés. Accueillie avec faveur par le public,
adoptée par les bibliothèques scolaires, couronnée par l'Académie
française, elle a réalisé les espérances des auteurs et du traducteur.
Une seconde édition devenait nécessaire. 11 y avait deux façons de la
comprendre : ou bien donner une refonte en utilisant les dernières
découvertes archéologiques; ou bien se contenter de simples retou-
ches sans s'attaquer au gros œuvre. C'est à ce second parti qu'on s'est
arrêté. Peut-être était-ce le plus sage. Toutefois, on ne pouvait guère,
dans un livre portant le millésime de 1902, passer entièrement sous
silence les merveilleuses trouvailles de Schliemann en Argolide et à
Troie, des Allemands à Olympie et à Pergame, de l'École française
d'Athènes à Délos, à Myrina et à Delphes, d'Arthur Evans à Cnosse.
On a donc cherché à les utiliser autant qu'il était possible, tantôt dans
le texte même, tantôt à la fin du volume, sous forme d'additions.
Mais, à l'usage, on s'est aperçu qu'il y avait dans ces champs de
fouilles de bien gros morceaux auxquels on a finalement renoncé à
faire place. Delphes et Cnosse, par exemple, ont été sacrifiés. Il est
résulté, de ces compromis, quelques disparates. La réédition de 1902
se trouve ainsi n'avoir pas le même accent de nouveauté que l'édition
de 1884. Telle quelle, avec ses imperfections et ses lacunes, elle ne
nous en permet pas moins d'attendre patiemment le manuel entière-
ment neuf qu'on ne nous confectionnera pas de si tôt.
Henri Bornecque, Le texte de Sénèque le Père, extrait de la
Revue de Philologie, ^amyier igoS.
Dans le numéro 4 de l'année 1902, nous avons rendu compte de
l'édition de Sénèque le Rhéteur, publiée, avec une traduction et des
202 «EVtn DES ETLDES VMCIENNES
notes, par M. Henri Bornecque, et nous exprimions le regret que
l'auteur n'y eût pas indique et justifié ses conjectures personnelles fort
nombreuses.
Notre désir vient de recevoir une complète satisfaction.
Après avoir déjà publié dans la Revue de Philologie (n° du i5 octo-
bre 1902) la liste des endroits où son texte diffère du texte de H. J.
Millier, et indiqué par un signe typographique ses conjectures per-
sonnelles, M. II. Bornecque, dans le numéro de janvier 1908, donne
l'explication de ces conjectures. Ce travail constitue un fort utile
complément à son commentaire; nous nous faisons un devoir de le
signaler en regrettant, pour les lecteurs des Controverses, qu'il ne
puisse trouver sa place dans le livre même.
A. W.
H. d'Arbois de Jubainville, Éléments de la grammaire celtique
(déclinaison, conjugaison). Paris, A. Fontemoing, 1908 ;
I vol. in- 16 de 180 pages.
Le nouveau livre de M. d'Arbois de Jubainville répond-il exacte-
ment à son titre? répond- il même à la courte et vraiment trop
modeste préface qui se trouve en tète? Je n'oserais l'affirmer. Qui dit
« éléments » semble par là promettre un livre élémentaire et très
accessible au commun des mortels. Or, celui-ci ne l'est guère, et
c'est un mérite dans un sens, mais pas dans l'autre : tout est relatif.
L'auteur espère, à ce qu'il dit, que son livre pourra être « mis entre
les mains de ceux des Français que nos origines intéressent, les aider
à comprendre ce que c'est que les langues celtiques et quel rapport
existe entre elles et les autres langues indo-européennes». Rien de
mieux. Mais, pour atteindre ce but plus sûrement, n'eût- il pas été
prudent de donner (quelques pages d'introduction oîi eussent été
résumés ces rapports, et aussi la chronologie des différentes branches
du celtique? Au lieu de cela, le lecteur est dès la première ligne jeté
in médias res, au milieu d'une discussion sur le paradigme des
thèmes masculins en -o, tel qu'il est posé dans la Karzgefassle irische
Grammaiik de M. Windisch. On voit ce que cette façon de procéder
suppose de connaissances antérieures chez le lecteur : tant mieux
pour lui s'il les possède. Je regrette vivement, pour ma part, que
M. d'Arbois de Jubainville n'ait pas donné avant tout un tableau de
l'évolution des sons en celtique, qui serait de toute nécessité pour
bien suivre l'exposé de son livre, et que nous sommes encore réduits
à aller chercher dans les 1,100 pages en latin compact de la Gramnia-
tica Celtica. Il le reconnaît lui-même, et dans sa préface il nous fait
espérer sur ce sujet (( un livre spécial écrit en français et pas trop
HlULlOCillAlMlIi: 203
long ». Piiisse-t-il ne pas larder à le publier! En toute chose, il
est bon de commencer par le commencement; en linguistique, cela
est plus nécessaire (ju'ailleurs. Je ne comprends même pas qu'il ait
craint d'effaroucher les lecteurs en leur offrant tout d'abord un traité
de phonétique. Pense-t-il donc les ménager davantage en leur signa-
lant à chaque instant, dans son exposé, les transformations les plus
déconcertantes de prime abord, et, comme à la page 127, — pour
prendre un exemple au hasard, — en leur disant tranquillement que la
forme galloise wyf, « je suis, » suppose un primitif éml? Il sent si bien
lui-même ce que son assertion pourrait avoir de troublant, qu'il se
donne ensuite la peine de la légitimer et d'expliquer quelle a été l'évo-
lution phonétique.
En réalité, la présente grammaire ne renferme même pas un exposé
méthodique et suivi des formes du celtique moderne, tant elle est loin
d'être un livre élémentaire. Elle est bien moins cela cju'une tentative
pour reconstituer à l'aide de ces formes celles du celtique ancien, ou,
si l'on préfère, celles du gaulois. Cette tentative, M. d'Arbois de
Jubainville l'a conduite avec sa science et sa maîtrise accoutumée,
avec autant de sûreté qu'on peut en déployer, je crois, dans ces
matières conjecturales. Et certes le problème est passionnant : c'est
bien ce qui fait le mérite du livre, l'intérêt qu'on éprouve en suivant
l'exposé des faits, — mais à la condition, je le répète, d'être soi-même
très averti par avance et aii courant d'une multitude de questions
préliminaires. Puis, lorsqu'on a fermé le livre, quoiqu'on ait été
gagné par l'ingéniosité des déductions et la rigueur de la méthode, on
en arrive cependant à se poser invinciblement la question : Tout cela
est-il sûr? Ne nous sommes-nous pas laissé conduire, par un guide
assurément très expert, malgré tout sur un sol encore bien mouvant
et dans des régions bien impossibles à connaître? Qu'a-t-elle donc été,
enfin, cette langue celtique, telle que la parlaient nos aïeux au moment
où César entra en Gaule, et pouvons -nous nous en faire quelque
idée? M. d'Arbois de Jubainville, dans sa Grammaire, ne nous a point
donné la liste (oh! combien courte, hélas!) des textes qu'il considère
comme sûrement gaulois. Il n'invoque, par exemple, nulle part le
monument qu'on appelle le Calendrier de Coligny, — c'est probable-
ment qu'il le considère comme étant d'origine ligure; — nulle part
non plus l'inscription dite de Rom, et c'est sans doute qu'il la juge
insuffisamment expliquée ou peut-être écrite en latin vulgaire. On
serait bien aise de voir l'auteur, fût-ce dans une note brève, donner
les motifs de ses prétentions, et surtout dresser avec sa haute compé-
tence la courte liste dont je parlais. Car il n'y a pas à dire, quelle que
soit la sagacité déployée dans cette reconstruction induclive du
gaulois, faite en remontant le cours des siècles et en prenant comme
point de départ les idiomes modernes, l'esprit n'est complèlemcnt
■>o\ UEVLE DES ETUDES A>C1EM>ES
>atislait que si on lui fournit au point d'arrivée, c'esl-à-dire dans le
passé lointain, quelques formes dûment attestées. M. d'Arbois de
Jubainville l'a fait sans doute, mais ça et là, sans signaler certaines
divergences qui existent après tout, quel que soit le cas qu'on en
doive tenir. Ainsi, à la page 5o, exposant la déclinaison des thèmes qui
Unissent par une gutturale, il indique comme génitif de Vercingelorix
la forme Vercingctorigis, qui est, en effet, la forme à nous conservée
par César : mais sur certaines monnaies que nous avons du héros
gaulois, je crois qu'une autre forme Vercingelorixis est très nettement
lisible. Peut-être l'auteur de cette Grammaire aurait-il pu, en général,
tirer un peu plus parti qu'il ne l'a fait de ce que nous connaissons
de la numismatique gauloise. Et je dois enfin, dans ce livre si con-
sciencieux et si scientifique, signaler en terminant une contradiction
excusable sans doute, mais de quelque gravité cependant, précisé-
ment pour la période primitive. M. d'Arbois de Jubainville termine
son ouvrage par une sorte d'appendice (p. 173-177) oîi il cherche,
contrairement à l'opinion générale, à retrancher au celtique la forme
bien connue bratiide pour en faire cadeau à l'ombrien, en lui suppo-
sant un sens analogue à celui du latin de merlto. Il allègue entre
autres raisons celle-ci : que les inscriptions 011 se trouve ce mot sont
écrites en caractères grecs, et qu'elles ont été découvertes dans la France
méridionale, non loin de la frontière italienne. Eh bien, soit : je ne
veux même pas entrer dans le fond de la question, ce qui pourrait
nous entraîner loin. Seulement, ce même bratiide se rencontre aussi,
si je ne me trompe, dans des inscriptions où on lit précisément les
noms propres de Kassitalos, Vebrumaros : or, ces noms, l'auteur les a
cités (à la page k) pour justifier les paradigmes de l'ancienne déclinaison
gauloise. En avait-il bien le droit, puisqu'il jette ainsi à la fin une
suspicion sur le caractère celtique des inscriptions qui contiennent le
fameux bralade? Je dois dire, d'ailleurs, que ses arguments pour
dépouiller le gaulois de cette forme ne m'ont pas paru absolument
convaincants.
E. BOURGIEZ.
-*xx5-
15 mai 1903.
Le Directeur-Gérant, Geougi;s RADET.
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CURAE EPIGRAPHICAE'
I. — Dans les recueils d'inscriptions les plus récents, on a
reproduit, sans y rien changer, les restitutions, en partie contes-
tables, que Boeckh proposa jadis pour les dernières lignes
de V Inscription de Sigée"^. Il me semble que les nombreux
documents d'un caractère analogue, découverts depuis le
temps oii fut publié le Corpus, permettent de les remplacer
par des suppléments moins incertains.
L. /Î2-48. Boeckh : èXéirOa'. ok %%\ Trpe^Ss'JTi; £•/. ::âv[TO)v 'lAiéwv à'vSpaç
tpîTç, ciT'.vîç] I àjxajjtij.evc. aùxàv txçix t[oî5 5r,p.ci) -îrpwxcv \).vf y.tXiùzz'^avi 6]-]
-ytai'vîiv ajxôv it y.a'i xr,[v àSsXiirjV ajxou j3ajiX'.7jav y.a't xà xixvaj j xa'' Tcù;
Ç'IXouç "/.ac xiç [5uvâ[;.î'.ç, è'xeixa B' àTraYY^AcÛT'.v aùxw'. xr^v x'.]- | -p.r^v v.x'i
k%o)sO'^\ià.^\y>z<. cax r,w,'ïv bzipyv. zpoç aùxov xî xai xèv -ira]- | -xépa xjtz^j
^ac'.X£a S[rA3'jy,sv sTza'.véo-o'jjt x^ç alpsîïwç y;ç è')^a)v o'.a]- | -xîxÉXsy.îv,
rapr/.aXcjc;'. [oÉ.... 3. — A partir de la 1. 43, voici comment le
texte me paraît pouvoir être rétabli : [ii'x'.vs;] | àcza^aixevoi ajxov
zxpx x[ou $rj[xo'j v.al (juvy^jOévxs;; Ït:'. xwi 6]- | -y.x'Mtv/ oi.\)z6't xc xx'^ x'r;[v
àSeXçfjV aùxcD 3^^'-^-'^'^*'' '''■'5'' "^i xcv.va] | xa- xoùç çîacjç xal xi; [o'j^/x'^.v.q
àvo((70U7iv a'jxw'. xy;v b!^r|^iT^J.irr^'/ xi]- | -[j.yjv y.a'i à-:ACY'.jâ[x[îVi'. xy;v tou
8r,lJ.cu ejvo'.av r^v è'ywv e'.'ç X£ xcv r.x]- \ -zipx aùxcu ^ao-'.AÉa ^[iLfjv.z'i y.a'i
Xï)v ■TcScav Paj'.X'.y.-J]v cl/iav às't S'.a]- | -xsxéXey.ev, 'KxpxAx\oja['. y.x)>.
Je suis bien loin de prétendre que ces restitutions doivent
être toutes tenues pour certaines, mais, comme le dit M. Dilten-
berger à propos de cette même inscription, « supplementa mea
sollemni talium decretorum usui magis responderc vix nega-
veris. » -^ L. 43. Pour la locution xz-x-x^j.v/o'. xx: z'jrr,-:Ovr.i; è-'i xw
1. Voir la Revue des Éludes anciennes, t. I, 1899, p. 7-18 et t. III, 1901, p. i i5-i3o.
3. C. I. G., 3595==Dittcnberger, Sylloge^, i56 = Michel, BaS.
3. M. Diltcnberger (Sylloge-, i56) a supprimé avec raison, je crois, les supplé-
ments de la 1. /17, que M. Michel a conservés.
A. F. B., IV SiiniE. — Ftcv. Et. anc, V, 1908, 3. i5
3oG nEVLi: des étides anciennes
it'f'.xi^nvi, cf. I/iscr. Bril. Mas., /|Oi, 1. 9-1 1 (Priène); lio-i, 1. 5-8
(Lettre de Lysimaque aux Priéniens); Syllotje, 3 18, 1. /40-/i2
(Lété): x~-XjXj.v/o'.... v.x\ rj';yjipv/-t: , 279, 1. 22 (Gyziquc): xz-x-x^^xi
-i v.x: zjrr,'()f,vx'.. Dans le décret de Byzance, trouvé à Olympia
(Olympia, V, fio = Sylloge, 170), peut-être, à la 1. 6, faut-il
suppléer [às-ijxsOja'. v.x'. cd[^]x7^[j.i^/ /.ta. — L. ^4^-^']. Cf. la lettre
d'Antiochos I" aux Érythréens [Sylloge, 166 := Michel, 87),
1. 6-10 : à7:sXsY'.7a|j.cvc'. [irpîsêîJTa'] zîp'! te tyjç eùvo'ia;; -^v Z\x zaviàç
v.z'/r;/.x-^ sic ty;v YjjxETÎpav c'r/.îav àV. os "/.al ty;v rp^aYtovr^v v.t).. '. —
L. 48. Il est manifeste que le verbe c'.aTc--fA£/.£v a pour sujet 6
'Vi.'.iwi r^p.cr, et non, comme le voulait Boeckh, le roi Antiochos.
2. — Revue de philologie, XXV {1901), p. 126 = HaussouUier,
Études sur r histoire de Milel et du Didymeion, ii/|. Lettre du roi
Séleukos II aux Milésiens,
L. ih-i'j : — à-so£;â[j.£Ga r'ç/ a-.'pej'.v tsj ttatjÔo'j; v.x: | 7:p20u[j.oj;;.£vo'.
■/.al £v ToTç p.îYiï"^'? if;YCÛ[xev[c'. /.xl ■/.aXX'ia-xo-.ç] | el^ è-'.çavEjxÉpav c-.xOîj'.v
3:y^Y-'' ''•[^'' '^ '^^p' 'Ô!^''^*'' I Ç'AavOpwTra, È-'i c[t tî'jxo'..;...
Complétées de la sorte, les trois dernières lignes de l'ins-
cription sont inintelligibles. L'éditeur n'a pas vu qu'à la
1. 16, le mot -/.[xi] marque le commencement d'un nouveau
membre de phrase, et que par suite, la restitution qu'il propose
laisse sans régime le verbe aY^Y-^''^ ^^ plus, il a pris à contre-
sens la locution v.q è-'.çavisiÉpav o-.âO^s'.v «y^'-v t'., qui ne signifie
pas, comme il le croit, « rendre une chose plus manifeste
(p, 127),» mais bien « mettre une chose dans un état meilleur
(littéralement, plus brillant) » 2. Je ne doute guère que les
1. 10-16 ne doivent é(re ainsi restituées : 7:p:0j;j.cji;.ev;'. /.al
h -y.; [j.SY''vTC:ç r-^'ZJiJ.t'ilc'. rf,i;. jriA'.v u;;.(7)v] { sic kT.'.z>xvtz-ipx') s'.âO^j'.v
I. Polyl)., \\I, 2, -j (llultscli) : rixov yàp.-. Ttpiaôst; aKoAoytîIoixevot Tr,v euvoiav
■/a\ 7:poO'J!x;»v.
■A. Puisqu'il iiarail (iii'uiie (li'inoiistraliori est ici nécessaire, citons quelques
exemples, qui n'ont rien d'cquivociue, do la locution zï- Tcva ôiâOîiiv ayetv Tt :
Michel, 535 (décret d'Ilion en l'honneur d'Antiochos I"), 1. i!\-ib: xa\ ta TrpiyiJLaTa
xai Tr||j. paTt).£t'av el; \j.tiZiù y.ai ÀaixTtpOTÉoav otiÛETiv oiyr^YoyE; cf. 1. ir-ia: tdc; te
uô/E'.; £'.; £tpT|Vr|V y.ai tTiU. paTi).£cav £;; tt,"' ip/.î"'^'' StiOETiv y.aT£<Tr/j(T£v ; — M., agi
^= Ditlenber^cr, Sylloge, 2^5 (décret de la Confédération ailolienne), 1. 5 : £7ta'jSr;>'"'î
(Eumènos 11) z'xu. ^oLiùcia-/ v.x: i'i ràv v.aù.iTTX'i ôiâOETsv a.y'rt\-/.MZ. — Pour èni^avri;
ôtiOEdt;, comp. M., \:i3 ^^ Dinleklinsckr., 35Gr) (Ivalyrnna), 1. 8-9: 7tpo2('.p£J|j.£vo; —
tiv TTaTpï'ôa £'.; £i:i:pâv£'.av ryiri-
CLUAt; tl'll-UAI'lIlCAE IJij-
àyxyzrf. Il cst beaucoup plus malaisé de rétablir la pbrasc qui
vient ensuite; le lexlc a si gravement souflcrt (juc les restitu
lions qu'on en tentera demeureront i'orcément conjecturales. Je
propose, mais seulement à litre d'essai : y.[a\ ix ûr.ypyz'nx jv.Tv] > | z,:-
AavOpwTTa £7:{c[cc7tv AaSsvra^ -çf r.pox'.pii'jOt i-xj^f,'jx'. (vcl simile)...
3. — Dans ses Éludes sur l'histoire de Mllel cl du Didymelon^,
M. Haussoullier, ayant pu mettre à profit les avis de M. Ulricli
von Wilamowitz-MoellendorfT, de M. Alfred Brueckner, de
M. Max Fraenkel et de M. Bruno Keil, a donné du décret des
Milésie/is en l'honneur d'Anliochos, fils de Sélcukos I, une seconde
édition fort supérieure à la première. Jai eu, je l'avoue,
quelque plaisir à constater que le texte établi avec le concours
de tant de maîtres excellents différait à peine de celui que
j'avais moi-même proposé dans la Revue des Éludes grecques,
t. XIV (1901), p. 92 et suivantes-^. — Voici sur cet intéressant
document quelques observations complémentaires.
L. 7-8. M. Haussoullier écrit : xaXûç £x(o)v y:[al vOv | 0-]3Aav5âv[cov
è7:]a5coXou9£tv ty^c tou r.cnlfoq xpoatpJsTst xta. Il est manifeste que les
mots /.al vDv, qui se trouvent déjà à la I. 5, ne peuvent être
répétés ici. Je persiste à croire qu'il convient de suppléer : /.aXw;
£y_(o)v e[cvai| uz]oXavêâv[o)v xc] ày.oACjGstv x-A. Cf. Polyb., IV, 2^, 6 :
où y.aXwç e/cv sTvat to ^o'jAs'jejOaî ti r^tpi aÙTÛv àTrapattr^TOv. — L. 9-10.
Après èTcayycXXsTa'. qtox) cl/.cooirrj7£'.v, la restitution la plus natu-
relle serait celle-ci : [oZ av oy/.f^'. tw-. lr^[}]m v.x-x rSkvi '->... Mais l'édi-
teur déclare que « nous ne disposons à la fin de la 1. 9 que
d'un très court espace oii peuvent tenir deux ou trois lettres » ;
I. Ce supplément donne /19 lettres à la 1. lO; remarquer que la 1. la en a 5i.
3. Cf. Sylloge^, i56 = Michel, 626 (décret d'ilion en l'honneur d'Antiochos I"),
1. a3 et suiv. : e-j'^aaôat... xa\ ta 7tpây|j.aTa xat Tr,[j. pauiAsiav ol'jtoï; &ia|JLivîiv Xa;j:6ivoy-
(lav ÈTTcSofTiv xaOaTtEp a-jxot upoatpoOvTa'.. — L'éditeur supplée, à la 1. 17: èm ôfe
TOJTOtç], et tradviit ces mots par ((en outre» (p. 127), mais ((en outre» se dit, je
crois, Tipôç Ô£ -roÛTot;.
3. P. 3i et suiv.
4. Il n'en difTère guère que là où l'éditeur a jugé bon do modifier ses premières
lectures, dont quelques-unes pourtant avaient été données comme certaines. A ce
propos, il serait souhaitable que M. Haussoullier, se conl'ormant à l'usage ordinaire,
consentit à reproduire en fac-similé les documents qu'il publie et mît ainsi le lecteur
à même de se faire une opinion sur la valeur de ses transcriptions.
5. Une inscription d'Astypalaia {Cl. Ins., III, 325, 1. 29) mentionne une aroà
*JT:dtp}(ou(Ta -/.oltol 7t6),tv.
208 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
et, dautre part, la lacune qu'il marque au début de la 1. lo ne
correspond qu'à 9 lettres : le supplément proposé serait donc
trop long d'environ trois lettres. Tout s'arrangerait si l'on
substituait c'./.:;c|j.£Tv à z'.v.zlz'j.r^izvi , et, de fait, je doute que ce
futur doive être conservé. On sait que le verbe â-ayYiXAejOa'.,
s'il appelle ordinairement après lui le futur, peut aussi régir
soit le présent, soit l'aoriste i ; ce qui me paraît ici résoudre
la question en faveur du présent, c'est que le second verbe
dépendant d'â-a-f,'^^'^'^-"^'-, le verbe yîvejOai (1. i3), est à ce
temps. — L. 10 : as' f,; (se. ty^; atoa;) saovTai | [::pcacoc'.]. « Après
i-cv-rai,» dit l'éditeur, ((il y a place pour six ou sept lettres:
je distingue au bas de la ligne une barre horizontale qui peut
avoir fait partie d'un E... Sur l'estampage, je crois distinguer
ensuite la partie inférieure du jambage oblique d'un my...»
Puis il ajoute : (( £y.-cp'./.x{ serait trop long; ï<j-ilz'. est-il possi-
ble? » Conjecture pour conjecture, je préférerais l\}.\}:r;-iz'.. —
L. 16: La restitution y.al ty)ç [zcpl xouç /'EXXY;v]aç sùvoîaç, proposée
par M. von WilamoAvitz, aurait dû être admise sans hésita-
tion. Celle que maintient l'éditeur, [r.tp\ toùç zoXdJaç, ne serait
acceptable que si Antiochos eût été citoyen de Milets.
De la cTcâ construite par Antiochos, pour être louée à des
marchands, on peut rapprocher la cry.uT'.y.y; cxoa de Syracuse :
Polyb., YIII, 5, 2 (Hultsch).
l\. — Dans un morceau d'inscription, découvert à Aïdin, que
M. Condoléon publia en 1886 dans le Biillelin de Correspon-
dance hellénique (p. 5 1 5-5 16), M. Foucart reconnut tout de suite
le début d'un rescrit adressé par un prince Séleucide (?) à la
ville de Tralles, mais il jugea superflu de tenter une restitution
— qui n'eût pu être qu'hypothétique — de ce misérable débris.
C'est cette restitution que nous offre ^I. Ilaussoullicr dans la
1. Cf. Bull. Corr. hell., X, 35 = Sylloge, 721, 1. iG (DcJlos); Michel, 544, 1. si-"
(cf. Wilhclm, Gôlt. gel. An:., 1900, 98) (Thômisonion); CI. G. S-, I, 190, 1. aS-ai
(Oropos); Polyb., IV^ 24, 0; VII, 2, G; IV, i, 9.
2. M. Haussotillior cite, à l'appui de sa restitution, quelques lignes d'un décret
d'Erétric, trouve à Magnésie du Méandre (Kern, n. .'18, 1. 20-22): rriEcpavfoiTai Se xa\
Tov; Oewpo-j; — cpi/,OT'.[A;'a; y.ac cnrovôr,; £Vc/.£v, r,; 7r£TT'jîy;vTai TiiÇii tï toiv 6[e](i)v y.ai twv
TTOAtTÔjv V.-1. Mais n'est-il pas évident que, dans ce passage, le mot ttomt^c désigne les
concitoyens des tliéorci, cest-à-dirc les Magnètes?
CLRAE EnCnAPIIICAE 200
Revue de philologie, XXV (1901), p. 3/t, note 2'. Elle ne me
paraît pas de tout point irréprochable. — « 11 faut, » dit M. Ilaus-
soullier, « lire et restituer : [(iaciXeù;... TpaAÀiavwv (?) vqi ^o'jKf,'. -/.al
TW'. CY^;j.]a)t yx'.^tvi' W.ç.'.~-.ix[q y.x: N. xxt N. et -ap' ûiX(7)v] | [^pEjêsuTa- xi
xs (];r,ç'.7iJ-a oiTJ.liiY/.x» r,u.Tv y.a' 0 xi aXjXo ÈYôYpâçetxô 6TCà[p... •/.-:/,. » On
conviendra que 0 xi aiCko àycYpâî^.xe est bien étrange. Au début
de la 1. 2, la copie de M. Condoléon donne, à la vérité, AO,
mais la confusion de l'A et du A n'est pas si rare qu'on ne
puisse ici se permettre une légère correction. Je ne crois pas
pécher par témérité excessive en proposant d'écrire : [r.^tzivj~x:
vnzuyc^ r^ij-tv v.al à~£OCù/.av xo '|/r;9'.7;j,](a) 0 kyiypx'^z'.xt y.xX.
Je note, en terminant, qu'il se pourrait bien — à Dieu ne
plaise que j'affirme rien! — que le « stratège [Théjmistoklès »,
mentionné à la 1. 9 du fragment trouvé à Tralles, ne fût pas
différent du stratège Thémistoklès, que l'anti-roi Achaios avait,
en 218, commis à la garde de la partie septentrionale de son
empirer
5. — Bullelin de Correspondance hellénique, 1889 (^HI)?
p. 282, n° 2. Décret de Délos en l'honneur d'fliéroklès, fils
d'Ai/iésidémos, de Chalcis, ami du roi Démétrios. — L. 0-7:
— XT)v xâcav ffzo'jorjV xat £7:i[jiéX-£'.av r,c['/d]xix'.i; 7:avxl xaipwt v.x: A£vo)v
7.7.1 TCpaxxwv -ept xûv a'j[;.ç£pcvxa)v xûi xe lepwi xal AY;)a'ctç xxX. Il est
surprenant que l'éditeur de ce texte important n'ait pas vu
que la restitution 7;o[Ai]taiç rend tout ce passage incompréhen-
sible. Il va de soi qu'on doit écrire : ^[srjxa'. [èv] y.xX. — A la 1. 9
du même décret, à èç à'v xiç ajx[bv] za[paxa] XsT, substituer èç [x] av.—
Je me borne, pour l'instant, à faire observer quç Hiérofclès
appartient à une famille connue par d'autres inscriptions (cf.
Homolle, Rapport sur une mission à Délos, p. 28, n" n, et p. 22,
I. Cf. maintenant, Études sur Mikt et le Didymcion, p. loG, note 3.
3. Polybe, V, 77, 8 : y.aTa7r)iYi5â[jL£voc ok to-jto'j; (Kapaéa;) ôfxotw; Sk xa\ toÙ; Ta
Aî5u(ia T£r/rj çu).(iTTOVTaç, 7rapé).aê£ (Attalus) xai ■zy.-Jzot. xà -/oipia, 0£[xc(TToy.X£O'j;
aùxà irapa66vTo;" 0 ç i-:\)yya^z ffTpaxriyb; Û7i''A-/aiO'j xataX £>. £i[j.|j.£vo; xiôv
TOTtcov toûtwv. — 11 semljle, à lire ce passage de Polybe, que Thémistoklès n'était
en 218 qu'un assez petit personnage, un gouverneur de ville ou de district. Mais il
put s'élever par la suite à de plus hauts emplois, et il n'y a rien d'absurde à supposer
qu'Anliochos 111, lui sachant gré d'avoir trahi Achaios, le fit stratège de Lydie. Ce
roi, comme on le voit notamment par l'exemple de Ptolémce, fils de Thrascas
(Radet, B. C. II , 1890, p. 58C et suiv.), ne ménageait pas ses faveurs aux transfuges.
REVUE DES ETIHES ANCIENNES
n" 4; 'Eç-n;-'- àpy., 1892, p. ^9, n" 79 : décret d'Oropos); que ce
personnage vivait certainement dans la seconde moitié du
m* siècle; et qu'ainsi le roi Démétrios, nommé dans le décret
de Dclos, ne peut èlre que Démétrios II.
G. — Michel, Recueil, /i75 = Le Bas-Waddington, ko-j.
Décret de la Irlbii des Olorkoiides, à Myl/isai. — L. 11 -12.
M. Michel a conservé pour ces lignes les restitutions de Wad-
dington : àç'.wOs^; urb -f,: o'j\f,- 'jzi'^.ewz.-/ 'fj'^yxzicupyzc, v.ol'. tt^séitt; -rôiv
[Yj^.va-((i)v] Twv vùov à;(a); toj ct,\j.o'j Je pense qu'il faut rem-
placer T(ov [yu;j.vx7Î0)vJ par Tcov [£9r,6{j)v (ou zt Èçrj6o)v) y.xt] Twv véwv.
7. — Dans le Corpus InscripUonum Peloponnesi, I, n" 558,
M. Friinkcl vient de nous donner une édition nouvelle du
Décret des Tzyy'.-r. d'Argos, que M. Foucarl avait déjà si
heureusement publié (Foucarl, Pélop., 116 «= Michel, loii).
Les suppléments ingénieux proposés par M. Friinkel m'ins-
pirent parfois quelques doutes. Pour l'instant, je ne veux
examiner qu'un passage de l'inscription, les 1. i3-i5.
,M. Friinkel écrit là : cisasy/; ok [jcstà 7:p;[0u[j.(a; otmc, xaTac7/,£u]- | -wO?)
aYaX[xa Aiovjscj -r^i 7'jvcco'. à/,f[c]A',Oov, -/cu7C£'.;j.;v, ï^XT.t{\r.Z'liTr^c, ce tyîç
oùsîaçJlTv^ç 7'jv5$c'j Boj'/.ev Ta C'.âscpx èv.'Twv àvaz[pa-/G£v]-:(i)v û-'aùicj y.TA.
A la fin de la 1. i4, la lecture ï^xr.i — est-elle tout à fait sûre?
A-t-on la certitude que la dernière lettre soit un £ et non un
r,? Je suis, je l'avoue, fortement tenté de restituer : £;ârY;[xu,
r.v.z^iv.zr^- ok] | tt^; îjvoso'j /.ta.
8. — Dil^enbergcr, Sylloge, 295 {=z Bull. Corr. hellén., 1881,
!'>72, n" 3 =r Gollitz-Fick, i4i3 = Michel, 291). Décret des
Aitoliens ^'clalif au culte d'Athé/ia Nikcphoros. — Cette inscrip-
tion a été souvent reproduite; à la 1. 17, on écrit toujours:
■/.al 7,aS)i-tz c f^ar'.AS'jç Eù;.».£vr,ç àva[>caA£Ï] -o x£[[X£voç Taç 'A6â]vaç Taç
N'./.asipcu -z ~c~''. IlepYây.w. â'ruAsv y.aOw; v.a cpîr^i v.ta. Cependant le
supplément àva[/.aA£î], qu'a proposé le premier éditeur, M.llaus-
soullier, ne saurait être conservé; il faut certainement restituer
àva[c£'.7.vj£'.] ; cf. Bull. Corr. hellén., 189/j, 235 (= Michel, 252
1. Cf. VVillielm, Gutt.'gel. An:., 1900, p. 90.
CI It VK Kl'IGUAPIllGAK
=: Collitz-Baunack, 2529), l. 22-2^ : Tb /.o-.vbv -w/ 'Ay.çt/.Tibvtov Tàv
[Asv zôAiv xàv 'AvT'.r/éwv y.xi Tàv -/wpav àvxcsr/.vje'. asjXov y.x'. ispxv v.tX.
g. — 2J«7/. Cor/-, hellén., i-ooi (XXV), p. 355, n" /j. Décret
des Amphic lions en Vhonneur de Kallistos de Cnide. — Les
premières lignes de ce document, dont M. Marcel Laurent a
très bien établi la date et reconnu l'intérêt historique, sont
d'une restitution assez malaisée; je crois qu'il y a lieu de
corriger en quelques points le texte que nous propose le très
soigneux éditeur. — L. 1-12 : M. Laurent écrit :
Aoy[[;.x twv 'A[;.(i'ixT'.cv]wv.
'Exs'i KâXXtJTo? 'E-'.y[vK'jq Kv(5t3ç, àvjïjp y.xVcç /.àyaôcç, "^vtàyle]-
vo; It:''. xf^q 'EWiooq [Jt[etx xoij xj-oy.p]izopoq xal [^.età twv l'Ati-
vi'j TTOc-jêcUTcov v,ol\ àv[a-/0£i(; y-axà t]y;v àvaarpoçYjv y.a'i sj-ra;!-
5 av -cou ptou TTî-ciYjTai z[(3T'.v àvéYXAJrjTov y.al ■Tz'ke'.i-r^'^ p:7:r,v
:rapà toîç Y)YOU|i.£[vo]iç, [s]'!; [%'»Ç S'î ~îp'' "^wv] 'oXewv r^xei opivT'Ztov, y.a\ ::a-
paÎTtoç àet Tivoç àYa[6oî3 y>yô]J.v)oq -oXq i]]\kf:ipo'.q OYjp.ci;, toûç tô xa-
x' avSpa xps''''''' ^X®'^'''^? [eùvoixâii; 'jT:o]Xa[;.êâv(»)V, */,ai 01' aurou xal ct-
à Tôiv YJYOU[i.év(ov, wj-ce xa'i [oY)p.oa(at] y.at 7,7.1' tSt'av 91X07 xal ^£[vov]
10 xai £'j£pY£i:rjV Éauxbv àT:oo£o[£i^]£[vai] xûv 'EXXy;vw7, y.at Txyxa 7:â[vj-
xa TupaxTwv S'.ax£X£X£X£v xa'i 7c6X£iç xac totcjxxç aw^cov, '/wp';;; ...v((ov
B£0!Ji.éva)v [à[j,oi]675ç x£ xa\ oa'Trivr^ç, w7X£ xy;v yp-^JToxr^Ta xxX.
Voici comment ces lignes me semblent pouvoir être com-
plétées :
'Ezel KâXXt^xoç 'E7:iY[évouç Kv!5'.oç, àvjr^p xxXb; xaYaôôç, Y£vc[^.[£]-
voç àu'i iriq 'EXXâBoç \i.[eTi x£ xou ajxoxp]âxopoç xal [j.£xà xwv £X£t'-
vou 7:p£j6£uxâ)v xa't av[£u toûtwv, xï;v (xXX]-/;v àvaTTpoîYjv xa't £jTa^f-
5 av xou (Sfo'j 7:£7:o(rjxat ^[apà Tcaitv àv£YxX]-/)xov, xal •;iX£(ax'/;v ^ozy;v
Tuapà xoTç ■î)YOU[xé[vo]t(; [£]îç [xb xaXbv r/wv xôiv] tu5X£(i)V 7;xsi ©povxîî^tov xx- zx-
paîxtoç àeî xivoç àYa[9oij ^^i^ô\ie'foq xoTç TjJîJ.sxépo'.ç OY;[jLOtç xoûç t£ xa-
x' avBpa xpzio.'^ îyp-noLq ["EXX-^^vaç auvjxo]Xa(j.6av(i)v xx't 01' aûxoy xat ct-
à xûv Y)You[Ji<£V{«)v, wjxe xal [xaxà xo'.vbv] xa'i xax' t5(av çiXov xxl ^£[vov]
10 xa'i eij£pY£X''lv èauxbv àzo5£B[£iyj£[vai] xûv 'EXXyjvwv, xal xauxa ^^[v]-
xa •Trpixxwv ciax£X£X£X£V xal kÔXô;.; xxl totonxç jwS^wv '/Jàp'.q [o'Wjvuov
oçojxévwv [fiXâ]or;(; x£ xxl ox^âyr^ç, (ottî xtX.
■2 12 KEVUE DES ETUDES ANCIENNES
Il importe d'observer qu'il manque certainement i3 lettres
à la 1. I, i4 à la 1. 2, et presque certainement i/j à la 1. 7; de
plus, d'après la copie de M. Laurent, le nombre des lettres
perdues doit être d'au moins 1/4 aux 1. 3-5, d'au moins i3 à
la 1. 8, et de 10 à la 1. 9. — L. /i : Je ne me dissimule pas
que le supplément y.a: â'v[£j tcjtwv] est fort conjectural; je ne
sais si àv[Tf:x;j.'.à)v] est possible. Pour l'expression [-.r,/ àtXX]-^v
àva:;Tp:5-r;v -/.tX., cf. Bull. Corr. hellén., XYI, 5/15 (Tégée), 1. 3-5 :
-râv [te] àvaîTcisàv izz'.r,zx~o v.a'. tàv Ac['.]7:àv sjTa^fav — à^twç -/.-X. ; —
C. I. Ins., I, io32 (Karpalhos), 1. 5-6 : y.jaTâ xe xàv i\n:v.piœt y.a'i
Tàv àXXav àva[s]Tposàv àvévy.Xr^TOv aÛTCv rapÉj'/rjTat ; — Michel, i64
(Délos), 1. 21-22 : y,a>, CTesavûrai — •/.%'. i-\ -h â'XXei àvaT-rpc^et y.al
-ape7:'.cr,[j.{ai -/.tX. ; — Wilhelm, ^rc/i. Ep. Milth. ans Œslerr., XX,
G9, vni (Gytheion), 1. 21 : [lît Xo'.Tta'. àlvx^-pcçat es y.a'i -aps-
r'.c-/;;j,{at at ::£T:of-/;xat. — L. 5 : au lieu de 7:[apà 7:a-iv àvéyy.Xjr^Tov,
j'ai songé à -::[à7iv â7:p:cTcs/.]r,-:ov, mais ce supplément serait
un peu court. — L. 6 : Je n'ai pas besoin de dire que je
ne liens pas plus qu'il ne faut à e-lç -b xaXcv; peut-être,
d'autre part, r.z'.un serait -il préférable à i'ywv. Même ligne :
il va de soi que r//.et .est le parfait r;/.t avec la désinence du
présent. — L. 8 : M. Laurent renvoie avec raison à la 1. 3o
du décret de Gytheion {Sylloge, 33o) en l'honneur des Cloatii :
i'.':Cz.lv[[j.i'K'. TÉ £'!siv £tç Tàv Taç ■::6').eii)^ vAp'-'^ '^■^'- <^uv'j7:cXav(|iiv xai
7:X£svi/.'.; roXXoù; twv âYO'j;j,£vo)v, ainsi qu'à la note de Sauppe citée
par Dittenberger, mais je ne sais pourquoi, au lieu de uuvut::-
Xa;^.6âvwv, il restitue u7:cXa!jL6iva)v, qui semble trop court. — L. 9 :
cTfj.oz'.T. (Laurent) est impossible; la restitution la plus naturelle
est y.ixà y.c'.^K^t qui remplit exactement la lacune. — L. 12 : Le
supplément [s-^wjv'wv ne me^ paraît pas douteux; M. Laurent
reconnaît lui-même que ;£v(wv serait trop court. Le mot h<ln!ynx
(au propre, indemnité de vivres) désigne ici les frais de séjour
que les Romains et leurs amis avaient coutume d'exiger des
villes grecques où ils s'arrêtaient. On s'explique ainsi que les
habitauls de Cyllicion aient su tant de gré aux Cloatii d'avoir
hébergé à leurs frais les officiers et les magistrats romains en
passage dans leur ville : cf. Sylloye, 33o, 1. i5 et suivantes. —
A la 1. i/i, léditcur a écrit i)ar inadvertance ïç [x:] pour £9' [r,:].
CUUAE KPIGUAPIIICAE ai3
II
Kern, Inschriflen von Magnesia^.
Inscr. n" 49. Décret de Délos. — M. Kern avait soupçonné que
ce décret provenait de Délos; M. Wilhelm a su le démontrera
Dans le citoyen auteur de la motion, 'ApiixiB-qq [TY;Xc;x]vr^jTou
(et non I1sXj[;.vi^jtsu), il a reconnu le père de Tr))iiJ,vY]aTo;
'Ap'.aT£'2su, personnage qui joua à Délos un rôle politique
fort actif à la fin du ni" siècle et au début du n' ^. Voici
comment M. Kern transcrit et complète les dernières lignes du
décret (1. 9-12) : v.aXéjja'. Sk [xjjxoùç y.a- | eTct ^£[via...] e[
eiq t]o ■::p'j'c[a]v£T2V, to | SI àvâX(i)[;j.a ] eu tojç ■zx[i'.(xq'
\ r^.[p]if)r, 'E7:s....ç . Il me semble qu'il est possible de
proposer des suppléments plus étendus. Le citoyen, dont
l'élection à un emploi public est mentionnée à la 1. 12, ne
peut être que le Ocwpios/.i; chargé de faire accueil, au nom de
la cité, aux théores venus de Magnésie. En conséquence, il
paraît nécessaire de remplir ainsi la lacune de la 1. 10 :
[xxXéJja-. oï [a'jjto'jç xv. \ kz'. çéfvu xcv] G[e{j)piûs/.r,cJCVTa etç t]o xp!JT[a]-
veTov. Pour la 1. 12, l'inscription n" 62 (1. 42) suggère la restitu-
tion suivante : lo 5k àvâXa)[u'.a Souvai xo è/. xoij [ji.sp'.qj.]oD xcù*; xay.i'aç^.
N° 5o. Décret de Paros = Dittenberger, Sylloge, 261. —
L. 24-28 : [oTuwJç o'jv v.T. [b riap^Jwv ofj'xcç (pa(v[r(x]a'. xy;[v lupoç xoùç]
1. Cf. Revue, 1901, p. lao et suivantes. — La publication de M. Kern a fait l'objet
d'excellentes observations de M. Wilhelm, Jahreshefle, IV (19O1), Beiblatt, 21 et suiv.
J'ai eu, en lisant ce travail, la très grande satisfaction de voir que, plus d'une fois,
M. Wilhelm et moi, nous nous sommes accordés dans le choix des mêmes restitutions.
Dans le décret n° 5G, nul doute que M. Wilhelm n'ait raison d'écrire au?£iv au lieu de
alvéffat que j'avais conservé. Tout récemment, le même savant a rétabli avec certitude
les lignes 16 et ^uiv. du décret ^3 a : Jahreshefle, igo3, 1 1, note 2 ; les corrections que
j'avais moi-même proposées pour ce passage {Revue, 1901, p. 129) ne peuvent plus
être maintenues.
2. Jahreshefle, IV (1901), Beiblatt, 2G-27.
3. Voyez Th. Ilomolle, Rapport sur une mission archéologique à Délos (Arch. Miss.,
XIII, 423 et suiv.), travail auquel renvoie M. Wilhelm.
/i. Dans un décret d'une Confrérie égyptienne établie à Délos (Bull. Corr. hell., 1889,
2^0, 1. 23-24; cf. 34-35), on lit: y.at ôtôoaôat iepo7ioto[t] ;('.') âx [toO xoi]vo-j àpyupi'ou xtX.
Mais, dans le décret de Délos trouvé à Magnésie, la place manque, ce me semble,
pour le suppléiuent éx toj xoivoO àpyuptoy.
2l'l RLME DES ÉTUDES ANCIENNES
Oe:j; i[\jziîi'.]Ti C'.acpj/.xTTOJV v.x\ rr,v 7:[pz:zr;) -ôXjcv a'JT[GJv Trpo]- | -urâo-
yzj-T) ç;['.]/.[{a]v o) wv iz\ ttasTcv aj;(t)v xta. On est tenté
de suppléer : -.■?,■> — -?:]- I -■J7câpy:'j7r/ 9['.ja[{:z]v [x'j-mi va zaXa'.]co[v
Xpcvjwv', mais je ne sais si ces restitutions correspondent aussi
exactement qu'il le faudrait à l'étendue des lacunes, — L. 14.
Après £;/[s)av{-a]vTE; -:r,v -[7;; Osa;] £~'.©âv[c'.av], il me paraît néces-
saire d'écrire, non pas [oJ-.ôt'., mais [/.a]'- i--.. — L, 33 : ty;v te
os'j)v(av TT,; TTcAso); xa- -:^; 7'^?»; '[^(^ Mx-] 1 -vvyitwv. au lieu de t[wv
MayvYjTwv (cf. 1. 4o).
N° 58. Décret d'une ville inconnue. — Quelques changements
doivent être apportés, je crois, aux restitutions des 1. 8-1 1.
L, 8 : après zapa/.aX:j7'., suppléer [tov o-^y.ov] ; 1. 9-10 : au lieu de:
cl x-o- \ -'z-.xlvr.i; Vi T.xp[z)Si'/-i^^ v.ç Tr,v Pcy"ÂY;v] | v.x: tov S^y,ov y.al
SY;)v[oùvt£; z'x à-yr^Ç'.îij.Éva '/.a: Ta; ye]- 1 -yerq[j.i'nq (j~b twv 7:pc[YÔv(ov sic
-ro'jç "EXArjVa; ej]- | -xpY;sT(a;, il me semble qu'on doit d'écrire : ol
à^rc- 1 -ttxXévts; os rap' [aùxwv âXôcvTî;^ iz't tt;v (3o'jA-r;v] ] xx'i tov orjusv y.al
S-^},[wjavT£ç C'.k TcAî'.ôvwv tàç Y£jY£vr^[j.£vaç xxA. — Pour les 1. i4, 22,
25, quelques suppléments s'offrent d'eux-mêmes : L. i/j : [oùOàv
èAAôfrcvTs; ïTTC'jo^ç xal] ] ©tXoT'.ixîxç. . . L. 22 : [ypu^éo)'. ïteçr/wt]. L. 25:
[o:xy.d\j.v)zq -psçjlxo ôsTîv /.tX., mais ces restitutions de détail n'ont
guère d'intérêt, puisqu'elles demeurent forcément isolées et
qu'il est impossible de rétablir la suite des diverses propositions.
N" 59, b. Décret de Laodicée du Lykos. — L. 10-12. Kern:
àvavpa'Iia'. [oà zb '!^r,Ç'.7[X3c]|T20î v.x'. xo xapi MaYvrj[xwv v.q cvr^^r^^» \ A'.]6['!v]r,v,
(7XTj7a'. V) xYji [àyopa'. èv xwc ÈTZ'.îaJvsjxaxo)'. xôzu)'., Bcuv[ai SèxxX. Entre les
deux premiers infinitifs il faut établir quelque liaison; nous
écrirons donc : àvaYpx'I/x: [oà xo ^^T^c^\z\).x\ [elç cx/;X'r;v Xeuxcu]
/î]0[oj], Yjv 7f?;7a'. y.xX. (Cf. n" 93, 1. 17-18.) — La 1. 16 se laisse
facilement compléter : \y:xpx-Ax'Kizx\ Vt xcvot5]-]-|J!.ov xoix MaYvriXwv [/.a-
r.xp aùxsT; àvaYpâ']'»'.] ] xo <^r^'^^.z]i.x xouxo el; [axT^v-^v X'.0(vr<v, v^v] | axrjaat y.xX.
1. Cf. n'85, 1. i3; 38, 1. sS.
2. Dans l'Index, il est donné trois exemples de l'expression : TtapEXÔôvTEç et; Tr,v
poj>.r,v ou ôr,|j.ov; il eût fallu indiquer que, les trois fois (et non pas seulement la
seconde), le mot napeXôôvTE; a été restitué; j'ajoute qu'à mon avis il l'a toujours été
à tort: pour le n° 85, 1. 9-10, cf. Revue, 1901, p. laS.
3. Cf. n''87, 1. 11.
CURAE EPIGn.VPmCAi: 2l5
N" 72. Décret de Syracuse. — Cet important document pour-
rait donner lieu à de nombreuses remarques; j'en note ici
quelques-unes que m'a suggérées une élude rapide.
Pas plus que M. Kern je ne me débrouille dans l'intitulé. —
L. 7-8 : Je ne vois rien qui empêche d'écrire: ëc[o];£ w. a[u]YvAr,Ttoi
y.xOi "/.[al tw'. Sâ[j.a)' (ou xat àXiai?)]; puis, [Tupiayop-r;]- | -jâv-wv v.tA'. —
L. i3-i4 : après -/.al ii t£ 6açis;j.a à[':r]s56v[Ta)v y.x: àrSKcy.-] \ -cai^Évwv,
il me paraît nécessaire de ponctuer, le verbe âTOXcYi'CejOa'.
étant ici, comme à la 1. 87, pris au sens absolu. — L. 21-23 :
Il serait assez séduisant d'écrire : àzoXovt^j^atjivwv Bè ûrapyov- | --]a;
GÎXo'jç W^['-] 0'u[yT^''-^]? [^'^ xpoyôvwv tSç ToX'.Oi; à- | -H-]»? MâY[vT(Taç]. —
L. 26-26: Je ne vois pas bien pour quel motif M. Kern n'écrit
pas, en se réglant sur la formule initiale du décret : §£S6yO]a'. xai
<3\jy'AXT,xbi'. Twv Supaxoai'wv y.ol'. t[w'. âaaw. (ou tai âXt'ai). — L. 3i : au
lieu de cl 7:p[£]75EUTal [aùxcov], restituer plutôt : ol 7:p[z]t:6e\JTx<, [/.al
6ôapo(], comme aux 1, 5, 1 1 , 36. — L. 33 : après àîroj-céXXe'.v o[à -/.ai'J,
il faut, de toute nécessité, ajouter Gsapojç ou àvBpa;. — L. 34 :
Le supplément [cu[).t,o^t:bùco^xx;,] est certainement trop court;
j'écris, d'après l'exemple du décret des Épirotes (n° 32,
1. 3o-3i): [y.ai auvau^r^aovxaç xàç T'.[xàç lat] ôeai.
Les dernières lignes sont fort embarrassantes; j'ai granda
reconnaissance à mon ami M. Wilhelm d'avoir bien voulu
m'envoyer de Berlin un estampage qui permet de contrôler et,
ce me semble, de rectifier quelques-unes des lectures du premier
éditeur. — L. 39: D'après M. Kern, la pierre porte ETME,
qu'il corrige en e(t)ix£[v]; sur l'estampage, je crois discerner
nettement EZME, qui serait une bévue du qaadralar'ms pour
èH(£T)[j,£v. — L. 39-40. Kern : [îe-j-pJsTa -ziXzot. l\ï] b h'.::v.[zç]
^p... S . L'estampage nous autorise, je crois, à changer
o[è] b en Sûo. D'autre part, il me paraît certain qu'après hnzv- il
n'y a place que pour une seule lettre. Je n'hésite guère, en consé-
quence, à restituer: [UpJeTa -céXsa ojo £v{ax'.[a] (cf. n° 44, L 3i : lepeTov
èviaxtov TsXe'.ov). Du mot qui vient ensuite, je n'aperçois claire-
ment sur l'estampage que le r, initial ; le reste est trop douteux
pour que j'ose proposer une restitution. — L. 4i : au début
de cette ligne, on lit : — -et xap' à[j.'!v. Le décret d'Hermioné
{. Cf. Inscr. çr. Sic. It., 962 (Akragas); Swoboda, Griech. Volhsbeschl., 98-99.
ai6 KEVL'E DtS ÉTUDES ANCIENNES
(C. Inscr. Pel., I, 679) peut suggérer ici une restitution assez
plausible : [sjx/.-.ç y.a rap£7:'.53(y.wv]T'. zap' à[j.(v. — Même ligne :
après y.xkhr. oï a[jl-:[;j];, devaient être mentionnés le ou les
magistrats chargés de conduire les théores au foyer public
de la cité; si l'on n'insère pas un supplément à cette place,
la ligne est, en effet, trop courte.
En raison de ces observations, on pourra se risquer à com-
pléter ainsi qu'il suit les 1. 3g-42 du décret : èE(£T);i,£[v Zï
aÙTcT; y.ai OOsa'. ' [e- | -pJEia ■ziXzx c[j]o £v(jTi[a] r. [ ojox'.ç xa
zap£mBa[;.à)v]- I -p. -ap' à;j.{v, y.xki'yx'. oï a[ù]t[o'j]ç [tc[^. irpca-caTav (?) xat
èzl Tav] I y.c'.viv ScT'av /.x)..
N° 73, a. Décret d'une ville inconnue. — Pour les 1. i3-2i de
cette inscription, je proposerai la restitution suivante, qui
diffère en quelques points de celle que nous devons à M. Kern :
1. l3 y.at Tîjv àvôiva à~ooiov/,-x'. (jT£oa-
[v{rr,v Itc-jG'.ov /.x: k]-/ to)». y.aOrjXOVX'. xatpwi r£[J.ç[6Y5]-
i5 [va: ôîwpoùç Tp£Tç(?) loh:] 7'JvO'ja[o]vTaç y,x\ ':x/^[x] T,x'n[x]
[xi v3[j,'.i^6iJ.£va 7yvT£A£32V':]a[ç] à;'![a)]; ài^.ço'CÉpwv -rwv ii6X[£]-
[(i)v y.al Tr/; âvaYY£>,i'av toij] jTîçàvio zoiYjcoîjivc'jç" £lç
[5a ] O'jç T£ xal ô'JŒi'av y.al -rrapa-
[y.5;xior;v ty;v e\q zx ÀE'jxsçpjuYjvà opa^^jxàç èy.aTcv £xàa-
20 [tw. Bo07;va'.' ozo); SI [j.£-:à] t^ç twv Gôwv £'jv:(a; v'jv[(] t£
[y.al £;r tcv àô: )^pîvîv TaJta 7uv]Tî).-^Tai y.xX.
N" 78. Décret d'une ville inconnue. — Sur cette inscription,
mon ami M. Pu, E. Legiiand a bien voulu me communiquer
les intéressantes observations qu'on va lire.
L'inscription de Magnésie n° 78, très mutilée, est présentée
par M. Kern comme un « décret d'une ville inconnue » (Pse-
phisma einer unbekannten Stadt). Ne peut-on pas essayer d'iden-
tifier cette ville?
Quatre choses sont à considérer :
Le dialecte, qui est le dialecte dorien;
I. Cf. n' 38, 1. 5,'i cl suiv. : âoôû/; toî; Oeapoî: — OOffai ol; xai tSi Oeît S(Tov xa\ aOio'.
ôiôoviai XT/,.
CURAE EPIGRAPHICAE 217
Le titre des magistrats chargés des libéralités publiques, qui
s'appellent des hiéromnémons (1. 23: os;j.£v oï toj; [ipo\j.vx^.c'txq);
Le nom de l'ambassadeur magnète qui est venu dans la
ville, Philiskos, fils de Pylhagoras;
Enfin, l'emplacement où le fragment a été découvert.
Trouvé (( un peu au sud de l'inscription 86 », le n° 78 pourrait,
à la rigueur, provenir de la même région du mur inscrit où
est resté en place le n" 72, lequel est un décret de Syracuse" ;
nous pourrions donc songer à le considérer comme le débris
d'un texte sicilien; et, par le fait, des hiéromnémons, trésoriers
des richesses sacrées, sont connus au moins dans deux villes
de Sicile, villes de langue dorienne, à Ségeste 2 et à Tauro-
ménion3. Mais est-il vraisemblable que l'ambassadeur magnète
auprès d'une ville quelconque de cette région ait été Philiskos,
que daulres textes nous montrent voyageant exclusivement
dans le Péloponnèse^, tandis qu'à Syracuse alla Diotimos, fils
de Ménophilos, l'un des trois qui ont visité la côte et les îles
de l'Adriatique? 5 Nous ne le croyons pas. Le nom de Philiskos
nous invite bien plutôt, semble-t-il, à chercher la «ville
inconnue » dans le Péloponnèse, la répartition des textes
péloponnésiens en deux groupes séparés sur les murs du
portique 0 n'étant pas plus surprenante que celle des réponses
rapportées de l'Adriatique 7, au milieu desquelles s'intercale
le groupe 07-43, ou que celle des réponses venues de l'Est de
la Grèce centrale 8, dont la suite est trois fois interrompue. Or,
parmi les villes péloponnésiennes qui entrent ici en ligne de
compte, je veux dire parmi celles dont la réponse ne nous
est pas transmise en dehors du fragment 780, une au moins
I. Voir la table II à la fin du volume.
3. Inscr. gr. Sic. et liai., 288 a, agi (ii* siècle).
3. Ibid., hiZ-hZo; cf. Sylloge, 5i5 (fin du ii* ou i" siècle av. J.-C).
4. A Mégalopolis (38), auprès du Koinon des Achéens (Sg), à Argos (4o), à Sicyonc
(40, en Messénie (43).
5. N" 35-36 et 44-46.
6. Il faudrait même dire en trois groupes, si le fragment 76 devait se compléter
comme le croit M. Kern ; mais les restitutions proposées sont douteuses.
7. Mission de Sosiklès Diokléos, Aristodamos Diokléos, Diotimos Ménophilou :
Képhallénie (35), Ithaque (36); — Corcyre (44), Apollonia (45), Épidamnos (46).
8. Mission d'Apollophanès Aischylou, Euboulos Anaxagorou, Lykonidcs Chari-
siou : Béotie (aS); — Phocide (34); — Athènes (37); — Chalcis (47) et Érélrie (48).
9. On sait que la présence d'un décret du Koinon des Achéens (39) n'empêche pas
de songer à une ville achécnne ; cf. Niesc, Hermès, 1899, p. 55r.
31Ô REVLE DES ETUDES A.\CIEN>ES
posséda certainement, du v° siècle à l'époque impériale i, des
hiéromnémbns de l'espèce de ceux que nomme la 1. 28 ^ : cette
ville est Épidaure, ville religieuse, où les administrateurs
des richesses sacrées devaient jouer un rôle considérable;
c'est à elle que nous sommes tenté de rapporter l'incription
mutilée.
N° 85. Décret de Tralles^. — Il me semble qu'on peut sans
grand effort compléter ainsi les 1. 23-25 : /.aTar/.sjasO^va'. lï
'/.%: o\'.x\r,-i à~3 opa*/!J.a)v] (Kern) ... ay.c-îwv -i^Y ''•^"- àvaOiiwsav ci
OL-zz■'.xhr^zi\J.v)y. b-h ~\y\\c, tcôaswç Getopil [el; tcv vacv (ou sic t5 l^fo^i)]
Tv;; 'Ap-|-[TÉ;x'.$:ç r^ç Ac'jy.sçp'j-/;vY5]; è-'.ypa'i/avTS^ cti « ô c'^y.sç ô TpaX-
À'.avwv 'ApTé,L;.'.o'. Aî'jy,S5p'j[-/;vY;'. àvfO-/)y.£ »].
N° 90. Décret d'Antioche. — Le début de ce décret a été excel-
lemment restitué par M. Ad. Wilhelm ''. Mais aux 1. 18-19, il
subsiste encore une difficulté qu'a bien vue mon savant ami.
M. Wilhelm, suivant de près M. Kern, écrit (1. i5-2i): z-m-
c['jv y.a'i b Svjjv.îç (paivr^xai [jMv.x^t 7:;'.sj|.».îv2ç twv G'.Aoz:va)[ç y.al c'.y.Jaîo);
y.p'.vavxwv ixq v.pizt[{]q y.al à;(w; t^ç tî T.x[-.piozq r^]; àTsaTîtAajr;?
y.a": tsO o-/^!J.cj tsu [X£iraz£7.'J^a;j.É[vcj, 01' Te [xt'^x ri'jôccJiTS'j vOv ctç tyjv
zôX'.v r;;Awv 7:apaYîv6[;.£voi 0'.y.a7[Tal OiwpsuvTî]; j Ta; 7:pc-r,y.;jja; T-.iJ.àç
ûxapxcjsa; -zoXq àyaOstç [twv àvopwjv zpc.^ToJVTa'. twv c'.y.aîwv tj.sTi zâ-rjÇ
-p26j;/{a[ç] y.T/.. Gomment serait-il question des collègues de
Pythodotos (cl ;.».£Tà HjOsoîtou), puisque cet arbitre est venu seul
de Magnésie à Antioche (cf. 1. 8-10; 23-24)? M. Wilhelm se
1. Ditt.', 938; Cavvadias, Epidaure, n" 103-107, 269; Ath. Mitlh., 1898, p. ai, 11°' li
et i5 (Chr. Blinkenberg).
2. Sur les différentes espèces d'hicrofmnémons connues par les auteurs et par l'épi-
graphie, cf. Gilbert, Ilandbuch, II, p. 334 et n. i ; Sylloge, n° 5i5, n. 5. Sur l'existence,
incertaine, d'hiéromnémons àTrézène, cf. B.C. IL, 1893, p. 120; 1900, p. i8g. Je ne crois
pas qu'on puisse songer ici aux hiéromnémons de Calaurie : si le n* 78 était un décret
de l'ampliiclyonie restaurée, il émanerait des hiéromnémons, et ceux-ci ne se fussent
pas ordonné à eux-mêmes-ce que prescrivent les 1. 23 et suiv.; tout incomplètes que
soient ces lignes, on distingue en effet qu'il ne s'y agit point d'une libéralité pério-
dique recommandée aux soins des hiéromnémons de l'avenir (tojç tïpo(xvdt(iova; to-j;
àei Èvâpyo-j; ovia;, comme il est dit à Delphes en pareil cas), mais d'un don à faire
immédiatement et une fois pour toutes tw ènayYÉ/.AovTt <I»i)>t(Txto.
3. Cf. fievue, 1901, p. 12S.
!i. Jahrcshefle, IV (igoi), Beiblalt, 3i-3a.
.'j. Kern : ["AotSôvT£|; ; le supplément [0£t»6oOvT£];, évidemment nécessaire, a été
trouvé par M. Wilhelm.
CURAE EPlGRAPIllCAE Jig
pose la question et se demande si le début de la 1. 19 a été
bien lu. Je crois que la lecture est irréprochable, mais que la
restitution [z'( tîi i^.ixi IIu9:o]dTcj, due au premier éditeur, ne
l'est pas. Pour sortir d'embarras, il suffira d'écrire : à;(o); tt;;
■:z za[Tp{cs; t^]^- x-OGXV.Xiirr,ç y.al tcu ir,\j.z\> -zoû [i.Z':xzeii.'\ix[).i[^K\j aÙTSj;,
o'{ Te àz]b T3J vuv £•; -r,v ttsÀiv -/jy.wv Tzxpxyt^iiit^o'. */.ta=». Je m'étonne
seulement que la pierre porte -xpxyvnij.vm : c'est TzapxYtvôy.îvs:
qu'on attendrait.
N° 92, a (= Michel, 487) et b. Décrets de Magnésie en Vhonneur
de citoyens qui ont contribué à la construction du théâtre^. — Sur
l'interprétation et la restitution de ces deux décrets, je ne puis,
à mon grand regret, m'accorder entièrement avec le savant
éminent à qui nous en devons la découverte et la première
publication, M. Hiller von Gartringen^,
Le décret b, que M. Hiller von Gartringen juge le plus récent
des deux, est, à mon avis, le plus ancien. Voici comme je res-
tituerais le début de la partie conservée (1. 1-6) : [
1-ti.or, 'AzoXXcçavr;; 'A-ûoU.ootio'j zo 6£aTpov(?) 7.xTeT/,e'Jx]-\
-(7£v(?) [).f:x ToO a[u]va7:cs£'.}(6ÉVTs; aj-ro)-. èd vqç y.x':xr/.[t'jf,q Ma'.avopîoy] |
Ar,iJ.T;-cp{o'j, Trpce'.acvéyxaç to àpyiiptov â'-coxov y.aôÔTt kzr,yyt[{\x-:z' ^ \).zt:x 5à
xauj- 1 -zx lyXi-ôvToç aùxcu xhy. picv y.a't \j.tzx Tr;v àxeivou t£X£'jty;v [izxxX-
Aâ^[av]- 1 -Toç y.al MatavSptcu, cuvt£A£T AYjy.TjTp'.oç 6 ulcç 6 'A^o/Asçâvoy
a3£Xç'.oou[ç Se] | Mxuvîpîou, ^^u^it^'-viç i-r:\ ziXzç xyxyzX'^ irf;v ÈTcxYYî^'-^tv
TCj -rTa-cpôç, [a ÛTré]- 1 -ir/ixo lùn or,\i.iô'. y.xX.
A la fin de la 1. i, M. von Hiller écrit : y.zxx xoj — —
[uloj] Ar^fj.vj-p'lou. Mais il suffisait de dire une fois que Démétrios
était le fils d'Apollophanès, et, après l'avoir dit à la 1. i, à quoi
bon l'indiquer de nouveau et si expressément à la ligne 4?
Je ne puis me persuader qu'il soit question ici et là du même
1. Kern : o't ci; Wilhelm : 0" ts, qui est certainement préférable.
2. Cf. C. I. G. S., I, /»i3i (=:; Michel, 235) (Akraiphia), 1. 32 -34 : o'I te irapayivôii-r/ot
ficta TaOra Ttpb; r,[xâ; ôty.adtat ÈTttYtvcoo'xovTc; rriv 'Axpaiçtéwv eù/apt<TTcav /.t).., et les
autres textes cités par M. Ad. Wilhelm dans son article des Jahreshefle, IV (igoi),
Beiblatl, 3i-32 : Michel, 5o8 (Erythrai), 1. lo et suiv.; 468 (lasos), 1. i4 et suivantes.
3. Pour l'étude de ces documents j'ai pu faire usage d'excellents estampages que
M. Ad. Wilhelm avait eu l'obligeance de m'adresser de Berlin.
4. \oir Ath. Mitth., XIX (1894), 7-i3.
5. 'E7iriYy£[iXaTo], au lieu de èiir,yYe[rA£v], est une restitution de M. Ad. Wilhelm :
GÔtting. gel. Anz., 1900, 91.
3 30 BEVUE DES ETUDES \NCIE?fNES
personnage; je crois plutôt à l'existence de deux Démétrios. A
mon avis, le stemma de la famille est celui-ci :
Apollophanès (1. lo) Démétrios
I _ I
Apollophanès marié à une sœur de Maiandrios
(1. /4, 8-9, lo, 17) (1. [i], k, 5)
Démétrios (1. 4, i3-i4)
Démétrios, fils d'Apollophanès (1. f\) et neveu de Maiandrios
(1. 4-5), porte, comme c'était souvent l'usage, le nom de son
aïeul maternel. Quant à Maiandrios, il paraît bien résulter
des 1. 4 et 5 qu'il avait joué quelque rôle, au côté d'Apol-
lophanès, dans la construction du théâtre; autrement, à
quel propos le décret ferait-il mention de sa mort? Le plus
naturel est d'admettre, comme je le fais, qu'il avait été, en
compagnie d'Apollophanès, oL-zzv.y^v.:; è-': t^; •/.a-:a7/.£jï;; (t:j
Osâ-:p:j). Démétrios succéda dans la même fonction à son père
et à son oncle, poursuivit les travaux commencés par Apollo-
phanès, et, comme celui-ci l'avait promis, fit, sans réclamer
d'intérêts, l'avance des fonds nécessaires à leur achèvement.
Pour le décret a (l. 1 5), je propose les suppléments sui-
vants : îtfjjai oï aj[':o'j el/.iva; cjo -/aA/,5ç, ir,\j. j |j.ïv ;x'!av èv tïj'. àv^pà'.,
■:r;v] 51 STipav ht 'm'. Oei-pw., ■zo oï 3:[vâ]Xojy.[a -0 et; 'rY;v ttj-!- | -tjj'.v tsjtwv
y.xOi -/.a-] rr^; r.^zvbr^Y.'^^.ir^^~ S'./.ivo; ' KrSiXz^i:i\i'. '/,x<. v^^-l \ àvavpaiYjv
'.Cri 'br,<:f<?y'^.i.-hr> (?) 'j-r^y.-f^zx'. ih-t k•!:z^^<.yj)r^1i\}.V)^'^ à'v[opa £-• | ty);
y.aTa-y.sjy;; t]oj Oîitpoj /.-/.. — La r.ç,zt<h-r,'ji'.z\).i'rr^ z\/.ùyi A.tS/'kzoth'.
est la statue dont il est parlé dans le décret l) (I. 11, i3, 17);
si elle n'a point encore été .érigée ni même sculptée dans le
temps où l'on vole le décret a, la raison en est assez visible :
c'est que la construction du Ihéùlre, où elle doit trouver place,
est loin d'être achevée. Nous ignorons quel était le citoyen que
les Magnètes se crurent obligés d'honorer de deux statues par
leur second décret; il se pourrait — mais nous n'en saurions
donner la preuve — qu'il s'agît de Démétrios, le fils généreux
du généreux Apollophanès.
I. Cf. n I. .1., II, 3oo.
CtllAE EPlGHAPHICAi:
N° 93 a. Décret des Magnèles relatif ù leur second itrocès avec
les Prie/liens. — M. Dittcnberger, qui a très heureusement revisé
le texte de ce document (Sylloge, 928), écrit aux 1. 29-32 : -5 $î
Tti'/M\i.x. To elç xau-ca TCpsxspYiYrjJotTw Oaujav-aç à vswy.dpo; ty5; 'A[p]T£[i.'.5;ç
Tï^ç A£'jy.c[a)pur,vr;ç* Xoy.J'^âaôa) Sa èv. twv à7o;j,Éva)v zpsaôowv £[•/.] -cy]; Upôtç
7wp[aç] Tixjrj; T-î;; ['kp-l^.'.loq tsjouto, w"£ èÇ ajT]:îj àTrsy.aTaîOïJva'. ajT(T)'.
■::âvTa xi -[pi7spr^7r,0]r;j3[Aîva. Le supplément [AovrjjâjOo), proposé par
M. Kern, ne saurait être maintenu; la vraie leçon est certaine-
ment [y.ciA'.Jaâjôw J . — L. 6-8 : Kern : M'jXy.ztX; àvS/.o-jOx -p27-:vTî[;]
T^'. [j-xpyojTqi T.tp\] ÉauTOjç y.aAîy.iyaOîa'. y.a* j3ouX6;x£vci y,xTay.sXojfj£Tv
TO?^ TE y-o [ Pwixaiwv /.al ûc/' rtUM^i] OE.lo^^'\J.x-'.7'^.v>0'.q y.v. r?/. à-cSTaXi/Évï]
-po; xj-oj; ez'.[a]TSA[-?;'. ÛTzay-oûjav-eç] r/î'.poTÔvr^jav S'.y.as-ci? xaXoùç
y.at ày^'^^'-'? ■'''^'*^- M- Dittcnberger supprime avec raison le verbe
jzr/.cJ7xv-£; qui est inutile, mais je ne sais s'il fait bien de le
remplacer par le substantif àvopaç, précédé d'un chiffre indi-
quant le nombre des arbitres. La construction de la phrase en
devient bien embarrassée, et l'on n'avait que faire d'inscrire
ici le nombre des arbitres, puisque leurs noms à tous devaient
se trouver gravés un peu plus loin sur la pierre (cf. 1. 22). Le
mieux, ce me semble, est d'insérer après le mot ètcuts/vy; le
nom de l'auteur de cette lettre, et d'écrire : t^-. à::£s-:aX[j.ÉvYj zps^
«•jTSj; è7r'.[7]':cA[-^i 'j-k,o Maâpy.ou].
N" 9i4. Décret en l'honneur du néokoros Euphémos. — Si je ne
me trompe, à la fin de la L 2, après àvY)p /.aXcç stal cr(x\^ôq\, il est
indispensable de rétablir le participe wv.
N" 97 (I) Décret de Téos. — L. 2^-27 : èçôStov Sa zoXq -psjêsuTaT;
^[à-l-^a'. xo]v 3-^[j.cv, Ts oà xa^Oàv G2uvat xôv Sr^ — | [xsvov, à~oy.x-zx-
aTf|jai oà kv, t^ç S'.ciy.[Yj!j£]-|-o);. M. Kern a laissé en blanc la fin de la
1. 25 et le début de la ligne suivante. Le fait est qu'on éprouve
le plus grand embarras à remplir ce vide de 4 ou 5 lettres au
minimum et de 9 au maximums Toutefois, un point est clair,
1. Cf. n° 101, 1. 89; testament d'Epiktéta, 1. 166-167; Inscr. Brit. Mus., 897, 1. 9
(Halicarnasse); SyitogejGôS, 1. 72-73 (Andania); CI. G. Ins.,lU, 353, 1. 8-9 (Anaphc) elc.
a. Il manquerait g lettres selon M. Kern; mais l'examen de la pi. IV (en bas)
permet de croire que ce serait là un maximum. Remarquons qu'il ne manque qu'ime
Bev. Et. une. lO
iaà HEVLE DtS ÉTUDES ancIeSNes
c'est que la terminaison ij.îvcv (1. 26) oblige à rétablir un parti-
cipe. Partant de là, je me demande, après nombre de tentatives
infructueuses, si le mieux n'est pas de restituer simplement
or,[Ao;-|-9r,crd];x£vcv, qui équivaudrait ici à à-:û£r/0Y;7;;;,îv:v « : le
peuple, en même temps qu'il fixera le montant de l'Èç/doicv
nécessaire aux ambassadeurs, désignera le fonctionnaire qui
leur en fera la remise en son nom. On sait que le verbe cr/Asw,
dans les inscriptions de l'époque hellénistique et romaine, est
employé fréquemment avec le sens de « désigner, indiquer » :
comp. Irtschr. Perg., 2/49 (= Michel, 5i8), 1. 35: ... tsT; cr,Asu-
•j.ivc. ; Èv To)'. àr,(iiz[j.x~i (vévz jiv) ; Sylloge, 656 (Édit de C. Pedo),
1. 9 : l'.7.-y.-;\j.xxK o£ov;Xw/.£va'. ; — Insc/ir. Magn., io5 (^= Sylloge,
929), 1. 6/i :.,. H-r/pi Tcu oTj Acjy.évou o'.x t;u oiy\>.x~zc, etc. ^ —
D'autre part, au lieu de à-:$î'./.vjvr., il arrive qu'on fasse usage
du simple Be-.xvjvxi : témoin ce passage d'une inscription de
Pergame (Inschr. Perg., 18 = Michel, 38, 1. 16) : v/x y.x'. cl {j.t-x
TajTa B£'.7.vj[X£vs'. (cTparr^vol) Tzv.phrnx: v.-'k. Or, la diflerence est
assurément petite entre cz':/./j\j.vk'. et cr,)vcû;x£v:i.
Il n'en demeure pas moins surprenant que l'un des t:x[jJ.x'..
ou quelque autre des fonctionnaires financiers en charge, n'ait
pas reçu par avance l'ordre de délivrer aux ambassadeurs
l'Èç/ôc'.cv que leur allait voter le peuple. C'est pourquoi je ne
donne ma restitution que pour ce qu'elle est, — je veux dire
pour une conjecture assez incertaine.
N° io3 (1. 4-19). Décret de Sanios. — J'ai déjà fait 3 sur ce
lettre à la fin de la ligne a/i et que 4 lettres au commencement de la 1. 27 : or, les
cassures de l'inscription étant, à celle place, à peu près verticales, les 1. aS-aB ne
sont pas plus endommaf^^ces que les lignes a't et 27.
I. Il n'est peut-être pas indilTércnt db noter que, dans un décret d'une symmorie
de Téos (C. /. G., 3o6G^=Michel, 1007), 1. 'io-^i, on lit ceci : àvaypi'1/xi too; àuo-
5£ty_0r|(TO!JL£vo'j; avôpa; ro-j[To] ko '|/r|qpiT|Jia xt)..
3. Pour l'emploi analogue du neutre ta ôi)/.oj[ivji}l, cf. Sylloge, C80 (Syros), 1. a, 8 :
Ta ■ttÇioZr}.Oj[j.v/x; — Waddinglon, 2720 a (rescrit d'un roi de Syrie), s.f. : i'va yÉvYiTat
ày.oAOjOti); toî; Sv.o'Jixévot; xtX. ; — Id., i3(J b (Ephèse), 1. 5 : Ta Xoiiïà xi 5ià toû
'!/r,5:T!xaTo; 5r|>.o Jiievat xt"/,. — M. Diltciiberger observe avec raison qu'on a fait un
usage assez semblable du verbe ôtaia;.É(i). Dans le second des décrets de Démétrias
relatifs au sanctuaire d'Apollon Koropaios (Sylloge, 'jçfo, II), nul doute qu'il n'ait eu
raison de restituer, à la 1. 88 : to-J[;] ôiaTasouj/ivou; à'pyovrot;.
3. Cf. licvue, 1901, p. i3(>. C'est à tort «[ue, dans le décret des Magnèles qui fait
suite aux deux décrets de Symos(ii° 10.], 1. 30 et suiv.), j'ai suspecté (1. 48) la lecture
ol/îi'io; qui ne prèle à aucune critique.
cuRAE ErfonAPUiCAË aa3
document quelques observations de détail. Il me semble
aujourd'hui que la teneur des 1. 9-18 peut cire rétablie avec
une assez grande certitude.
L. 10 : Y^Ttç (se. T:ps76£'!a) «^':ac'j.v/[t, v.q Mx^{rr^c'.x't tgv cf,[j.O'> twv
MaYVfj'rcov zapa]- 1 --/.aXicrc'. -ax-zx-x^x'. [îI ; -zx o^r^\J.6zt.x 'fpxj.[}.xxx -z'x i'br,z>.7\).vtx
fi\- I -XxSpiùTzx 'C(o['.] Z3A[trr/. ajxwv Tr^^e'jzpxiuy.' otoiydx'. tw*. ct,[JM'.'
à-o]- j-BeT^a'. YJo-^ 7:p£75£'j[-:3c; xpsT; (?), ci't'.vsç oc(D'.y.iiJ.vtz'. r.pzq Mx^(rr,xxq]
\\70-0\ixxq ûââp*/5v[Ta; TOJ r,y.tTépcu or,\j.o-j v.x'. zpo-eXOdvTeç] l^rps; xj-olq
xal àva5[6vTî^ to 6-r,ç'.7[xa T:xpxy.x\i'7Z'jav> aÙTiJç /.a]- | --caTa^a'. /.x: i:xp
èauToTç eflç xi or,iJ.é(j'.x ypx^/^.x-x 'x i']ir,o'.';[j.vtx tw'.] | rS/drr,'. aj-wv T-^Xîs-
[tpâiwc ç'.XivOpu)-a, ûf(7.ouvx£? st'. O~a/.0'j]- [ - javxî;; ta 7:xpxv.x\où[]j,Z'tx^
à/.6Xou6a çavoyv-ca-. 7:pdt3-70VX£ç tyJ-.] | û-ap'/oJsï]'. xaT; ^^/.[sî'.v •irpoç x.Wr,\xq
c'/.s'.ôty;t( T£y.a\ çi]- |-Xi'a'.... La plupart de ces suppléments avaient
été trouvés par M. Kern; ma tâche s'est presque uniquement
bornée à remplir les vides qu'il avait laissés çà et là.
N° io4. Décret de Démétrias en l'honneur des juges -arbitres
envoyés par les Magnètes. — Les 1. 28-29 peuvent être complé-
tées avec vraisemblance de la façon que voici : i-l -]iM
yeyovsvai àvey/.XrjTou^ h ty; [^rpaYi^a-l (ou 0'.xa7-)|-T£Îa v.al v.v/.p'xvixi ixq
oÎ7.]aç Stxaîwç t£ -/.al y.xzx xi oz[Zz-;\}.vix -fj TrdXît... 2. A la ligne sui-
vante, il pouvait être question des efforts qu'avaient faits les
arbitres pour réconcilier les parties adverses; en ce cas, peut-
être faudrait-il suppléer : [(juXXuJcrat xaxà zà xâXX'.ïxov...
III
J'ai fait paraître, il y a quelques années, dans la Revue des
Études grecques^, un commentaire historique détaillé des trois
1. Cf. n" 38, 1. 52-53 : à uoXt; Tà...à5ito[x£va ûnaxoûei; Michel, 35i = Dittenberger,
Sylloge, 221, 1. i3.
2. Dans un décret analogue de la ville de Stratonicée (Michel, fi-]-]), la fin de la 1. G
et le début de la 1. 7 ont certainement été mal rétablis par Slcrrett; au lieu de : èv
TOÎ; a),Xocç ôà -coî; xaxà tyiv SixaffXciav S.na.\[<yvi iTzeori[L]T,<yzv alite;, y-x)., il faut écrire :
â7ial[vTa £:ioî]ï)cr£v xt),. [J'observe de plus qu'aux 1. 9-10 du même décret, la vraie
leçon est sans nul doute: èuEÔiifj.riaev |j.£Tà ucta/i; £[-JxoiT[A|taç.] Cf. le décret d'Alabanda
en l'honneur des juges venus de Karystqs (Archciol. An^eig., 1890, i4i; VVilhelm,
'E-^ripi. àpx-, 190.1, 169-150), 1. A-5 : ôîocxiy.aut iiap' ti[X£Îv xaXoi; xai axoXo-^Oa); -roî;
v6|jL0i; xat Ttdtvia •J:£^^o^/ixaatv à[vt]a- | -[^uo]; toO [xr^i 7tatptS]o; a^tdjfxaTo; xt/,.
3. Revue des Études grecques, 1899 (\11), p. 30-37. Cf. Hcrzog, Heitr. :ur alten
Geschichlc, II, 327, note a.
2a4 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
décrets rendus par les Rhodiens en faveur de la ville diasos,
que molestait un agent du roi Philippe V. A cette occasion, j'ai
remanié ou complété le texte qu'avait donné de ces importants
documents leur premier éditeur, M. Hicks : Jiiscr. Bril. Mus.,
III, /i4i= Michel, 43ii. De très bons estampages des trois
inscriptions, que M. Cecil Smith a eu l'obligeance de m'adresser
de Londres par la gracieuse entremise de M. Etienne Michon,
m'ont permis de revoir cette partie de mon travail. La plupart
des restitutions que j'avais proposées m'ont semblé devoir être
conservées; en quelques points cependant, j'ai modifié et, je
l'espère, amélioré le texte que j'avais d'abord adopté. Il va
sans dire que les observations dont j'accompagne la publica-
tion nouvelle des trois décrets sont purement philologiques;
pour toutes les questions historiques, je renvoie à l'étude
insérée dans la Revue des Études grecques, à laquelle, au
moins pour l'instant, je ne trouve rien à changer.
Premier décret (A)^
["EjooHev TÔ)'. oâjj.w'.' r.ep\ wv 'lajsTç a'jvYev£[î(;] xal (p(Xo[i]
5 [6]7:apy_ovTîç tcO oijj.ou àzc7Tc([Xav]TSç ilii^ic'^j.oi. xai
[^rpjîTéeuTàç èi^-çaviS^ovit T[à yeyo'fé'za] à5ixY;[i.aTa è[v]
[xà'.] y/iipoL: ay-ôiv l)~b IloBiXcu xal [•jrapay.aXojvJxt xcv oa[jLOV,
[y.aOJizep xal èv loXq 7:pcT£p[ov y^pcvciç cia]T£T£[Xs/.£v] £j£p-
[yej-rwv Tàv ttoX'.v xàv 'la^éwv, y.al vij[v Trjpivouv [KCt£Ï]70[ai]
lo [ô-Jcoç a T£ r.6X\q abxor/ ÈAEuGépa y.al aÙT6vc[;.o<; [7:£ptY(JvYj[Tat]
fy.a\] 'K£pi Twy yeyo'iô-.iti'/ à5'.[y.]-/;[j.âTo)v £7:itj.[é]X£ià [xtç xoJiy)-
[Ot/] y.aOtfTt y.a cc^'r;t -:wt Sâ[AWt, x,al t[cI ■;r]apaY£v6[[J.£Vît] rap' a[ù-]
[tûJv IToXéij.apycç y.a* l'Xxijy.o; £7:[£X6]cv':£ç £t:1 [xàv] p[o]'jXà[v]
[y.al] xàv £y.xX-^7{av $1£X£Y£v ày.oXcûôwç xoTç âv T[â)t (|/]aa3i7-
1. M. 11. van Gclder, qui a publié récemment les trois décrets de Rhodes dans les
Dialekl-Insrhriften de Collitz (111, 3760), n'a pas connu mon étude. 11 n'a guère fait
que reproduire le texte de M. Hicks et n'a pas vu mieux que lui la relation qui existe
entre les trois documents.
2. L'ordre chronologique des trois décrets a été établi dans la Revue des Études
grecques, 1899, '7 ®' suiv.
GURAE EPIGIIAPUICAE 2 35
[eyvcuç] u-otpyovtaç xii ttoXs'. TrpoTspôv tî [£rjy7av£ -àv]
[iràaav] lr^i[xéKei3.[i. T.o'.où[j.ivoq ~[î.p\ tJwv [T'j'j.çîpovxwv ajTorç],
[y.ai vyv 7:pca'.p];'j[X£voç cyYy.a-a7x£uâ;i[e'.v ■ââvTa xà xot' àj^â-]
20 [À£iav y.al swjrfjpîav -cîç TiXijç ajT[cT];, [Trcrj^EiTat xàv tcî-J
[aav 7:p6vota]v oxtoç y-ép tî idiv y[îY^''-"]'*^'' [ào'.xr,[;.âTa)v bzb\
[IlcotXou xjà ofy.aia Yi^^'^i'^ti xal [[ji,r, èzcTpé-j/r^t 'OAu;j.7rr/o? xcîç]
[uç' auTo]v T£TaYiJ.£vciç [rfjôlv [àc{y.r,[j,x 7:oi£ra0a'. èv Tît)
[^(o'ipai TJa'. 'laaéwv, xal £'!ç xb Aoizcv wç [;j,(xXi7Ta ctaTYjpÔiv]
20 [xàv Oxâp'/o]uc<av a'jxût toxI 'laoreTç [cuvY^vEtav y.al çiXi'av] '
[o'jôcvbç àTîoaxJasîrxa'. x(3[v] 'Iz7£jsi -['j;j,ç;£povxwv • xoùç g£ -apa-]
[Y£VG[j.évcu;; Tzajpà 'laaiwv y.aAésat èzi [xb 7:puxav£Tcv] .
L. lO-ii : Hicks : [b-Jwç a x£ toX'.ç auxwv èXEuôépx y.a- ayxcvo;j.o?
[7:£piY{]vr^[xai | xal] zep\ xûv ySYCvixwv àc'.[y.]-/;[j.ax(ov £-i[j.[£]X£tâ[v x'.va
TTojtïifîaffGai xxX. Il est clair que le second verbe dépendant de
b-wç doit être au subjonctif comme le premier. C'est pourquoi
j'écris : [/.al £-ti4é]X£ti [xtç '::G]ir,[eïii], restitution qui s'accorde
bien avec les indications de l'estampage.
L. 17 : Hicks : T:pcx£pcv x£ [à£; ctax£X£X£y.wç ?] ; Wilhelm, Gôlt. gel.
Anz., 1898, 233 : [àcl c'.ax£X£X£/.£v]. Pour la restitution 7:pbx£p:v x£
[èx'JY'/avs], cf. Revue des Études grecques, 1899, 22, note i.
L, 18 : Hicks : :i[£pl x]d)v [aujj.çEobvxwv 'lajsijct?].
L. 19 : Hicks : [y.v. K;p2aip]oû;j,£vo;. Wilhelm, /. /. .• [xal vjv] /.xX.
L. 20-21 : Hicks : [xàv 7:ajxv ^pbvo'.av TOtfjjEÏxa'.]. Pour la
restitution [zoro!j£Îxat xàv zâcîav rpbvciajv, cf. Revue des Études
grecques, L l.
L. 21-22 : [Û7rb IIooîXou], cf. Revue des Études grecques, l. l.
L. 22-23 : y.a'i []xri £7Cixpé'>/)' 'OX'j;jLzt-/oç xot; | us»' ajxbjv x£xay[Ji.£voiç
xxX. : pour la justification de cette restitution, cf. Revue des
Études grecques, 1899, 3o.
L. 24 : Hicks : dq [jxâXtsxa oia^'jXa;£Tj | xxX. Le verbe o-.axr.pîw est
plus ordinairement employé en pareil cas : comp. Kern,
Inschrift. von Magn., 80, 1. 12; Sa, 1. 2/1; C. I. G. S., I. 4i3i,
1. i4-i5, etc.
L. 25-2C : Hicks : [y.al ojôîvb; à';xoffx]aa£txa'. y.xX.
REVUE DES ETUDES ANCIENNES
Troisième décret (B)
["Eîcçev TÎi PcuXîi] y.x\ TÔii oaiJ.ti)'. • c-o); ^ixz[s.Xq îuvyevôTç xal «fXoi]
[07:âj;7OVT£; tcû] Bâ!J.O'j £iC'/;!7(i5vTi Ta [u~âp-/ovTa auToTç çt7.âv9pw7:a]
3o [zxpà TOJ oâtj.o'J Toij] 'Pooîwv o£o67_8a[i xâi ^zj'k5.<. xal TÔii câ[xu)t]'
[ÉAéjOa- Trpîcroe'jJTàç t;5-/; 5[6o], toi ce à[ait7.6[;.cvct zoti 'laseTç]
[■/al Tàv j'jvYsvîj'.av xàv û-[ijp70'jcav ajToî[ç xa]l -cûi 7u[Xr,]6£i [xwi 'Po§(-]
[ti)v àvav£a)7i[X£VC'.] y.al £7:t^£(^av-[£; ià £'|/a9t]7[ji[v]a Orb to[u]
[cây.cu Tcu 'PoBi'wv] u-£p t[(3]v Yeï£VT;[jj.£v]wv àcr/.r, tj.iTwv èv [xâi yw-]
35 [pa- aliTtov ■jto II]oo(Xcu cr,Xc6vTcov ajTO'.[ç 'dxi c] Bâ;j.c; y.a'i £-!; [tô Xcitccv]
[c'.a-:Y;pwv tàv u7:âp7]o'J7av auTÛ'. ttot- 'las£Ï; [s'Jv]Y£V£iav y.al ç;iX[(av]
[ojOîvc- à7:o7Ta7£l]TXi tôjv 'Ia(;£jj'. s'j;j.i£pc [vca)]v. Aîpéôev
[Ttij,a7i9£cç A'.cvu7{]ou, 'E-'.y.pâTr,ç T'.iJ.aat5[Tp]âTcu-
L. 29 : Hicks : xà [è^'aip'.GiJ.éva o'.AavOpwza | j-o toiJ Sâi^su] xtX.
L. 3 1-82 : Hicks : toI oà à[(p'.x6;;.£vci £iJ.(pav'.Ç6v-|-T(i)v xiv auYY^^'O-*''
Tav Û7:[â]p70uaav 7.t7^.
L. 33 : Hicks : [à;j.£]T[£p(i)'.]. Mais ce supplément est certaine
ment trop court; comme le montre l'estampage, il y a place,
au début de la ligne, pour i4 ou i5 lettres au moins.
J'ajoute qu'il n'y a pas trace sur l'estampage du t noté par
Hicks.
L. 33-34 '■ Pour la lecture ûzo to[û Baij.cu] /.xX., cf. Revue
des Études grecques, 2/i, note i. Il ressort de l'examen de
l'estampage que le mot Sii^oj doit être reporté au début de
la 1. U.
L. 34 : Pour la lecture àStxYjtJ.âxwv èv, cf. Revue des Études
grecques, 1. 1.
L. 34-35 : Hicks : [èv | tï-. -/wpat uzb n]oB(Xo'j. H est nécessaire,
après ywpa'., de rétablir le mot ajxùv (cf. Revue des Études grecques,
l. L), mais la répétition de l'article n'est pas indispensable:
cf. A, 1. 7. Au commencement de la 1. 35, l'estampage indique
une lacune d'une douzaine de lettres; j'ai donc reporté à cette
place la seconde syllabe du mot yo'jpai.
L. 36 : Hicks : [$'.açjAa;£T xàv O-âpyJojjav y.-X. Le supplément
CUn.VE EPIGRAI'UICAE 32'
/
paraît un peu trop long; j'ai remplacé o'.a9jAx;£r par Siarr^cwv,
cf. supra, A, 1. 2/1.
L. 37 : Ilicks : [/.a\ oùOevb; àTTScr-asE-J-rai /.ta., restitution qui
excède un peu l'étendue de la lacune.
Deuxième décret (C)
["Eoo^îv -rat ^ouXà'. y.a- -wi BjâiJ.o)'. • èzetor, 'Ia7£(ov [cjj'jfvyjsvwv y.a; ^(/.[wv]
4o [Û7:ap-/6vT(i)V tsj Bâij.o'J /.ai àz]o7T£'.A[âvT(j)Jv d/âs'.oi/a xai T.pzz6z[i]x'/ [t.]z[-\]
[-àv toXiv xàv èpisav'.oiJcav] xà Ysy^"'"';!;^-''*] à$[/.-/;;xaTa s;ç auTOÙç [uzbj
[ÏIoBîXou Toû uzip'/ovTo; \j]%o 'OXû[[X7:t-/ov 7.]al xapay.[aÀ£7âv]TU)v Tà[v c5-]
[{xov 7:p6vo'.av TCO'.rjjaaOai tJîç toXioç auTwv y.a: àzosTsr/.a'. rpcç(?)
['OX6[j.7:r/ov 7cp£a6£u-:à; tsù;] àKOA[o]Yi70'j;j.£vouç -epl [t]wv [àoiy.-/;[j.âTwv]
(^27 %«es presque entièrement détruites.)
73 [ J TÔit [o]â;4wi, èz'.C£]i[^ja[v]T£; xà èz£7[TaA;j.£va y-b xou (îa^iXéio; z;t;]
[xàjv zoXtv, [x]apay.aX[e30JVTi] aù-:b[v] y.a- xbv y-âp-/o[v-:a y.oAija'. y.al ;j.t, è-'.-J
75 [xpjéTrsiv TOÏç uç' auTOV TeTaYj^ivotç [j.-/;6£v àsi'y.yjij.a [-ct£lc76a'. èv xâ'. yo)-]
[pai] xa 'laaéwv àXXà xcxt9ép£(j6a'. aùxoTç çtXavôpoi-wç y.a\ âfzl xwv Vc-]
[Y]£v/]ix£vwv àotXY;[xâxa)v Trpévciâv xiva TroirjGaaGat 07:a)[ç Y-"'''1"]
[x]ai xà oi'xata àxoXoûôwç xoTç Otto xoO Sa^iXéwç £rt3xaÀ£Tcr[tv, £'!oc-]
[x]a oïl xcûxwv £7:t;A£Xr^6£'ç siJi.oXoYv'j[j.£va (pav£Txai zpa-^wv [xai]
80 [x]£ xou PaiTcXéwç aîpéaet y.at xoîç £t:'.7X£XXc[;.£voîç Ot:' aixcu çt[Xav-]
[ÔJpwTTOtç •::oxi xàv xôXtv iixçaviî^ôvxwv oè aùxwt xol 7:p£jê£u[xa\]
[o]xi ô oa[JLOi; eiowç 'Ia7£Îç euvs'j; uzapyovxa; xai zoXet y.al ■::pca[tpcj-]
[X£Voç a'jxcTç cuYy.axaay.cui^eiv zivxa xà iXcx' àjçiXE'.av [y.a-]
awxrjpiav, 7rp6x£pcv x£ £xÙY7,av£ Ccowy.wç ■::ox(xaY[J.a xsl[<;]
85 apyouat xoTç àTC07X£XXo[JL£voiç u-' ajxcj £Z'.;j.£X£''Gai x5; 'Ias[£o)v]
5(wpaç y.a6a7:£p xal xa^ xcîi $à;j,0'j, y.al vjv |j,va!^.cv£Jti)v xaç 07:[ap-j
^(oûaaç xox' aùxoùç oty.£téxaxoç O'j0£vbç à7:os[Ta]-£rxa'. xwv 7'j[;.»,5£-]
pévxwv 'laaeîifft • ei oé y.a, xoD ciiJiou xà^av jzo'joàv xctc-j;j.£vc'j [-Epi]
xoûxwv, [ji.T)B£[Jitav è-'.axpoçàv '0X6 [^.-'.ycç 7:c'.Y)xat àXXà z£p['.c-]
90 ptj xà Ytv6[^.£va àB'.y.-/;sj,axa, cy3Xcûvxo)[v] ajxwt xol zpîséEUxal cxt
xàjx [J.£v çiXiav xal xàv Euvo'.av xàv ij-âpyiu^av auxwt zoxl j3a7tA[£a]
^(XiiTTCcv ota*uXa^£T b ûa[j.cç, ■::pa;£T ok a -:r£-£t7xa'. tj'jjj.sépîvxa
£'.'lj£'v xoxl xàv 'Ia7£a)v àjsâXc'.xv. Âtp£0£v • Ti;;.x7'!0£o;
A'.îvjjb'J, 'Erty.pâxY;; T'.;j.a':'.Tx:âx;j.
338 llEVUE DKS ÉTUDES ANCIENNES
L. 3(j-A4 : Pour les suppléments de ces lignes, cf. Revue des
Études grecques, 27, note i. — L. ^12 : J'écris [IlsSiXou -cii uzâp-
yîvTc; 'j]-b 'OAÛiJ.-'.yov, au lieu de toj TeTxytAÉvou xta. (Revue des
Études grecques, 29), pour mettre ce passage mieux d'accord
avec la 1. 74. Le participe b-xpyoyi peut fort bien désigner
l'officier qui exerce en sous-ordre les fonctions d'jzar/cç.
L. 73 : Cf. Revue des Études grecques, 27, note i. La restitu-
tion TW'. [o]â;j.[w'.] est confirmée par l'estampage En revanche, le
supplément [£Z'.o£]';[;Ja[v]-:£? semble un peu long, et W qu'indique
Hicks n'est pas visible sur l'estampage; peut-être faut-il pré-
férer or.AwîavTEç. — L. 7/i : ajTcv, au lieu de ix'j-zi (Hicks; cf. Revue
des Études grecques, 29, noie 2), est d'une lecture certaine. —
Vers la fin de la ligne, la pierre a dû souffrir quelque dommage
depuis la revision de Ilicks : sur l'estampage, on n'aperçoit
que peu de traces du mot tîv, et le v.t. qui précède dans
la copie de l'éditeur anglais, demeure tout à fait invisible.
Il est même permis de se demander si ce dernier mot a jamais
été gravé, car la place semble faire défaut pour l'insérer;
peut-être doit-on lire : r.3ipT/.xKî':zx/-i ahiv -rbv v.-l. — Après
\i-ir/o —, il y a, jusqu'au bout de la ligne, place pour 18 lettres
environ : il est donc loisible d'écrire Gzâp7c[v-:a ■]. — A y.wXJs'.v
que j'avais restitué en 1899 (cf. Revue des Études grecques,
p. 3o), je préfère maintenant /.oAâsa-., qui donne un sens plus
fort. — Les mots [y.a'i [j.r, è-rpjize'.v sont dus à M. Wilhelm,
Gôtt. gel. Anz., 1898, 2832; Hicks écrivait: [èvji—'.v.
L. 70-76 : Hicks : [èv] tS 'la-éwv; la vraie leçon [èv Tît -/wia-.] -a
'laiéiov, que j'avais rétablie dès 1899, a été donnée aussi par
M. Van Gelder.
L. 78-79 : Hicks : \y.]%(H)ézi xzù-aù^^ y-\. H est clair qu'il faut
restituer [s-lccTJa ou [vvcvxja. L'estampage morvtre que quatre
lettres peuvent aisément trouver place à la fin de la 1. 78.
L. 79 : Hicks : oa(t)vîTTa'.. Mais l'examen de l'estampage ne
permet pas de douter que Hicks n'ait pris pour la lettre -. une
fente de la pierre.
1. \'an Gcider rcstiliie : rôv ÛTrapy_o[vTa iTpaxayov?].
2. \an Gcldor a trouve aussi celle restitution.
TABLE
DES INSCRIPTIONS ETUDIEES DANS LES TROIS PREMIÈRES SERIES DES
CURAE EPIGR4PHICAE
Bullelin de Correspondance hellénique. Revue des Études anciennes.
Ï878, p. G02, n" 12 I, p. iG, n" 21.
1880, p. 160, n° II I, p. 8, n" 4-
1881, p. 48o I, p. 9, n° 5.
i88i, p. 48i I, p. 9, n° 6.
1881, p. 485. I, p. iG, n° 22.
i883, p. 3oo (= Michel, 545) I, p. 9, n° 9.
1887, p. 117 I, p. 9, n° 7.
1887, p. i45, n" 46 I, p. 9, n° 8.
1887, p. 219 (= Michel, 545) I, p. 9, n° 9.
1889, p. 282, n° 2 V, P- 209, n" 5.
1889, p. 240 1, p. 10, n" 10.
i88q, p. aSo, n° i3 I, p. 11, n° 11.
1889, p. 299 (= Michel, 734 = Sy//of/e ^, Go3) . . 1, p. 11, n° 12.
1890, p. 162 (:= Michel, 547) I, p. 12, n° i3.
1890, p. 626 I, p. i3, n" i5.
1898, p. 2i3 I, p. i3, n" iG.
1901, p. 355, n° 4 V, p. 211, n" 9.
Revue de philologie, 1901, p. 126 V, p. 20G, n° 2.
1901, p. 34, n° 2 V, p, 208, n" 4-
Haussoullier, Éludes sur l'histoire de Milct et du
Didymeion, p. 34 V, p. 207, n" 3.
Waddington, Asie Mineure, n" GG I, p. 8, n° 3.
n° 407 (= Michel, 475). V, p. 210, n" 6.
Greek Inscriptions in the Brit. Muséum.
n° 4o2 I, p. i4, n" 17.
n» 421 (= Michel, 543) I, p. i4, n" 18.
n"44i (= Michel, 43i) V, p. 224-228.
Papers of the American School at Athens.
I, p. 18 {:= Michel, 477) V, p. 228, n" 2.
Corpus inscr. Graeciae seplentrionalis, I, n" 2711 . . 1. p. 16, n" 23.
Corpus inscr. Insularum maris Aegaci.
I, n° io3G (= Michel, i3o4 -— Sylloge^, 269). . . I, p. i5, n° 19.
m, n" 1073 I, p. i5, n° 20.
Corpus inscr. Peloponnesi, I, n" 558 V, p. 210, n" 7.
DiTTENBEUGER, Sylto!je', 11" i5G (= Michel, 525) . . V, p. 2o5, n° i.
n" i58 (= Alichel, 35). . . III, p. ii8.
23o
TADLE DES CURAE EPIGRAPHICAE
Revue des Études anciennes.
DiTTENBERGER, Sylloge^, n° 279 (= Michel, 5i). . . I, p. 7, n° i.
n" 2^7 (= Michel, 27). . . III, p. ii5.
n° 295 (=: Michel, 291) . . V, p. aïo, n° 8.
n" 3o3 (= Michel, 325) . . III, p. i3o, note i.
n» 33o III, p- ii5.
n»6A3 m, p. 116.
n° 790 (= Michel, 8^2) . . III, p. 117.
Fraenrel, Inschriften von Pergamon, I, n° i63 ... I, p. 7, n» 2.
Kern, Inschriften von Magnesia, n° i5 a III, p. 120.
n° i5 6 III, p. 121.
n" 19 III, p. 121.
n° 22 III, p, 122.
n" 28 III, p. 122.
n° 37 III, p. 122.
n° 39 III, p. 122.
n° 4i III, P- 122.
n° 43 III, p. 123.
n° 44 m, p. 123.
n°46(=Sy//o3e^, 269) III, p. i23.
n" 49 V, p. 2i3.
n" 5o V, p. 21 3.
n° 56 III, p. 124.
n° 58 V, p. 214.
n° 59 6 V, p, 2i4.
n° 61 III, p. 125.
n° 62 III, p. 125.
n" 63 III, p. 126.
n° 72 ...... . V, p. 21 5.
n° 73 a V, p. 216.
n° 78 V, p. 216.
n" 80 III, p. 126.
n° 83 III, p. 127,
n°85 m, p. 128; V, p. 218.
n° 86 III, p. 129.
n° 90 V, p. 218.
n° 92 a; 6 V, p. 219.
n" 93 a {^Sylloge^, 928) V, p. 221.
n" 94 V, p. 221.
n° 97 III> P- 129; V, p. 221.
n° 100 b (=Sylloge^, 5i2) III, p. 129.
n" loi III, p. 129.
n" io3 III, p. i3o; V, p. 222.
n" io4 V, p. 223.
Maurice HOLLEAUX.
INSCRIPTIONS D'ÉRYTHRÉES
1. Rythri. — Marbre. Hauteur: o^Si ; largeur, en bas: o"'52,
en haut: o^/io; épaisseur, o""!!. — En ma possession.
AnoAAOAoToinAPMENoNToiXAIPE
EAoZENT/MKo|N/\IT/\NlJ^NriNEnElAHT/\NOEnPoAo
KoYNTriNENolIAnoAAOAoToinAPMENoNToIYnoAE
AoinENTAXloNKAA/\lAEXoNE2TINnPoNoHOHNAITH2KH
AEIAIAYToYAEAoXOAITolIimiNITEOAN/MAlAYToN
XPYlniITEOANniKAlAnANTHIAIEniTHNEKOoPANAY
ToYTHlAEEniMEAEIAIToYITEOANoYKAlKATA
2KEYH2nPoNolH0HNAIT0NBAIIAEAAloNY2loNAN
0E/\2EnEIAHTHNEIZTAYTAAAnANHNEnHrrEA
TAlAYTolEKT/^NlAlnNnolHZEIOAi
'AtcoXXoSoxoç IlapixévovTOç X'^P^-
"ESo^ev xôJt xotvôit TÛv 'Iwvwv" kTzv.^r, xwv ôewpooo-
y.ouvTwv èv oTç 'AttoXXôSîxoç IlappiÉvovTOç bizo'ké-
XoiTcev zôr/io^, xaXwç S' ïy^o^ èaTtv xpovoY;6f5vai zf,q xyj-
5 âei'aç aÙTOu, osBo^Oat toTç Iwjtv' axetpavwjai aÙTÔv
^pujw'. a-T£(pàva)i xal aTravc^aat èirl ty;v èy.çopàv au- ;
Tou' ty}? Si èziixeXsi'aç toîi axeçâvoy y.al /.axa-
axeuYj^ xpovo<t>Y;6Y5va'. xov ^x7ÙAx Atovûa'.^v 'Av-
ôéwi;, STreiS-/] xy;v elç Tauxa oa7:âvr]v kizrffyt)-
10 xai aùxoç è/. xwv loi'wv xcr^jejôa'..
Traduction :
Apollodote, fils de Parménon, salut!
Décret de la Confédération des Ioniens : attendu qu'Apollo-
dotos, fils de Parménon, l'un des théorodoques, vient de
333 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
mourir subitement, et qu'il y a lieu de prendre une décision
au sujet de ses funérailles; plaise aux Ioniens : que le défunt
soit couronné d'une couronne d'or; que tous se rendent à
son enterrement; et que le roi Dionysios, fils d'Antheus,
s'occupe de la confection de la couronne, vu qu'il a promis
de prendre celte dépense à sa charge.
L. 3- '4. — Pour les ôew^isBoy.cuvTcc, voir notamment Otto Kern,
Inschr. von Magnesia, n° 5o, 1. 5o-5i '.
L. 8. — Sur le ^xzCkv'jz, cf. le commentaire de Th. Reinach
dans le BCIL, t. XVII, 1898, p. 87.
2. Rythri^, — Base circulaire de marbre blanc. Hauteur:
i'"25; diamètre: o^/jS. Brisée en deux.
O A H M O 2 'O Sf;iJ.c;
PPAZIPPON npâ^i::zov
KAAAIKPAToYI KaAA-./.pxTsu;
NIKHIANTA v'.y.vrna
PAIAA2AOAIXON 5 Tca-oaç osXr/cv
AAEZANAPEIA 'AXcçâvSpe-.a.
AHMOKPATHIAEONTIAOIEPOIH2EN
3. Rythri. — Église Zoodokhos Pighi, de construction ré-
cente. Marbre bleuâtre, servant de piédestal à une colonne du
narlhex. — Largeur: i mètre; hauteur: o^ôô; épaisseur: o'"3o.
o A H M o 2 '0 ctJii.o;
OIA/^NAEKATOAi^PoY «PîXwva 'ExaToBwpou
APETH2ENEKENKAIEYNOI àpsTriç hty.v» y.x\ sivoî-
A 2 T H 2 E I 2 E A Y T O N aç xf^ç ei; stjtov.
[i. Dans le n" 49 (Décret de Délos), 1. 9- 10, je ne doute guère qu'il ne faille
resliluer: y.a/ÉjTa'. Se [a-Jj^oùç xai im Çé[vta tôvJ OLîwpoôoxTJffovTa et; -]h Tcp-jTaveîov.
Cf. fiev. Et. anc, t. V, igoS, p. 21 3. M. H.]
2. Celle inscription, ainsi que les deux suivantes, est publiée d'après les copies de
M. Spyridioii Soliropoulo, de Ueiz-Dérc.
INSCRIPTIONS d'ÉUTTIIRÉES 333
4. Rythri. — Plaque de marbre. Lettres ornées d'apices;
l'c et le c des trois premières lignes sont lunaires.
N£'./{a Nî'./.-:-
5. Rythri, chez Dimitri N. Kanakari. — Marbre noirâtre.
Longueur: o"'28; hauteur: o"'/i7, épaisseur: o"'o8.
A N A P I K O C 'Avop'./i;
M O N I M O Y Mcv>.:j
X A I P E y,x^.r-'
A P E T H 'Apsro
AnOAAnNIOY 'AttoUo) vîoj
X A I P E y,T.9t.
nAPAMONIC riapa;;.cv\ç
AnOAAnNIOY 'ÀTroUwvtsj
X P H C T H 7,?T;î-r5
X A I P E X^^P-
Aristote FONTRIER.
Smyrne, septembre igoa.
EURIPIDE ET LES FEMMES'
Dans un précédent article, pour expliquer les idées souvent
contradictoires qu'Euripide avait sur les femmes, j'ai très rapi-
dement esquissé la vie que menaient ses contemporaines dans
la société attique. Car ce poète est si obsédé de la réalité pré-
sente, que partout elle se fait jour dans ses drames. En créant
ses personnages, il essaie moins de faire revivre le passé que
de copier librement les mœurs et les caractères qu'il a sous les
yeux. S'il prend dans les poètes antérieurs le canevas de ses
pièces, il le brode à sa manière, qui n'a rien d'antique. Eschyle
et Sophocle ont d'ailleurs fait comme lui, mais autrement.
Euripide a été plus audacieux. Si nous ne sentons pas du pre-
mier coup comme il a renouvelé les personnages des légendes,
c'est qu'après tant d'années ce qui était très jeune en son temps
est devenu très vieux dans le nôtre. Plus on est éloigné de l'ho-
rizon, plus les objets qui en sont voisins tendent à se rappro-
cher et à se confondre. Il en est de même du passé très- lointain
où nos yeux discernent à peine un écart de plusieurs siècles.
Les femmes, on l'a vu, jouaient donc dans la société attique
un rôle à peu près nul. Les hommes prétendaient ne pas s'oc-
cuper d'elles. Leurs maris les négligeaient. Ainsi délaissée,
l'Athénienne cherchait quelquefois des consolations ailleurs.
Hermione se fait enlever parOreste», Phèdre s'éprend d'un dou-
loureux amour pour Hippolyte, Glytemnestre se donne à
Egistiic^. Dans les pièces perdues, il semble aussi qu'il y avait
des femmes coupables dadultere, dans Pelée, Slhénébée et
Thyeste. Car l'amour rend folles les femmes. Il est pour elles
une maladie irrésistible. Quand il s'est emparé de leur ame, il
la possède entière^. On sait l'importance qu'Euripide a donnée
à l'amour dans son théâtre. Il a quelquefois cherché l'intérêt
1. Voir lievue des Éludes anciennes, t. V, igoS, p. loi - iig.
2. Andromaquc.
3. Electre.
'(. Hippolyte, f)'(3 sq. — Electre, io35 scj. — Troyennes, loôg.
t'IRlPlDË ET LES FEMMES 235
de ses drames dans l'élude seule d'une ame qui en soufTre.
Mais n'est-il pas remarquable que cette passion, il la place
toujours dans le cœur de la femme, jamais dans celui de
l'homme? Sans qu'il y ait songé, il nous fournit par cette sin-
gularité une excuse très forte de l'inconduitc de ses contem-
poraines. Les hommes, chez lui, sont inaccessibles à l'amour,
parce qu'ils n'y font aucune attention. Leur inconstance ne s'y
arrête pas. Ils ont trop de distractions pour se laisser prendre.
Cela est si vrai que toute l'adresse de Racine n'a pu faire
encore accepter à ceux qui ont quelque notion des mœurs
antiques sa conception d'un Achille amoureux. Les deux mots
jurent d'être accouplés.
Au contraire, les héroïnes d'Euripide sont souvent torturées
par tous les tourments de la passion. C'est qu'au v" siècle les
Athéniennes vivaient dans une solitude qui leur était dange-
reuse. Il n'est pas bon d'isoler les femmes. Aucune barrière
n'arrête leurs pensées. Ce sont même les entraves qui leur
donnent le désir de s'affranchir. Et ce désir devient irrésis-
tible si celui auquel elles appartiennent ne les aime pas et les
abandonne. Car si le mari oublie le lit conjugal, elles veulent
suivre son exemple, et cherchent ailleurs un amant. Pour
Hermione, Phèdre et Clytemnestre, c'est bien ainsi que les
choses se sont passées. Toutes trois ont des époux si négli-
gents qu'ils semblent s'attirer volontairement leur infortune.
L'infidélité, dont on s'indigne tant quand il s'agit de la femme,
n'a jamais cependant été très rare, peut-être parce que la
monogamie, que les hommes ne trouvent guère naturelle pour
eux-mêmes et qu'ils ne pratiquaient en aucune façon autrefois,
l'est aussi peu pour celle qui vit auprès d'eux. Aujourd'hui la
vie régulière et décente que s'efforcent de mener ceux que le
mariage a unis, n'est possible que s'il existe un accord parfait
au foyer. Mais, dans l'Antiquité, cet accord, qui doit s'étendre
du cœur à l'esprit, n'était jamais complet. Et pourquoi la
femme aurait-elle été fidèle si l'homme ne l'était pas.^ Leurs
droits ne sont-ils pas égaux? Euripide ne le reconnaît- il pas
expressément'? J'imagine que la femme d'Euphilétos, qui
1. Andromaque^ 672 sqq. Je ne vois pas pourquoi on a suspecte ces vers.
336 HEVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
trompe son mari sans avoir à se plaindre de lui, était une vicieuse
ou une inconsciente i. Son cas devait être assez rare. Ailleurs, le
plus souvent, l'homme commençait; la femme, par dépit, par
dégoût, par ennui, ne faisait que suivre. Et même il faut dire, ce
qui est bien en sa faveur, qu'il ne paraît pas qu'elle ait été cou-
pable plus souvent que de nos jours. Gomme elle était certaine-
ment moins heureuse, il est juste de lui tenir compte de sa réserve.
Pour prévenir ses infidélités, Euripide a une foule de
moyens qu'il ci*oit sans doute infaillibles, et qui ont le tort de
nous rappeler ceux qu'emploient certains personnages de
Molière, Sganarclle et Arnolphe. Car c'est bien à ces lourdauds
têtus et fermés que ressemble ici le poète grec, dont l'esprit est
ordinairement si délié, si fluide, si dégagé de tous les préjugés
de son temps. 11 veut, comme eux, qu'on enferme les femmes
pour s'assurer de leur fidélité, qu'on ne mette auprès d'elles
que des servantes muettes^ qui ne puissent favoriser l'incon-
duite de leur maîtresses, que celle-ci ne reçoive aucune amie
qui lui donne de mauvais conseils 3, qu'elle vive dans Figno-
rance et dans la crainte. Mais Agnès et Isabelle nous ont
édifiés sur l'efficacité de ces précautions. Et si nous savons par
Lysias que des servantes délurées jouaient quelquefois à
Athènes un rôle détestable, il est bien certain que, sans leur
aide, les femmes dont elles facilitaient les désordres n'étaient
pas embarrassées pour trouver l'occasion de mal agir. Faut-il
admettre, d'autre part, que des serviteurs inintelligents soient
préférables aux autres.^ Molière, qui a placé dans la maison d'Ar-
nolphe, AUain et Géorgette, ces pitoyables gardiens de la vertu
d'Agnès, se charge lui-même de nous répondre. Car la femme
qui est honnête n'a pas besoin d'être surveillée. Celle qui est sage
ne se laisse pas corrompre. C'est Euripide qui, par une contra-
diction flagrante, nous l'atteste'». Il avait donc observé que
... les soins défiants, les verrous et les grilles
Ne font pas la vertu des femmes ni des filles 5.
I. Lysias, .Sur le meurtre d'Eraloslhvne.
a. Hippolyle, 0^5 sqq.; cf. Ino, fraj,Mn. 410.
3. Andromaque, gay sqq., 9'iG scjq.
4. Bacchantes, 3i5 sq(].
5. L'École des maris, aclu I, scène 11.
EURIPIDE ET LES FEMMES 287
S'il en est ainsi, pourquoi joue-t-il avec nous ce double jeu
cl nous recommande- t-il de prendre des mesures dont il
reconnaît lui-même l'inutilité? C'est qu'il y a deux hommes
en lui : un observateur et un poète. Le premier nous redit les
plaintes de ses contemporains. Il partage leur mécontentement
et leurs soupçons à l'égard des femmes. Avec eux il se fait
une âme étroite. Mais souvent le poète se révolte contre ces
petitesses et ces duretés. 11 a le cœur généreux. .11 se plaît
à reconnaître dans celles dont il médisait tout à l'heure des
qualités, des vertus. Même s'il en était besoin, il leur prêterait
celles de son rêve. Une lutte continuelle se livre en lui.
Souvent il les critique, parce qu'il prête attention à ce que
disent les Athéniens. Quand il les exalte, il ferme l'oreille aux
bruits du dehors, pour écouter sa voix intérieure. Et quelque-
fois aussi il cède simultanément à l'une et à l'autre impulsion
opposée. Car il y a dans son. théâtre des types de femmes
entièrement idéalisés, d'autres qui ne le sont en aucune façon,
d'autres, enfin, où la simplicité de la nature est à peine altérée.
D'ailleurs, il nous a fait plusieurs fois des confidences. Il
nous a dit comme il concevait l'épouse parfaite, celle qui
mérite pli>s qu'une autre d'être la femme de l'homme. Réunis-
sons les traits épars du portrait qu'il a tracé d'elle'. Il ne
demande pas qu'elle soit belle et encore moins qu'elle soit
vraiment intelligente. Il détesterait même qu'elle eût de l'es-
prit et qu'elle sût raisonner. D'abord il veut qu'elle soit chaste,
qu'elle reste chez elle et ne sorte point, qu'elle ne perde pas
son temps à des bavardages frivoles, que les aspirations hon-
nêtes de son cœur lui suffisent, surtout qu'elle soit en profond
accord de pensée avec son mari, et, ce qui suppose peut-être
plus de véritable intelligence qu'il ne semble le croire, qu'elle
sache, quand il le faut, lui céder ou lui résister, sans risque de
brouille. Elle doit l'aimer si profondément qu'elle n'aperçoive
pas ses défauts. S'il est laid, il doit lui paraître beau. S'il parle
mal, elle doit trouver qu'il parle bien.
1. Troyennes, 645 sqq. — Incert. fab. fragm., 909. — Hippolyte, 638 sqq. No pas
oublier qu'Hippolyte est, dans ce dernier passage, très monté contre les femmes et
qu'il exagère un peu ses déclarations.
Pev. Et. anc. 17
238 nEVUE UES ÊrtDES AiNClliKNES
A part le dernier trait, qui est essentiellement grec, — car
on ne conçoit pas un couple athénien sans un époux loquace,
et Ischomaque, qui parle tant devant sa jeune femme, serait
cruellement mortifié si elle ne l'écoutait pas avec l'attention
soutenue que l'on sait, — ce profil de femme, que le poète a
pris soin d'illuminer d'un reflet d'amour, sil manque pour
nous de la séduction du sourire et de l'esprit, nous cause,
cependant, une impression de gravité réfléchie, qui n'est pas
sans douceur. C'est bien ainsi que les gens sérieux de ce temps
concevaient la femme, l'épouse, la mère. A vrai dire, je ne
crois pas que nous pensions aujourd'hui comme eux. Si nous
faisons bon marché de la beauté, parce qu'elle est devenue de
plus en plus rare et que nous n'avons pas le droit d'être exi-
geants nous-mêmes, nous voulons, en revanche, qu'une
femme soit instruite et intelligente. Nous faisons d'elle la con-
fidente de notre pensée, ou du moins nous le tentons. Racine
était moins difficile. C'est bien du type de femme dont son
maître avait parlé, qu'il s'est contenté. Et, après avoir créé
Andromaque, Monime, Bérénice, il avait le droit d'être diffi-
cile. On ne nous dit pas, cependant, qu'il ait jamais eu un
regret.
L'idéal d'Euripide, qui paraîtrait aujourd'hui décoloré, s'ins-
pire donc de la réalité antique et cherche à s'en accommoder.
C'est un idéal prudent, réservé, pratique. Celui qui le con-
çoit semble ne pas oser beaucoup demander, de peur de ne pas
tout obtenir. Il ne reste exigeant que sur un point: il veut
que l'affection de l'épouse soit absolue. Mais l'amour au degré
qu'il fixe est à peu près irréalisable, car il doit avoir l'aveugle-
ment de la passion et une, durée que celle-ci n'atteint pas.
Ainsi, même en consentant une fois à penser comme nous et
à s'abaisser à notre niveau, le poète ne peut diminuer l'élan
de son désir, qui ressemble trop à une chimère, pour que nous
nous risquions jamais à la poursuivre. Il est vrai que, même
dans ce qu'elle conserve d'absolu, la prétention d'Euripide
reste grecque, c'est à dire un peu égoïste: car, s'il demande
beaucoup, il ne promet rien. El même il ne paraît souliaiter
au mari d'être aimé, que parce qu'il lui sait des défauts incor-
ELIUPIDE ET LES FEMMES 33f)
rigibles, et qu'il voudrait bien, cependant, que la paix du
foyer n'en fût pas troublée. La femme doit donc prendre
l'homme tel qu'il est, sans espérer qu'il s'amende. L'époux, de
son côté, est si éloigné de concevoir un amour désintéressé,
que, sans l'accepter pour lui-même, s'il l'impose à d'autres,
c'est par un calcul dont il ne rougit pas. Ainsi pense Admète.
Il laisse sa femme sacrifier sa vie pour prolonger la sienne. Et
s'il se désole de sa mort, il n'a pas la générosité de la prévenir.
A côté de cette conception de l'amour conjugal, au-dessus
de laquelle l'Antiquité a toujours eu de la peine à s'élever, en
voici une autre dont l'humilité a quelque chose de servile qui
nous répugne : car je ne crois pas qu'Andromaque soit une
Orientale, une femme de harem'. Les mœurs étrangères sont
totalement inconnues à l'auteur des Phéniciennes. C'est une
Grecque véritable 2, une sœur malheureuse d'Alceste, dont elle
n'a plus les vingt ans ni la beauté. Le mari que la légende lui
donne, cet Hector, que Gypris entraînait à toutes les faiblesses,
ressemble à nombre d'Athéniens, contemporains d'Euripide,
ses amis, hommes de mœurs faciles, inconstants, légers. Sa
femme l'accueillait toujours avec un sourire. Elle était indul-
gente à ses fautes. Elle les connaissait, elle les excusait, elle
les acceptait même. S'il manquait de dignité dans sa vie, elle
en manquait dans son affection. Les enfants de son mari, qui
n'étaient pas les siens, elle les hébergeait tendrement. Même
elle ne refusait pas de leur donner son lait-^. Ce dernier trait
nous semble excessif. Qu'on le lise aujourd'hui devant un
groupe de femmes, toutes, sursautant révoltées, s'écrieront
qu'à ce prix l'amour d'Hector coûtait un peu cher. Et elles
auront bien raison. Voilà, cependant, à quelle déchéance abou-
tissait pour la femme le dérèglement de l'homme, ses mœurs
mauvaises, son bon plaisir, si celle qu'il avait prise, être de
douceur et de bonté, n'avait pas assez de force pour briser son
humiliante servitude.
J. Decharme, op. cit., p. 167.
3. Ce qui le fait croire, c'est qu'Euripide lui oppose Hermionc. Ici la natilrc de la
femme riche, fière de sa famille et de sa dot, est si accusée qu'il ne subsiste plus rien
de la légende. Si Hermione est visiblement une bourgeoise bouffie d'orgueil, il faut
bien qu'Andromaque soit un type véritable d'épouse.
3. Andromaqne, 22'i sq.
a40 REVUK DES ÉTUDES ANCIENNES
Mais c'est le propre des poètes de se soustraire à la réalité
attristante, et d'imaginer des êtres plus beaux que nos yeux ne
les voient. Suivons donc Euripide dans ses rêves et laissons-
nous emporter par ses coups d'aile. Son théâtre nous offre
quelques jeunes filles qui sont admirables. Arrêtons-nous un
instant devant elles. Nous laisserons celles que le temps a
mutilées et dont il ne reste que des débris.
Voici d'abord Macarie, cette fille généreuse d'Héraklès et de
Déjanire. Dès qu'elle apprend que, pour assurer la victoire
à Démophon, roi d'Athènes, et le salut à ses frères et à ses
sœurs, les Héraclides, il faut qu'une vierge de sang noble se
sacrifie, elle s'offre pour victime et marche librement à la
mort, sans même reprocher aux dieux leurs sanguinaires
exigences'. Il faut lui savoir gré de cette réserve que n'ont pas
tous les personnages d'Euripide, car elle est dans l'âge de
l'hymen et la mort devrait lui paraître cruelle. Au moment de
l'adieu suprême, sans faiblesse, elle quitte lolaos, Alcmène et
ses frères éplorés. Elle ne leur demande qu'un tombeau qui
lui tiendra lieu d'enfants et remplacera pour elle sa virginité
qu'on immole.
Qu'on ne prétende pas que son sang-froid est surhumain.et
que le sacrifice qu'elle fait ne semble pas lui coûter assez.
Sans doute, elle meurt, sans dire l'adieu accoutumé au soleil
de son pays. Mais n'a-t-elle pas peur de faiblir? Sur le point
de fermer les yeux à la lumière, si elle en disait la douceur et
les caresses, serait-elle assez sûre d'elle pour ne pas éclater en
sanglots.^ Macarie est une vierge désespérée de la vie, qui se
plonge dans la mort avec un élan farouche. Elle souhaite d'y
trouver l'anéantissement total. Malheureuse sur la terre, elle
compte ne pas retrouver ailleurs une pareille souffrance s. Là
est le secret de son attitude. Elle s'avance vers le sacrifice les
yeux fixes. Son beau visage ne change pas. Ses yeux sont secs.
Mais, comme elle est femme et qu'elle se défie de ses forces,
elle a soin de ne pas parler de ce qui pourrait lui tirer des
larmes. Ainsi dans un effort suprême de volonté, devant le
I. Héraclides, k^/h sqq.
3. Ihid., 59.3 sqq. C'est sur cette déclaration finale qu'elle quitte le théâtre.
EURIPIDE ET LES FEMMES 24 1
gouffre où elle se précipite, elle nous cache l'horrible révolte
de sa jeunesse, au point de nous paraître impassible.
Macarie ne fait que traverser l'action d'une pièce languis-
sante. Si les personnages qui l'entourent sont un instant
éclairés du reflet de sa beauté, dès qu'elle disparaît, la lumière
diminue sur la scène et l'intérêt décroît. Polyxène est une
création plus achevée. Nous ne la voyons pourtant que pen-
dant les moments assez courts qui s'écoulent entre l'arrêt de
niort que les Achéens ont prononcé contre elle et l'exécution
de cet arrêt. Mais ces moments sont inoubliables.
Elle est la fille de la douloureuse Hécube, qui a uni dans
une seule vie toutes les extrémités des choses humaines,
puisqu'après avoir été reine de Troie, elle est devenue l'esclave
d'Agamemnoni. Aussi, quand la jeune fille apprend qu'elle va
être sacrifiée aux mânes d'Achille, ce n'est pas^sur elle-même
qu'elle gémit, mais sur sa mère, car la vie, elle ne peut la
regretter, et la mort lui paraît désirable. Elle prend soin de
nous expliquer pourquoi elle pense de la sortes. Polyxène est
la dernière fille de Priam, la plus belle peut-être et la plus
infortunée. Puisqu'elle est tombée dans l'esclavage, elle rejette
une existence qui lui est devenue odieuse. Tous les espoirs
étaient permis à sa jeunesse. Elle était la fiancée glorieuse et
désirée. Parmi les femmes de l'Ida, elle était reine. On l'admi-
rait entre toutes les vierges d'Asie. Elle était enfin l'égale des
déesses, sauf sur un point : celles-ci seules sont immortelles.
Maintenant que sa patrie est anéantie, que son père a suc-
combé, qu'une vie d'opprobre lui est réservée, comme à toutes
les Troyennes, qu'elle appartiendra au maître qui l'achètera,
qu'il lui faudra s'abaisser à toutes les besognes serviles, elle
a hâte de mourir, car un esclave, acheté au hasard, pourrait
souiller un jour celle qui fut destinée à des rois 3. Elle réserve
pour la fin le trait qui est le plus fort. L'idée seule de cette
opprobre est insupportable à Polyxène. Elle parle sans fausse
pudeur d'une chose qu'elle est bien décidée à ne pas subir.
I. Hécube, 53 sqq.
a. Ibid., 3ltç) sqq.
3. Ibid., 3G5 sq.
2^2 UEVLE DES ÉlUUES ANCIENNES
Pour nous faire comprendre leurs répugnances les plus
secrètes, les jeunes filles sont obligées, au théâtre, d'exprimer
tout haut ce qu'elles se murmureraient à peine tout bas.
La mort de son héroïne a inspiré à Euripide une des plus
belles descriptions qu'il ait faites. On croirait volontiers qu'il
a vu la jeune vierge tomber sous l'épée du sacrificateur, si
l'on ne savait, pour la féliciter, que la Grèce du V siècle n'im-
molait plus sur ses autels de victimes humaines. Cette descrip-
tion est précise et même un peu cruelle à cause de sa précision
même. De l'horreur du tableau, où le sang met une tache
douloureuse, du corps de l'infortunée qui se dresse au haut
d'un tertre' et se dessine nettement dans la lumière, nous
voudrions presque ne pas apercevoir certains détails qui nous
font mal : « Polyxène, à l'ordre d'Agamemnon, saisit son
péplos et, le déchirant du haut de l'épaule jusqu'au ventre et
jusqu'au nombril, elle met à nu ses seins, sa poitrine, sa
beauté de statue. Puis elle fléchit le genou et prononce ces
paroles : « Voilà ma poitrine, jeune homme, si tu veux la
» frapper, frappe. Aimes-tu mieux m'égorger? voilà ma gorge,
» elle est prête. » Et Néoptolème, ému de pitié, voulant et ne
voulant pas, tranche avec son glaive le passage de l'air. Un
flot de sang jaillit. Même en mourant, la vierge prend bien
soin encore de tomber avec décence et de cacher aux yeux des
hommes ce qu'ils ne doivent pas voir 2. »
Ainsi mourra plus tard, dans l'amphithéâtre du Colisée, la
Cymodocée des Martyrs, qu'Eudore a couverte de son manteau
pour dérober aux yeux de la populace romaine les charmes de
la fille d'Homère.
Macarie et Polyxène quittent sans un sanglot une vie mal-
heureuse. C'est pourquoi elles meurent presque tranquilles.
Dans des drames où elles ne jouent qu'un rôle épisodique,
elles n'expriment pas tous les sentiments qu'elles devraient
éprouver. Ce sont des êtres d'exception, que la convention
théâtrale anime et dresse un instant sur la scène. En les
créant, le poète a moins voulu exciter notre pitié que notre
I. 'Kti' axpo-j •/(ijjiaTo;, v. 5o4.
3. Ilérube, 557 sqq.
EURIPIDE ET LES FEMMES 2.'|3
admiration. Mais sa conception reste personnelle ot volontaire.
On peut même avancer qu'elle est assez peu iiumaine. S'il a
bien reconnu, malgré le peu d'estime que ses contemporains
accordaient aux femmes, qu'elles étaient cependant capables
de tous les héroïsmes, il ne peut s'empêcher, quand il les leur
fait accomplir, de leur donner une attitude un peu raide. 11
nous cache leur douleur. Craint-il de nous attendrir? Un
visage fermé est souvent un froid visage. Des traits tendus par
un effort opiniâtre de volonté sont moins beaux que ceux qui
expriment le déchirement de l'ame et ({ui sont mouillés de
pleurs. Euripide le savait mieux que personne. Il avait une
veine de pathétique ingénieux et tendre que parmi les anciens
il a été le seul à connaître. Jamais elle ne s'est épanchée en
flots plus abondants que dans VIphigénie à Aulis.
La fille d'Agamemnon est bien la fille de la vieillesse du
poète, celle qu'il a conçue avec le plus d'amour, sa plus belle
création. Cette perfection, elle la doit à l'équilibre exact qu'il
a su garder, lorsqu'il l'a imaginée, entre la réalité et l'idéal.
Car Iphigénie sait trop bien quelle est la douceur de vivre,
pour ne pas pleurer quand on veut la mettre à mort. Nous
sommes émus de ses larmes. Sa faiblesse la rapproche de
nous. Loin d'en faire un être d'imagination et de rêve, le
poète a soin de tourner notre esprit et nos regards sur la fra-
gilité de ce corps de jeune fille, que l'on va brutalement
frapper, et pendant qu'elle parle, comme s'il plaçait une
statue de vierge devant nos yeux, nous voyons un instant sa
grâce délicate et ses gestes qui supplient. Quand elle conjure
le roi de l'épargner, elle nous ravit en évoquant ses souvcfiiirs^
d'enfance, lorsque, assise sur les genoux de son père, elle lui
prodiguait ses caresses de petite fille, et se suspendait à son
cou avec ses mains frêles. Nous revivons avec elle ses pre-
mières années. Le passé s'ajoute au présent pour grandir notre
pitié. L'avenir lui-même est évoqué dans la même intention.
Car si elle nous dit comme elle aurait souhaité, mariée, de
recevoir Agamemnon à son foyer, et de le dédommager de ses
soins paternels par une hospitalité digne de lui, c'est qu'elle
veut que nous pensions aux nombreuses années que sa jeune
i'a^ uevle des ktldes anciennes
vie espérait, el que nous nous attendrissions sur son sacrifice.
Mais, quand il est décidé, que l'armée le réclame, que sa mère
et Achille sont impuissants à le conjurer, brusquement l'hé-
roïne se dresse devant nous, intrépide. L'honneur de la Grèce
exige qu'elle meure. Elle mourra. Alors seulement elle a le
courage de Polyxène et sort du théâtre en faisant son adieu
au ciel éclatant.
Euripide n'a jamais été mieux inspiré que dans ce rôle.
Senlait-il, dans les dernières années de sa vie, qu'il n'avait pas
été toujours très juste à l'égard des femmes, le regrettait-il et
voulait-il s'amender? Sur le point de disparaître, compre-
nait-il le charme de celles qu'il avait souvent méconnues,
comme on ne comprend quelquefois la beauté d'un pays que
lorsqu'on s'en éloigne et qu'il s'efface? Celle qu'il a placée
dans sa dernière œuvre, il l'a prise dans la fleur de son prin-
temps. Il fait d'elle un être faible et résolu, dont le charme est
si fort que Racine lui-même ne l'a pas égalé. Elle a toute
la beauté, la candeur, la pureté d'Hippolyte, avec une discré-
tion que celui-ci n'a pas conservée. Si jamais il avait aperçu
quelque part sa grâce et son ingénuité, peut-être aurait-il
perdu sa tristesse morose et aurait- il eu honte, à son âge, de
son désenchantement. Mais il n'a pas plu à Euripide de rap-
procher l'un de l'autre ces deux êtres vierges. La flexibilité des
légendes antiques n'était pas, cependant, un obstacle bien
sérieux à leur rencontre. Il n'a pas songé à les réunir. On peut
le regretter. Ils formeraient le couple immortel d'amants que
nous cherchons en vain dans le théâtre grec et que Shake-
speare nous a le premier donné.
Le V" siècle porte ici la peine de ses préventions et de ses
mœurs. Il n'a pas compris le charme infini de l'amour jeune,
sa puissance de séduction, son rayonnement. Sophocle l'a
entrevu dans V Anligone, mais il ne s'y est pas arrêté. Euripide,
qui mieux que lui, sans doute, aurait su le décrire, ne semble
pas l'avoir fait. Car on ne peut penser, autrement que pour
en sourire, aux mariages de pure convenance par lesquels,
comme nos vaudevillistes, il s'est amusé quelquefois à ter-
miner ses drames. L'indifférence réciproque de ses fiancés n'a
EIUUPIDE ET r.ES FEMMES 3^5
d'égale que leur surprise de se voir l'un à l'autre. Si c'est ainsi
qu'au temps du pocle on concluait un mariage, il n'est guère
étonnant qu'il fût si souvent détestable.
En somme, Euripide, à l'égard des femmes, est dans une
situation un peu fausse. Il médit souvent d'elles en traits acérés
et durs. Il les loue aussi, moins en paroles que par les actes géné-
reux et touchants qu'il leur fait accomplir. Quelle est la raison
de cette contradiction? II a l'ame droite, le cœur tendre,
l'esprit le plus intelligent et le plus ouvert. Ces qualités le
rendent impartial. Il voit les mérites où ils sont et il le dit.
Mais il est Athénien, et comme tel il reste défiant. Or la femme
justifiait en ce temps-là les préventions. Il se peut même qu'il
les ait .flattées, en répétant et en multipliant ses invectives.
C'est ainsi, je crois, qu'il faut expliquer les déclarations sou-
daines et surprenantes, les injures qu'il lance sans motif à la
tête des femmes. Il était auteur dramatique. Un peu de scan-
dale ne lui déplaisait pas.
Il ne sut pas découvrir que les légers travers — ce ne sont
pas les moins agaçants — qui défiguraient ses contempo-
raines, elles les devaient moins à elles-mêmes qu'à la vie qui
leur était imposée. Sur ce point, il était aussi peu éclairé que la
foule. Il croyait que ces défauts étaient naturels. ÂfUigé de la
réalité, il cherchait à s'en affranchir. Il entrevoyait des êtres
beaux, des figures radieuses. Il les décrivait avec amour. Car
les vérités que le raisonnement ne peut apprendre aux
hommes ordinaires, les poètes savent les découvrir par intui-
tion et sans s'en rendre compte. Et il recréait ainsi la fernme
éternelle, celle que son siècle avait un instant déformée.
Quand la vision s'en était allée, le contraste entre l'être ima-
giné et ceux qu'il avait sous les yeux ne diminuait pas son
acrimonie naturelle, au contraire.
Cependant, en donnant aux femmes, comme il Ta fait, une
place si importante dans ses drames, il les aidait, sans le
çavoir, à se relever de l'abaissement où elles étaierjt plongées.
Il hâtait leur affranchissement par fatlention générale qu'il
attirait sur elles. Elles devraient bien, maintenant qu'elles
246 REvt't: ui;s études anciennes
sont libres, lui être reconnaissantes de ses louanges et même
de ses invectives. Car il leur importait peu qu'il les exaltât ou
qu'il les rabaissât, pourvu quil parlât d'elles. Et comme il
leur prêtait la tribune retentissante de son théâtre, plus que
personne il a servi leur cause. Depuis, elles ont fait bien des
progrès. Elles se sont précipitées sur toutes les scènes où l'on
joue des pièces, elles s'y sont installées comme chez elles, elles
nous y ont raconté toutes leurs passions, tous leurs désirs,
toutes leurs fantaisies. C'est à Euripide que nous sommes rede-
vables de leur envahissement. Après tout, elles ne sont que la
moitié du genre humain, et quelque intéressantes qu'elles
puissent être, elles ne devraient occuper que la moitié du
théâtre. Mais leur victoire a été si complète qu'elles n'ont pu
se garder d'en abuser.
P. MÂSQUERAY.
XEIPES
Les trophées sculptés sur la balustrade du temple d'Athéna
Niképhoros à Pergame ont fourni des renseignements précieux
sur les armes défensives et offensives et en général sur tous
les engins de guerre, tels qu'ils existaient au ni" siècle avant
notre ère. Une des représentations les plus curieuses qu'offrent
ces trophées est celle d'objets figurés par paires, que M. Hans
Droysen a parfaitement interprétés comme des brassards i. Ils
sont coudés, et couvraient le bras, du biceps au poignet. Ils
paraissent avoir été assez épais, comme il convenait à une pièce
d'armure; d'après la façon dont ils sont figurés, M. Droysen a
conjecturé, avec toute vraisemblance, qu'ils étaient faits de
bandes de cuir ou de métal emboîtées les unes dans les autres,
et qui jouaient de manière à n'empêcher et à ne gêner aucun
des mouvements du bras.
Le seul document que M. Droysen ait trouvé pour expliquer
les brassards de Pergame est un texte de Xénophon % qui
montre que des brassards de ce genre commencèrent à être
en usage pour les cavaliers dans la première partie du iv^ siècle.
« Attendu, » dit Xénophon, « qu'une blessure au bras gauche
met le cavalier hors de combat, nous approuvons fort la défense
qu'on a inventée pour cette partie et qu'on appelle le brassard.
Ce brassard couvre l'épaule, le bras, l'avant-bras et la main de
bride, s'étend et se plie à volonté. » Pour illustrer ce texte de
Xénophon, M. Droysen, et après lui M. Saglio^, n'avaient à
citer aucun monument figuré du iv' siècle.
Nous sommes mieux renseignés sur l'armement du temps
de Thémistocle ou de Périclès que sur l'armement des siècles
suivants, parce que pour le v" siècle nous avons les peintures
1. Allerthumer von Pergamon, II, p. log. M. Fougères {La vie des Grecs et des
Romains, fig. 617) explique à tort ces brassards comme des jambières. M. Gollignou
(Pergame, p. 1 19) suit l'interprétation de Droysen.
2. riepi l7t7ttxT|Ç, § 13. Je cite la traduction de P.-L. Courrier.
3. Dictionnaire des antiquités, s. v. manica.
2^8 I\EVUE DES ÉTUDES ANCIEN.'^ES
de vases. Il y a pourtant une série de monuments figurés
datant des environs de 875, c'est-ù-dire justement du temps
de Xénophon, qui nous montrent les y^ïpe; dont il est question
dans le IIsp- [--'.v.f,:;. Ce sont les statères de Datame. On y voit,
au revers, un Oriental assis à droite sur un
siège sans dossier et vérifiant la rectitude d'une
flèche; devant lui, dans le champ, son arc. On
n'a pas remarqué jusqu'ici ', à ma connais-
sance du moins, que cet Oriental porte au bras
des yv.peç. Celle du bras gauche est visible en
entier; de l'autre yv.p, on distingue fort bien l'extrémité, le
reste étant caché sous la candys.
D'après Xénophon, les xv.ptc étaient- portées par les cava-
liers,, non par des hoplites, encore moins par des gens de trait,
tels que des archers à pied. Je crois donc que si l'archer des
monnaies de Datame a des yeXpz:, c'est que les archers à cheval
de la garde de Datame, et Datame lui-même, quand il com-
battait à cheval, portaient de ces brassards.
Mais, comme il est probable que Datame devait combattre
plutôt en char qu'à cheval, nous pouvons penser que ceux qui
combattaient en char avaient aussi des brassards ; en effet, sur
les trophées de Pergame, à côté du char de guerre sont juste-
ment figurés des brassards.
Raymond SCHWAB.
I. Numismatic Chronide, 188/1, p. lo/l (Six); Babelon, Les Perses Achéménides,p. a6,
et Inventaire de la collection Waddington, n° 45C9; Hill, Lycaonia, Isauria and Cilicia,
p. 1G7. M. Babelon se trompe quand il dit qu' <( un carquois est posé sur les genoux
de Datame ». Le satrape n'a rien sur les j^cnoux. Je dois l'empreinte ici reproduite
à l'obligeance de M. de Fovillc; elle montre le revers de la pièce du cabinet de France
publiée par M. Babelon, Les Perses Achéinénides, pi. IV, 16.
NOTES GALLO-ROMAINES
XIX
REMARQUES SUR LA. PLUS ANCIENNE RELIGION
GAULOISE (Suite-) ^
Rituel domestique
I. A la naissance, dit Arislole, les Celtes « ont coutume soit
de plonger les enfants dans l'eau froide d'un fleuve, soit de les
couvrir d'un léger vêtement » 2. Il s'agit, dans le premier cas,
I. Voir les cinq précédents fascicules.
3. Aristote, Politique, VII, i5 (17), 2: Aib Ttapà ttoW.oîç £<7t\ ttbv papSdtpwv eOo;
Toîç [ikv £1; 7i0Ta!i.ôv knooinxiiv Ta Yiyvôjieva '^/'j^ph^, toi; oè (Tvc£uaT(xa (iixpciv aani(JX£iv,
o'ov KeXtoÎ;. — Il est possible qu'il y ait quelque rapport entre ce double rite et
la couvade : car un des deux textes anciens qui ont mentionné cette dernière
institution a établi un rapport entre elle, l'ablution de l'enfant dans une eau
courante, et son emmaillottement immédiat; voici, en effet, ce que dit Strabon des
Cantabres (III, 4, 17): Les femmes T£xoOiTai' te StaxovoOcri toi? àvopâatv, £x£'!vo-jc av6'
ÉauTiùv y.aTaxA'>«to-af £v te toî; Ëpyot; iTo).Xâxi; TtxToyirt xai Xo'jovti xa\ anaoyavovaiv,
àiroxXi'vaiTat upô; ti 'p£î6pov. Diodore, à propos des Corses, ne parle que de l'alitement
du mari (V, i4) : ''Orav...Ti yjvri TÉxrj, xixJxr,- (jlev oJoEfit'a ytvETXt nep\ ttjv AoyEtav
â7rt[j.ÉXE[a, 6 ô' avïjp aÙTT^; avaTiEatov on; vouwv >,o-/cj£Tat TaxTa; rialpa;, to; toO ffa)[x»To;
a-JTci) xaxoiraQojvToc. Chez les Ligures de Provence, Strabon (d'après Posidonius, III,
/i, 17), ne mentionne, comme Aristote, que l'ablution de l'enfant : 'H ô' Èxxojxîaaaa
TÔ virÎTriov Trpô; ti xprjvtov, Xo'jaaira xa\ aTTapyavwirao-a o'ç £*-/£ ôtaad'iTEicV oi'xaôs. Ce
dernier récit est refait par Diodore (IV, 20) et généralisé par Elien (De nalura anima-
lium, VII, 12): et tous deux, en supprimant le détail de l'ablution, ont enlevé à ce
fait tout caractère rituel : je ne doun pas qu'il ne se rapporte à la couvade, et que
celte institution, constatée chez les Cantabres et les Corses, n'existât aussi chez lés
Ligures, très certainement congénères de ces deux peuples. Faut-il enfin voir une
allusion très dénaturée à la couvade cbcz les Celtes dans ce texte de Strabon (IV, 4, 3) :
Tb Ô£ iT£p\ Tou; avSpa; xa\ Ta; y'jvaîxac, ~o ôtï)/,).â/0.x'. Ta spya -jTrivavTÛo; toî; itap
Tja'.v, xoivbv xat Tipô; aÀXou; ct-j^vo-j; tcov fiapoâpwv È^ti? Cela n'est pas impossible.
Sur la couvade dans les régions pyrénéennes, et notamment chez les Basques (où, du
reste, sa survivance n'a jamais été constatée), cf. Vinson, Bulletins de la Société
d'Anthropologie de Paris, i883, p. 36C et s., et la discussion à la suite; et Brissaud,
La couvade en Béarn et chez les Basques, dans la Bévue des Pyrénées, 1900, p. 3"35 et s.
Les anciens la constatèrent également chez les Tibaréniens au fond de l'Asie Mineure
200 IVEVLE DKS ÉlUDES ANCIENNES
d'une cérémonie d'ablution et de purification i. J'ignore ce que
peut signifier l'autre acte, qui sans doute n'était pas exclusif,
mais complémentaire du premier.
2. Les fiançailles de la fondatrice et du fondateur de Marseille
sont connues : la fille du roi, après un repas d'apparat, entre
dans la salle, une coupe remplie à la main, et, par hasard ou
autrement, la tend à un étranger : le père sanctionne, déclarant
que c'est un dieu qui l'a voulue Cela, bien entendu, se passe
sur terre ligure. — Voici des fiançailles un peu différentes
chez les Galates d'Asie, mais avec, cependant, le rite essentiel,
qui est la présentation de la coupe : « Gamma alla au-devant
de Sinorix, et, la main dans la main, le conduisit à l'autel de
la déesse» Artémis, dont elle était prêtresse; «là, avec une
coupe d'hydromel, elle fit une libation; puis, ayant bu à peu
près la moitié de la liqueur, elle donna le reste au Galate^.
Il fallait, dit Plutarque, a que les fiançailles se fissent devant la
déesse 'J, » témoin naturel de sa prêtresse. — Il est impossible
de dire jusqu'à quel point ce rite a été influencé par les usages
grecs 5.
3. Sur les fanérailles, le fait le plus ancien se rapporte à
l'année 890 et aux Gaulois de l'Allia. « Lassés d'enterrer leurs
(Apollonius de Rhodes, II, 1012 et s.; Nymphodore, dans les Scholia in Argonautica,
éd. Merkel, p. Mxo). Sur la couvade en général, cf. le très important mémoire de
Wilkcn, analysé dans l'Anthropologie, i8fjl, t. V, p. 352 et s. ; cf. ibidem, 1899, p. G77.
— On a supposé (cf. en dernier lieu Schrader, Reallexikon, 1901, p. 3/17) que îa couvade
était absolument étrangère aux races indo-germaniques : mais je ne peux pas croire à
des divergences ethnographiques profondes entre les Ligures, Corses ou Canlabres et
les soi-disant Indo-Européens, et quant à dire, comme le fait Schrader, que les Can-
tabres sont de la race ibérique, cela équivaut à ne rien dire, car il n'y a pas plus
de race ibérique qu'il n'y a de race franque ou de race latine.
1. Cf. 1902, p. 277. L'usage de ces ablutions s'est conservé sur les bords du Rhin
jusqu'au iv* siècle de notre ère, mais avec, comme il arrive souvent, une inter-
prétation différente. Il serait po.ssible que la paternité du Rhin dont se faisait
gloire Viridomar (id., p. 278) se rattachât à quelque ablution fluviale de ce genre.
2. Aristote apiid Athénée, XIII, p. 576 : '0 ôà yâ\Lo:, ÈYtyv^o tôvôî [tôv] rpônov Uz
[lîTa To ôcîTtvov etTîXQoûaxv xr^-i Tratoa çiiz/jV x£XEpa(T|jiév/;v o) [îoOXotTO ôoOvai twv
TtapôvTojv (jivriTTripwv, J) ok ôoî/], xoOtov elvat vjjxçîov... 'i2; xaTa Ôeôv yV4o\i.h-c\i xî);
oÔT£w;, etc. Dans le récit de Trogue-Pompée (Justin, XLIII, 3), il y a : Aquam
porrigit. — J'avoue ne faire aucune difïiculttj à accepter cette histoire; ces sauvages
qu'étaient les Ligures ressemblent à tous les sauvages : quand ils ne tuent pas les
étrangers (Hérodote, IV, io3; Diodore, IV, 9), ils les adorent (Diodore, V, 3/i, i)
ou les honorent (Partheiiius, Ero^ica, VIII) et leur donnent leurs filles.
3. Plutarque, Amalorius, XXII; Virlules mulierum, XX.
4. Virlutcs, XX : 12; Tiapx xr, ôîo) xr,; (Tyvaiv£(T£w; xa\ xaxx7:i(TX(<j(T£Wî y£vr)(70u.£v»i;.
5. Des I£.spagno!s du Nord, Slrabon dit (III, h, 7): Va.\t.o'j'7\. 0 ùxnzzp ol "EÙrive; :
je crois plutôt à une similitude qu'à un emprunt d'usages.
NOtES GALLO-ROMAINES JOl
morts l'un après l'autre, ils les brûlèrent en masse; » ce qui
indique que l'inhumation isolée était la règle, mais n'excluait
pas l'incinération collective '. — On a reproché au Brennos de
Dciphesd'avoirabandonné aux vautours les cadavres des siens 3.
Ce qui a été peut-être un rite religieux a-nalogue à celui que
conservèrent longtemps les Ccltibères^ : il signifiait, sans doute,
que les vautours ((rapportaient les morts dans les cieux^».
4. Le départ d'un hôte est accompagné d'un sacrifice 5.
5. Certains détails, dans l'habitation et le costume des Gaulois,
doivent avoir un sens religieux»'. — L'usage de tenir les portes
ouvertes peut s'expliquer par la croyance à quelques esprits
1. Tile-Live, V, 48 : Jain pigrilia singulos sepcliendi proiniscue acervatos cumiilos homi-
num urebant. A ces bûchers collectifs se rattache l'origine légendaire des Busta Gallica
(cf. Silius Ilalicus, VIII, 642 : Gallorum visi bustis eriimpere maries). Bien entendu, il
faut faire les réserves les plus expresses sur la valeur historique de ce texte; mais
je ne crois pas que les Gaulois aient jamais établi entre ces deux modes l'opposition
fondamentale que nous nous plaisons à y voir. Il serait fort possible que les chefs,
les ^fortes, les magni, les meliores (cl. Silius, V, Qbi; Lucain, I, 447; Plutarque,
De Defectu oraciilorum, XVUl) fussent inhumés, et le vulgus, ensevelis. Remarquez que
César (VI, 19, 4) ne parle pas de l'incinération des riches, mais de celle de leurs
serviteurs (una ne se rapporte pas au mort); et que Mêla (III, 19) et Diodore (V, 28) ne
spécifient pas à propos des bûchers, s'ils sont ceux de riches ou de pauvres. Chez les
Thraces, les deux usages étaient contemporains (Hérodote, V, 8), de même que chez
beaucoup de peuples (cf. Schrader, p. 78 et s.). Cf. aussi le résumé donné par Reinach
(Catalogue du Musée de Saint-Germain, p. 167) des fouilles de Hallstatt; l'étude de
du Ghatellier sur les sépultures du Finistère (1889, p. 44); etc. Voyez à ce sujet les
remarques de d'Arbois de Jubainville, La Civilisation des Celtes, p. 282 et suiv. —
Sur les sépultures à inhumation attribuées aux Senons, cf. Brizio, Il sepolcreto
gallico di Montefortino pressa Arccvia (1901, Lincei); remarquez (p. 266) les cadavres
de femmes ornés de couronnes d'or, et la présence d'un mobilier complet dans la
plupart de ces tombes. Mais nous sommes, sur ce point des Apennins, tellement
près du territoire étrusque, il y a, dans ces tombes, un si grand nombre d'objets
qui proviennent incontestablement de l'Étruric, que je ne suis pas convaincu qu'il
s'agisse là de Senons. Voyez aussi, sur les sépultures à inhumation attribuées aux
Gaulois italiens, l'article de M. Déchelette, Montefortino et Ornavasso (1902, Revue
archéologique).
2. Pausanias, X, ai, 6.
3. Silius Italiens, III, 342-3 ; cf. 1902, p. io5. — Chez les Lusitans, nous connaissons
fort bien le rite funéraire par l'histoire des obsèques de Viriathe, Appien, Iberica,
LXXII : bûcher, hymnes, combats singuliers sur la tombe. ,
4. C'est l'explication qu'en donne Silius Italiens, et qui doit être bonne. Toute la
question est de savoir jusqu'à quel point ce rite était pratiqué par les Gaulois au
m* siècle. II peut expliquer le décharncment préalable constaté dans les squelettes de
certaines sépultures des temps mégalithiques.
5. Parthéniusde Nicée, Erotica, VIII. Chez les peuplades alpestres, celtiques ou non,
Hannibal est accueilli comme hôte ou ami par les barbares, Oa),>.oj; ej^ovte; xoù
<TTîî)cévo-j;- toOto yàp (TysSbv itârrt -roî;. papoâpot; £<tti a"jvO/)[Aa çiXia;, xaÔàTtep to
xr,pjx£iov Totç "EXXyi<Tiv. Polybe, III, 52.
6. Je ne trouve aucun détail d'allure religieuse à propos des repas, sauf peut-être
ce qu'on nous dit sur le sens du service, è7;\ xà os^tà xai là Xatà (Posidonius apud
Atliénée, IV, 36). Les Ibères de la montagne itapà tiq/cov ôoyoOvTai (Strabon, III, 3, 7).
203 UEVLE DES ETUDES A>'CIEN>ES
qu'il s'agit de laisser libres d'entrer ou de sortir « : elle peut
se rattacher aussi à une pensée semblable à celle qui laissait
à Rome les portes du temple du Janus ouvertes en temps de
guerre. — 11 est probable que les têtes des vaincus, ornements
indispensables des maisons des guerriers, étaient des offrandes
à leurs dieux domestiques 2, en même temps que des talismans
protecteurs de la demeures. — L'usage de vêtements noirs en
temps de danger et de deuils, la coloration blonde ou dorée
que l'on maintenait artificiellement à la chevelure j, doivent
également se rattacher à quelque croyance ou quelque pratique
religieuses. — Si les Gaulois portaient des colliers ou des
torques non complètement fermés, c'était sans aucun doute
pour le motif qui faisait que l'anneau du flameii Dialis devait être-
brisée : pour éviter la présence de tout nœud sur leur corps?.
Rituel judiciaire et politique
Tout jugement nécessite l'intervention de la divinité. — Au
criminel, les condamnés à mort lui appartiennent'^, et peut-
être aussi ceux qui ne sont condamnés qu'à la perte de quelque
I. Nicolas de Damas apud Stobée, XLIV, 4i : Ta; ci 6jpa; Ttbv ol/.iwv oOoIitote
y.'f.i'lo'j<7i. Il est probable qu'en revanche, si la maison devait être ouverte, la tombe
devait être close : remarquez, à Monteforlino, ces édicules funéraires représentant
des portes closes, monuments imités d'ailleurs de l'Etrurie.
a. Qu'on piît offrir des crânes à des divinités, cela paraît résulter de la découverte
de crânes faite en même temps qu'une dédicace Marti {Corpus, XII, 1077).
3. Hérodote, IV, io3, à propos des Taures: 4>aai ôè tq-jto-jç ç'jaocxou; tvî; oixi'y];
•jtiarj; i-KzponMÇ,itaba.i. — U Anthropologie, iç)o3, p. gO, analyse par S. llcinach d'un
mémoire de Furness sur les chasseurs de têtes de Bornéo : un chef raconta que
« le but le plus cher de sa vie fut d'ajouter chaque année à la collcclioii de tètes
humaines qui se placent au plafond de sa maison [cf. Posidoniiis apud Strabon, IV,
h, 5]... Non! s'écriaitil, cette coutume n'est pas horrible I C'est une ancienne coutume,
une coutume bienfaisante, qui nous a été transmise par nos pères et nos grands-pcrcs.
Elle nous procure le bonheur, d'abondantes richesses, elle éloigne de nous la maladie
et la douleur. Ceux qui étaient autrefois jios ennemis deviennent ainsi nos gardiens, nos
amis, nosjjrotecleurs. »
/i. Plutarque, Marias, XXVII (femmes des Cimbres après la défaite).
a. Diodore, V, 28; Pline, XXVIII, 191 ; cf. Tite-Livc, XXXVIil, 17 : liutilatae cornac.
Il est possible que les dieux n'admissent en offrande, en cas de vœu, que des
chevelures blondes (cf. Silius Italiens, IV, 200-202; cf. CivilUi rutilatum crinem...
déposait... barbaro voto). — Le port de cheveux longs peut s'expliquer par le tabou
de la chevelure (Tite-Live, XXXVIII, 17); chez les Ligures, Lucain, I, 442; cf. Tite-
Livc, XXI, 32 : Homines intonsiet inculti; Pline, HI, ^7, i35 ; XI, i3o : (Ligures?) capiUati.
0. Aulu-Gelle, X, i5, G : Item annula uti, nisi casso pervioque, fas non est.
7. C'est du moins l'interprétation donnée du règlement relatif au flaniine; Frazcr,
Le Hameau d'Or, trad. franr., t I, p. 319 et s.
8. Cf. icjo3, p. 19-23.
NOTES GAU.O-ROMAINES 203
membre'. — Au civil même, les dieux interviennent: les
corbeaux décident entre des plaideurs», et les oiseaux sacrés
exigent le châtiment des sacrilèges 3.
C'est un acte religieux que l'emploi de la musique lors des
assemblées publiques^. Et lorsque le poète grec, qui rapporte
ce fait, l'attribue au désir « d'adoucir les cœurs », il fait comme
César, qui appelle un goût frivole l'élevage des oiseaux sacrés
chez les Bretons &.
Rituel de la chasse
La chasse, disait Arrien des Calâtes, était chez eux une
manière de servir la divinité. Au même titre que la guerre,
à laquelle elle ressemblait forte, elle nécessitait l'invocation et
1. Cela est attesté des captifs chez les Lusitans (Strabon, III, 3, G) : Tùv 5' àXôvTwv
■ci; X-'P*' aTtoxôitTovTE; -cà; ôe^ià? àvaTiOfaCTiv.
2. Artémidorc apud Strabon, IV, Zi, 6.
3. Eudo.U! apud Élicn, Natura anunaluun, XVII, 19. — D'après de Belloguet(p. 307),
le Querolas nous fournirait deux indications sur la procédure judiciaire des Gaulois
et ses modes religieux : « elles nous apprennent que, parmi les populations qui
avaient caché leur indépendance ou leui^ brigandages dans les vastes forêts rive-
raines de la Loire, les sentences de mort étalent prononcées sous des chênes et écrites
sur des ossements. » Voici le passage (p. 16, éd. Peiper) : Vade, ad Ligerem vivito... Illic
jure genliuin vivant homines, ibi nullum est praestigium, ibi sententiae capitales de robore
proferuntur et scribuntur in ossibus ; illic etiam ruslici pérorant et privati judicant. Il n'est
certes pas impossible de prendre ce passage au propre, comme le fait de Belloguel,
et même de rapprocher à cet égard ces sententiae capitales des os inscrits que décou-
vrait récemment M. Rivière. Mais en lisant le contexte, il semble de beaucoup pré-
férable d'interpréter le morceau au figuré, et de songer à une justice sommaire et
toute brutale rendue par des Bagaudcs de la Gaule : a C'est le bâton qui prononce les
peines capitales et qui les transcrit sur les os des gens, » traduit plus justement
M. Dezeimeris (Éludes sur le Querolas, 1881, p. 36).
4. Pscudo-Scymnus, 186-7 •
2uv uovc7ix9) ô' ayo'Jdt ta; sxxXrjiriaî,
Zr]Xo'jVT£; aùnf)v r,[i.£pa)(T£a); '/_â.pi.y.
II s'agit des Celtes en général, mais sans doute plutôt des Celto-Ligures du nord de
Marseille. Cf. 1903, p. 26, n. 8.— Cf. aussi Hirtius, VIII, 20 (en Belgique): Concilia
repente cantu tubarum convocato.
5. Cf. 1902, p. Ï73, n. G. Le poète voit du reste dans cet usage un emprunt aux
Grecs (vers i85 : Xpwvrai 6è KsXto'i -coîç é'Oîfftv 'EXXrivtxotç) : nous dirons, plus volon-
tiers (cf. p. 200, n. 5), similitude d'usages.
6. Kai aTtap^à; twv â),iTxo(Xïvwv àvaTtôéva^, où (xeîov îj èm vÎxt) iToXé|jio'j àxpoOtvia,
id., XXXVI, 4. — Sur la similitude des pratiques en temps de guerre et en temps
de chasse, cf. Schwally, Semitisclic KriegsaUertumer, p. 44 et 65. Les trophées de
chasse, l'offrande de dépouilles de bêtes aux divers dieux de la chasse, l'iisage des
cornes comme vases à boire (chez les Germains, César, VI, a8; Pline, XI, 12G), corres-
pondent, dans le rituel des veneurs, aux têtes coupées et aux coupes faites de crânes
dans le rituel des guerriers. Cf. cornibus alcinis dans le testament d'un Lingon
{Bull, épigr., t. I, p. 20).
Pev. Et. anc. 18
304 REVUE DES ÉTUDES ASGIEJOËS
l'appui des dieux". Le chasseur pensait sans cesse à eux, leur
rapportait ses victoires et leur consacrait une part du butin,
sous forme, notamment, de pièces de monnaie : u pour un lièvre,
deux oboles; pour un renard, un drachme; pour un chevreuil,
quatre. L'année révolue, le jour de la naissance d'Artémiss, on
ouvre le trésor, on achète une victime, on l'immole. Les
prémices vont à la déesse, et du reste on se régale, hommes et
chiens. Et ce jour-là les chiens sont couronnés de fleurs, car
la fête est pour eux 3. »
(A suivre.) Camille JULLIAN.
I. Cynégétique, XXW, i (cf. i(jo2, p. io3, n. 3).
3. Cf. igoS, p. 1 28.
3. Arricn, XXXIII : ... OÛTavre; oï xai twv Upsitov àTtap^âixsvot xr) 'AypoTipa, oy;,
£/â(jT0i; vô[J.o;, eOw-/oOvTat te xai 01 xOvs;. Ta; x-j^'Xi oï xat rrTEçavoOaiv èv trfii tyj
T|ixfpa, w; 8r|).ov eîvai ôiôxi eti' a-ixai? îopTdt'ovTtv. — Sur le caractère religieux de la
chasse chez les Gallo-Romains, Corpus, XII, 533, i5f)o; VII, 83o; etc. On oITrait évidem-
ment des chasses aux dieux comme on leur ofTrait des jeux et des victimes, et c'est
dans ce sens qu'il faut interpréter la curieuse cpitaphe du jeune dévot aixois (XII,
533), qui se fait à la fois gloire d'avoir combattu les bêtes, immolé des victimes et
orné de fleurs les statues des dieux :
Saepe feras lusi, mediciis lamen is quoque vixi,
El cornes ursaris. cornes his qui viclima(m) sacris
Caedere saepe soient, etc.
Medicus signifiait-il qu'il soignait les bêtes blessées destinées aux chasses publiques
et religieuses? — Beaucoup des petits fana de la Gaule Propre, situés au centre ou à
la lisière des forêts, étaient, si je peux dire, des rendez-vous religieux de chasseurs.
C'est le cas de celui que M. de Vesly vient d'explorer près de Rouen, à la lisière de
la forêt de Itouvray (Bulletin arcliéologique, igoj, p. CVII; Bulletin de la Société
d'Émulation de la Seine-Inférieure, igo3). Dans son Reallexikon, qui rendra au surplus
d'inappréciables services, M. Sclirader a eu, je crois, le tort de ne pas insister (p. 384)
sur le caractère ou, si l'on préfère, sur le cadre religieux de la chasse. Plus on
étudiera ces peuples primitifs ou soi-disant tels, plus on constatera, pour ainsi
parler, le rellct sacré de la chasse dans leur vie politique et privée. Voyez ce qu'en a
dit Frazer, Le Hameau d'Or, Irad. fr., t. I, p. ig^et suiv.
L'ASTROLOGIE
CHEZ LES GALLO-ROMAINS
III
Ausone et l'astrologie.
Caecilius Arborius Argicius estima dangereux d'initier son
petit fils aux pratiques de l'astrologie. C'est apparemment par
sa mère que le poète Ausone apprit l'horoscope qui le concer-
nait et qui avait été établi par le vieil astrologue. « Tu con-
naissais,» dit-il, dans la pièce des Parenlalia consacrée à la
mémoire de Caecilius Arborius Argicius, « tu connaissais les
nombres célestes et les astres conscients de la destinée; mais
tu pratiquais cette science en secret. La formule qui contenait
le mystère de ma vie ne t'était pas inconnue. Tu lavais inscrite
sur des tablettes scellées et tu ne la révélas jamais. Mais la
tendresse soucieuse d'une mère découvrit ce que cachait la
soucieuse prudence d'un grand-père timide 2.»
Ausone ne nous donne pas le texte de \a formula. C'est par
une simple conjecture que Corpet peut dire : « Bon vieillard !
qui allait lire dans les astres ce que tout le monde pouvait lire
dans Juvénal : car il paraît que l'étoile avait promis une des-
tinée brillante et qu'elle était d'accord avec ce vers du sali-
1. Voir la Bévue des Études anciennes^ t. IV, 190a, p. ii5-i4t.
a. Ausone, édit. Schenkl, XV, vi, v. 17 :
Ta caeli numéros et conscia sidéra fati
Callebas, studium dissimulanter agens.
Non ignota tibi nostrae quoque formula vitae,
Signatis quam tu condideras tahulis,
Prodita non unquam, sed niatris cura relexit,
Sedula quod timidi cura legebat avi.
KEVUE DES ETUDES A>CIF.>NES
rique : Si Forliina volet, fies de rhelore consul', — prédiclion qui
s'accomplit à la lettre =». »
Mais, quand Ausone naquit à Bordeaux, vers 809, quand
Arborius tira l'horoscope de son petit-fils, il ne pouvait conjec-
turer que ce petit-fils deviendrait rhéteur; quand Arborius,
âgé de quatre-vingt-dix ans, mourut- vers SSy, il ne pouvait se
douter qu'Ausone, grammairien, puis rhéteur à l'Université de
Bordeaux depuis 335, deviendrait de rhéteur, consul. C'est en
365 que l'empereur Valentinien appela le rhéteur de Bordeaux
en sa résidence impériale de Trêves, pour lui confier l'éduca-
tion de son fils, le césar Gratien. Le préceptorat d'Ausone,
d'abord professeur de grammaire, puis professeur de rhéto-
rique, dure jusqu'en 376, année de la mort de Valentijiien et
de l'avènement de Gratien. C'est seulement en 879 que l'ancien
précepteur de l'empereur devient consul : l'astrologie avait peut-
être permis à Caecilius Arborius Argicius de lire ce consulat
dans les étoiles; rien ne lui donnait le droit de le lire dans
Juvénal. Et quand le vieil astrologue mourut, en 357^ le rhéteur
Ausone, qui n'était pas consul, mais simplement décurion,
c'est-à-dire conseiller municipal de Bordeaux, position assuré-
ment fort honorable, mais qui n'a que des rapports lointains
avec le consulat, était en droit de penser que son grand-père
— véritable astrologue gascon — avait confondu, dans les
étoiles, la. sella carulis du consul de Rome avec le modeste siège
du décurion de Bordeaux.
A la fin d'août ou au commencement de septembre 879, le
consul Ausone prononce dans le consistoire de l'empereur
une action de grâces où il épuise toutes les formules de la
reconnaissance et de l'adulation. Mais, il faut le remarquer,
dans ce Panégyrique de Gratien, nous ne trouvons aucune de
ces allusions à l'astrologie que nous avons relevées dans les
divers Panégyriques, œuvres des rhéteurs gallo-romains. La
loi de Valentinien, portée à Trêves en 870, condamnait toute
espèce de sciences occultes. L'astrologie ne devait plus avoir
dans une ofTiciellc Gratiarum Actio la place qu'elle occupait,
1. Juvénal, Sal., Vil, v. 197.
3. Corpet, ouvr. cilé, l. I, Solke sur Ausone, p. 5.
L ASTROLOGIE CHEZ LES GALLO-ROMAINS 207
par exemple, dans le Panégyrique de Constantin, prononcé
par Eumène en 3io. Elle ne devait pas être invo([uée non
plus dans la poésie de cour. Pendant son préceptorat, vers
l'an 369, Ausone compose La Moselle^ pour célébrer les vic-
toires de l'empereur Valentinicn sur les Alamanni. Ce poème
obtient un merveilleux succès à Trêves, dans le monde ofTiciel.
Symmaque compare aux meilleures œuvres de Virgile ces
vers divins, qui volent dans les mains de beaucoup d'hommes,
dans les plis de beaucoup de toges \ Mais le poète s'est bien
gardé d'y parler de l'influence des astres sur les affaires de
l'humanité; et cependant l'occasion lui en était naturelle-
ment offerte par ce développement où il annonce que, rentré
dans la vie privée, il consacrera ses dernières années à célé-
brer la gloire des plus illustres de ses contemporains :
Qui ne chanterai-je pas alors? ...[Je dirai] cet homme, enfin, qui
a administré la capitale du monde, Rome, son peuple et ses sénateurs:
égal aux premiers de l'Empire, son nom, cependant, n'était pas le
premier; mais la Fortune se hâte de réparer son erreur, et, complé-
tant les distinctions qu'il a à peine effleurées, elle l'élèvera réellement,
comme elle le doit, au faîte de ces honneurs qui reviendront un jour
à sa noble descendance 3.
r
C'est la Forliiiia, ce ne sont pas les astres, qui domine la
carrière de ce personnage mystérieux qui a tellement intrigué
les commentateurs de La Moselle. Si, comme j'ai essayé de
le démontrer \ Ausone fait allusion à Maximinus, vicaire du
Préfet de Rome, personnage de basse condition à qui les
prédictions des haruspices et les procédés divinatoires des
diverses sciences occultes avaient annoncé qu'il s'élèverait
aux charges les plus hautes de l'Empire 5, la mention de
l'influence des astres, et non celle de la Fortune, était tout
1. Pour la date de La Moselle, voir ma thèse, De Ausonii Mosella, Paris, Hachette,
1892, p. 24.
2. Symmaquc, Epist., I, xiv : Volitat tuas Mosella per manus sinusquc multorum,
divinis a te versibus consecratus.
3. Mosella, v. 899, t^oç)-l^ll^.
4. Voir mon édition de La Moselle, Bordeaux, Gounouilhou, iSSg, Commentaire,
p. IlG-122.
5. ^'oir Lenain de Tillemonl, Histoire des Empereurs, l'empereur Valcntinien, arti-
cle Xîiv. — Animien Marcellin, livre XXVIll.
u5S UEVUE DES KILDES A^îCIENNES
indiquée; mais, au temps de Valentinien, il n'était pas permis,
dans un poème tn quelque sorte officiel, de parler du pouvoir
de l'astrologie.
Par contre, dans les poèmes intimes qu'Ausone destinait
à un cercle de lettrés, les allusions astrologiques, très fré-
quentes, prouvent bien que la science proscrite par les lois
im])ériales avait de nombreux adhérents parmi les hommes
du monde, et que les érudits comprenaient, peut-être sans
y ajouter une foi entière, toutes les allusions dont elle était
l'objet.
Avant d'être appelé au palais impérial de Trêves pour faire
l'éducation de Gratien, alors qu'il était encore professeur
à Bordeaux, Ausone composait un poème, Ephemeris, id est
ioiius diei negotium ', « l'emploi de toute la journée, » — comme
traduit Gorpet, — où il s'exprime en ces termes à propos des
songes qui viennent le visiter la nuit, pendant son sommeil,
après les diverses occupations qui ont rempli lés heures du
jour:
Fuyez, songes mauvais, vers ces mondes obliques du ciel où le
soulïle de la tempête disperse les nuées errantes. Habitez les pôles
lunaires a...
L'action de la Lune sur les songes était admise par les astro-
logues : (( La Lune surtout pouvait faire dévier ou arrêter au
passage les signes révélateurs. Héphestion de Thèbes a un
chapitre 'Ev r.oix'.ç rjixépa; [lire -/jixépatç] Tfjç HcXr^vYiç àXvjOsTç oî
cvcipc. '. »
Un an environ après la composition de VEphemeris, Ausone
adressait à son ami Symmaque le •Griphas Ternarii Niimeri,
poème de quatre-vingt-dix vers hexamètres où sont énumérées
de puériles et laborieuses énigmes sur le nombre trois. —
11 y est question de la triple Hécate, des trois Grâces, des
1. Ausone, ûJit. Peipcr, Prae/alio, p. lxxxxv : Ephemeris Burdigalae scripta:
...palalii nuUa in Ephcmcride menlio.
2. Aufone, édit. Schcnkl, IV, vu, v. 34 :
Ile per obliquas caeli, mala somnia, mundos,
Irrequieta vagi qua difflant nubila nimbi,
Lunares habilale polos...
3. Bouché-Leclercq, IJ Astrologie grecque, p. (jo/j, note 2,
LASTUOLOr.tE CHKZ r,ES <; AI,I.()-U(»M VINS 2Df)
trois Sirènes et aussi de la trinité chrétienne (v. 88 : Ires drus
anus). — Parmi ces énigmes, il en est une qui a rapport à
l'astrologie :
Triplex sideribus positas, dis tant la, for ma '.
Souchay interprète : « Tria observantur in astris, silus scilicet
eorum, dislaiilia cl co/islellalio. » Gorpet traduit : « Trois choses
à observer dans les aslres: la position, la distance et la forme. »
Il me semble que cette interprétation et cette traduction ne
rendent pas assez fidèlement le se.ns du mot triplex, qui doit
dominer toute la phrase : Triplex sideribus posilus, Iriplex di-
stantia, Iriplex forma '^ . Il n'y a aucune énigme, aucune espèce
de YpTçcç, à constater qu'il faut observer dans les astres la
position, la distance et la forme. L'énigme consiste à établir
ce que sont cette triple position, cette triple distance et cette
triple forme.
Vinet admet qu'un astre peut avoir trois positions, suivant
qu'il se trouve à l'intérieur, au deçà ou au delà du Zodiaque 3.
La question du positus siderum est étudiée par M. Bouché-
Leclercq dans le chapitre VIII de son Aslrologie grecque,
Rapports des planètes entre elles. L'un des dogmes princi-
paux de l'astrologie est la croyance à l'action que les astres
exercent sur la terre et spécialement sur l'homme. Cette
action « dépend de la position des astres, soit par rapport à la
Terre, soit par rapport aux autres astres : de telle sorte qu'elle
est nécessairement complexe, modifiée, comme quantité et
qualité, par les influences concourantes, et peut même être
intervertie^. »
D'après Vinet, que suit Scaliger, les trois distances sont :
la longitude, qui se compte à partir de la première étoile du
1. Ausone, édit. Schcnkl, XXVI, ii, Griphus Ternarii Nameri, v. 70.
2. Vinet l'a bien vu. Dans le Commenlarius qui accompagne son édition d'Ausone,
il écrit (282,0): Triplex sideribus positus. Griphus hic non minus mihi obscurus quam
prier... Adjectivum Iriplex ad distantiam, forinam et modum aequo référendum puto.
— Vinet cite ici modus à côté de positus, distnntia, forma, parce qu'il lisait : Triplex
sideribus positus, distantia, forma Et modus. Depuis ToUius, les éditeurs mettent avec
raison un point devant Et modus, mots qui appartiennent à la phrase suivante.
3. Vinet, Commenlarius, 282, D : Primum enim sidéra sic a positu dividunt ut alia in
Zodiaco sita dicant, alia dira, alia ultra Zodiacum.
[f Bouché-Lecicrcq, L'Astrologie grecque, p. 87.
aGo HEVUE DES KTUDES ANCIENNES
Bélier'; la latitude, à partir de l'écliptique; la déclinaison,
à partir du cercle équinoxial.
Les trois formes, enfin, seraient, d'après Vinet : la forme
sphérique, attribuée par les stoïciens aux astres, la forme
conique (théorie de Cléanthe) et la forme de clous fixés à la
voûte de cristal du ciel (théorie d'Anaximène). Scaliger
entend les constellations dont l'ensemble constitue une Jorma
(^xzz':^r,, y.6c5W7'.ç, ô(.z'.iç,<.z'^.iz) et celles dont l'ensemble ne donne
aucune forme [quae nullam constiliiunt formam, àixôps-wTOi). Mais
celte explication ne s'applique qu'à une forma duplex et non
à une forma triplex. Le système de Yinet semble le plus
simple. Au demeurant, il ne nous appartient pas de chercher
à résoudre les énigmes posées par yVusone dans son Griphus.
Il suffît de constater que l'énoncé de l'énigme astrologique
dont nous nous occupons prouve que le vocabulaire astro-
logique était également connu d'Ausone et de Symmaque,
l'un des représentants les plus distingués de la société lettrée
de la fin du iv" siècle. Le poète érudit pouvait adresser à son
ami, avec l'espoir d'être compris, cette énigme où il est
question de la triple position, de la triple distance et de la
triple forme des astres.
Celle énigme est suivie, dans le Griphus Ternarii Numeri,
par une autre qui a également rapport à l'astrologie :
Y. 7G. Et modas et genetrix modulorurn musica triplex :
Mixta libris, sécréta as tris, vutgata theatris.
Je traduirais: «Un triple mode dans la musique; la musique
elle-même, mère des modes, est mixte dans les livres, secrète
dans les astres, vulgarisée dans les théâtres, n Les trois modes
sont : le mode dorien, le mode lydien et le mode phrygien;
la musique est mixte, en puissance et non en acte dans les
livres, — dans la partition où elle est notée; — elle devient
la possession du vulgaire quand, passant de la puissance
à l'acte, du livre muet à l'exécution, elle est jouée au théâtre.
I. On sait que, dans les doctrines astrologiques, le Bélier est xEça).-)) tovJ xÔ(T(ioij.
— Voir Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. isgiSo; p. i3i, n. i ; p. i56; p. i85,
n. 3; p iijG, n. I et a ; p. 197; p. as; ; p. aOi ; p. 3 19; p. 33 r ; p. 353, n. 3, etc.
l'aSTUOLOGIE chez les OAI.LO-nOMM.NS :jGi
Elle est secrète, elle est inconnue aux hommes, quand elle est
la musique des sphères célestes, cette musique dont il est si
souvent question dans les théories platoniciennes'.
Dans le courant de l'année S']5, Ausone, chargé, en sa
qualité de questeur, d'examiner les pétitions adressées à
l'empereur, fait parvenir à Ursulus, grammairien de Trêves,
les étrennes que Valentinien avait oublié de lui donner le
I" janvier. Ce sont six pièces d'or, \usone, dans une longue
lettre d'envoi, évite d'écrire en toutes lettres ce nombre de
six. Mais il l'indique par des allusions pédantes qui rappellent
le Griphus Ternarii Numeri. Le nombre de ces philippin est
celui des Muses moins trois, celui des pieds de l'hexamètre
homérique, etc. ; celui, enfin, des signes du Zodiaque tournés
vers la terre :
v. 8. Quoique super terram sidéra Zodiaci.
Il est évident, comme Yinet le fait observer, que, des douze
signes du Zodiaque, six doivent toujours être tournés vers la
terre 3. Le grammairien de Trêves était assez au courant des
questions astrologiques pour deviner — avec les six pièces
d'or pour aider son intelligence — ce que le rhéteur bordelais,
devenu questeur, voulait lui faire comprendre.
D'autres correspondants d'Ausone, moins érudits que le
grammairien de Trêves, devinent cependant ces allusions astro-
logiques, qui semblent appartenir à la conversation commune
des honnêtes gens de l'époque. Tel est le cas de Théon que
Gorpet, dans un portrait vivement tracé, dépeint comme « une
espèce de gentilhomme campagnard, retiré dans un château
1. Voir Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. aS; p. ii^, n. i ; p. i5o, n. i. —
Vinet renvoie au Commentaire de Macrobe sur le Songe de Scipion. Macrobe, en effet,
donne un long développement sur le Conccntw; effeclas motu caeiestium corporum
(Commentarius, II, i).
2. Ausone, édit. SchenkI, Epist., XVIII, v. 5 : ...regale nomisma Philippos. — C'est
une nllusion à une expression bien connue d'Horace, qui s'appliquait aux pièces d'or
à l'effigie de Philippe données par Alexandre au poète Ghoerilos, regale nomisma
Philippos (Horace, Epist., II, i, v. 234).
3. Voir Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, chap. V, La route des planètes ou
Zodiaque, p. 124-107. — Les anciens éditeurs d'Ausone imprimaient un petit poème.
De Signis Caelestibus, description des douze signes du Zodiaque, qui n'est pas l'œuvre
du poète. Peiper l'admet encore, à la fin de son édition (p. 4i2-4i3), parmi les Incer-
torum oUm cum Ausonianis édita.
•^Ga nnviE uKS études anciennes
sauvage du Médoc, chasseur, traficant, laboureur, s'enrichissant
par tous les moyens, et, malgré cela, avare et toujours criant
misère; en outre, et comme cela ne coûte rien, ayant beau-
coup de prétentions au bel-esprit, parlant poésie, faisant des
vers ou les faisant faire par un autre, et surtout faisant bien
rire à ses dépens » ' .
Ausonc remercie Théon des belles huîtres qu'il a reçues de
lui ; mais il se plaint de leur petit nombre. Et il donne à enten-
dre par toute une série de devinettes puériles et pédantes que
son ami lui a envoyé seulement trente huîtres : il y en avait
autant que forment les dix années de la guerre de Troie multi-
pliées par trois, autant que Priam eut d'enfants, si du nombre
total on retranche deux dizaines, « autant qu'il faut de jours à
Titan pour parcourir chacun des signes du Zodiaque, autant
qu'il faut d'années à l'astre sublime de Phaenon pour parcourir
sa carrière »^.
En astrologie, Titan est un des noms du Soleil-^, et Phénon,
ou Phaenon (*î>a(vwv), un synonyme de la planète Saturne.
D'après les astrologues, et contre toute vraisemblance, « le
surnom de luisant (oaîvwv), qui paraît être un euphémisme'', »
ce mot, qui est bien grec, serait le nom donné par les Égyptiens
à Saturne^. En tout cas, Phaenon est un synonyme astrologique
de Saturne ; et Théon est assez érudit pour ne pas l'ignorer.
Même dans ses prières, Ausone est obsédé par le souvenir
des doctrines astrologiques. En 367, le nouveau précepteur du
césar Gratien vient d'arriver à la cour impériale. Au palais
de Trêves, dans l'entourage de l'empereur Valentinien, tolérant
et modéré, professant une large indifférence en matière de
religion '^, mais nettement hostile aux pratiques de la magie et
1. Corpet, t. II, p. i23, n. 2.
a. Ausonc, édit. .Schenkl, Ejiisl., VII, v. 10:
Singula peirurril Titan quoi signa dicbus :
Quoique annis sublimis nqil sua saccula Phaonon.
3. Boiiché-Leclcrcq, L'Astrolo/jie grecque, p. 89, n. a. — Cliez les poètes romains.
Titan est synonyme de Sol. Voir ma tlièse, Apollonios de Rhodes et Virgile, p. (j't, n. 5 et C.
i. Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. 97.
5. Firmicus Maternus, II, n, a : Qui a nohis Saturnus dicitur. ah Ae/jyptiis <I>aivu)v
vocatur.
6. Ammien Marcellin, XX\, ix : lloc inoderaininc principatus i'iclaruit, quoi inte-
religionuin diversitates médius stelit, nec quemquam iitquieiavit.
i/aSTROLOGIE chez les GAl.EO-KOMVl.NS 3G3
de l'asttologie, Ausone doit faire preuve d'un christianisme
officiel : pour donner un échantillon de son talent poétique,
il compose un poème en hexamètres, Versus Paschales i, où il
chante avec les accents de la plus pure dévotion « les saintes
solennités du Christ sauveur».
Onze ans plus tard, en 378, Valenlinien est mort; Gratien lui
a succédé comme empereur ; Ausone exerce la préfecture dans
les Gaules. Quelques jours avant les calendes de janvier, le
vieux préfet apprend que son ancien élève l'a élevé au consulat.
Cet honneur, depuis si longtemps, désiré, et dont il commen-
çait à désespérer à force de l'espérer toujours, excite chez le
poète les explosions d'une joie sénile. Cette joie se répand en
actions de grâces adressées à des dieux qui n'ont aucun rapport
avec le Christ sauveur, jadis célébré au temps des fêtes de
Pâques. Corpet le constate : « Ausone... fait une prière la veille
des calendes, il en fait une autre le lendemain, non pas une
prière chrétienne, comme autrefois pour célébrer la Pâque,
mais une prière à Janus, aux saisons, aux planètes, au Soleil,
pour obtenir de leur influence une heureuse et abondante
année, une vraie prière d'astrologue, en mémoire, sans doute,
de son grand -père et de son horoscope =». »
Je suppose qu'à la fin de 878 le poète septuagénaire se
souciait peu de son aïeul; mais il revenait volontiers à ce
vocabulaire astrologique dont il avait dû s'abstenir dans les
œuvres officielles composées à la cour et pour la cour, depuis
les Versus Paschales de l'an 867. Corpet prend tout à fait au
sérieux la phraséologie dont use le poète, et il dit, à propos
de ces deux poèmes : « Cette prière et celle qui la précède nous
donnent une juste idée des véritables croyances d'Ausone.
Les anciens consuls, en entrant en charge, offraient un sacri-
fice à Jupiter et rendaient grâce aux dieux. Ausone n'adresse
point ses prières et ses remerciements à Jupiter, il aurait pu
déplaire à Gratien; mais il invoque le Soleil, la Lune, les
Étoiles. Car s'il 'peut croire à quelque chose sans se compro-
mettre, c'est aux astres et aux planètes, qui ont enrichi son
I. Ausone, édit. Schenkl, IX, Versus Paschales.
3. Corpet, t. I, p. 10.
364 UEVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
grand -père et qui ont prédit la grandeur future du poèle-
consul. Tout conspire donc à prouver qu'il était païen'. »
Cette conclusion semble très exagérée : la phraséologie
astrologique d'Ausone ne prouve rien contre son christianisme
officiel. A la cour de Yalentinien, le précepteur de Gratien
doit faire une profession banale d'orthodoxie; à Bordeaux,
dans son cercle littéraire, le poète rhéteur emprunte à la
mythologie et à l'astrologie les termes spéciaux, les compa-
raisons et les figures qui peuvent orner sa poésie ou sa prose.
Au demeurant, il semble oiseux de discuter sur la question
du christianisme d'Ausone. M. R. Dezcimeris, qui connaît si
bien le rhéteur bordelais, a dit le dernier mot sur la matière
dans sa lettre à M. Edouard Éverat : « En fait, je crois
qu'Ausone a dû être officiellement chrétien... Il dit quelque
part que les solennités de la Pâque lui font un devoir de ren-
trer à Bordeaux. Mais il est probable qu'il allait là comme
beaucoup de fonctionnaires de nos jours vont à la messe du
Saint-Esprit. Au fond, sa vraie religion, c'était le culte des
lettres, et ce culte avait des liens étroits avec toute la mise
en scène de l'Olympe païens »
C'est ce culte mythologique des lettres qui se manifeste
dans ces deux poèmes oii Corpet voit une profession de foi
astrologique. Bien dans ces deux invocations ne sort des bana-
lités familières à uii rhéteur qui connaît l'astrologie mondaine.
La Precatio pridie Kalendas Januarias demande à Janus, dieu
de la nouvelle année qui verra le nouveau consulat (Jane, veni;
novus anne, veni), que, pendant les douze mois de la magis-
trature suprême d'Ausone, aucun trouble ne survienne dans
la marche régulière des planètes :
Que le monde soit en paix; que le règne ne vienne pas des astres
qui y mettraient le trouble. Que nulle planète, ô Mars-Gradivus, ne
1. Corpet, t. II, p. 36G, n. i.
2. La lettre de M. Dezcimeris, datée de Loupiac, le a5 décembre 188^, est insérée
dans la thèse de M. Everat, De D. M. Ausonii operibus et génère dicendi (thèse de
Clermonl), Paris, Thorin, i885, p. loi-io'i. — Parmi les derniers travaux sur la
leligion d'Ausone, on peut consulter: Herrnann Speck, Quaestiones Ausonianae,
Brcblau, 187.'!, caput 1, De religione Ausonii agilur, p. 1-21, Martin Mertcns, Qaaes-
liones Ausonianae, Leipzig, 1880, caput 1, De Ausonii religione, p. 3-33. — Voir, dans
La Grande Encyclopédie, mou article Ausone, t. IV, p. 711.
l'astrologie chez les gvllo-romains 265
heurte tes demeures pour l'être contraire: ni la Lune, déesse du
Cynthos, ni le rapide Mercure, dieu d'Arcadie, voisin de la terre, ni
toi, Saturne, le plus éloigné de nous dans ta révolution au sommet
du ciel. Loin de Mars-Pyroïs, tu accompliras ta route rapide avec
tranquillité. Avancez-vous de concert, planète bienfaisante de Jupiter,
Vesper, astre de la cylhérienne Vénus; que jamais le cyllénien Mercure
ne s'écarte de vous, lui qui est avec ses hôles de rapports si faciles '.
Mars, désigné par son nom de dieu latin, Gradlvus, et par
son qualificatif astrologique, Hjose:;^, est le protecteur de
Rome et de l'Empire 3. II importe que les autres planètes
n'aillent pas, dans leur marche, heurter les demeures, les
pénales, dit Ausone (v. 21 : NuUa tuos, Gradive, ojfeiidat stella
pénates), de la planète protectrice de Rome. Dans la langue
astrologique, les pénales des planètes se nomment les domi-
ciles {zl/.y) et désignent les stations préférées parmi celles que
les planètes rencontrent sur leur route, alors qu'elles chemi-
nent au milieu des étoiles fixes '^ Les planètes sont comme
des maîtres de maison {y.v.z'^jiz-i-xi) qui se sont partagé les
droits de propriété des contours du Zodiaque. • On peut
remarquer que, parmi les planètes, Ausone cite la Lune et
ne cite pas le Soleil : l'astrologie grecque élimine quelquefois
les deux « luminaires » de la liste des planètes proprement
dites, et n'en compte que cinq; mais, d'ordinaire, les clarissuna
mundi lumina complètent le nombre septénaire s. On admet
cinq ou sept planètes, parfois douze, ou même un nombre
indéfinie; mais M. Bouché-Leclercq ne cite qu'un seul auteur
astrologique, « le platonicien et chrétien auteur » anonyme
du dialogue Hermippus de Aslrologia, qui, au lieu d'associer
le Roi-Soleil et la Reine-Lune, mette le Soleil à part des six
planètes environnantes '7.
1. Ausone, édit. Schenkl, VI, Precatio Aasonii consaUs designali, pridie Kal. Jan.,
fascibus sumptis, v. 20-27. Au vers 27, les manuscrits ont comme leçon: Non unquain
hospilibus facilis Cyllenius adsit. Les anciens éditeurs écrivaient Nonnunquam ; Peipcr
a corrigé adsit en absit, correction admise par Schenkl.
2. Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. GG, 98, /iSg.
3. Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. 3G9.
!x. Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. iS'î et suiv., les Domaines planétaires.
5. Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. 88 et suiv.
G. Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. i'4, n. 2; p. 578, n 2.
7. Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. 89, n. i.
366 REVUE DES ÉTUDES .V>CIE!»NES
Dans une pièce qui assurément n'est pas d'Ausone, mais
qui se lit dans quelques-uns de ses manuscrits et qui est,
sans doute, l'œuvre de quelque versificateur de son temps et
peut-être de son cercle littéraire, on trouve la liste ordinaire
des sept planètes :
[En outre des grandes constellationsj, on en compte encore sept
qui sont dites errantes : la Lune et Mercure, Vénus et le Soleil, et
Mars à leclat fulgurant; puis Jupiter, dont l'astre brille par-dessus
tous les astres; Saturne, enfin, plus élevé dans le ciel, plus lent que
toutes les planètes ».
Je ne sais si dans la Precatio pr.idie Kalendas Jaimarias, il ne
conviendrait pas de réintégrer le Soleil à côté de la Lune.
Vinet en avait fait disparaître Mercure, qui est mentionné deux
fois sous les noms à'Arcas et de Cyllenius : il corrigeait Arcas
en arcus, l'arc de la Lune (non Cynthia, non celer arcus, finitimus
terris). Peut-être, sous les mots non celer arcas finitimus terris,
se cache la vraie leçon qui désignait le Soleil.
Quoi qu'il en soit, les indications données par Ausone sur
les planètes semblent conformes, en général, à l'orthodoxie
astrologique. Ptolémée a noté que Saturne est éloigné du Soleil,
encore plus loin de la Terre ; on sait que, dans sa course lente,
la planète de Saturne est celle qui marche le plus majestueu-
sement 2. « Jupiter est l'astre bienveillant et bienfaisant par
nature 3 0 : il est tout naturel que les deux planètes de Jupiter et
de Vénus s'avancent de concert, puisque Ptolémée les compare
pour leur « caractère tempéré o'^; et, quant à Mercure, on sait
« les influences multiples qu'il subit de la part des planètes
voisines ))&.
La fin de la Precatio pridie Kalendas Januaria^ et la Precatio
I. Ausone, edit. in usum Delphini, n* 370, v. i3 :
Sed vaga praelerea dicunlur lumina seplem,
Luna et Mercurius, Venus ac Sol, Mars quoque fulgens.
Hic Jovis et sidus super omnia sidéra lucens.
Celsior tiis Saturnus, lardior omnibus astris.
Ces vers ne se trouvent pas dans les éditions critiques de SchenkI et de Peiper.
a. Bouché-Leclcrcq, L'Astrologie grecque, p. gS-yS.
3. Uouclié Lcclercq, L'Astrologie grecque, p. 97.
'1. HouclicLoclercq, L'Astrologie grecque, p. 99.
."). lloiichô I.f'clorrf], L'Astrologie grecque, p. 100.
l'astrologie chez les gallo-romains 267
Kalendis Januariis tout entière ne fournissent que des lieux
communs en fait d'allusions astrologiques :
0 Janus, nouvelle année, fais que le Soleil dépasse l'un des
tropiques, puis qu'il laisse l'autre derrière lui, que les deux tropiques
subissent ainsi rinfluence de l'astre et que les quatre changements de
l'année se succèdent rapidement de trois en trois signes '...0 année,
parcours tes voies accoutumées, les douze stades de ta carrière variés
d'autant de signes qui se partagent également les saisons, et achève
ton cours, emporté par une rotation perpétuelle 2. »
Cette phraséologie spéciale, ces allusions continuelles, qui
prouvent une connaissance banale et une préoccupation mon-
daine des doctrines astrologiques, se retrouvent principale-
ment dans un recueil de petits poèmes qu'Ausone a dû faire
entrer lui-même dans une des éditions qu'il a données de ses
œuvres en 383 et en 390 ^. Cç recueil, qui porte le nom d'Eclo-
garum liber ou d' Eglogarium, se compose de poèmes dont « la
plupart contiennent des recettes astrologiques, des explications
du calendrier romain, des indications de fêtes, etc. Ce recueil
est comme un almanach, une espèce de Double liégeois, à
l'usage des écoliers, des sorcières et des derniers païens de
l'ancienne Rome. On n'y rencontre ni esprit ni poésie^. »
Mais on y rencontre beaucoup de documents qui nous font
connaître quelle était l'importance des doctrines astrologiques
dans les Gaules à la fin du iv* siècle de l'ère chrétienne.
Plusieurs des pièces qui font partie du Liber Eclogaram ne
sont pas l'œuvre d'Ausone. Mais il se peut que dans ce livre
dédié à Gregorius, qu'il nomme son fils», le vieux poète ait
admis un certain nombre de pièces dues à des collègues, à des
amis érudits, à des élèves, de manière à former une sorte
d'anthologie bordelaise où les membres d'un cénacle de lettrés
s'étaient exercés sur des sujets de même ordre qui sollicitaient
à la fois les loisirs des amateurs et les habiletés des profes-
1. Ausone, édit. Schenkl, VI, v. 46-48. — Voir Bouché -Leclercq, L'Astrologie
grecque, chap. V, La route des Planètes ou Zodiaque, p. 124 et suiv.
2. Ausone, édit. Schenkl, VII, v. 8-10.
3. Ausone, édit. Peiper, Praefatio, p. cvii et cxii.
4. Corpet, t. 11, p. 412, n. 1.
5. Cod. Laurenlianus : Incipit eglogarum [liber]. Ausonius Gregorio Jllio.
308 Ri:VLt: DliS études ANClE>'iNES
sionnels. Il a déjà été question d'une pièce sur les signes du
Zodiaque et sur les planètes, qui n'est pas d'Ausone. M. Bouché-
Leclercq, qui cite très rarement le poète bordelais ', lui attribue
justement une pièce de Y Eclogarium que Vinet rejetait avec
raison parmi Quaedarn veterum quorumdam poelarum carmina
quae inler Ausoniaiia adhuc servala sunt^. 11 s'agit du vers d'un
auteur inconnu (hic versus sine auctore est) qui indique ce
qu'on doit retrancher du corps chaque jour de la semaine :
Coupe tes ongles le jour de Mercure; ta barbe, le jour de Jupiter;
tes cheveux, le jour de Cypris3.
Cet aphorisme d'astrologie populaire est réfuté en quatre
distiques élégiaques par un lettré qui se moque des recettes de
bonne femme :
Mercure aime pour le vol les ongles toujours aigus ; il ne permet
pas qu'on rogne la pointe des doigts. La barbe est une beauté pour
Jupiter; pour Vénus, la chevelure. Il est donc nécessaire qu'ils ne
veuillent pas qu'on enlève ce qui leur plaît à tous les deux. Mars, tu as
aimé les joues sans poils; Lune, lu as aimé les têtes chauves. Ces deux
divinités ne défendent point de raser les joues et les têtes. Le Soleil
et Saturne ne s'inquiètent en rien de^ ongles. Donc, supprimons ce
monostique qui n'a pas l'agrément des dieux.
Une très curieuse pièce d'Ausone, De ralione puerperii malurii,
donne, d'après un passage de Censorinus, qui y est paraphrasé,
le système chaldéen du thème de la conception s :
Tous les événements de la vie que nous parcourons dans l'évolution
I. L'Astrologie grecque, p. 3f), n. i (à propos de la «grande année», Edyll. 18,
p. 536, Toll.); — p. 377, n. i (Eclogarium: De ratione puerperd maturi, p. 5/u -SiG,
Toll.) ; — p. 485, n. 2 (le passage dont il est question ici) ; — p. 570, n. i : « Ausonc
parle 1res librement de la science aslrologicjuc qui a permis à son grand-père de pré-
dire ses grandeurs futures. » (Ausonc, J'arerilalia, IV, 17, sqq.)
3. Ausonc, édit. Vinet, n" 5ij8. — D'ailleurs,. M. liouché-Leclercq donne peu exacte-
ment le texte de la vieille édition de ToUius (Amsterdam, 1671), qui lui fait négliger
les éditions critiques de Schenkl (Berlin, i883) et de Peiper (Leipzig, 1886). 11 a tort
(L'Astrologie grecque, p. 485, n. a) de trouver «dans Ausonc (pp. 55o-55a Toll.)
l'amusante réfutation de l'aphorisme : demi de corpore oportet || Ungues Mcrcurio, etc.»
11 ne s'agit pas d'une suite de deux vers hexamètres, comme on pourrait le croire
d'après celte citation inexacte, mais bien du litre, donné par Tollius lui-même: «Quid
quoque die demi de corpore oportcat, » suivi du texte du vers : Uiigues Mercurio, etc.
3. .\usonc, édit. .Schenkl, V, xvin; édit. Peiper, \ II, xxvii:
Ungues Mercurio, barbam Jove, Cypride crines.
4. .\u5one, édit. Schenkl, XXW, p. i55; édit. Peiper, VII, viii, p. 93.
5. Voir Ik>uchc-Leclcrcq, L'Astrologie grecque, p. 377. — Le De die nalali do Ccnso-
l'astuologie chez les gallo-uom vins 369
des actes sont dirigés par la domination des astres'. Les membres
seuls de l'homme viennent de la terre ; des régions d'en haut procèdent
la Fortune^ et l'esprit, qui subissent l'influence du chœur des sept
planètes auquel préside le Soleil d'or à qui le sort a attribué le royaume
de l'éther resplendissant 3. Le Soleil ne modère pas seulement en nous
les époques de la vie, alors que nous traversons le court espace d'une
existence agitée. La croyance générale admet que son regard domine
encore la conception secrète'', le temps de la vie intra-utérine 5, les lois
de cette existence intérieure. En effet, alors que le germe est déposé
dans le champ de la génération <j, il est bien évident que le Soleil se
trouve dans quelqu'un des signes?. Quand il a pris position dans
l'astre voisin, il ne transfuse aucune lumière sur le lieu de la concep-
tion qui lui est très voisins. Mais, quand, après l'espace d'un mois, il
tourne ses rênes, quand son char de pourpre s'élève déjà vers la troisiè-
me constellation, une petite lueur glisse obliquement ses faibles rayons
rinus, composé vers l'an 288 (voir TeufTel, S 379), a été l'objet d'une édition critique
de Fr. Hultsch, Leipzig, Bibliolheca Teubneriana, 1867. — Voir la traduction française
de la collection Nisard, faite d'après le texte d'Havercamp (Leyde, 1748).
i. C'est la doctrine orthodoxe en astrologie. Cf. Censorinus, viii : Ante omnia
igilur dicunt actum, vilainque nostram, stellis tam vagis quam statis esse subjectam, earum-
que vario multiplicique cursu genus humanum gubernari, sed ipsarum moius schemataque et
effectus a Sole crebro immulari.
3. Fortune, « quidquid hominibus contingit, sive boni, sive mali. » (Vinet.)
3. « Les Chaldéens commencent par justifier la simplification du problème, en
disant que si nous dépendons des astres, les astres sont eux-mêmes menés par le
Soleil. » (L'Astrologie grecque, p. 377.)
4. La conception secrète (occuUosque satus). Satus, l'action d'engendrer. «Cicero,
primo de Divinatione [I, ilii, gS] : Quaedam etiam in hominuTn pecudumve conceptu et
salu. » (Vinet.)
5. u Achinapolus apud Vitruvium libro nono [Vitnive, IX, 4, 7] non e nascentia sed ex
conceptione genethliologiae raliones explicat. » (Vinet.) D'après Vitruve, cet Achinapolus,
astrologue de date et de nationalité inconnues, aurait, le premier, imaginé de faire
coïncider l'instant où se fixe la destinée humaine, non plus avec le moment de la
naissance, mais avec celui de la conception. — Sur Achinapolus, voir L'Astrologie
grecque, p. 36, n. 3, et p. 873.
6. Genitali arvo (le champ de la génération) est une correction de Graevius et
d'Heinsius (les manuscrits ont albo ou alvo) fondée sur une expression des Géorgi-
ques (III, V. i35), dont Ausone se souvient évidemment:
...nimio ne luxu obtusior usus
Sit genitali arvo et succos oblimet inertes.
Ces métaphores se trouvent déjà dans Lucrèce, IV, v. ia64-ia65 (Brieger,
V. ia48-i349):
Eicil enim sulcum recta regione viaque
Vomeris, atque locis avertit seminis ictum.
7. Censorinus, viii : Quo tempore partus concipitur, Sol in aliquo signo sit necesse et
in aliqua ejus particula, quem locum conceptionis proprie appellant.
8. L'astrologie admet que les signes du Zodiaque ne se voient pas mutuellement.
— Cf. Censorinus, vm : Sol ergo, cum in proximum signum transcendit, locum illum
conceptionis aut imbecillo videt conspectu [M. Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque,
p. 377, n. 3, fait remarquer que Censorinus donne à l'aspect le nom de conspectus],
aut etiam nec eonspicit : nam plures, proximanlia sibimet Zodia invicem se videre omnino
negaverunt.
Rev. Et. anc.
«9
370 REVUE DES ETUDES ANCIENNES
sur l'inerte embryon dont elle excite les premiers mouvements'. Dans
le quatrième signe, l'action indulgente du Soleil a plus de vigueur et de
persuasion ; par sa pénétration, il amène le tendre fœtus à se former^.
\ l'aspect tétragonal^, la lumière solaire, éclatante et douce, épanche
une vivifiante clarté. Au point cardinal^ du cinquième signe, le Soleil
frappe la mère, qui s'étonne des progrès de la vie intérieure de
l'enfanta. Le sixième signe n'a aucune influence. Car la direction du
regard de Phœbus ne peut se régler sur aucun côté égale.
Mais, aussitôt que, parvenu au centre de la région qui porte des
signes, il arrive à la septième section d'où son camp lumineux dirige
diamétralement 7 ses traits enflammés, il voit en pleine lumière la
1. Quand le Soleil est dans le troisième signe, il voit le signe d'où il est parti,
mais il ne le voit que d'un rayon oblique et sans vertu : c'est l'aspect nommé hexa-
gonal» parce qu'il sous-tend le sixième du cercle. On ne lient pas grand compte de cet
aspect, auquel on attribue peu d'influence sur la maturation du fœtus. — Cf. Censo-
rinus, viii : At cum in tertio [Sol] est signo, hoc est nicdio unn interposito, tune primum
illum locum, unde prof ectas est, vider e dicitur, sed valde obliquo et invalido lumine ; qui
conspectus vocalur xaÔ' é^iywvov, qui sexlam partem circuli subtendit... Hune quidam con-
spectum non usque quaque receperunt, quod minimum ad maturitatem partus vidcatur conferre.
— Les premiers mouvements du fœtus dans le ventre de la mère se font sentir, d'après
Pline (A'. H., Vil, vi), pour un garçon le quarantième jour après la conception, pour
une fille le quatre-vingt-dixième.
3. Dans le quatrième signe, alors que deux autres signes le séparent du premier,
l'aspect du Soleil est dit tétragonal, parce que la ligne suivant laquelle s'étend son
regard coupe le quart de la circonférence. — Cf. Ccnsorinus, viii : Cum vero in quarlum
signum pervenil, et média duo sunt, videt xarà TSTpâywvov, quoniam illa linea qua visus
pertendit, quartam partem orbis abscidit.
3. Pour l'aspect tétragonal ou quadrat, voir Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque,
p. 170- 171. '
4. Au point cardinal (cardine). Le mot cardo (xévrpov) désigne le point cardinal du
cercle de géniture. \oÏT^onchc-\-.ec\cTC(\, L'Astrologie grecque, p. 170- 171.
5. La qière s'étonne, parce que, jusqu'alors, les progrès ont été à peu près nuls.
C'est la grande efficacité des deux aspects létragone et trigone qui aide puissamment
au développement du fœtus. — Cf. Censorinus, viii : Quae duae visiones, TSTpiytovo;
[aspect tétragonal du quatrième signe] et -cptywvo; [aspect triangulaire du cinquième
signe; cf. L'Astrologie grecque, p. 169-170] perquam efficaces incrementum ]>artuS
multum adminiculant.
6. Censorinus dit que l'aspect qui part du sixième signe manque de toute espèce
d'eflicacité, car la ligne qu'il suit ne forme le côté d'aucun polygone: <( A loco sexto
conspectus omni caret efficentia : ejus enim linea nullius polygoni afficit latus. » — Le
poète traduit mal par aequati lateris; et Vinterpretatio de l'cditio in usum Delphini,
«quia Sol non adspicil tune locum orlus per ullani lineam quae eUiciat in Zodiaco
figuram aliquam aequilaleram, » semlilc se fonder plutôt sur la prose de Censorinus
qu8 sur les vers d'.Vusone.
7. Censorinus attribue une très grande puissance à l'aspect diamétral (pour l'aspect
diamétral, V. Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. i(JG-i6ç)),qu\ fait naître les enfants
au septième mois : « A septimo Zodio, quod est contrarium, plenissimus potentissimusque
conspectus quosdamjam maluros infantes educit, <iui septemmestres appellantur, quia septimo
mensc nascuntur... Secundum ruliunem Itanc 'fK'6i\i-r]'/o'. nascuntur xatà £i(i|j.ETprjv. » Il est
intéressant de noter les métaphores empruntées à l'art militaire qu'Ausoiie affecte
d'introduire dans ses œuvres, depuis qu'il a fait campagne (cf. édit. Sclienkl, XXVI,
Grifjlius, 1 : Quod tempus, ul scis, liccnliiie militaris est; Kpist., IV, v. 81 : Quod militantes
i^rrihimus ; Epist., XVII : Ego lirocinium jam vetcrnnus cxercui). Cohors signifrra indique
naturellement le Zodiaque : mais signifer veut dire le porte-étendard; et les notes de
L ASTROLOGIE CUli/, LES GALLO-nOMAl:HS 27I
condition du germe qui se gonfle. Ce n'est plus le rayonnement d'une
lueur parcimonieuse qu'il envoie vers lui, mais il le réchauffe de tous
les feux de son cercle lumineux». De là vient que Lucine devance le
terme régulier de ses travaux, et que la mère sent se développer sourde-
ment dans ses entrailles les efforts de la parturition, avec trop de hâte,
avant le temps espéré par ses voeux. Mais si, alors qu'il répandait sa
lumière depuis le septième signe, le Soleil n'a point forcé la barrière
qui retarde l'enfantement, ce qu'il pouvait d'abord, il ne le peut plus
ensuite. Est-ce parce que, semblable à celui du sixième signe, l'aspect
inefficace du huitième ne peut former des figures équilatéralesa ? Mais,
quand il envahit le neuvième signe, le Soleil satisfait les vœux hésitants
des mères, car l'aspect trigone^, conséquence de cette nouvelle position
solaire, lui prête un surcroît de puissance. Si, enfin, Ilythyia diffère
une délivrance difficile, l'aspect tétragone ^ dénouera les derniers liens
de cet enfantement aux retards indécis.
Pour noter les divers aspects dont il est question dans celte
pièce, Vinet a tracé une figure que je reproduis {fig. i).
Elle représente le Zodiaque divisé en douze Zwc-.a ou Signa,
AE, EF, FB, etc. Au moment de la conception, le Soleil est en A,
à la limite du premier signe. Comme il emploie une année à
parcourir les douze signes du Zodiaque, dans chacun desquels
il reste le même temps, après deux mois accomplis, il sera
dans le troisième signe, FB. Entre les signes I et 111, s'étend la
sixième partie du Zodiaque ; d'où, suivant AF, l'aspect sextil
Veditio in itsum Delphini disent avec raison : « Zodiacus est caterva qnaedam astroriim
ordine dispositorum, ul sunt in cohorte milites. » Quant aux castra Solis, Vinet remarque
ingénieusement : « Solis igné lociis ille septiinus collucct, ut castra iijnibus quos noctu
crebros accendunt milites.» On a déjà vu (v. i3 : Qui cum viciai stationem ceperit aslri)
l'emploi du terme militaire statio, le poste où le Soleil se tient en sentinelle.
1. Tolo fovet igné coronae. Cf. Sénèque, Quaest. Nut., I, ii, i : Circa Solem visum
colonis varii circulum... : hune Graeci "AXw vocant, nos dicere Goronam aptissime
po^sumus.
a. Gensorinus, comme Plutarque (Placit. Philosoph., V, xviii, 8), affirme que
l'enfant ne peut naître au huitième mois : u At, si intra hoc spatium maturescere utérus
non potuerit, octavn mense non edilur (ab octavo enim signo, ut a sexto, incfficax visus)
sedvel nono mense, vel decimo. » — Pline, au contraire (//. A^., Vil, iv) n'admet pas
l'opinion vulgaire d'après laquelle l'enfant né au huitième mois est incapable de
vivre : « Translaticium in Aegypto est et oclavo gigni. Jam quidem et in Jtalia taies partus
esse vitales, contra priscorum opiniones. »
3. Il a déjà été parlé de l'cfflcacilé des aspects trigonc et tétragone. Au neuvième
signe, le Soleil regarde de nouveau le point de la conception suivant l'aspect trigone.
Cf. Gensorinus, viii : « Sol enim a nono zodio parliculam cunccptionis rursus conspicit
xarà Tpt'Ywvov. »
4. L'aspect tétragone se produit au dixième signe, — a decimo xarà t£T(>o(YWvov,
dit Gensorinus.
372
REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
OU hexagonal, et ainsi de suite. — Tollius a donné une figure
plus complète {fig. 2) que je reproduis également.
Plusieurs autres pièces du Liber Eclogarum dénotent chez
le poète bordelais une érudite curiosité des divers problèmes
Fig. I.
astronomiques ou astrologiques qui intéressent « tous ces
vastes corps du monde suspendus dans la sphère sublime
du ciel qui les enserre, masses immenses dont rien n'ébranle
l'équilibre » '.
1. Ausone, édil. Schcnkl, XXXIV; édit. Peiper, VU, vu, v.
...manere ingenlia mundi
Corpora, sublimi caeli circumdata gyro,
Et tanlae nullam moU intercedere labeni.
l'astrologie chez les gallo-romains 373
Ausone fait le calcul des trois cent soixante-cinq jours que
comprend la révolution de l'année', à commencer par le
signe du Bélier % à l'équinoxe du printemps. Il explique
comment les noms attribués à chacun des sept jours de la
FiG. 2.
période hebdomadaire sont dus à autant de planètes errantes
entraînées dans l'infatigable rotation du monde et condam-
nées à parcourir sans cesse l'oblique région des signes céles-
I. Ausone, édit. Schenkl, V, viii; édit. Peiper, VII, ivi. Ratio dierum anni ver-
tenlis, V. 17 :
Hic tibi circus erit semper vertentibus annis
Ter centum ac senis decies et quinque diebus.
a. Pour les diverses dates où les anciens faisaient commencer l'année, voir
Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. lag, n. i,
274 UEVLt DLS tTLDES A>C1E>>ES.
tesi. Les sept jours appartiennent successivement au Soleil, à
la Lune, à Mars, à Mercure, à Jupiter, à Vénus et à Saturne.
Quelques pièces sont consacrées aux mois et aux quatre
saisons de Tannée, aux divisions de chaque mois, au nombre
des jours de chaque mois, à la date des noues et des ides
dans le mois, à lindication des mois où le Soleil passe dans
chacun des signes célestes l"un après l'autre •.
11 suftit de mentionner, sans y insister, toutes ces banales
explications du calendrier romain, qui prouvent toutefois
l'intérêt que des lettrés comme Ausone et ses amis prenaient
à de pareilles questions de vulgarisation.
Mais il convient de noter, car elle est beaucoup plus impor-
tante, une allusion à cette ci grande année », à l'accomplisse-
ment do laquelle les astres errants, Stilbon-\ Phaenon. Jupiter,
Vénus, Phœbé, Titan, revenus à leur point de départ primitif,
reprendront les places suivant lesquelles ils étaient disposés
à lorigine du monde ^.
I . Ausone. édit. Schenk.1. V. i ; édil Peiper, VII. ix. De nominibas septem dUrum, v. i :
yomLin. quaf septem vfrtentibus opta di^bus
Annm habe!, totidem errantes /Veere planetae,
Qaos indefessa i-oh^ns l'^rtigine mandas
Sigr.orum obliqua jubet in statione vagari.
Pour i> la semaine astrologique qui attribue le patronage de chacun des sept jours
à une planète déterminée -i. voir Bouché- Leclercq, L'Astrologie grecque, p. !t~- et suiv.
s. Ausone, édil, Schenkl. V, \i; édit. Peiper. Vil, xix. De mensibus et quatuor anni
temporibus. — Sch., V, ii; P., VII, x. Monosticha de mensibus. — Soh., V, ni; P.. VII,
XI. Item disticha. — Sch., V, iv; P., VII. xii. De tribus menstruis mensuum. — Sch., V,
t; p.. VII, ini. Quùteni dies sint mensuum singulotum. — Sch., V, vi; P., VII. xiv. Quo
mense qaotae nonae vel idas sint. — Sch., V, ii; P., VII, xvii. In quo mejise quod signum
sit ad eursam soUs.
3. Il a déjà été question de Phaenon et des autres astres errants. — InXôtov,
rétineelant. désigne la planète de Mercure. Voir Bouché-Ledercq, L'Astrologie grecque,
p. 70, 100, n. i.
i. .\usone. édit Schenkl. X\XII; édit. Peiper. VII, v. De aetatibas aiimantium.
Hesiodion, v. i5 :
Donec consumpto, magno qui dicitar, anno,
Rursus in antiquum x^niant vaga sidéra carsam,
Qaalia dispositi steterant ab origine mandi.
Schenkl écrit disposita. d'après une correction de Buecheler; Peij>er, sleterunt,
d'après une correction de Baehrens. Comme la >-uIgate. je conserve dispositi et stete-
rant. le^^ons du V (Codex Leidensis \'ossianus lat. Ht). — Celte pièce, où .Vusone
traduit au dtbut quelques vers dHt-siode sur la durée respective de la vie chei les
titres vivants (^fragment cilé par Piularquc. De >^nicul. Dejecta. xi; Hésiode- DiJot,
Frag. cm, p. 5>S) et où il s'occupe ensuitedu temps inconnu que durera la révolution
des aslres, est insérée parmi \c>Bd>Uia dans les anciennes éditions de Vinet. de ToUius
et de Souchay. Peiper lui a donné sa >-raie place en la faisant entrer dans le Liber
Btloçarum .
I. ASTROLOGIE CHEZ LES GALLO-ROMAINS 370
Tous les érudits à Rome^ depuis Gicéron>, s'élaient occupés
de celte grande année qui « aboutissait à reproduire la dispo
silion originelle des astres»'. On s'étonnerait qu'Ausone n'en
eût pas fait mention dans ce Liber Eclogariim, qui est le manuel
versifié de toutes les croyances et de toutes les superstitions
astronomiques ou astrologiques en honneur dans la société
gallo-romaine de la seconde partie du iv* siècle.
IV
L'astrologie dans le cQuerolus>.
Les préoccupations astrologiques de la société gallo-romaine
au temps d'Ausone ne se manifestent pas seulement dans un
recueil de pièces de vers composées pour un cercle de lettrés.
Nous les retrouvons au théâtre, dans une comédie intitulée
le Querolus.
On a beaucoup discuté à propos de cette comédie, dont
l'auteur est inconnu-^. Il suffit de rappeler les travaux de
MM. R. Dezeimeris et L. Havet, qui prouvent, l'un et l'autre,
que le Querolus est une œuvre gallo-romaine des premières
années du v" siècle. Les ressemblances de style qui se remar-
quent dans les poèmes d'Ausone et dans la comédie anonyme
amènent M. Dezeimeris à conclure que le Querolus a été
composé — certaines allusions historiques permettent de le
conjecturer — aux environs de l'an /Joy, par le poète Axius
Paulus, auteur du Delirus, comédie de caractère citée par
Ausone, dont le poète comique était l'un des plus intimes
amis^.
D'après M, Havet, «de nombreux indices, à défaut de
1. Cicéron, De Nature Deorum, II, ix, 5i : Earum quinque stellarum quae falso
vocantur errantes... ex disparibus molionihus magnum annum mathematici nominaverunl,
qui tum efficitur, cum soUs et lunae et quinque erraniium ad eamdem inler se compara-
lionem confectis omnium spatiis est fada conversio, quae quam longa sit, magna quaestio
est, esse vero certam et dejînitam necesse est.
2. bouché-Lcclercq, L'Astrologie grecque, p. 89, n. i. (Le passage d'Ausone est cité
dans celte note.) — Voir encore p. ^99, n. i ; p. 07^, n. a ; p. 576.
3. Voir Teuffel, Geschichte der Rômischen Literatur, funfte Auflage, i l^i, a.
Ix. R. Dezeimeris, Études sur le Querolus {Actes de l'Académie nationale des Sciences,
Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, année i88d; Bordeaux, 1881, p. 45o-5o.3).
276 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
preuves, établissent que ce texte ^appartient à l'époque du
Bas-Empire'. » La pièce, qui «date du commencement du
V' siècle » ^ a été jouée dans « une cité gauloise peu éloignée
de la Loire, Bordeaux plutôt que Narbonne ou Toulouse, Lyon
ou Autun plutôt que Bordeaux 3. »
Il semble donc admis que le Queroliis est une comédie
gallo-romaine qui a été représentée en Gaule peu d'années
après la publication du Liber Eclogarum d'Ausone. Comme
le recueil du poète bordelais, elle s'adresse à un cercle restreint
de lettrés. Elle a été composée pour servir d'intermède aux
conversations qui suivent le dînera. C'est, comme le fait
remarquer M. Havet, ce qu'on appellerait de nos jours une
comédie de salon, — puisque la salle à manger, où on la jouait,
était chez les Gallo-Romains, comme à Rome, l'équivalent de
notre salon s,
« L'intrigue roule sur l'histoire d'un pot de terre rempli
d'or, que son légitime propriétaire se fait enlever à force de
crédulité niaise et que les voleurs lui rendent par un trait de
bêtise non moins forts. >)
Au premier rang des personnages qui dirigent cette intrigue,
nous remarquons, parmi les « Dramatis personae», un astro-
logue, Mandrogerus magiis, que M. L. Havet appelle en français
Mandrogéronte. Ce nom, que ne donnent ni les dictionnaires
latins ni les dictionnaires grecs de la langue classique, se
trouve employé au pluriel comme nom commun pour désigner
les diseurs de bonne aventure dans la Relatio de Legalione Con-
stantinopolilana de Liudprand de Crémone. Originaire d'une
noble famille lombarde, l'historien Liudprand (922-972) fut
envoyé en l'an 9^9 comme ambassadeur à Constantinople :
dans le récit de son voyage diplomatique, satire spirituelle et
malveillante de la cour byzantine, l'auteur, qui connaît fort
I. L. Havet, Le QaeroLus, comédie latine anonyme, Paris, 1880; chap. I, La
Pièce, p. 3.
î. L. Havet, ouvr. cité, p. 7.
3. L. Havet, ouvr. cité, p. 4.
4. L. Havet, ouvr. cité, p. i85. Dédicace à liutilius, v. 17 :
i\os hune fabellb alque mensis librum scripsimus.
5. 1,. Havet, ouur. cité, p. 11.
0. L. Havet, ouvr. cité, chap. I, La Pièce, p. i3.
l'astrologie chez les gallo-romains 277
bien le Querolus, parle des a obolariae mulieres et inandroge-
ronles»', les courtisanes que l'on possède à bas prix et les
charlatans qui tirent l'horoscope pour une obole. Le nom de
Mandrogerus doit venir de la mandragore femelle (iJ.avBpaYipaç),
vulgairement nommée Main de gloire ou Herbe aux magiciens.
On sait le rôle qui a été joué dans les pratiques superstitieuses
de tous les temps par les racines pivotantes de cette plante,
souvent bifurquée de manière à représenter grossièrement la
forme de deux cuisses, d'où ces noms bien connus dans le
langage de la sorcellerie : àvOpw-ojxôpcpov, homunculus, semi-homo.
L'argument de la pièce nous prévient, d'ailleurs, que le
fourbe qui se fait appeler Mandrogerus n'est pas un véritable
astrologue, mais un simple parasite, qui se prétend magicien,
parasilus magus^. Afin de mieux tromper Querolus, il se donne
pour un magus, un mathematicus : on sait que mathemaiicus a
le sens spécial d'astrologue^.
Au second acte, Mandrogéronte entre en scène, escorté de
deux fourbes, ses complices, Sycophanle et Sardanapale, qui
viennent l'aider à duper Querolus. Mandrogéronte se vante
d'être le plus éminent de tous les parasites^ : il ne fait devant
ses confidents aucune allusion à sa prétendue puissance d'astro-
logue. C'est Sardanapale qui, pour être entendu par Querolus,
la dupe désignée, proclame bien haut les mérites de Mandro-
géronte : « Je connais des astrologues, mais je ne sais où l'on
en trouverait un tel que celui-ci^. » Querolus est amorcé; il
s'avance, il entre en con.versation : Sardanapale et Sycophanle
1. Liudprandus, Legatio, lv. — La citation est donnée par L. Havet, ouvr. cité,
p. 179, Personnages, n. a.
a. L Havet, ouvr. cité, p. 181, Argumentam, v. 10 :
Se magum mathematicumque et fingens...
Parasitas magus...
3. Voir Bouché- Leclercq, L'Astrologie grecque, p. 5; 566, n. 4; 6ao, n. 4; 6a4, n. a.
Dans le Querolus, où le mot astrologus ne fig:ure pas, Mandrogéronte est toujours
désigné par le nom de mathematicus, synonyme vulgaire de Chaldaeus. Cf. Aulu-Gelle,
iV. yl., I, IX, 6 : Vulgus autem quon gentilicio vocabulo Ghaldaeos dicere oporteret, mathe-
maticos dicil.
4. L. Havet, ouvr. cité, p. 333. Act. II, se. i, v. 6 :
Mandrogerus ego sum, parasitorum omnium
Longe praestantissimus.
5. L. Havet, ouvr. cité, p. a4o. Act. H, se. 11, v. 4 :
Ego mathemalicosque novi, talem prorsus neseio.
378 UEVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
font l'éloge des talents de Mandrogéronte. «Quel beau nom
pour un sorcier! (pulchrum hercle nomen!))) remarque la dupe.
— C'est la scène du Médecin malgré lui où Martine émerveille
Valère et Lucas par le récit des cures merveilleuses de Sgana-
relle. — Le naïf est tout à fait rassuré quand il apprend que
Mandrogéronte est un astrologue sérieux et non pas un de ces
charlatans qui se promènent sur les places publiques, tenant
en main la baguette magique et escortés par un entourage de
compères'. Ce passage permet de supposer que les astrologues
gallo-romains de petite condition parcouraient les campagnes
dans le même équipage que les bandes de sorciers dont Apulée
décrit les travestissements et les jongleries 2.
Voici Querolus en présence des trois complices. Mandrogé-
ronte explique qu'il y a deux sortes de puissances (duo sant
gênera potestatumj, les unes qui ordonnent, les autres qui
obéissent. Ce sont ces dernières que l'humanité doit servir,
à savoir les planètes puissantes, les oies importunes et les
farouches cynocéphales 3. M. Havet remarque avec raison que
(( la dissertation du fourbe Mandrogéronte sur les cynocéphales
atteste une diffusion notable des cultes égyptiens''. » Il est
évident que le prétendu astrologue abuse du jargon, tout
comme le Sganarelle du Médecin malgré lui, et que le dialogue
des deux compères, Sardanapale et Sycophante, rappelle la
conversation que le poète des Nuées prête à Strepsiade et à
Socrate. Les Harpyes, les Chèvrepieds, les Furies, les Noctam-
bules, les Singes, les Poil-de-bouc, les Chouettes, les Striges de
la nuit^, qui interdisent tout retour au mortel qui a osé aller
consulter les oracles des planètes vagabondes (tam vaga sidéra),
1. L. Havet, ouvr. cité, p. a45. Act. II, se. 11, v. 53 :
Hem, sodés, ipsum id volebam dicere : certe non habet
t'ervdas, neque cum turbis ambulat?
2. .¥pulée, Mét.,\lU, iXTii.
3. L. Havet, ouvr. rite, p. a48. Act. H, se. iit, v. 19 :
...plnnetae
Potentes, anseres importuni et cynocefali traces.
!t. L. Havet, ouvr. cité, chap. I, La Pièce, p. a.
5. L. Havet, ouvr. cité, p. 261. Act. II, se. m, v. 48 :
Arpyae, caprifiedes, fnriae, noctivagae, simiae,
Hirquicoinantes, ululae, nocturnae striges.
L ASTROLOGIE CHEZ LES G VIXO-nOMAINS 379
appartiennent plutôt à l'imagination de Mandrogéronte qu'aux
superstitions populaires. Mais le faux astrologue dit des pla-
nètes tout ce que le vulgaire pouvait en dire :
Les Planètes font tourner en mesure l'ensemble du monde; elles
sont difficiles à voir et leur accueil est rebutant. Elles dirigent la ronde
des atomes; eljes font le compte des étoiles et soupèsent les mers. La
seule chose qu'elle ne puissent pas modifier, c'est leur propre condi-
tion... Elles s'attaquent aux moissons et les font passer d'un lieu dans
un autre par des tempêtes effroyables... Elles ont le pouvoir de chan-
ger la forme et l'aspect de tous les objets suivant leur bon plaisir.
Que de degrés dans ces métamorphoses! que de choses qui sont
comme transvasées dans d'autres! Suivant leur ordre, de ceci sort
cela. On voit subitement le vin devenir du blé, le blé devenir du vin.
Voici une moisson d'orge, une moisson déjà jaunissante : elles l'ont
sans peine produite, à n'importe quelle occasion, pour le premier
prétexte venu. Quant aux âmes des mortels, elles n'ont aucune diffi-
culté à les faire passer dans le séjour d'en haut ou dans le séjour d'en
basi.
Klinkhamer* a prétendu trouver dans tout ce passage des
allusions satiriques au gouvernement de l'Empire : les planètes
seraient les principaux magistrats qui exilent certains citoyens,
frappent à leur gré les riches de nombreux impôts, exigent
des droits des entreprises maritimes, font passer le produit de
I. L. Havet, ouvr. cité, p. 348 et suiv. Act. II, se. m :
V. aS.Syc. Illosne mihi, quaeso, tu loqueris, numeris qui totum rotant,
Planetas? — Mand. — Ipsos, nec visu faciles, nec dicta affabiles :
Atomos in orbe volvunt, slellas numerant, mariaque aeslimant,
Mutàre sola non passant sua.
V. 3i. Messes hac transférant atque illac diris tempestatibus.
V. 33. Istis licel species rerum omnium atque formas verlere
Uti libuerit : sed quot gradibus et transfusionibus !
Aliud jubent ex alio; triticum
Ex vino subito fier i videas, vinum ex Iritico ; hordei
Jam flava seges facile efficitur ex quovis titulo et nomine.
Mortales vero addere animas sive inferis nullus labor
Sive superis.
a. Querolus... recensuit et illustravit S. C. Klinkhamer, Amstelodami, 1829. —
Notes des pages gB et suiv. : Accuratius inspicienti apparebit auctorem obliqua oratione
Imperatorum aulicos, praecipuos magistratiis ac sacerdotes tetigisse... — Planetas. InteUigit
autem, opinor, praesides provinciarum aliosque magistralus... — Atomos. Nec ignorabatur
oraesides ac praetores sacpe plebeios homines ex alio loco in alium pro lubitu transponere..,
— Stellas. Cives diliores recensent e quorum bonis laborantifisco suceur ratur... — Maria.
Magistralus compulont quid ex vectigalibus marilimis percipi possil... — Messes. Romani
praefecti, aejre ferentibus incolis, frumentum ex alla regione in aliam transportari cura-
bant... — Trilicum. Paierai vinum quod ex alia regione affercbatur rum allerius loci fru-
menlo commutari... — Jnferjs. Hominem vel necare vel in summas dignilate? evehere.
aSo REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
la moisson d'une contrée dans une autre, établissent des tributs
tantôt de vin, tantôt de blé, mettent à mort ou élèvent aux plus
hautes dignités les gens qu'il leur plaît. — Il est beaucoup plus
simple d'admettre que Mandrogéronte débite une espèce de
boniment où il énumère tous les pouvoirs que le vulgaire
attribuait aux planètes.
L'astrologie classique reconnaît que l'influence des planètes
produit les tempêtes qui bouleversent la mer, et les orages qui
détruisent les récoltes ' ; la « descente ou chute des âmes « %
l'habitation des âmes des hommes, après la mort, dans les
étoiles 3, sont des dogmes astrologiques ou des croyances
populaires d'origine astrologique. D'autre part, la magie et
l'astrologie se sont assez vite confondues dans les superstitions
vulgaires. « Les adaptateurs avaient fait du tout un véritable
chaos ^. » Il est exact que les planètes s'attaquent aux moissons
par des tempêtes effroyables (diris tempes tatibus), mais il est
inexact qu'elles aient, comme le prétend Mandrogéronte, le
pouvoir de les faire passer d'un lieu dans un autre (messes hac
transférant alque illac). C'est à l'incantation magique (cantus)
qu'il appartient de transporter les fruits de la terre d'un champ
dans un autre 5. La production spontanée d'une moisson et la
métamorphose du blé en vin et du vin en blé sont aussi des
prodiges qui appartiennent au domaine de la magie. Le pré-
tendu mathemalicus confond l'astrologie et la magie ; et il est
probable qu'à son époque la même confusion dominait l'esprit
superstitieux de la foule.
Apres avoir disserté sur les planètes, Mandrogéronte s'occupe
de tirer l'horoscope de Querolus. A propos des termes tech-
niques employés dans cet horoscope, M. Havet exprime une
hésitation : (( Je ne puis dire si les paroles de Mandrogéronte
auraient offert un sens à un astrologue, ou bien si c'est un
grimoire de fantaisie, comme les explications astronomiques
I. Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. 363 et suiv.
3. Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. 33.
"5. Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. 518, 55i, n. i.
'4. Boviclié-Leclcrcq, L' Astrologie grecque, p. 3G3.
5. Virgile, liglogue VIII, v. 99 : Atque salas alto vidi traducere messes. — Tibulle,
VIII, V. ig : Cantus vicinis fruges traducil ab agris.,
l'astrologie chez les galloromaiins a8i
données par Sganarelle à Géronte'.» Voici les paroles que
prononce le fourbe 2 :
Mand. — Que déclarons- nous 3 pour ce qui est de l'heure?
Syc. — Entre la sixième et la septième heure'».
Mand. — il n'y a pas d'erreur : on croirait que cet homme répond
après avoir consulté la clepsydre. Hum! Qu'est-ce donc? Voici Mars
dans le trigone; Saturne regarde Vénus; Jupiter est dans l'aspect
quadral; Mercure est irrité contre lui, le Soleil est rond, la Lune est
en exaltation. Voilà, Querolus; j'ai rassemblé tous les éléments de ton
thème de géniture. La mauvaise fortune t'accable...'
Après avoir établi sa science en disant à sa dupe le nom de
ses esclaves et en lui faisant la description de sa maison, il lui
persuade d'exécuter une cérémonie mystérieuse qui mettra lin
1. L. Havet, ouvr. cité. Additions et corrections, p. vu, n. i.
2. L. Havet, ouvr. cité, p. 361 et suiv. Act. II, se. m :
V. i5o. Mand. Quid horae nuncùpamus? — Syc. Inter sextain et septimam.
Mand. Nihil fefelUt, de ciepsydra respondisse hominem putes.
Hem! Quid igitur? Mars trigonus, Saturnus Venerem respicit,
Juppiter quadratus est, Mercurius huic iratus est,
Sol rotundus, Luna in saltu est : collegi omnem jam tuam
Genesiin, Querole. Mala fortuna te prem.it.
V. i83. Mand. Nescis, Querole, fatum ac decretum momentis régi?
Quer. Quid igitur? — Mand. Hora est istaec ; synastria
Mihi placet. Nisi jam nunc aliquid geritur, frustra hue venimus.
M. Havet traduit ainsi les vers i53-i54 : «Hum I voyons : Mars en triangle, Saturne
regarde Vénus, Jupiter en carré. Mercure fâché contre Jupiter, le Soleil rond, la
Lune en danse. >> Dans les Additions et corrections (p. vu), le traducteur corrige « la
Lune saute», et explique : « Terme de comput. Le cycle de dix-neuf ans a des années
de douze lunaisons (de ag ou 3o jours chacune), des années qui ont, en outre, une
treizième lunaison de 3o jours, et une année, la dernière, dont la treizième lunaison
n'est que de ag jours. A la fin de celle-ci, le vingt-neuvième jour de la treizième
lunaison, au lieu d'être suivi, comme d'ordinaire, d'un trentième jour, est suivi, par
exception, d'un premier jour de lunaison. C'est cette anomalie qui constitue le saut de
la Lune. » — Au vers i84, M. Havet traduit : « Il y a une constellation favorable
qui me plaît tout à fait. »
3. Nuncupare (nomen, cupare), terme de la langue juridique et religieuse, désigne
la prononciation solennelle de formules judiciaires ou rituelles. — Hora doit indiquer
Vhora natalis (cf. Horace, Odes, II, xvir, v. 19, etc.). Pour dresser et interpréter
le thème de géniture d'une personne, il faut connaître l'heure natale de cette
personne.
II. La leçon des manuscrits est inter sextam et tertiam. L. Havet corrige inter sextam
et septimam d'après Klinkhamer, qui se fonde sur un passage du Ludus de morte Claudii
(II, a) de Sénèque : Horam non possum certam libi dicere : facilius inter philosophos quam
inter horologia convenit. Tamen inter sextam et septimam erat. — Querolus doit s'étonner
d'entendre Sycophante répondre à la question de l'astrologue et de voir sonhoranatalis
si bien connue de ce personnage. Il me semblerait plus naturel d'attribuer, comme le
fait Klinkhamer, les paroles de Sycophante à Mandrogéronte : Ita meditatione videlicet
conjîrmatus editjam istud suum responsum. Querolus, émerveilléde l'art de l'astrologue,
dirait à son tour : H n'y a pas d'erreur, etc.
382 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
à tous ses maux. Mais le temps presse, il faut se hâter. L'astro-
logue conclut :
Mand. — Ne sais-tu pas, (Juerolus, que les destinées sont régies par
le moment?
Qaer. — Quoi donc?
Mand. — Voici l'heure. La synastrie me plaît tout à fait. Si nous
n'agissons pas immédiatement, c'est en vain que nous sommes
venus ici.
Assurément, tous les termes dont Mandrogéronte fait usage
appartiennent au vocabulaire de la science où il prétend être
passé maître ; les astrologues s'accordent à reconnaître que
l'association des signes trois par trois, en triangle, ce qu'on
appelle l'aspect trigone, est la figure efQcace et bienfaisante
par excellence', et que, par contre, le tétragone ou aspect
quadrat est une association antipathique et défavorable 2; ils
admettent les sympathies et les antipathies mutuelles des pla-
nètes 3 ; ils entendent par 'j<b^\}.x ou exaltalioii ^ d'une planète le
signe et même le degré précis du signe où la planète acquiert
ou commence à acquérir son maximum de puissance 5. Mais
si Mandrogéronte est au courant du vocabulaire, il ne semble
pas que les rapides observations faites et expliquées en termes
techniques par le faux astrologue lui permettent d'interpréter
le thème de géniture de Querolus. Il connaît le terme cuvai-rpîa 6,
mais il serait probablement fort embarrassé de noter à quel
moment se produit cette amitié temporaire des astres.
On peut aussi remarquer que Liudprand, qui, on l'a déjà vu,
introduit le mot mandrogeronles dans sa Relalio de Legatione
Conslantinopolitana^ place, par manière de raillerie, une partie
du passage que nous venons d'étudier dans un autre de ses
ouvrages, Y Anlapodosis (ivTazsooj'.ç, restitution, échange), his-
toire des événements accomplis de 886 à 962, histoire où
l'auteur prétend rendre à chacun selon ses œuvres, récompcu-
I. Bouchc-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. 169.
a. Houché-Lcclercq, L'Astrologie grecque, p. 170.
3. lUmisitd-Lcclcrcq, L'Astrologie grecque, p. i58, i7r)i7C.
'i. Je traduis par exaltation le terme saltus; v. i54 : Luna in salin est.
5. houch6-Lcc\crc(\, L'Astrologie grecque, p. 198.
f). Jionc\\é-l,fflen-q, L'Astrologie grecque, p. 'i53-'j5/).
f.'astrologie chez les gallo-romains -jSS
ser les bons et punir les méchants. Au milieu d'une narration
où il est parlé de la manière dont l'empereur Léon VI met
à l'épreuve le zèle et la vigilance de ses gardes, Liudprand
insère, sans en indiquer l'auteur, cette phrase du Querolua :
(( Mars trigonus, Saturnus Vencrem respicit. Jupiter quadratus,
Mercurius iibi iratus, Sol rolundus, Luna in saltu est; mala
fortuna le premit'. »
Au X' siècle, les dissertations de Mandrogéronte étaient
donc proverbiales comme le sont aujourd'hui celles de Sgana-
relle, le médecin malgré lui.
Quand, dupé à son tour, le perfide Mandrogéronte a été
privé du produit de ses larcins, on l'entend s'écrier :
Ai -je donc acquis la science de l'astrologie et de la magie pour être
déçu par ceux qui sont ensevelis dans la terre? J'ai exposé la fortune
d'autrui et je n'ai pu connaître ma propre destinée a.
La science astrologique du charlatan semble fort médiocre,
et la manière dont nous l'avons vu tirer l'horoscope de Que-
rolus permet de conjecturer qu'il lui soit bien difficile de
connaître lui-même sa propre destinée par les procédés de
l'astrologie.
Longtemps avant l'année où le Querolus devait être repré-
senté dans la salle à manger de quelque noble gallo-romain,
Gicéron rappelait ces vers du vieux poète Ennius, qui visent
aussi bien l'astrologue Mandrogéronte que les devins vulgaires
et les astrologues qui cherchaient des dupes au Circus Maximus,
le rendez- vous des oisifs et des badauds, entre le Champ
de Mars et la Porte Capène, les deux buts de promenade le plus
en faveur à Rome :
J'ai le plus profond mépris pour l'augure du pays des Marses, pour
les haruspices de village, les astrologues des parages du Cirque, les
devins dont Isis dicte les conjectures, les interprètes des songes. Aucun
art, aucune science qui vient des dieux ne les inspire. Ce sont des
I. Cf. Klinkliamer, ouvr. cité, notes de la page 117; L. Havet, ouvr. cité, note de la
page 36"2.
a. L. Havet, ouvr. cité, p. 289. Act. IV, se. 11, v. 11.
Mathesim et magicam sum consecutus, me ut scpulti f allèrent?
Aliorum fortunam exposivi , fatum ignoravi meum.
a84 UEVLE DES ÉTUDES ANCIENNES
devins superstitieux, des charlatans impudents; ils sont ignorants, ou
dénués de bons sens, ou esclaves de leur misère. Ils ne connaissent
pas leur chemin et ils prétendent montrer la voie aux autres '.
Digne héritier de ces aslrologl de circo, Mandrogéronte,
incapable de connaître sa propre destinée, prétendait expli-
quer celle d'autrui.
Arbiter, voisin aimable et sage conseiller de Querolus, lui
démontre qu'il a été le jouet de Mandrogéronte. Le bonhomme
est stupéfait :
Oh ! le misérable qui prétendait être un astrologue a!
Et, donnant le coup de grâce au charlatan qu'il a suffi-
samment rendu ridicule, Arbiter ajoute :
Querolus, je te connais pour un homme qui a toujours été humain
et miséricordieux. ïu ne laisseras pas partir un homme si distingué ;
il est capable d'accomplir plus d'une fonction. Tu as à ta disposition
un magicien, un astrologue. Seulement — et c'est l'essentiel — il est
incapable de commettre un vol 3.
Querolus consent à admettre Mandrogéronte dans sa maison,
à titre de parasite. L'astrologue de rencontre — cette manière
I. Cicéron, De Divinatione, I, lviii, i3a :
Non habeo denique nauci Marsum augurem,
Non vicanos haruspices, non de circo astrologos,
Non Isiacos conjeclores, non interprètes somnium :
Non enini sunt ii arte divini aut scientia,
Sed superstiliosi vates impudentesque harioli,
Aul inertes aut insani, aut quibus egestas impcr.A,
Qui sibi semitam non sapiunt, aller i monstrant viam. .
Atque haec quidem Ennius.
Ribbeck, qui voit dans ces vers un fragment d'une tragédie, Tclamon, où il ne
pourrait être, évidcnament, question des Marses, d'isis et du Circus Maximus, ne fait
commencer la citation d'Ennius qu'aux "mots sed superstiliosi. Les quatre premiers
vers, remis en prose, appartiendraient au texte de Cicéron. Il se demande même si
les derniers sont de Cicéron ou d'Ennius : Ulrum Ennii sit an Ciceronis dubilari polest
(Ribbeck, Tragicorum Reliquiae, i852, p. 45; Tragicorum Fragmenta, terliis curis,
1897, p. 63). Peu importe, pour la question qui nous intéresse, que ce soit Ennius ou
Cicéron qui parle.
3. L. Havet, ouvr. cité, p. 3oo. Act. V, se. 11, v. i5 :
O sceleratum hominem, sese mathematicum qui diccret!
3. L. Havet, ouvr. cité, p. 3ig. Act. V, se. m, v. i64 :
Ilem, Querole! hamanum fuisse ac misericordem te srio
Semper : lioininem lam cleganlem abirc ne permise ris.
Non unius ofjicii homo est : magum matkematicumque ta
Hic habes : tantum, quod primum est, furtam facere non polest.
i/astuologil: chez i.i:s gai,lo-i\omai.ns 285
d'aslrologus de circo dont il était parlé dans le De Divinalione
— est donc bafoué par la comédie gallo-romaine, comme
l'était par la comoedia togata d'Afranius intitulée Augur u un
de ces charlatans qui trafiquaient grossièrement des secrets de
l'avenir et que l'histoire, aussi bien que la satire, nous repré-
sente comme ayant élu domicile, malgré les lois, dans le
Cirque, au Forum»!, et par la comoedia palliala de Naevius,
intitulée Hariolus, un de ces sorciers ignorants qui préten-
daient, suivant la méthode des haruspices, deviner l'avenir
d'après Texamen des entrailles des victimes 2. Dans le De Agri
caltura, qui abonde en prescriptions magiques 3, le vieux Caton
ordonnait à son fermier de se garder d'entretenir un parasite
et de consulter un hariolus, un augure ou un astrologue^. Les
contemporains de Naevius et d'Afranius, qui croyaient à
l'haruspicine officielle et qui vénéraient les Augures publici
populi Romani Quiriiium, dont le collège était le plus ancien
des collèges sacerdotaux, s'amusaient dé voir sur le théâtre,
livrés à la risée de la foule, les harioli qui donnaient leurs
consultations sur la place publique, et les charlatans qui,
n'ayant pas le droit de porter le liiuus et de revêtir la trabea,
se paraient du nom d'augures.
C'était un grand amusement pour les lettrés gallo-romains,
épris de science astrologique, qui avaient approfondi le Liber
Eclogarum d'Ausone, qui peut-être y avaient collaboré, d'as-
sister, dans une représentation théâtrale intime, aux mésa-
ventures d'un fourbe qui se prétendait astrologue et qui était
enfin admis, à titre de parasite, dans l'intimité d'un imbécile,
ignorant des recommandations du vieux Caton : l'auteur du
De Agri cultura n'aurait jamais accepté comme villicus le
ridicule Querolus qui prend pour parasite un mauvais astro-
logue de carrefour.
1. Patin, Études sur la Poésie latine, t. II, p. 3 19.
3. Le mot hariolus, comme le mot haruspcx, vient du primitif /laru, entrailles. Le
verbe hariolor signifle, d'ordinaire, déraisonner. — Poui' la comédie de Naevius inti-
tulée Hariolus, voir D. de Moor, Cn. Névius, Tournai, 1877, p. 54-55.
3. R. Heim, Incantamcnta magica Graeca Latina, Lipsiae, 1892, n" aoi, etc.
4. Cato, De Agri cultura, I, v, 4 : Parasitum ne quem habeat. flaruspirein, harioluin,
Chaldaeuni ne quem consuluisse velit. — On sait que, chez les Romains, Chaldacus est
synonyme d'astrologue. — Voir Bouché-Leclercq, L' Astrologie grecque, p. 5.'|5-5'((J.
Rev. Et. anc. 20
iîSG iiLvLi; ui;s îitldls anciennes
Paulin de Noie et l'astrologie.
La comédie gallo-romaine du commencement du v* siècle,
œuvre de leltré composée pour des lettrés, tourne en ridicule
la prétendue astrologie d'un charlatan. Mais l'Église catho-
lique ne croit pas encore nécessaire de lancer ses malédictions
contre une science qui n'est guère que l'amusement érudit des
gens du monde.
Nous trouvons assez peu d'allusions à l'astrologie dans ce
qui nous reste des (ouvres de Paulin de Noie.
Pontius Meropius Anicius Paulinus était né à Bordeaux en
353. Après avoir occupé de hautes fonctions publiques, il se
laissa gagner par le mouvement qui entraînait à la vie ecclé-
siastique les hommes les plus distingués de son temps; malgré
l'opposition de ses parents et le chagrin éloquent d'Ausone,
qui était resté son ami après avoir été son maître, il se retira
en Espagne, vers 3go, puis à Noie, ei> Campanie, ville dont
il devint évêque en 409, et oîi il mourut en 43 1. Nous ne
connaissons à peu près rien des ouvrages que Paulin écrivit
avant sa conversion. Tout ce que nous possédons de lui, en
prose ou en vers, a été écrit par le prêtre ou par l'évéque.
En l'an 399', Paulin adressait une longue lettre à «son
frère Jovius » ^, Jovius n'était pas le frère, mais le parent du
futur évêque de Noie 3. C'était un Gallo-Romain, instruit dans
les lettres grecques et latines^, auteur renommé de poèmes
historiques^, et, d'autre part, haut fonctionnaire, percepteur
1. Dalo (ioiiru'e par Souiry, I-Uudrx ki.'iloriqucs sur ht vie et les écrils de saint Paulin,
évêque de Aole, Ikirdcaux, i853, t. I, p. IV.^o.
2. S. Ponlii Mcropii Pauliiii Nolani Opéra (Palroloj^io de Vienne), ex rccensione
Guilclmi do Harlcl, Vindobonae, i8f)'i, vol. XXI\. Pars I, Epistulae, xvi, p. ii'i-n5,
Jovio fralri l'aulinus salutem.
3. Paiilini... Opéra (l'alrolopic de Vienne)..., vol. \XX. Pars II, Carniinn, \xii, v. i(»3 :
Et quem roijnaluni junctuin niihi foedere laetor.
I\. Paulini... Epistulae, \vi, G.
.'). Paulini... Carmina, wii, v. 21 :
...cum ficta veluslis
Carminibus cancres, vel cum terrcna referres
Oesta. triuin[)hnntu!n IniKlnns insiiinia reiiuin...
l'astuologie Giii;z les g.vllo-U(jm.\i>s 3S7
des impôts publics, enrichi, comme tous les publicains, par
le facile exercice d'une fonction très lucrative'. Jovius ne
professait pas de sentiments hostiles au christianisme; loin
de là, il avait embrassé la foi chrétienne. Mais, philosophe,
homme du monde, il adoptait les doctrines astrologiques,
à l'exemple des lettrés de son temps. C'est pourquoi, dans la
lettre que Paulin écrit à son parent pour lui démontrer le
bienfaisant pouvoir de la divine Providence, il insiste parti-
culièrement sur les erreurs de l'astrologie : c'est une croyance
impie d'attribuer aux astres une puissance dont on prétend
faire la rivale, de la puissance divine*; c'est une pratique
impie d'adresser un culte aux astres, aussi bien qu'à l'eau, au
feu, aux éléments et à la matière en général :
D'où, penses-tu, cette si grande perversité d'orgueil ou de faiblesse
d'esprit s'est-elle enracinée dans l'àme des misérables mortels, que,
refusant d'adresser leur culte à Dieu, ils se fassent les serviteurs des
démons et des éléments qui lui sont soumis, ils vénèrent l'eau, le feu,
les astres, les arbres, des simulacres, ce qui est l'outrage le plus
impie à la majesté divine 3?
En même temps que cette lettre, Paulin envoyait à Jovius
un poème de 16G vers hexamètres, où il développait quelques-
uns des thèmes que la lettre en prose avait déjà exposés^.
Dans ce poème, Paulin démontre assez longuement que le
vrai Dieu gouverne le ciel, la mer et les astres, en vertu de
la puissance qui lui a permis de les créer'». Le miracle dont
Jonas a été l'objet lui est une preuve que Dieu règle le mouve-
I. Paulini... Epistulae, xvi, (>. — Pour la carrière administrative de Jovius, \-oir
A. Buse, Saint Pflii/in, éyér/ue de A'o?*;, traduction française de Dancoisnc, Paris, i8j8,
p. S'ig.
3. Paulini... Epistulae, xvi, 4: Si de motibus vel ordinibus aslronim, ut quidam
volant, pendent, de igniculis non soluni Deo sed et mundo ipso minoribus, iinnio etiani
nmndi ipsius tcrtiam partem ministerio famulae luris ornanlibus, istani, quant Deo aemulam
facis potestatem trahunt.
3. Paulini... Epistulae, xvi, 9: Unde cniin putas tantain niiseris nwrtalibns vel super-
biae, vel ignaviae pcrversilateni inolcvisse, ut, non colentes Dcuni, dacmoniis aiit elemcntis
subditis sibi serviant, aquas, ignem, sidcra, arbores et siniulacra vénérantes cuni inipiissiina
divinae niajestatis injuria ?
4. Buse, ouvr. cité (traduction Dancoisne), p. 35o. — Carmen \xn (Palrologie de
Vienne), vol. XXX, p. i8G-if)3.
5. Carmen xxii, v. 89 :
...caelum, mare, sidéra, venlos,
Qua fecit virlute, regens.
■JOb HEVUE DES ETUDES ANCIENNES
ment des astres comme celui de la mer'. Ces astres, d'ailleurs,
n'ont aucune puissance particulière et les dogmes de l'astro-
logie sont vains :
Et, maintenant, admirons Platon qui imagine trois déesses de la
destinée, les calculs d'Aratus, les planètes diversement colorées de
Manéthon. Qu'ils nous disent, je le demande, où ils plaçaient les
heures rapides de ceux qui naissent, sous quels signes allait chacun
des astres, alors que le pieux Ézéchias, par la vertu de sa prière
pleine de foi, changeait le cours des astres, portait le trouble dans
le mouvement de la sphère céleste par l'ordre qu'il donnait à la
lumière du Soleil de reculer? Ou, lorsque^ au commandement d'un
chef saint, le même Soleil retardait la nuit, arrêtait la jmarche du jour,
pour donner au peuple sacré le temps de compléter sa victoire, alors
que l'axe de l'univers resta immobile, après que le monde lui-même
eut reculé, pour que dans la journée prolongée un grand triomphe
pût contenir 2.
C'est la tradition de l'Écriture Sainte qui doit réfuter les
erreurs de l'astrologie : il est question dans YEpistula xvi
des déesses de la destinée dont parle Platon 3. Par les calculs
d'Aratus (Arali numéros), Paulin entend les \'.zTqi.v.x\, ce cours
poétique de météorologie populaire^, où sont énumérés les
signes des temps et les pronostics. Dans le poème astrolo-
gique qui porte le nom de Manéthon, et qui a pour titre
' kr.zxt\z':[}.7.-s/.7L, « assemblage confus, dont la plus grande
1. Carmen xiii, v. 108 :
Nonne docet dicione Dei mare et aslra moveri ?
2. Carmen xxii, v. ia4 :
Nunc tria miremur lexentem fata Platonem,
Aul Arati numéros aut picla Mancthonis aslra?
Dicant, quaeso, ubi tune rapidas nascenlibus horas
Ponebant, et quae quibus ibant sidéra signis,
Cum pius Ezéchias, fidei virtute prccatus,
Verteret astrorum cursus caelique meatus
Turbaret jussis rctroacto lumine Solis?
Vid ducis imperio sancti cum sistcrel idem
Dilata Sol nocte diem, ut Victoria sacri
Projligaretur populi, stetit orbe recurso
Libra poli, ut magnos caperel lux aucta triumphos.
3. Episl., XVI, .'4 : Quod deliramentam ne vulgo imputemus aul nimium philosophos
admiremur, Platone etiam délirante nnrratur, qui in gremio anus pensum ÎVecessitatis
exponit et très ei filias addit concinentes et versantes fusum et per fila ludentes... — Voir
Platon, De lie publ., X, p. G17, B.
4. A. Croisct, Histoire de la Littérature grecque, t. V, Paris 1899; Période alexan-
drine, p. 33G.
l'astrologie chez les gallo-romains 289
partie, tout au moins, semble trahir une origine à peu près
contemporaine d'Alexandre Sévère, tandis que d'autres par-
ties appartiennent au iv" siècle', » il est question des diverses
couleurs des planètes, u On sait, » dit M. Bouché-Leclercq^,
« combien il est difficile de s'entendre sur le sens des mots
exprimant les couleurs, et surtout leurs nuances. » Paulin fait
bon marché de l'heure natale (rapidas nascenlibas horas) et des
chronocratories zodiacales (quae quibus ibant sidéra signis)^; il ne
veut savoir qu'une chose, c'est que les astres, le Soleil lui-
même, sont entre les mains de Dieu des agents de miracles
qui se produisent en faveur de quelques élus, tels que Josué
et Ézéchias.
Le miracle d'Ézéchias est rapporté dans le deuxième livre
des Rois et dans le livre du prophète Ésa'ie. Ézéchias, roi de
Juda, fils et successeur d'Achaz, est atteint d'une grave
maladie. Le prophète Ésaïe lui promet qu'il sera guéri par la
volonté de l'Éternel.
Or, Ézéchias avait dit à Ésaïe : « Quel signe aurai-je que l'Éternel
me guérira?...))
Et Ésaïe répondit : a Voici le signe que l'Éternel te donne pour
t'assurer qu'il accomplira la parole qu'il a prononcée : l'ombre s'avan-
cera-t-elle de dix degrés, ou rélrogradera-t-elle de dix degrés P »
Et Ézéchias dit : « C'est peu de chose que l'ombre s'avance de dix
degrés; non, mais que l'ombre rétrograde de dix degrés. »
Et Ésaïe, le prophète, cria à l'Éternel ; et il fit rétrograder l'ombre
par les degrés par lesquels elle était descendue au cadran d'Achaz,
dix degrés en arrière ^.
Alors la parole de l'Éternel fut adressée à Ésaïe; et le Seigneur
lui dit...
« Et ce signe f est donné par l'Éternel pour t'assurer que l'Éternel
accomplira cette parole qu'il a prononcée :
« Voici, je vais faire rétrograder fombre des degrés par lesquels
I. A. Croiset, Histoire de la Littérature grecque, t. V, Paris, 1899; Période romaine,
p. 8o5.
a. Bouché- Leclercq, L'Astrologie grecque, p. 3i'i, n. 2. — Voir, p. 3i3-3i5, les
listes des couleuis attribuées par Ptolémée, Héphestion, Démophilc, le pseudo-
Manélhon, etc., aux diverses planètes.
3. Pour les Chronocratories zodiacales, voir Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque,
p 4S(j et suiv.
4- Kois, II, x\, versets 8-ii.
290 uEVLt in;s i:iLi)i;s ancilams
elle est descendue au cadran d'Achaz, de dix degrés en arrière avec
le Soleil: et le Soleil rétrograda de dix degrés par les degrés par
lesquels il était descendu «. »
On sait que le roi Achaz était amaleiir de nouveautés et
d'inventions. C'est probablement chez les Assyriens, avec
lesquels il était en rapports suivis, qu'il dut se procurer le
cadran solaire dont il est question dans le livre d'Ésaïe et dans
le second livre des Rois. Il n'est pas de notre sujet de recher-
cher en quoi consistait le miracle du cadran \ Quant au
miracle que l'Eternel permit à Josué d'accomplir, on en
connaît bien toutes les circonstances :
Alors Josué parla à l'Éternel le jour que l'Éternel livra l'Amorrhéen
aux enfants d'Israël, et il dit en présence d'Israël : « Soleil, arrête-toi
sur Gabaon, et toi, Lune, arrête-toi dans la vallée d'Ajalon. »
Et le Soleil s'arrêta et la Lune aussi, jusqu'à ce que le peuple se
fût vengé de ses ennemis. Ceci n'est-il pas écrit au livre du Juste?
Le Soleil donc s'arrêta au milieu des cieux et ne se hâta point de se
coucher, environ un jour entier.
Et il n'y a point eu de jour semblable à celui-là, devant ni après,
l'Éternel exauçant la voix d'un homme; car l'Éternel combattait pour
les Israélites 3.
Paulin fait encore allusion au miracle de Josué dans un
de ses poèmes {Carmen xwi) en l'honneur de la fête de saint
Félix, ancien évêque et patron vénéré de Noie. C'est en
l'an ^01 ; les Goths ravagent l'Italie et Paulin invoque l'inter-
cession du saint que ses miracles ont rendu illustre :
Demande, je t'en supplie, au Christ très bon de se mettre de notre
parti. 11 est ton Dieu celui-là même au nom duquel le vaillant Josué
ordonna au Soleil et à la Lune de s'arrêter pour qu'il eût le temps de
compléter son triomphe. Puisque le Seigneur t'a permis de veiller
à la prospérité de l'Empire romain, commande, Félix, aux éléments
qui te sent soumis de travailler en esclaves à notre bien. Que les
astres srrêlent leur course pour prolonger la durée du jour; à ta voix.
1. Ksaïc, XXXVIII, versets 4, 7-8.
2. On trouvera l'explication orthodoxe dans le Dictionnaire de In Bible, par Bost,
Paris, i84g, t. I, p. 107, article Cadran solaire.
3. Josué, X, versets i2-i'(.
I, ASTHOI.OGIIC CIII.Z I.l.S G M,I.()-1U)M \TNS ■2()l
que le Soleil s'arrête; que la Lune, d'accord avec loi, reste immobile,
tenant fixes les astres dans leur cours interrompu, jusqu'à ce cjue
la victoire de Rome soit complète '.
Saint Augustin, qui est l'ami de Paulin^, sappuie, lui aussi,
sur le double miracle de Josué et d'Ézéchias pour prouver que
Dieu seul peut modifier les lois fixes et immuables du cours
des astres, lois qu'il a lui-même établies-^. Les deux auteurs
chrétiens citent les mêmes miracles bibliques pour en tirer les
mêmes conclusions en faveur de leur foi religieuse. Il m'est
impossible de comprendre ce que veut dire M. Bouché-Leclercq
quand, à ce propos, il écrit la phrase suivante : « Saint Paulin
de Noie, un ami de saint Augustin, s'essayant aussi au sar-
casme, s'égaie d'une façon bien imprudente aux dépens des
Ghaldéens qui voyaient leurs calculs dérangés par les miracles
{Epist., 38). Il rit de leur désarroi le jour où le Soleil s'arrêta
sur l'ordre du prophète rassurant Ézéchias (il aurait pu ajouter :
et le jour où il s'arrêta sur l'ordre de Josué), et il leur demande
ce qu'ils faisaient alors ^. »
Dans VEpistula xxxviii, adressée à Aper^, Paulin exhorte
son correspondant, homme riche et avocat éloquent, à acqué-
rir la perfection chrétienne et à dédaigner les avantages du
I. Carmen\x\!, v. 346 :
Posce, precor, piacidum nostris accedere Chrislum
Partibiis; ipse tuus Deus est, quo fortis lesus
Stare suis jussil Solem Lunainque triumpliis,
Et tibi cum Dominas liomani prospéra regni
Adnuerit, fainulis démentis praecipe, Félix,
Ad nostrum servire boniim; procédât et astris
Stantibus aucta dies; stet Sol tibi Lunaquc concors
Haereat, obfixo suspendens sidéra cursu
Dum Romana suuni copiât Victoria finem.
a. Pour les rapports de Paulin et d'Auguslin, voir Buse, ouvr. cité (traduction
Dancoisne), première partie, chap. x, p. 24f)-aG8. — , F. Lagrange, Histoire de saint
Paulin de Note, Paris, 1877, chap. xi, p. 349-^72.
3. Sancti Aurelii Augustini De Civitate Dei (rdit. B. Dombarl< Teubner, vol. II),
X\I, VIII : Quid ita dispositum est ab auctorc naturae, caeli et terrae, quem ad niodum
cursus ordinatissimus siderum? Quid tam ratis legibus Jixisque firmatum'.' . . . Mos autem in
divinis libris legimus ctiam Solem ipsum et stelisse, cum hoc a Domino Deo pctivisset vir
sanctus Jésus Nave, donec cocptum proelium Victoria terminaret, et retrorsum redisse,
ut régi Ezechiae quindecim anni ad vivendum additi hoc etiani prodigio i)roniissioni Dei
signijicarentur adjuncto.
II. Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. Osa, n. fi.
5. Paulini Opéra (édit. G. de flarlel). Pars I, Ëpistulae, p. SaS, Epist. xxxviri :
Sancto et merito venerabili un dilectissimo fratri Apro l'aulinus. — Dans les anciennes
éditions, comme dans la Patrolo4ie de \ jeniie. VEpistula wxviii csl la iellre à .\per.
ag?- HEVUE DES ETUDES ANCIENNES
monde. Il ne parle ni des Chaldéens, ni du prophète qui
rassure Ézéchias. Par contre, dans le Carmen xxii, il rappelle
aussi bien le jour où le Soleil s'arrêta sur l'ordre de Josué que
celui où il rétrograda sur la prière du prophète Ésaïe. Mais
il semble difficile de trouver des essais de sarcasme dans
le poème grave et austère adressé à Jovius. Paulin interpelle
Platon, Aratus et Manéthon; je ne vois aucun passage où il
« s'égaie d'une façon bien imprudente aux dépens des Chal-
déens )), dont il ne dit pas un mot.
Abstraction faite de la lettre et du poème adressés à Jovius,
et du Carmen xxvi, on ne trouve dans le reste de l'œuvre de
Paulin que de très vagues allusions astrologiques.
Il suffira de citer le Carmen xix '/où l'on voit un catastérisme
orthodoxe remplacer la croyance païenne aux génies protec-
teurs : le genius loci^ devient la stella loci. C'est ainsi que saint
Félix, après sa mort, est l'étoile protectrice de la ville de Noie 3.
Paulin veut-il dire que l'âme du saint a passé dans une étoile ?
Je ne crois pas qu'il convienne d'attribuer un sens strict à
l'expression plutôt poétique de l'auteur du Carmen naialicium.
Telle l'étoile du matin, messagère du Soleil qui vient dissiper
les ténèbres de la nuit, tel le saint évêque, envoyé par Dieu,
a dissipé dans son diocèse de Noie les ténèbres de l'ignorance
et de l'idolâtrie^. Après avoir été affranchi de la vie terrestre,
I . Carmen xix. De Sancto Felice natalicium Carmen vi.
a. Cf. Virgile, Enéide, V, v. 96 :
Incertus Geniumne loci famulumve parentis
Esse putet.,.
Enéide, VII, v. i36 :
...Geniumque loci primamque deorum
Tellurem !\'ymphasque et adhuc ignota precatur
Fiumina...
3. Carmen xix, v. la :
...Sed Nola sepulti fFelicis]
Fada domus, tanquafn proprio sibi sidère plaudit.
Oinnis enim quacumque jacet mandatas in ara
Martyr stella loci simul et medicina colenlum est.
4. Carmen xix, v. 219 :
Ergo ubi Nolanis Félix ut stella tenebris
Fulsit ab orc Dei vcniens, verbumque medendi
Ore gerens, tanqiiam venturo Sole serenus
In matutino laetum jubar exserit ortu,
Phosphorus, occiduisque novus praefulget in astris,
.\untius instantis cessura noctc dici...
l'astholooii: chez les OAi.r.o-noMAixs aq3
Félix conserve ce rôle d'étoile bienfaisante. Mais rien ne
prouve que Paulin place le défunt éveque de Noie parmi les
étoiles, comme certains auteurs chrétiens devaient mettre des
patriarches dans le Zodiaque et des anges dans les planètes».
L'ancien élève d'Ausone a conservé, malgré sa conversion,
des habitudes de rhétorique : c'est le rhéteur plutôt que
le théologien qui fait de l'âme de Félix la slella loci, l'étoile
protectrice de Noie.
H. DE LA VILLE DE MIRMONT.
I. Bouché-Leclercq, L'Astrologie grecque, p. GaS.
GRAFFITO DE BORDEAUX
M. Héron de Yillefosse, dans le dernier numéro (1908, 1) de
la Revue Épigraphique, vient d'attirer l'altention des épigra-
pliisles sur les graffiti gravés sur les poteries gallo-romaines.
Parfois, les lettres que nous prenons pour des initiales de noms
d'hommes sont celles des divinités auxquelles ces poteries ont
été d'humbles offrandes •. C'est, je crois, de celle dernière
manière qu'il faut interpréter celui-ci :
V
F 1^
que je viens de copier chez M. Galy, à l'obligeance et à
l'exactitude duquel je dois ce. fac-similé. 11 se lit, en lettres
assez profondes, autour de la panse exlérieure d'un pot en
terre grisâtre, trouvé il y a peu de temps à Bordeaux, au coin
de la rue Tombe-l'Oly et du cours Pasteur, dans le sable,
non loin des vestiges d'un cimetière gallo-romain. J'explique
WES{(curio) ou MEfrc«r/o) Vi.(egi), sans dissimuler, du reste,
que d'autres interprétations sont possibles ^ Le pot mesure
0,094 de hauteur et 0,10 de diamètre; les lettres ont de o,oo5
à 0,010. C. J.
1. Ce qui (diissè-jc être accusé encore de « micrographie » en répétant ce conseil)
est une raison de plus pour indiquer, à propos des moindres tessons inscrits, leur lieu
précis de découverte.
2. Je n'ose chorcher une interprétation sérieuse aux dessins informes qui accom-
pagnent l'inscription. l,c premier se raltiiclip peut-être à une figure humaine. Le
second me paraît rappeler les soi-disant « tableaux quadrilatères » des monnaies
guuloiscs.
NOTES
SUR
QUELQUES DÉCOUVERTES ARCHÉOLOGIQUES
A MONTS A LIER (Basses -Alpes)
(Planches V et YI)
En août 1902, dans le sud-ouest des Basses-Alpes, nous
avons fait d'intéressantes découvertes à Montsalier, petite
commune du canton de Banon, à 3 kilomètres de cette loca-
lité. Le village est actuellement adossé à une colline dont il
occupait jusqu'à la Révolution un des sommets voisins.
Montsalier renferme des traces nombreuses et certaines d'une
occupation à la fois très reculée et continue. Ce sont d'abord
des instruments en silex dont la taille intentionnelle est évi-
dente, la plupart d'un type robenhausien très caractérisé, lames
extrêmement minces et délicates, à une ou plusieurs facettes,
si abondantes dans les stations provençales de cette époque i.
A la civilisation préhistorique a dû succéder sur place la
civilisation de l'âge de bronze. Pourtant aucune pièce de ce
métal n'a été découverte en cet endroit, mais nous en avons
exhumé nous-même d'une tombe en dalles calcaires que
nous avons découverte dans la région, à Oppedette, dans un
abri sous roche du fameux défilé de Gournié, où coule le
Caulon dont le ruisseau de Montsalier est tributaire.
Faute d'armes et d'objets en bronze découverts à Montsalier
même, nous avons encore un indice de son occupation proto-
historique dans la découverte d'un maillet de petites dimen-
sions, à double rainures circulaires dont le type, bien différent
de ceux de Pichoyet% qui appartiennent à la fin du néoli-
thique, se rapporte au début de l'ûge de bronze.
Le bas-relief dont nous donnons une phototypie (pi. V) a été
I. Compte rendu de l'exploration d'une station préhistorique découverte à Vachères
(Basses- Alpes), par l'abbé Arnaud d'Agnel (Bulletin archéologique, 1901).
3. Notice sur onze maillets de pierre découverts à Pichoyet (Bd-fses- Alpes), par l'abbé
Arnaud d'Agnel {Bulletin arcliéoîogique, 190»),
296 HEVLE DES ÉTUDES ANCIE^.^ES
trouvé près du village actuel, au cours de travaux agricoles.
Ce bas-relief remonte sans doute à l'époque dite celtique ou
celto-gréco-romaine, mais au regard de l'archéologue il n'a
rien d'un monument gaulois. Dans son état présent, il mesure
46 centimètres de longueur sur 18 centimètres de largeur,
mais porte partout des traces de cassure. Les sculptures en
relief forment d'un côté un groupe de trois personnages, et
de l'autre une tête sur un petit socle. La tête contraste par
sa grandeur relative avec la petitesse des personnages.
Que représente le groupe.^ une scène de famille ou de
guerre? un sujet mythologique? Rien sur quoi baser une
réponse certaine. La pierre, malheureusement brisée à sa
partie inférieure, porte bien une inscription grecque', mais
les caractères sont trop rares pour permettre d'en déterminer
le sens, peut-être d'ailleurs n'en ont-ils jamais eu. Quant aux
lettres gravées également en creux sur le socle, elles paraissent
avoir été mises au hasard, comme cela se rencontre sur
d'autres monuments celtiques. Le sujet que représente le
groupe : une femme entre deux guerriers qui la saisissent par
les bras, donne l'impression d'une scène de sacrifice. Curieux
rapprochement, les costumes des personnages, en particulier
la longue tunique minutieusement plissée de la femme, rappel-
lent l'habillement chaldéo-assyrien^ : même forme étroite et
allongée du vêtement féminin, avec les mêmes étages de
franges parallèles; même forme, au contraire, courte et trian-
gulaire, de cette sorte de jupon militaire des deux guerriers.
Au sujet de la tête en relief, un problème se pose, difficile à
résoudre. Est-ce une tête coupée ou la représentation d'un dieu
celtique^^? On a trouvé à Entremont, près d'Aix, des têtes coupées
figurées sur la pierre, et la présence de plusieurs crânes réunis
dans des sépultures gauloises de la Provence montre que ce
sujet répond à un usage barbare de nos lointains ancêtres.
La découverte d'une de ces sépultures fut faite aux environs
1. Trois inscriplions celtiques en caractères grecs, reproduites par le C. I. L.,
t. XII, ont été découvertes dans la région aptaisienne.
2. Cf. Heuzcy, Le Icaunak'cs, dans la liev. arch., t. IX, 1887, p. 256-372.
3. Les dieux les plus en honneur dans la région d'Apt sont Jupiter, Mars, Mer-
cure, Minerve, les Nymphes et les Déesses Mères.
NOTES SUU QUELQUES DKCOL VEUIKS AUCIIÉOLOGIQUES 297
d'Apt, par conséquent dans la région voisine de Montsalier.
Plusieurs auteurs, et notamment Dom Martin', mentionnent
ce fait; Hirschfeld» relate qu'à Bonnelles, dans le terroir de
Besaure, proche de Saint- Lambert, à deux lieues d'Apt, on
a trouvé au fond d'un sépulcre divers ossements de trois à
quatre Icles joints ensemble, et sous la pierre huit à neuf
crânes d'hommes, ainsi qu'une dédicace à Mars.
A ce propos, nous donnons (pi. VI) la reproduction d'une
statuette en bronze, d'un travail primitif: c'est un petit Mars gau-
lois trouvé dans les Basses-Alpes,
à Noranle. Comme les deux guer-
riers du bas relief, il porte une
tunique s'arrêtant
aux genoux, mais
d'une forme très
différente et d'un
arrangement beau-
coup plus simple :
c'est le sayon gau-
lois. En comparant
le vêtement du dieu
Mars et ceux des
guerriers, on se rend compte que
ces derniers n'ont rien de celtique.
Sur un autel gallo-romain ané-
pigraphe, découvert à La Fare^
(Bouches-du-Rhône), se trouve
une tête en relief, reposant sur un
socle rectangulaire, au lieu d'être en forme de pyramide tron-
quée, comme celui de Montsalier; mais c'est là, d'ailleurs, un
détail accessoire; ce qui est intéressant, c'est de voir cette tête
figurant seule sur un autel : c'est, probablement, la représen-
tation d'une divinité. Par comparaison, cette hypothèse nous
paraît la plus acceptable pour le bas-relief des Basses-Alpes.
Autel de La Fare
I. Beligion des Gaulois, t. I, p. 498.
a. C. /. L., t. XII, n" 1077.
3. 11 se trouve actuellement dans la collection d'Aubergue, à Aix-en-Provence.
39^ IIEVIE DES ÉTUDES ANClEN.NËS
La tête de ce bas-relief n'a ni la forme lunaire de celle de l'autel
de La Fare, ni la forme carrée de celle d'Entremont; elle est très
allongée, en forme de poire, et rappelle les têtes, si fréquentes
comme motifs d'ornementation sur les chapiteaux romans ; les
traits du visage sont fortement accusés, les yeux ronds et grands,
le nez droit et très long, la bouche petite et entr'ouverte.
Près du bas-relief on a trouvé de nombreux tessons de poterie
grossière à dessins géométriques, lignes concentriques, hachures
formant des losanges, ces dernières sont très visibles sur le bour-
relet extérieur de la panse d'un dolium de grandes dimensions.
Quelle conclusion tirer de cette note? Serions nous en présence
d'un costume local, le vêtement encore inconnu des Ligures?
L'étoffe à franges superposées, rappelant le kaunakès chaldéen,
que figure notre bas-relief, est plus d'une fois représentée sur
les intailles mycéniennes i. Abbé ARNAUD d'AGNEL.
TÊTES COUPÉES ET MASQUES DE DIEUX
Les deux monuments publiés par M. d'Agnel ont un intérêt
particulier pour la connaissance des antiquités religieuses de
la Gaule, j'entends de la Gaule celto-ligure, grécisante ou
romanisante. — S'agit il de têtes coupées, figurées en trophées,
comme celles d'Entremont et d'Orange? Je ne le crois pas.
Celles dont parle M. d'Agnel sont représentées posées sur un
socle, comme des statues ou des têtes d'hermès; l'une est
accompagnée d'une inscription, l'autre est sculptée sur un
autel. Elles se présentent à nous absolument comme des simu-
lacra deorum. C'est un dieu que le fidèle a voulu faire, et le
nom de ce dieu se trouve, je suppose, sur le socle du bas relief t.
1. Cf. Furtwângler, Die anliken Geiwnen, pi. II, n" 19- ai, et pi. VI, n°' 2 -3.
2. M. Clerc a lu ainsi les deux inscriptions du bas-relief (pi. V) :
^7{R] TL^ ^^
Ce qu'on voit à droite de la feuille de lierre ne serait, dit M. Clerc, qu'une ancienne
cassure. La présence de celle hedera nous empèclie de remonter avant l'époque romaine.
TETES COH'KES ET MASQl l^S DE DIELX 2r)i)
Quel est ce dieu? Sur le petit autel, sa tcte voisine avec le
maillet, qui se rencontre si fréquemment, en Narbonnaise, asso-
cié à Sylvain». Je crois donc qu'il s'agit d'un Sylvanus d'ori-
gine indigène. Pan, Faune, Silène ou Marsyas celtique ou
ligure, gardien domestique, protecteur des champs et des bois
du lieu, planté comme un terme au centre de son domaine^:
FiG. I et 2. — TÈTES DU Musée de Bordeaux
et la figuration d'oreilles zoomorphiques (à ce que je crois)
justifierait cette hypothèse.
Il est probable que ce Sylvain rustique, sculpté en simple
tête, plus ou moins travesti sur la copie de quelque divinité
agreste de l'Italie ou de la Grèce, n'est point particulier au
Sud-Est de la Gaule. Certaines têtes isolées des musées des
Très Galliae et de la Narbonnaise paraissent dues à une idée
semblable de la forme divine. J'en donne deux (fig. i et 2) qui
proviennent du musée de Bordeaux; elles peuvent être, évi-
demment, de simples motifs de décoration, mascarons ou
I. Cf. Hirschfeld, Corpus, XII, p. 927; Reinach, Bronzes, p. i84; Mowal, Inscriptions
de Paris, p. as et 98.
s. Sylvain a parfois servi de motif à un hermès; d'autant plus que l'hcrmès,
comme Sylvain, a pour mission de garder les champs et les domaines (Dictionnaire
Saglio, au mot Hermès, et fig. SSig). — Je crois également que le maillet joue le rôle
de fétiche domestique, de signe protecteur, au même titre que la hache gravée sur
certaines tombes de l'époque mégalithique, que Vascia des tombes gallo-romaines,
Avec ces outils différents, mais de forme similaire, nous sommes en présence, je pense,
des mêmes habitudes de croyance et de pensée.
3oo
REVUE DES ETUDES ANCIENNES
liagments de caissons, elles peuvent être imitées de masques
scéniques, mais elles peuvent être également les produits des
compromis habituels entre les croyances celtiques et les figu-
rations gréco-romaines. Sur un troisième monument de ce
même musée (fig. 3), une tête, sans socle et sans support, est
accompagnée d'une scène, comme dans le bas-relief publié par
M. d'Agnel : il est vrai que, sur ce monument, la tête a des
FiG. 3. — Bas -RELIEF du Musée de Bordeaux
analogies plus frappantes encore avec les masques comiques'.
Une enquête approfondie dans nos musées accroîtrait rapi-
dement le nombre de ces images, en montrerait le vrai sens,
les ressemblances générales et les divergences locales ».
Au surplus, il faut distinguer deux choses dans l'étude de ce
genre de monuments : la tête ou la personnalité môme du
dieu, et le système de la figuration d'un dieu en simple tête
I. Ce que me rappelle M. de Mensignac. Sur ce bas-relief, découvert dans le mur
romain, cf. Sansas, Le Progrès, i5 mars 1867 (dessin de Berncdc); La Gironde,
ili fév. 18G7; Société archéologique, t. IV, p. 187. A gauche du bas-relief principal,
traces de roue et peut-être do chariot.
a. Cf. les tètes cornues (Bacclius.^ fleuves? ou simplement sources?), Heinach,
Bromes, n° 8o-8'i. A étudier aussi le masque colossal dit d'Apollon à Polignac
(Mandet, Antiquités celtiques du l'clay, t. l, p. 271.) A examiner les tètes si curieuses
du Musée de Saintes, notamment à oreilles zoomorphi(jucs (cf. Revue de Saintonge
et d'Aunis, 189^, p. gj ; Hulletin de la Société des Arcliivcs historiques de la Saintonge,
cet. 1877, p. 91): aucune cité, je crois, ne pos.sède une telle collection de masques
divins à symboles étran^^es (rouelle, oreilles, corne, serpent, denture particulière);
je souhaite que M. Danf,'ibcatid les piiblie bientôt. — C'est dans le même ordre
d'idées, et non pas en invoquant h; texte de Lucien, qu'il faut chercher l'explication
des soi-disant monnaies d'Ot,'mios (Hucher, II, p. g; de La Tour, p. 295). — Celesia
{Le Teogonic dclV anlica Liguria, 18G8, p. gi et pi. i5) parle d'une statuette de fer
conservée jadis à Ingino en Valtrompia, représentant une idole nue, couronnée de
laurier, tenant une lance surmontée d'une main de bronze où s'enroulait un serpent,
et posant le pied sur un crâne humain d'où sortaient des rameaux d'olivier. Où a-t-ii
emprunté celte description ? et que signiiie-t-elle.^ — Cf. encore la tète-amulette d'un
collier de Wilry (AKAS, l'nu, i8g.'5, t. 11, p. GiO). — Etc., etc.
TÈTES COLPÉES ET MASQLES DE UlEl X 3ol
(masque complètement isolé," ou tête posée sur socle, ou fixée
sur une gaine). — L'examen des divinités dites tiicéphales
montre que ce système de figuration était, pour elles, habituel :
on trouve les têtes soit absolument isolées», soit reposant sur
des socles ou des autels % soit couronnant des hermès^ adossés
à des murailles. Je n'hésite pas à voir, dans un bon nombre de
tricéphales, des dieux (quelle que soit, d'ailleurs, leur origine
première) protecteurs et gardiens d'un champ, d'une demeure
ou d'une route, comme le Sylvain de l'autel provençal. Ce qui
expliquerait pourquoi un assez grand nombre ont été décou-
verts en dehors des villes mêmes ^. — L'usage des hermès, en
particulier, a été très certainement appliqué par toute la Gaule,
et, de très bonne heure, adapté sans doute à la plupart de ses
divinités, mais surtout à celles qui étaient en fonction de garde
domestique ou domaniale, si je peux dire. L'histoire du sys-
tème des hermès et des gaines est, en Gaule comme en Grèce,
capitale pour comprendre celle de la sculpture religieuse, et
sans doute aussi de la sculpture funéraire et civile.
Le musée de Saint -Germain possède â une stèle grossière
de granit, provenantdeSaint-Michel-de-Valbonne, près d'Hyères,
qui présente, très grossièrement tracées, des têtes coupées
(fig. 4)'^. Doit-on les comparer à ces masques divins.^ ou aux
trophées militaires d'Entremont et d'Orange? Est-ce une
allusion aux têtes des ennemis tués par le guerrier dont cette
stèle serait la «mémoire », têtes jouant maintenant le rôle de
fétiches gardiens du tombeau? ou les «doubles» des morts
auxquels appartient le «monument»? ou les représentations
1. C'est le cas de la tète tricéphale figurée sur le monument trouvé près d'Auch
(Taillebois, Borda, 1881, p. 78 et suiv.): à côté du tricéphale le monument présente
une autre tète complètement isolée. — Dans sept monuments de Reims {Peviie
arcliéologique, 1880, t. II, p. ir-ia) !e tricéphale est figuré, isolé, dans le cadre
de la face d'un autel. D'autres tètes isolées sont encore figurées sur l'un de ces
monuments.
2. Monument de la Malmaison (Pevue archéologique, 1880, t. II, p. 10.).
3. C'est bien, je crois, le cas du tricéphale de Condat au musée de Bordeaux.
Cf. un des autels-bornes de Reims (/?<?uue archéologique, p. 12.).
4. Reinach, Bronzes, p. 187 et suiv. — Le caractère de divinité topique, domestique,
en tout cas ayant charge d'un lieu déterminé, pourrait être également déduit des
différents attributs qui accompagnent ces tètes de tricéphales.
5. Catalogue, p. 82, 3" édit.
G. D'après une photographie obligeamment envoyée par M. Reinach.
Pev. El. anc. il
003
llEVtJE DES ETUDES ANClEAJiES
w
^c.-^
des dieux ou du dieu dont la pierre serait le simulacrumi? Je
ne me prononce pas.
Une dernière question : n'y aurait-il aucun
rapport entre les têtes divines, masques ou
hermès, et les têtes coupées que les Gaulois
vainqueurs offraient à leurs dieux ou conser-
vaient dans leurs demeures ? Il ne serait pas
impossible que ces têtes d'ennemis aient servi,
dans la pensée des Celtes, de fétiches protec-
teurs de leur foyer. Chez les Taures, dit
Hérodote, « la tête d'un prisonnier, fichée sur
une perche dominant le toit, garde la maison
tout entière^. » Chez certains des peuples cou-
peurs et chasseurs de têtes, la dépouille d'un
ennemi, installée dans le champ ou la maison
du vainqueur, se transforme en génie prolecteur
du lieu 3. S'il en fut ainsi en Gaule, la tête de
i'ennemi, tout aussi bien que celle de Sylvain,
pouvait passer comme cuslos summus hortuli,
comme gardien domesticus'*, comme le gage
d'abondantes récoltes : et de là à la figurer
comme masque divin, au même titre que la
tête d'un dieu domestique, il n'y avait qu'un
pas. — C'est, évidemment, rapprocher des
choses fort dissemblables : le crâne d'un vaincu,
et le rustique Sylvain. Mais les religions, et
la religion gallo-romaine plus que d'autres,
sont faites des plus extraordinaires compro-
mis, des plus invraisemblabJcs transformations, d'assimilation
des êtres et des choses les plus hétéroclites. — Après tout,
en écrivant les pensées que me suggère l'article de M. d'Agnel,
je ne veux que poser des questions.
C. JULLIAN.
.«'ï
â
0,
FiG. 'i. — .Stkle
DE Saint -MicuEi
DE -Valuonne
1. Comparez les dieux ligures sur le menhir dit do Kcriuiz (eu réalité de kerva-
del), ou les liaclics dessinées du pilier de Gavr'inis.
2. Hérodote, IV, io3.
3. Cf. ici même, Revue, p. j.hit.
\. Inscription d'Aimé, \ll, loo.
BIBLlOGRAPHIi:
Paul Mazon, L'Oresiie d'Eschyle, traduction nouvelle. Paris,
Fontemoing, 1908, in-iG.
Si, dans le domaine de la philologie grecque, on voulait sur un
point se faire une idée des progrès qu'elle a réalisés depuis une tren-
taine d'années, on pourrait comparer cette traduction à celle déjà
pourtant si remarquable d'A. Pierron. Cet excellent helléniste compre-
nait bien Eschyle, mais il ne le comprenait pas tout à fait à notre
manière. Outre que le texte grec a été très sérieusement amendé
depuis son travail, l'exactitude dont il se contentait ne nous sulïit
plus. On demande à un traducteur autre chose. Et c'est ce que
M. Mazon a essayé de nous donner.
Car Eschyle est un poète, un des plus grands de l'Antiquité. Son
œuvre, dont chaque syllabe, à côté de la signification qu'y mettrait un
prosateur, en contient une autre plus cachée et plus ténue, ne doit
donc pas être traduite comme le texte de Thucydide ou de Démos-
thène. Le rythme, aussi varié que la pensée dont il accuse l'expression,
la diversité des vers, la marqueterie délicate et précise que forment
leurs entrelacements, tout l'art, en un mot, de la tragédie antique, —
cet art dont les manuscrits nous ont permis de retrouver le dessin
extérieur, sans jamais nous laisser l'espoir de le reconstituer en entier,
— voilà maintenant ce que nous voulons qu'on nous fasse sentir,
car dans ces vieux écrivains c'est une beauté très originale et vrai-
ment surprenante.
Beauté redoutable pour qui veut modeler sur elle un poème écrit en
langue moderne. Les essais de Humboldtet de Wilamowitz ne m'ins-
pirent qu'une confiance limitée. Toute cette poésie de philologues ne
me dit rien qui vaille. J'aime encore mieux l'Iphigénie de Goethe. Il
est vrai que Goethe avait du génie.
M. Mazon est plus modeste et plus simple. Il a voulu seulement
rendre sensible au lecteur le passage du chant à la récitation, de la
récitation à la T.xpT/.y.-:xXoyr^, et marquer d'un mot le caractère des
morceaux qu'il transcrit. Dans les dialogues stichomythiques, il emploie
les vers blancs. Ad. Douillet avait eu la même idée, mais sa traduction
ressemble à une plaisanterie, et M. Mazon aurait le droit d'être mécon-
tent, si l'on avait l'idée de comparer un instant son travail à celui de
son prédécesseur.
3o4 HEVLli DES ÉTLDES ANCIENNES
Le texte adopté est celui de ^^'eil. C'est un des plus récents et, tout
bien pesé, le meilleur. Oserai-je, cependant, faire un reproche à
M. Mazon? Dans le commos de VAgaineinnon, v. ilili'j-ib-jQ, il suit,
comme ailleurs, l'éminent helléniste, et, à mon avis, il a tort. J'assure
que personne n'admire plus que je ne le fais la sagacité, la sûreté, la
science incomparable de M. Weil, mais il est bien certain, malgré ce
qu'il allègue dans sa préface, qu'en se laissant guider par G. Hermann
il s'est trompé. La partie médiane du thrcne, la seule intacte, aurait
dû le préserver de l'erreur. Et le retour intentionnel des iyj[j.'^'.%
si tristes, si poignants, doit être rétabli dans le premier et le dernier
tiers de ces lamentations, comme il nous a été conservé dans le
second. Ce sont des groupes de vers qui vont partout quatre par
quatre. Quand on s'en est rendu compte, cela va tout seul. Et cette
disposition a été fort usitée.
Celte traduction, précise et partout écrite avec le choix scrupuleux
d'expression qu'exige un texte si diffîcile et si beau, est précédée d'une
préface où l'on suit pas à pas le développement de la légende d'Oreste.
On la voit naître dans Homère, grandir et se développer dans Stasinos
et Stésichore. Elle arrive à son épanouissement complet dans Eschyle.
Ce n'est pas la partie la moins intéressante de cet excellent livre.
P. MASQUERAY.
Thera, t. II : Therœische Grseber. Unter Milwirkung a}on
W. Dôrpfeld, F. Hiller von Gsertringen, A. Schiff, C. Watzin-
ger, P. Wilski, R. Zahn, heraiisgegeoen von H. DRAGENDORFF.
Un vol. in-/i", pp. 1-828, avec 5 planches et 021 figures dans
le texte. igoS. Prix : 5o m.
Le grand ouvrage que M. Ililler von Gœrtringen consacre à l'île
de Santorin progresse régulièrement. Apres le tome 1", paru en 1899,
et la première partie du tome IV (1902), le second volume, rédigé par
M. Dragendorff, vient de voir le jour en 1908 et on nous promet pour
bientôt l'achèvement complet de l'œuvre. C'est la première fois, depuis
le Samothrace de Benndorf et Niemann, qu'une monographie aussi
étendue aura été donnée d'une île de l'Archipel : l'importance du rôle
joué par Thera dans l'antiquité et l'intcrêt des fouilles faites dans l'île
justifient pleinement les explorateurs allemands, et l'esprit d'initiative
qu'ils ont montré mérite toute la reconnaissance des archéologues.
Le présent tome étudie les nécropoles de l'île volcanique. Non que
tous les cimetières de Santorin aient été découverts, mais des fouilles
heureuses, menées du 20 juillet au 20 août 1896, ont mis à jour des
groupements de tombes assez nombreux et assez caractéristiques pour
nous donner une idée précise des sépultures théréennes à l'époque
)5mLU)GUAiMiii: 3o5
archaïque. A partir du vi" siècle, une lacune commence, c[u'il sera
peut-être possible de combler quelque jour, mais (ju'il fanl coiislaler',
quant à présent. Aux ui" et n'^ siècles avant notre ère, pendant l'occu-
pation égyptienne, les tombes réapparaissent et les spécimens s'éche-
lonnent, dès lors, assez régulièrement jusqu'à l'époque judéo-chré-
tienne. Mais ces séries postérieures, quel qu'en soit l'intérêt, forment
ici l'accessoire : la partie nouvelle du livre, ce qui en fait le fond et lui
donne son prix véritable, ce sont les tombes archaïques découvertes
en 1896, auxquelles s'ajoute une sépulture mise à jour et fouillée par
Schiff, en 1900. Peu de campagnes archéologiques ont donné autant
de résultats précis que ce mois de recherches dans la région du Messa-
vouno. J'ajoute que nul, mieux que M. DragendorfT, n'était qualifié
pour étudier les objets découverts, pour les classer et les mettre à profit.
Le second chapitre, qui succède à une courte et substantielle intro-
duction, renferme précisément (pp. 10-82) la description des fouilles
de 1S9G. Celle-ci est minutieuse et très abondamment illustrée.
M. Dragendorff estime, et tous les archéologues lui donneront raison,
que des figures remplacent, avec avantage, la description la plus
précise. Il est vrai que la libéralité de M. Hiller von Gœrtringen lui
était ici d'un puissant secours. Grâce à elle, le plan, l'apparence exté-
rieure et le mobilier de chacune des sépultures revivent devant nous
et il a suffi de peu de pages à l'éditeur pour nous faire connaître, d'une
manière complète, toute la nécropole. Celle-ci est située sur laSellada,
sorte de haute combe qui sépare le mont Elie du Messavouno, l'acio-
pole de l'ancienne cité. Les terres basses de l'île étaient trop précieuses
et d'un trop bon rapport pour qu'on songeât à y ensevelir les morts :
les pentes abruptes, et inutilisables pour la culture, convenaient au
contraire fort bien à cet usage. De là certaines dispositions funéraires
particulières, toujours suivies dans l'île, et qu'on ne rencontre pas
d'ordinaire dans les nécropoles grecques de l'époque archaïque.
Le troisième chapitre (pp. 83-i2G) résume l'aspect général que
présentent les tombes deThera. Toutes d'abord sont à crémation, sauf
pour les cadavres d'enfant qu'on déposait, ici comme partout ailleurs,
dans de grandes jarres ou amphores. Une pareille unanimité dans
le mode de sépulture ne se rencontre qu'en Carie, à Assarlik, et peut
être en Crète : l'usage de brûler les morts serait donc d'origine orien-
tale; il ne faudrait pas l'attribuer, comme l'a fait Er^vin Uohde, à un
changement dans les idées des Grecs, relatives à l'autre vie. La véri-
table cause en reste inconnue et la question, pour le présent, doit être
réservée. Les cendres étaient enveloppées d'un linge et déposées soit
dans un coffre ("Aàpva;), soit dans une urne qui ne paraît pas avoir été
laite spécialement pour cet usage : urje fois rempli, le récipient, quel
qu'il fût, était fermé et mis en terre, l'amphore étant ou debout ou
couchée. Autour du vase était un cadre, ou caisse de pierre, en plus
OOC IlEVUE DES ÉTUrtES ANCIENNES
OU moins bons matériaux. Le plus souvent une chambre était creusée
dans la pente de la montagne, de sorte que trois des faces de la tombe
étaient engagées. La dernière, qui faisait face à la route, était entiè-
rement construite et généralement percéq d'une porte: un toit, fait
d'assises superposées, recouvrait le tout. Les dispositions de la couver-
ture rappellent la tombe à coupole mycénienne, sorte de compromis
entre la imite ronde des Hellènes et les sépultures pré-mycéniennes
des Cyclades. Le tumulus serait, au contraire, d'origine asiatique. Au-
dessus de ces sépultures, une pierre à plat, quelquefois avec inscrip-
tion, servait d'autel : c'était la Tpâzs'Ca, qui devait devenir plus tard
la mensa funéraire. Une stèle dressée était, à l'extérieur, le signe ou
c?;;;.a. Jamais un vase n'indiquait la tombe et 1' « Apollon » de Thera
paraît avoir été dans l'île une exception unique. Quant au mobilier
funéraire, il était, d'une manière générale, assez pauvre et ne conte-
nait pas, ou pour ainsi dire pas, d'objets en métal. Beaucoup des vases
n'avaient jamais servi à des vivants, mais étaient simplement des
réductions ou substitutions de récipients d'usage. A mentionner la pré-
sence de biberons (?) dans les urnes d'enfants. Les lombes ne conte-
naient, par contre, ni armes ni fibules, sauf une seule exception. Elles
ne renfermaient pas davantage de terres cuites : on en a découvert un
certain nombre, mais à côté des sépultures. Elles représentaient le plus
souvent des mortels, parfois une déesse (Aphrodite) tenant un oiseau.
Le quatrième chapitre, le plus importantde beaucoup (pp. 127-335),
est consacré aux vases. La moitié environ est formée de produits qui
étaient importés, mais dont aucun ne venait, sûrement, d'Athènes,
l'Attique étant pauvre alors et très en retard sur les îles. Les plus
anciennes de ces poteries sont de style géométrique et postérieures, par
suite, à l'époque mycénienne. La première apparition de vases géomé-
triques du deuxième âge en Grèce peut être datée du ix" siècle et coïn-
cide assez bien avec la marche en avant des Doriens.
Les vases géométriques de fabrication locale sont faits d'une terre
rouge et poreuse, mêlée d'éclats volcaniques ; par-dessus la surface est
étendue une couche d'argile fine el blanchâtre. Les amphores ont
tantôt le col cylindrique avec de petites anses obliques placées à
l'épaule, tantôt la même forme avec de grandes anses, plates et verti-
cales, le plus souvent ajourées, qui relient, ou peu s'en faut, le col à
l'épaule; d'autres fois, le col peut s'allonger et s'amincir par rapport
au diamètre de la panse ; il peut même disparaître tout à fait et la jarre
se transforme alors en une sorte de cratère. A ces grands vases, il faut
ajouter le skyphos, les plats, les vases à encens. L'œnochoé manque
absolument. Les formes rappellent soit Rhodes et la Béolie, soit la
céramique chypriote, jamais les galbes de Dipylon. Le décor est simple
et sobre, c'est le style géométrique dans toute sa sévérité. La spirale
mycénienne est devenue, grâce à l'invention du compas, la tangente
BlHMOGUVl'IIir; ' lio-
reliant deux cercles. Pas d'aniinaiix, saul' l'oiseau d'eau, qui paiail
une fois. A l'épaule, la décoration est plus riche (ju'au col et leiul à
former des métopes : au centre est un cercle dont la disposition est
d'origine mycénienne. Surlesvases les plus récents paraissentdes motifs
orientaux, dus sans doute à l'importation de modèles métalliques.
Il est à remarquer que ces éléments étrangers ne se rencontrent jamais
sur les amphores sans col, qui seraient antérieures aux jarres d'autre
forme. Des constatations semblables permettent à M. DragendorlT de
distinguer trois styles successifs qu'une lente évolution fait succéder
l'un à l'autre. La transformation tient, comme pour le Dipylon, à
l'imitation de vases métalliques. Le style géométrique aussi bien s'est
formé lui-même peu à peu et en utilisant des éléments mycéniens. Les
fouilles de Salamine, de l'IIeraion, de la Crète ont permis récemment
de connaître ce qu'on peut appeler le premier stade de son développe-
ment : la thèse de l'invasion dorienne n'est pas inexacte, mais ne doit
pas être acceptée sans restriction.
A côté de cette céramique locale, d'autres vases, découverts dans les
mêmes fouilles, proviennent incontestablement de fabriques étran-
gères, qu'il n'a pas toujours été possible de reconnaître avec certitude.
Il y en a de Crète et de Rhodes; d'autres, à couverte noire, viendraient
du Dipylon. Les amphores de Trézène, de forme proto- ionienne et
dont le décor se borne à la région du col, sont peut-être chalcidiennes.
Les grands vases proto-corinthiens datent du viu" siècle et ont pu être
fabriqués dans l'Argolide. Un groupe nouveau est formé par les
amphores « béotiennes ». Faites d'une terre plus dure que les produits
de l'île, sans couverte et d'une forme plus lourde, elles sont décorées
surtout à l'épaule. Le cadre des champs est formé par plusieurs lignes
parallèles. A l'intérieur, entre divers motifs de remplissage, appa-
raissent des oiseaux de proie, une sirène, surtout des lions, tous élé-
ments venus du dehors. Les chevaux n'ont plus, comme sur les vases
géométriques, l'apparence de plaques découpées, mais d'animaux
vivants. Le pointillé dont les membres sont marqués trahit l'intluence
de modèles métalliques importés de l'Orient grec. Ces vases ressemblent
de très près aux amphores béotiennes, mais sont de travail plus parfait
et la terre en est différente : ils peuvent provenir de Chalcis ou
d'Erétrie. Parmi les céramiques de transition, une grande amphore,
peut-être de Milo, est décorée de lions et de sphinx à la queue serpen-
tiforme. Suivent de rares exemplaires de vases rhodiens (Milet?), quel-
ques coupes ioniennes sans décor et des pithoi et coupes à reliefs qui
n'ont sûrement pas été fabriqués en Béotie. Les terres cuites sont
ioniennes, peut-être samiennes : très peu proviennent de Corinthe. Une
découverte curieuse est celle d'un plat polychrome que M. DragendorfT
a fait reproduire en couleurs d'après une bonne aquarelle de Gilliéron
(pi. Il): les figures, deux femmes portant des couronnes, s'enlèvent
3o8 uEvur DES études anciennes
en clair sur un fond violet foncé. La technique se rapproche des vases
de la Polledrara et des œnochoés a éoliennes » à champ noir : elle
annonce le procédé des figures rouges réservées, qui devait être si cher
aux potiers du Céramique.
Les poteries géométriques étant du viii° siècle (et du ix'), ces vases
« orientalisant » sont du vu' siècle et quelques-uns, très rares, peuvent
être attribués au début du vi'^ siècle. Les inscriptions, comme la pré-
sence d'une fibule du vin' siècle et de perles en porcelaine égyptienne
du vil', confirment ces synchronismes. L'importation étrangère semble
avoir commencé au viu° siècle avec la céramique proto-corinthienne
et s'être continuée au siècle suivant avec les produits ioniens. Ce qui
surprend, c'est l'absence complète de vases cyrénéens et la rareté des
produits samiens et attiques. Quant au commerce phénicien, rien ne
paraît, par son intermédiaire, être entré dans l'île, constatation qui
n'étonnera personne et confirme à nouveau des résultats déjà acquis.
Dans un cinquième chapitre (pp. 236-256), l'auteur passe aux tombes
hellénistiques. Après 55o ans environ avant notre ère, les sépultures
cessent, nous l'avons vu, brusquement. Elles reparaissent avec les
hydries de forme alexandrine, accompagnées de couronnes dont on
ceignait les cadavres. Le culte des morts est loin de disparaître à cette
époque; il paraît, au contraire, les progrès de l'héroïsation en sont la
preuve, refleurir aux environs de l'an 200. Le testament d'Epicteta
montre quelle conception on se faisait alors de l'au delà elles honneurs
exceptionnels qui étaient accordés aux défunts. L'heroon, voisin de
l'Evangelismos, est de cette date : il comprend une cella précédée
d'un vestibule et d'une antichambre portés sur cinq marches; au-
dessous du sanctuaire sont trois chambres, dont deux actuellement
converties en citernes. Les serviteurs devaient y être ensevelis, tandis
que les maîtres reposaient dans les sarcophages , au nombre de
deux ou de trois, qui étaient déposés au fond de la cella. Un autre
heroon, près de l'Echendra, comprend une chambre souterraine, et,
au-dessus, un sarcophage encore en place. Quant à l'édiculc de la
0éa ^j.i'Xzi'x, M. Dragendorff ne croit pas, avec raison, selon moi, qu'il
ait eu jadis une destination funéraire.
Dans le sixième chapitre (pp. 257-280), sont étudiées les tombes
creusées dans le roc. Il y en avait en assez grand nombre, surtout
dans la Sellada, et sur les pentes septentrionales du mont Élie. Elles
sont formées de simples trous, ronds ou carrés, dans lesquels l'urne
était déposée. Parfois la cavité est plus grande et prend la forme d'un
sarcophage, rectangulaire ou anthropoïde, où le mort était enseveli.
Une couche de stuc masquait l'ouverture et empêchait de piller la
tombe. M. Wilski a eu la bonne fortune de trouver aux Plagades l'une
de ces sépultures encore intacte: elle renfermait une urne qui peut
dater du i" siècle. D'autres tombes, près du cap Exomyti, étaient
BlBLIOGR\PIIIi: 3of)
creusées dans la paroi verticale du roc. Elles sont simples ou doubles :
leur façade est, ordinairement, encadrée entre des piliers et surmontée
d'un fronton. Les sarcophages, ainsi placés dans une niche, sont, pour la
plupart, de l'époque hellénistique. Les arcosolia peuvent être attribués
au i" siècle. D'une manière générale, les tombes creusées dans le roc
rappellent les columbariums romains : elles en diffèrent parce que ce
sont des sépultures de famille.
11 reste encore (septième chapitre, pp. 281-290) quelques sépulcres
tardifs et à squelettes, qui, le plus souvent, sont d'anciennes tombes
réemployées. Des murs bas entourent le mort, qui est parfois déposé
dans un sarcophage en bois. A côté du cadavre, étaient déposés de
petits vases en terre grise (lécythes et cruches pompéiennes) ou des
verres de dimensions médiocres et de formes simples. On trouve rare-
ment dans les mêmes tombes les poteries et les flacons de verre réunis.
Les seconds paraissent succéder aux premiers à partir du second
siècle après notre ère. 11 faut mentionner encore des banquets funé-
raires en terre cuite du iii^ siècle et quelques inscriptions avec la
mention de l'ange du défunt. Ces dernières paraissent d'inspiration
judéo-chrétienne.
Un appendice (pp. 291-322) décrit minutieusement la tombe que
M. Schiff a découverte, postérieurement aux fouilles de M. Dragendorfî,
en juin 1900. Elle se compose d'une enceinte presque rectangulaire,
à laquelle ne se reliait pas nécessairement une stèle archaïque,
trouvée tout à côté. Un héroon romain et une tombe byzantine qui se
sont succédé au môme endroit empêchent malheureusement de
connaître exactement le plan de la sépulture. Ce qui en fait l'intérêt
est qu'elle renferme précisément les objets qui manquaient dans le
reste de la nécropole, tels que les bijoux en métal précieux, les armes
et les fibules : ajoutons que le cadavre ne paraît pas avoir subi de
crémation, au lieu que pas une seule tombe à inhumation ne s'était
rencontrée dans les fouilles de 1896. Les anneaux d'argent, trouvés
près du squelette, sont de forme égyptienne et les scarabées qui les
ornent de style gréco-égyptien. Les fibules sont à arc, ou avec le pied
large et rectangulaire du Dipylon; d'autres sont à navicelle, à disques,
à broches spirah formes; bref les types les plus divers d'agrafes sont
représentés et souvent par un grand nombre d'exemplaires. 11 est à
remarquer que, parmi ces formes différentes, il y en a d'époque
successive, mais qu'il n'en est aucune qui soit spéciale à l'Italie. Au
contraire d'Olympie, toutes les fibules de Sanlorin sont grecques et
d'âge géométrique : elles s'échelonnent du ix" au vu* siècle. A côté de
ces objets de parure, des couteaux et des lances servaient d'armes au
mort. Deux figurines en pierre calcaire, qui semblent importées et
viennent peut-être de Crète, représentent, d'une manière schématique
et barbare, des femmes longuement vêtues. Les terres cuites, d'un art
ÔIO IlEVLE Di:S ETUDES ANCIENNES
à peine supérieur, sont en forme de femmes nues et d'animaux.
Les vases de fabrique locale comprennent un Ihymiaterion et deux
poteries en imitation de calices. A coté de ces rares produits indigènes
sont un ;4"rand nombre de petites œnochoés Cretoises, dont quelques-
unes paraissent d'imitation et faites à Thera, puis des fragments chy-
priotes, d'autres à rehauts blancs ou en terre claire, enfin des débris
proto-corinthiens, corinthiens et altiques. La réunion de tous ces objets
place la tombe Schilï vers le vu° siècle avant notre ère. Là encore,
malgré la multiplicité des apports étrangers, nous ne pouvons cons-
tater aucune importation phénicienne. En revanche, des rapports
étroits paraissent rattacher l'île à la Crète.
Tel est le résumé succinct du beau livre de M. DragendorfT. Parmi
les conclusions auxquelles s'arrête l'auteur, beaucoup, il est le premier
à le reconnaître, ont un caractère provisoire. Le temps et le progrès
des fouilles feront un jour le départ des hypothèses : je ne doute pas
qu'ils ne confirment beaucoup des vues du savant professeur. Peu
d'ouvrages auront, plus que le sien, contribué à la connaissance des
nécropoles archaïques et de la céramique géométrique.
A. DE RIDDER.
H. Lechat, Au Musée de VAcropole d'Athènes : Études sur la
sculpture enAttique avant la ruine de l'Acropole lors de V inva-
sion de Xerxès (Annales de l'Université de Lyon, nouvelle
série, II. Droit, Lettres, — fascicule lo). i vol. in-S" de
viii-^i68 pages, avec /iy figures dans le texte et 3 planches.
Lyon, A. Rey, et Paris, A. Foutemoing, igoS.
Il faut se féliciter de l'heureuse inspiration qui a engagé M. Lechat
à recueillir en volume la série des importants articles qu'il a donnés,
depuis une quinzaine d'années, en différents recueils, sur la sculpture
attique avant les guerres médiques. Tous les archéologues les connais-
sent pour les avoir pratiqués souvent : ce (ju'il convient d'ajouter,
c'est qu'à être ainsi rapprochés, leur unité s'accuse davantage. Bien
que l'auteur n'en ait pas eu à proprement parler le dessein, c'est en
réalité toute l'histoire de la sculpture attique, jusqu'à la fin de ce qu'on
peut appeler le premier archaïsme, qu'il nous a présentée, la plus
substantielle, la plus riche en observations personnelles, la plus étroi-
tement adéquate au sujet, (juc l'on ait encore écrite.
Les sculptures qui font l'objet de cette histoire ont toutes été décou-
vertes dans les fouilles de l'Acropole, et elles y sont installées dans les
salles du Musée. Elles forment donc une série de même provenance,
de telle sorte qu'on peut être assuré que les analogies qu'on saisit
entre elles procèdent bien d'une communauté d'origine, et que les
UlIlI.KKJKAlMlli: StI
progrès de l'une à l'autre sont dus à l'efibrt d'une môme écolo qui
développe sa technique en renouvelant ses matériaux comme ses
outils; il y a donc là pour l'élude une base exceptionnellement solide ;
et celte étude elle-même peut être entreprise dans des conditions d'une
rare sûreté, puisque les œuvres restent réunies à proximité l'une de
l'autre, au lieu d'être dispersées, comme il arrive trop souvent, dans
les différents musées de l'Europe. M. Lccliat a eu cette bonne fortune
que la plupart d'entre elles venaient à peine de sortir de terre quand
il a débarqué, pour la première fois, à Athènes. C'était une chance
heureuse, comme aussi c'eût été un écueil pour un esprit moins métho-
dique et moins perspicace. L'impression qu'il a pu en ressentir n'a pas
été influencée, sauf pour quelques détails accessoires, par des travaux
préliriiinaires; elle a gardé toute sa liberté et sa fraîcheur. Le grand
mérite de ses études, comme aussi leur attrait, en dépit de leur tenue
un peu sévère, c'est que nous avons ici, à peu près exclusivement,
le fruit d'un examen direct et prolongé des originaux eux-mêmes.
Des trois phases par lesquelles a passé à ses origines la statuaire
attique, comme aussi vraisemblablement celle des autres contrées
grecques, — le bois, le calcaire poreux, le marbre, — la première nous
échappe complètement. Les deux autres forment la substance et la
division naturelle du volume.
De certaines statues en marbre, très anciennes, on a souvent dit
« qu'elles ont l'air d'être en bois». La constatation est juste, mais trop
sommaire : dans quelle mesure et pour quelles raisons^elle est vraie,
c'est ce que M. Lechat a établi dans une enquête très poussée sur les
sculptures en pierre tendre, qui forment la transition naturelle et
nécessaire entre le bois et le marbre, et dont on a retrouvé à l'Acro
pôle de si importants spécimens en tout genre, bas reliefs, hauts
reliefs, ronde bosse. La technique a toujours dépendu de deux élé-
ments, l'outil et la matière; mais, tout au moins à l'origine, et pour
la sculpture du calcaire, c'est l'outil qui a imposé le choix de la
matière, et non la matière qui a suggéré le choix de l'outil. L'outil
préexiste : c'est la scie, ce sont les gouges de différents calibres qui
ont façonné les xoana de bois. Quand on voulut produire des œuvres
plus durables, on ne songea pas du même coup à renouveler les ins-
truments de travail ; et n'ayant à leur disposition que la sci« et que la
gouge, les artisans de ces premières œuvres furent conduits à choisir
la pierre la plus friable, une pierre coquillière très défectueuse, mais
qui offrait le moins de résistance. C'est seulement quand la main sera
plus exercée qu'elle s'attaquera à un calcaire plus dur et plus homo-
gène, jusqu'au jour oii l'artiste sentira son talent mûr pour aborder
la pierre noble par excellence, le marbre. Par la persistance d'une
période assez longue où les outils du bois continuèrent à façonner la
pierre, s'expliquent certaines traditions de facture qu'on retrouve dans
3t:
UEVL'E DES ETUDLS ANCIENNES
les premières statues de marbre: tel détail du Moschophore, par
exemple, n'est qu'une survivance de procédés surannés, qui disparaî-
tront bientôt, quand le ciseau, désormais nécessaire, aura obligé la
main à plus de précision et invitera à une étude plus serrée de la
vérité anatomique. A mesure que la technique se perfectionne, le
style se forme, la personnalité de l'artiste apparaît : M. Lechat marque,
avec un sentiment très juste, les qualités vigoureuses comme aussi les
limites de cet art primitif, où des efforts hardis côtoient la maladresse
et de singulières timidités. Il termine enfin cette première partie par
une élude sur la composition des grands frontons de l'Acropole.
La seconde, nous l'avons dit, est réservée aux œuvres primitives en
marbre, dont les « Corés n forment le groupe le plus important et le
plus curieux. Elles ont été populaires dès le premier jour, ces Corés
au charme si étrange, figées dans la même attitude et pourtant si
vivantes, coquettes et pimpantes sous l'apprêt laborieux de leur attife-
ment; mais personne ne les connaît, ne les a aimées et comprises
comme M. Lechat ; personne n'a traduit, avec de si heureuses nuances
et de si jolies trouvailles d'expression, l'espèce de séduction particulière
qu'elles exercent. Rien n'échappe à son analyse : il note les moindres
particularités des physionomies, des chevelures, du costume, des
parures, de la couleur; puis, les ayant décrites ainsi une à une avec
la plus délicate minutie, il cherche à les distribuer en familles; quel-
ques traits distinctifs, des différences de « manière » ou de style, imper-
ceptibles si l'on s'en tient à un coup d'oeil d'ensemble, paraissent
s'accuser quand on y regarde de plus près et permettent d'établir cer-
tains groupements." Après tant d'années, M. Lechat a la satisfaction de
pouvoir rester fidèle à la plupart des conclusions qu'il avait posées
tout d'abord. Néanmoins, au cours d'un récent séjour à Athènes, il a
tenu à revoir ligne par ligne ses articles, et il nous donne notamment
une théorie un peu rectifiée du « méniscos » et surtout une interpré-
tation plus jusle du chitôn ionien. Pour clore le volume, voici encore
des chapitres détachés sur Endoios, sur les statues (( samiennes », etc.
L'illuslralion du volume est abondante et généralement fort bonne.
Outre quelques belles héliogravures, elle contient les dessins d'un très
grand nombre de morceaux restés inédits ou peu répandus ; ils sont
indispensables à l'intelligence du texte, et l'on saura gré à M. Lechat
de les avoir si libéralement prodigués. p. DÛRRBACH
UniversUé de Lyon (Faculté des lettres) : Catalogue sommaire
du Musct' de moulages pour Vhistoire de l'Art antique, par
H. Lechat. Lyon, Rey, igoS; i vol. in-12 de xvi-i58 pages.
La plupart de nos Universités françaises possèdent maintenant des
Musées de moulages. Celui de Lyon est un des mieux conçus.
DIDMOGUAPIIIE 3l3
des plus spacieusement installés, des plus mélliodiqucment organises
qui existent. Il occupe, presque en entier, le second étage de l'édifice
commun aux Facultés des Lettres et de Droit. Les neuf salles dont il se
compose, sans parler d'une dixit-me qui renferme les collcclions de
photographies, ont un développenTent total de i3o mètres sur une
largeur moyenne d'environ lo mètres. Pour augmenter les surfaces
d'exposition, des cloisens ont été établies perpendiculairement à la
muraille, de manière à constituer des cabinets ouverts oîi l'on peut
grouper, de la façon la plus étroite, les œuvres qu'il y a intérêt à
rapprocher. Le classement est chronologique.
Ce Musée ne vaut pas seulement par l'abondance et la richesse.
Il vaut encore et surtout par l'ordre et le soin. On ne s'en étonnera
pas, quand on saura le- nom de ses créateurs : M. Maurice Ilolleaux,
qui eut l'initiative de l'entreprise, conduisit les délicates négociations
du début, orienta les premiers achats (1898-1 898); M. Henri Lechat,
à qui revient le mérite de l'organisation définitive. Inauguré le 19 juin
1899 par M. Liard, le Musée de moulages de l'Université de Lyon est
d'abord un admirable laboratoire d'enseignement universitaire. Mais
il s'ouvre également au public. Pour en rendre l'accès fructueux,
aussi bien aux amateurs qu'aux étudiants, un catalogue était néces-
saire. M. Henri Lechat l'a rédigé.
Rien de plus utile qu'un répertoire de ce genre quand il est écrit
par un vrai savant, qui élague et trie, condensant en quelques lignes
la valeur de toute une bibliothèque. Le petit livre de M. Lechat, avec
ses substantielles notices, ses références de choix, son information
toujours si personnelle et précise, nous présente une histoire de l'Art
grec en raccourci. Les travailleurs l'auront sans cesse à portée de la
main, comme un de ces lexiques familiers qui aident la mémoire et
rassurent le scrupule. Georges RADET.
B. HaussouUier, Éludes sur l'histoire de Milet el du Didymeion
(CXXXYIIP fascicule de la Bibliolhèque de l'École des Hautes
Études). Paris, Bouillon, 1902 ; i voL in-S" de xxxii-323 pages.
Un des regrets les plus vifs que pût formuler la science française
était que les fouilles de Rayet et Thomas à Milet et à Didymes (1872-
1873) n'aient pas eu de lendemain, que l'ouvrage oîi les deux explo-
rateurs avaient commencé à présenter les résultats de leurs recherches,
un des plus remarquables sortis de la collaboration de l'École française
d'Athènes et de l'Académie de France à Rome, fût demeuré inachevé.
Aussi M. HaussouUier a-t-il doublement droit à notre reconnaissance
pour avoir rouvert en 1890 et 189G, avec Pontremoli, le champ de
fouilles de Hiéronda, pour avoir repris, depuis 1897, l'examen des
problèmes d'architecture et d'histoire, que ses devanciers avaient posés.
OI4 llEVUE DES ETUDES ANCIENNES
Des deux temples d'Apollon Didyméen mentionnés par les textes, le
premier fut brûlé par Darius en 494; le second fut relevé à partir de
33 1, sous Alexandre. Mais, conçu dans des dimensions colossales et
sur un plan démesuré, il ne fut jamais fini. C'est de ce deuxième
sanctuaire, dont la construction s'échelonna sur plus de cinq siècles,
jusqu'au règne de Caracalla, que s'occupe exclusivement M. Haussoul-
lier. Didymes faisait partie intégrante de Milet et l'histoire particulière
de Milet est inséparable de l'histoire générale de lOrient. On trouvera
donc, dans le livre pieusement dédié à la mémoire de Rayet par son
continuateur, à côté d'une monographie du Didymeion , une contribution
des plus précieuses à l'histoire des périodes hellénistique et romaine.
Outre une introduction, où l'auteur a groupé, en un corpus métho-
dique, tous les textes anciens relatifs à son sujet, les Éludes sur
l'histoire de Milet et du Didymeion comprennent trois parties : I. Les
Macédoniens, d'Alexandre à Séleucus l" Nicator (334-28i); 11. Les
Sélcucides, que supplantent par intervalles les Ptolémées (281-190) ;
III. Les Romains, des Scipions à Julien (190 avant J,-G. à 363 après).
On sait combien, pour la période qui s'étend du partage de Babylone
à la bataille de Magnésie du Sipyle, nos sources sont pauvres, contra-
dictoires, indistinctes. L'époque des Diadoques est une brousse, celle
des Éi)igoncs un désert. M. Haussoullier s'est courageusement avance
dans ces landes de buissons ras. Armé des textes épigraphiques
récemment découverts, soit par lui, soit par d'autres, il jalonne, avec
une science sobre, serrée, attentive, les mornes espaces désertiques.
Ceux qui iront plus loin ou feront mieux devront d'abord rendre
justice à la vaillance de son rôle de pionnier et se souvenir qu'il n'a
pas craint de se déchirer aux épines.
La place me manque pour dresser, avec le détail et la précision
nécessaires, le cadastre du terram qu'il a défriché. Je signalerai du
moins, parmi les pages dont j'ai tiré le plus de profit, l'exposé de
l'administration des Séleucides, les remarques sur l'organisation du
domaine royal, les observations, aussi neuves que pénétrantes, sur un
texte bien des fois commenté: le fameux traité d'alliance de Smyrne et
de Magnésie du Sipyle. M. IlausàouUier ne nous a pas donné que des
notes, comme il le dit modestement en tête de son livre. Beaucoup
de ses aperçus resteront. Il en a de décisifs.
Georges RADET.
Sludia Poniica : l. A Journey of Exploralio/i in Ponlus, par J. G.
G. Anderson. Bruxelles, Lamertin, 1908; i vol. in-8°de io4p.,
avec iG planches ou ligures et 9 cartes. Prix : 7 fr. 5o.
Klève de Ramsay, dont il ne tarda pas à devenir l'émule, M. Ander-
son s'est fait un nom par ses recherches en Asie Mineure. 11 a exploré
UlIU.lOGllAPIllE 3l5
à plusieurs reprises la péninsule. Durant rôle de 1897, ce (ut la
Phrygie qu'il parcourut, depuis la frontière lydienne jusqu'à la lisière
des Hauts Plateaux. Une belle récolte épigraphique, s'élevant à une
centaine d'inscriptions, et de nombreuses déterininalions topogra-
pliiques, dont celle du site de Méros, signalèrent ce voyage, qui donna
lieu à deux remarquables mémoires', l'un et l'autre accompagnés de
cartes. En 1898, M. Anderson, continuant sa marche vers l'est,
rayonna dans cette partie de la Galatie qui est comprise entre le
Tembris, affluent du Sangarius, et l'IIalys. Son butin, et celui de son
compagnon de route, M. Crowfoot, dépassa le chiffre de 25o textes.
Ce second voyage fut, comme le premier, l'objet d'importantes publi-
cations s. Une carte de la Galalie en deçà de l'IIalys résuma les résultats
géographiques obtenus. Durant l'été de 1899, M. Anderson, accompagné
cette fois de MM. Welch et Munro, termina son trajet en diagonale du
moyen Méandre au moyen Ilalys par une exploration de la boucle de
ce dernier fleuve, entre Iskelib, Sivas, Niksar et Vezir-Keupru. Déjà,
l'infatigable voyageur commençait à éditer les inscriptions recueillies
dans cette région'', quand, au printemps de 1900, M. Franz Cumont,
de l'Université de Gand, et son frère, M. le capitaine Eugène Cumont,
parcoururent à leur tour les mêmes districts Pontiques. 11 y avait là
matière à rivalité. Mais, pour le plus grand bien de la science, au lieu
de se heurter, les explorateurs s'entendirent. Ils résolurent de conden-
ser dans un ouvrage unique les notes et documents qu'ils avaient
rassemblés à quelques mois d'intervalle et qui se complétaient les uns
les autres. C'est en vertu de cet accord que l'actif et vaillant archéo-
logue d'Oxford publie en anglais, chez un éditeur belge, le premier
des quatre fascicules que doivent comprendre les Sludia Pontica.
M. Anderson a conçu le plan de son livre de la façon la plus simple :
comme un journal de marche. 11 nous promène, en sept chapitres,
d'Iskelib à Amasia, d'Amasia à Tavium, de ïavium à Sebasteia, de
Sebasteia à Zela. Regagnant ensuite Amasia, il en repart pour Amisos,
étudie cette route, puis la route de Samsoun à Néocésarée, puis le dis-
trict de Comana et de la Dazimonitide. Son onzième et dernier chapitre
nous ramène de Niksar à l'Halys. Chemin faisant, l'auteur, avec une
information aussi nourrie que lucide, confronte et discute les données
des itinéraires anciens, le témoignage des sources hagiographiques, les
I. A Suminer in Phrygia: I (Journ. of hellenir Studics, t. WII, i^^g;, p. SijI'p-'iî'i) et
II (ibid., t. Wm, 1898, p. 81-128).
3. D'abord : Anderson, Ejploralion in AsiaMinor dnring IS'JS, dans The Aniiual of the
Brilish School at Alhens, t. IV, p. 49-78; puis; Exploration in Galatia cis Ilalytn : I,
Crowfoot, Primitive Remains in Galatia (Journ. of hellenic Slndics, t. XIX, 1899,
p. 3'i-5i; II et lll, Andersen, Topography, Epigraphy, Galilian civilisation (ibid.,
p. r.2-i34 et :!8()-3i8).
3. Pontica {Journ. uf hellenic Studics, t. \\, 1900, p. 1 ji-i58. Cf. Miinro, Sonic Pontic
Milestones {ibid., p. iSq-iOG).
3l6 REVIE DES Ért'DES A>C1E>>ES
observations des voyageurs modernes. Il consigne les résultats de son
enquête géographique dans une série de cartes claires, d'un dessin
très net, où sont rectifiées les erreurs de tracé courantes. Parmi les
assimilations adoptées, nous signalerons: Euchaïta (Elvan-Tchélébi),
Euagina (au sud-ouest de Keuhné), Dazimon (Tocat), Gazioura
(Turkhal), Phazimon (Vezir-Keupru). La détermination de ce dernier
site est due, comme on sait, à une belle découverte épigraphique de
M. Franz CumontJ. Ajoutons que M. Anderson a illustré ses discussions
de vues de villes et de paysages. Les similis hors texte (vallée de l'Iris
à Comana, Tocat, Vezir-Keupru) sont bien venues et parlent aux
yeux. Ce premier fascicule des Sludia Ponlicn est donc fait pour
nous inspirer le désir de voir bientôt paraître les autres et pour ramener
fortement l'attention (elle ne risque pas de languir) sur la contrée,
riche d'histoire, qui fut le siège de la puissance de Mithridate.
Georges RADET.
îungfer, Ueber Pcrsoiiennamen in dcn Ortsnamen Spaniens und
Portugais. Berlin, Gaertner, 1902; in-4° de 22 pages.
Il s'agit des noms de lieux hispaniques tirés de noms de personnes.
M. Iungfer nous donne des spécimens de ces formations, depuis
l'époque ibérique jusqu'à la lin du Moyen-Age. Le plus grand nombre
de ses exemples sont bien choisis : tous dénotent une grande connais-
sance des sources et des ouvrages de seconde main. Il y a quelques
réserves à faire en ce qui concerne les étymologies basques. Identifier
Basques et Vascons espagnols, c'est supposer démontrée une pure
hypothèse : il n'y aurait pas de raison pour ne pas identifier aussi
Vascons et Gascons. Les rapprochements aquitains sontsujetsàcaution :
Cocosales = Castcls est bien hardi. Que le nom d'homme Andra soit
celtique, j'en doute fort. Je ne suis pas non plus persuadé que -br'uja
soit d'origine gauloise. M. Iungfer aborde la question des noms tirés
de noms de villas : Illana = JuHaniim, Fuslena = Fauslinianam.
Cette étude devrait être ])oussée plus loin. Je désirerais savoir s'il n'y a
pas, en Espagne, une zone de notiis en -aciim, qui sont presque
partout constants en Gaule. La toponymie de ces deux pays s'éclair-
cirait par la comparaison.
C. JULLIAN.
I. Cf. lievuc des Éludes (jrccques, l. XIV, kjoi, p. 82.
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:jO juillet 1903.
Le Directeur-Gérant, Geokges RADET.
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l'oMi; V, 1903, II.. VI.
Ph<it.>t.v|iir fhailr» (•hMiTili..n Tînni,'
MARS GAULOIS TROUVE DANS LES BASSES-ALPES
LA THALASSOCRATIE PHOCEENNE
A PROPOS DU BUSTE D'ELGHE'
Salammbô ou Carmen? phénicienne ou grcco- ibérique? Je
ne veux pas prononcer un jugement sur la question de l'ori-
gine de la célè])re a dame d'Elcheo.Je désirerais seulement
indiquer comment l'influence grecque a pu s'exercer directe-
ment dans le pays où cette dame a reçu le jour.
La domination carthaginoise sur les côtes d'Espagne a été
précédée par une thalassocratie phocéenne. Nul doute n'est
plus possible à ce sujet 2. ]Mais cherchons les dates auxquelles
elle a commencé et pris fin.
Les Phocéens ont pénétré dans les eaux espagnoles aux
environs de la date à laquelle ils fondèrent Marseille (ôoo-ôgS
avant notre ère)3. En Bétique, ils connurent le roi Argantho-
nios^, qui régna, dit -on, quatre-vingts ans et qui mourut
1. Cet article a paru dans le Bulletin hispanique, t. V, igoS, p. loi-iia.
2. Depuis l'article de Théod. Ileinach sur la tète d'Elrhe au Musée du Louvre, dans
la Revue des Etudes grecques, t. XI, 1898, p. 39-Co. Le mémoire de Zorn, Ueber die
Niederlussungen der Phokuer an der Siidkiiste von Gallien, Kattowitz, 1 879, est insigniliant.
3. On trouve les dates de Goo, 697, ôgS ; cf. Busolt, t. I, p. 280, n. 5. — Qu'il ne
faut pas reculer la fondation jusqu'au moment de la chute de Phocée, c'est ce qui m'a
toujours paru surabondamment prouve par Doderich, Bhcinisches Muséum, t. IV',
i83G, p. 99 et suiv.
4. Je crois bien, sinon à la longévité, du moins à l'existence d'un roi de
Tartessus ayant accueilli et protégé les Grecs, et je ne puis pousser le scepticisme
jusqu'à dire, avec Meltzcr {Geschichle der Karlhager, t. I, 1879, p. 1G8), qu'il n'est que
((le représentant de la période philhellénique de l'histoire de Tartessus, période
close par l'arrivée des Carthaginois». Sur les rois de la dynastie à laquelle appar-
tenait Argantlionios, cf. Justin, XLIV, k- — Hérodote fait vivre Arganlhonios
pendant cent ^ingt ans; Anacréon lui donnait cent cinquante ans (Pline, \ II, i54;
Strabon, III, 2, \'\; cf. Appien, Iberica, 63); d'aulres, jusqu'à trois cents ans(.";ilius
Italicus, III, oy8, peut-être d'après Posidonius). Cette période de trois cents ans
pourrait correspondre à la durée de la dynastie; qui Unit, je crois, à Argantlionios,
ce qui la placerait de 8io à 5io; mais il faut tenir compte aussi du fait que les
Turdétans, héritiers des gens de Tartessus, avaient des annales poétiques, oii ils
augmentaient volontiers le nombre des années ou comptaient par des ((années»
sans doule beaucoup plus courtes que les années ordinaires : cf. Slrabon, III, i, 0
-•1. F. B., IV" Sliue. — Ftev. Et. anc., V, igoS, 't- ^2
3i8 lŒVUK DES ÉTLDKS A^CIE.NXLS
vers 54i-54o'. C'est donc entre 620 et 5^o qu'ils débarquèrent
pour la première fois sur les rivages de Tarlcssus^.
Est-ce après, est-ce avant la fondation de Marseille? J'ai
peine à croire que ce soit après. — Entre l'apre Ligurie et la
divine Bétique, l'hésitation n'était point possible. Celle-ci était
la terre fabuleuse des métaux, dos bestiaux innombrables, des
moissons prodigieuses. C'est vers elle que se sont portées
d'abord les convoitises de tous les peuples : Tyriens, Grecs,
Carthaginois, Romains. Au vu" siècle, Tyr avait abandonné
les mers occidentales, Carthage s'en approchait. Les Grecs
essayèrent d'y arriver bons premiers. Colaeus de Samos vint
à ïartessus vers 63o3 et y fit des bénéfices énormes : la Grèce
entière acclama sa victoire commerciale''. En ce moment, il
n'y avait, entre Cadix et Carteia, que des Barbares : la voie était
libre pour les Grecs. — C'est alors, je crois, que les Phocéens
se présentèrent à leur tour dans le détroit de Gibraltar : ils
venaient d'inaugurer les vaisseaux à cinquante rames et les
longs voyages sur mer^. Où porter avec plus de profit leur
marine hardie et résistante, si ce n'est vers « les sources de
(d'après Posidonius?): Tr,; ua/aiâ; |J.vr,[AO; £>_o-jct ...i;axi'JXtÀi<ov Èt^ov, ôi; cpaai, et
c'est à ces traditions indigènes qu'il faut rattacher et les renseignements de Posidonius
et ceux de Justin. — Le nom d'Arganthonios (signifiait-il «roi de l'argent» dans
la langue indigène i») a pu parfaitement être lui nom propre, le radical argant,
arganth, argent, étant un des plus répandus dans l'onomastique et la toponomastiiiuc
de l'antiquité et en particulier des pays occidentaux. — Nous suivons pour les dates
la chronologie de Busolt (t. 11, p. !xd<j et 753); on peut s'en séparer à 5 ans près, mais
le rapport des dates entre elles, qui est le principal, est lixe.
1 Hérodote, 1, i63: 'ETupâvvs-jTE Se TapT^TToO oyoïixovTa 'hi'X, âStwffî oi (-râ)
rA-noc eïxocri -/.a\ ixaTov. Le renseignement de Pline (VII, i5G) ne me paraît pas
emprunté à Hérodote : Argnnihoiiiuin Gaditaimin ocloginla annos régnasse prope cerliim
est: putanl quadragesimo coepisse; cf. Valère-Maxinie, VIII, i3, cxl. '.o, qui se sert
exactement des mêmes expressions que Pline. Je me demande si la source première
de celte tradition n'est pas Hécatée de Milel.
2. Je tiens à ne pas préciser, car, si l'oix ne peut pas placer ailleurs Arganthonios,
il est impossible dédire à coup sur quelle était sa ville principale. Pline (Vil, i5G ;
cf. Valère-Maxime, VIII, i3, ext. A) dit, en dehors de Posidonius et d'Anacréon :
ArganUionium GadUanum: Silius (,111, 3(jO, d'après Posidonius, cf. Slrabon, III, 2,
i4) dit: Carleia; Appien {Iberica, a et G',) dit: Carpessus, qui esl dans sa pensée et a ces
deux endroits la même chose que Carteia, et il est bien probable qu'Arganlhonios
régnait sur ces deux villes et plus loin, dans les terres et le long de la Méditerranée;
cfi'p. 322, n. /i. Je ne parle ici que des textes mentionnant le royaume d'Argan-
thonios; sur les diiréro^îtes identifications de Tartjssus, cf. Movers, Die Pkœnizier,
t. II, H* p , i85o, p. 5^îi-Ci/i; et, contre lui, Lnger, ([ui croit à l'existence d'une ville
de ce nom {PhUulogm, supp. IV, iSS',, p. ^mG-si;).
3. Date acceptée par Husolt, t. 1, 11. '.'.8.')
!^. Hérodote, IV, i.'jj.
i). Hérodote, I, iG.'!.
LA riiAi.AssDCUAiiK i'ii()ci;i;nm: a l'uui'us m iiistk o'ici.ciit; on)
ruigent»? — Je placerai donc volontiers leur débarquement
dans l'exlrême sud de lEspagnc entre les années (32o et Goo.
Arganthonios y était le seul maître. Il aimait les Grecs.
Tous ces rois de la Bélique ont été des pacifi([nes et des intel-
ligents. Il leur offrit des terres.
Mais les Phocéens refusèrent'. Aucune colonie ne fut fondée
dans l'admirable région du Guadalquivir. En revanche, Mar-
seille fut établie entre Goo et 590, chez les sauvages Ligures.
Les Phocéens, perdaient terriblement au change. — Il faut
qu'il y ait eu une raison impérieuse pour les écarter de Carleia
et de Cadix, et des Colonnes d'Hercule, et pour les rejeter,
comme vers un pis-aller provisoire, dans la mer de Toscane.
Cette raison, c'est sans doute l'intervention de Carthage. C'est
vers cette date qu'elle a dû jeter son dévolu sur Cadix, supposée
fille de Tyr comme elle. Peut-être ne s'y est-elle pas dès lors établie
à demeure. Mais elle a rappelé à ses habitants la parenté, vraie ou
mythique, qui les unissait à elle^; elle s'est arrangée, par un
traité ou autrement, à interdire aux Phocéens tout commerce
ou au moins toute colonie au delà des colonnes d'Hercule ;^.
Je ne crois pas, cependant, qu'elle ait été assez forte, vers
600, pour leur couper toutes les relations avec les indigènes
de Carteia et de Cadix, sujets du roi Arganthonios. Plus d'un
Phocéen séjournait auprès de ce dernier : s'il n'y eut pas de
ville fondée dans la région de Tartessus, il y eut du moins un
groupe d'amis ou d'hôtes du roi''. 11 demeura, par leur inter-
médiaire, en relation avec Phocée même : quand les Perses
menacèrent la Lydie et les cités grecques, il envoya de l'argent
à la ville pour qu'elle se bâtit des murailles i^ (entre S/jq et 5^1 ?i^).
1. Hérodote, J, iGa.
■2. Cf. Justin, XLIV, 5, sur les liens de consanguinité entre (^adiv et (^artliage.
3. Cf., dans le traité de Carthage avee Uome : Mti Xr/t^sirOat STtizetva (Ma(TT;'a;
Tapariiou) 'Pfo[j.aîo-j; [irfiï è\L'KopvJs,aBa.i, jj.r|Ô£ uo/iv xTtsStv (Polybe, III, 28, /|).
ti. Appien, Iberica, 2 : "E/.Xrjvéç t£ ôfAOtco;, è; TaptriTTov y.ai 'Apyxv6iôvtov Toip-r^'J-
CTO-j QaTi),£a TtAÉovTî;, è[j.(j.cîvai y.ai Ttovôé Ttve; èv 'I6/-,pta.
5. Hérodote, I, iG3 : '0 aï ■n-jOô;i.£vo; tov JI?|Sov Ttap' ajTàiv to; av^oito, ici'oo-j a;f ;
■/prili-ata -ciV/o; 7r£pt6a),Éa8ai Tr|v ttô/iv. Il y a, cependant, plusieurs diflicultés à rap-
porter cette anecdote à l'expédition d'Harpayos (voyez ce que dit à ce sujet Radet,
La Lydie et le monde grec, 1892, p. 21 1), et je me demande s'il ne s'agit pas de (|uel-
ques menaces faites contre Phocée par Grésus ou par un de ses prédécesseurs : la
date pourrait donc être reculée de beaucoup au delà de l'année 5/io. Voyez, sur ces
guerres, Radet, p. ig'i et suiv.
SaO UEVUE DES ÉTUDES ,V>CIE>'>'ES
Mais si les Phocéens avaient laissé au\ Carthaginois le pri-
vilège de la route directe des gisements métalliques, qui était
par Cadix et le Guadalquivir, ils tentèrent d'arriver par
dautres voies à ce but éternel des ambitions commerciales» :
ils s'installèrent à l'entrée des vallées côtières de la Méditer-
ranée, qui font brèche dans cet énorme bloc de minerais
quY'lait, disait-on, le noyau central de l'Espagnea.
1. Cela a été bien montré par Th. Reinach, p. 53.
2. Sans parler de leurs établissements au nord de l'Èbre, qui visaient d'autres
routes et d'autres gisements. — De traces de commerce hellénique dans la région
pyrénéenne, je ne trouve que les suivantes chez Aviénus :
jo CalUiiolis, qu'il place (Si/i-Sig) entre l'embouchure de l'Êbre et Tarragone;
mais MiilIenholT, redressant ici les expressions du périple, identifie Callipolis et Bar-
celone : Die Schildening der Lage von Callipolis [xissl volkommen au/ Barcino (I, p. 172);
C. Millier, au contraire, accepte le texte, et place Callipolis au cap Salou {Pkilologus,
t. XWII, 1873, p. 118).
2° Pyréné. V'oici le texte (5.58-J6o) : In !^ordiceni caesintis confinio \ quondam Pyrcnae
lalera civitas iili Jlaris (laris?) | slelisse fertur : hirqae Masdiae incolae | negociorum
saejte versahanl vices. Comme, dans toute cette région, Aviénus ne mentionne aucune
des colonies de Marseille, ni Rhodé ni Emporium, on a supposé que ce nom de
Pyréné dissimule une de ces deux villes, cl, probablement, celle d'Emporium, traduit
par Aviénus en vires negociorum (Christ, Aviénus, 18O8, p. 261, g. n. v., et d'après lui,
Ungcr, Philologus, suppl. I\', i88-'i, p. 2G1). Cela est fort ingénieux. Mais est-il prouvé
qu'Emporium existât dès ce temps-là.^ Aviénus ne l'aurat-il pas omis pour le même
motif qu'il a omis IlhoJé et Agde, parce que les Marseillais n'avaient pas encore fondé
des colonies ? Pourquoi Aviénus n'aurait-il pas mentionné Pyréné Emporium plus haut
lorsqu'il décrit (5H-y'i7) la région du golfe de Rosas.^ Sa ville de Pyréné n'est-elle
pas plutùt au nord cju'au sud du cap Creux? L'expression de negolia, negotiandi, n'est-
ellc pas habituelle à Aviénus (100, ii.'i)? Hérodote, dont la source est contemporaine
ilu périple, ne connaît-il pas la ville de Pyréné (II, 33 ? .N'est-il pas remarciuablc
qu'liécatéc, lui aussi un contemporain de ce périple, ignore précisément Emporium,
Rhodé, Agde et les mêmes villes que lui.^
Si Aviénus ne parle pas de ces cités, dites-vovis, c'est une erreur ou une lacune de sa
part, car elles existaient au iv* siècle. Mais savez-vous si le périple n'est pas antérieur
de cent ans à leur fondation!' Vous n'avez sur tous ces rivages qu'une demi-douzaine
de textes, à date indécise, llotlant l'espace de plusieurs siècles, et vous voulez les
détruire ou les corriger l'un par l'autre ? Ces misérables textes sont les seuls lambeaux
(jui ont survécu de l'histoire de ces pays depuis G20 jusqu'en 220. Pouvez-vous sup-
poser que, dans ces trois ou ([uatre siècles, il n'y ait pas eu des changements innom-
brables dans la géographie politique du rivage.^ Voyez ce qui s'est passé en Sicile ou
dans la Grande Grèce. Les rivages de l'Espagne ont vu se succéder toutes les Ihalasso-
cratics méditerranéennes et toutes les invasions continentales. La même rade utile a
été occupée tour à tour par les Carthaginois, les Grecs ou les Ibères, abandonnée et
reprise peut-être à chaque génération. Cela, évidemment, complique d'une façon
edrayantc la science des textes anciens. Mais nous ne sommes pas pour faire de la
science facile.
La \érit; est que le rédacteur du périple d'Aviénus a décrit ces rivages au moment
précis, le jour où il les a vus, et non pas, summalini, tels qu'ils pouvaient se présenter
dans l'espace indéterminé d'un siècle d'autrefois. Si son témoignage vous paraît sur-
prenant, ce n'est pas parce qu'.Vvicnus a changé le texte, c'est parce que les temps ont
changé.
Je m'en tiens donc, le plus possible, au document que j'ai sous les yeux. Au nord
dos Pyrénées, dans une des anses admirables de Cerbère, de Port-Vendres, de Banyuls
ou de CoUioures, se trouvait, vers l'an joo, un graud marché indigène que visitaient
LA THALASSOCRATIE I'IIOCKENNT: A l>n()I>()S Dl lU STE Ij'ei.CIIE 3:n
On les vit trafiquer près de rembouchure de l'Èbre',
s'arrêter près de celle du Jucar^. Et, ce qui fut beaucoup plus
grave, ils bâtirent une vraie ville, Mainaké^, près de l'em-
les Grecs et qu'ils appelaient Pvrene. Unger rectifie le texte ainsi rdc nicme que
Holder):
Quondam Pyrenne latera [jaxta et insulam,
Alte tuinentem] civitas, etc.,
sous prétexte qu'il y a une île près d'Emporium. Mais, dans le port de CoUioures,
vous avez l'îlot de Saint-Vincent, et, au lieu de insulam, qui vous empêche d'écrire
jug uni ou prominens, ou n'importe quoi? N'oul)lions pas, enfin, que tout ce coin du
Roussillon a été extraordinairement visité dans l'antiquité, et que les rendez-vous
d'indigènes y ont abondé: Jliberris, « la ville-neuve» (EIne, cf. Bulletin hispanif/ue,
1902, p. 12), Caucoliberis, qui a dû signifier le « marché-neuf «ou quelque chose d'ap-
prochant (c'est aujourd'hui CoUioures, cf. x\lart. Géographie historique des Pyrénées-
Orientales, 1859, p. 53 : une des meilleures monographies de ce genre que je connaisse),
portas Veneris (Port-Vendres), Cervaria (Cerbère). Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que,
au vi" siècle, il ait existé dans ces parages, sous le nom de Pyréné, un imi^ortant lieu
de foire et d'échanges, entre Grecs et Barbares?
I. Aviénus, 491, place ici un nom de localité grecque : Ad usque cassae \C]herroitesi
terminos. A rapprocher de Slraljon, 111, '4, 6, qui nomme la localité de Xïp^^ov/iTo;
comme ville, et (plus hypothétiquemcnt) d'Hécatée de Milet, fr. 16 : "Yo-b ttoai:..., iv
'léTjpt'cx x£ppovr,a-o'j (Etienne de Byzance) : Los Al laques au sud de l'Ebrc (MùllenhofT,
p. 169; cf. Reinach, p. 56); Pefiiscola (C. Mùller, p. 117; Unger, p. 262). — L'idée
d'Unger (p. 276), qu'il faut chercher les localités indiquées par Hécatée du côté de
l'étang de Thau, me paraît inadmissible.
3. Aviénus, /176-477 : Henieroscopium quoque habita\tci\ pridem liic civitas. Identifié
avec Dénia par MûllenhofT (I, p. 161) et bien d'autres; mais Reinach a très bien mon-
tré (p. 45) qu'Héméroscopium doit être cherché plus au nord, peut-être à CuUera près
de Valence. Il doit y avoir, en effet, une lacune dans le texte de Strabon relatif à cette
ville (III, 4, 0).
3. Aviénus identifie complètement Malaga et Mainaké (426-427) : Malachae Jlumen,
urbe cum cognomine, Maeneace prior\e quae] vocata est saeculo. Tout le monde parait
d'accord pour voir là une erreur d' Aviénus, due sans doute à une interpolation posté-
rieure au texte du périple primitif : et cela, parce que Strabon (d'après Posidonius?)
distingue avec une extrême netteté l'un et l'autre sites 'et reproche à quelques-uns de
ses prédécesseurs de les identifier: ïa-j-cr.v (MaAa/.av) -rà; tt, Mxivix.r; Tr,v altTiV vo[jl''-
Ço'jfftv, r\v uariTYiv tûv <ï'wxatxâ>v 7tQ),£Wv Tipoç ô'./<7î'. y.ïtji.£vy)v Ttapît>,r|Ç;aijLîv, o-jx ïaxi
6i ■ àXk' êxEÎvY) |j.àv àTtwTlpo) -zf^i; Ka^Tcr,; à<7Tt', y.'xxtax-j.txu.vr/], -3. o'iy-ir, (tiô^o-jux 'E/.Xy;-
vtXT,; TtôXewç, t| 5è MacXaxa TrXrjcrtov (Aà).>.ov, <J>otvcxf/.r| t(o <j-/r,aaT'. (111, 4, 2). J'hésite,
cependant, à propos de pays que nous connaissons si mal, et quand il s'agit d'una
histoire répartie sur six siècles, à donner tort à Festus .\vicnus sur le dire d'un écri-
vain postérieur de cinq cents ans à son périple. 11 pourrait se faire que Malaga tt
Mainaké aient été la même ville, tour à tour phocéenne et punique, et qu'il y ait
eu non loin d'elle un autre comptoir grec, phocéen ou marseillais, dont les ruines
auront été plus tard identifiées avec Mainaké. Quand on songe que moins de deux
cents ans après la mort de Charlemagne, les Francs se trompaient sur l'emplacement
véritable de son palais de Cassinogilum, on peut bien croire que les coureurs de
rivages aient oublié le vrai site de Mainaké. C'est, d'ailleurs, une des choses qui s'ou-
blient le plus vite, que l'exacte localisation d'un lieu historique. — Le Pscudo-Scym-
nus (i 46-1 47) place Mainaké près des Colonnes d'Hercule et en fait MaTaaAtfoT'.xv)
7t6).tç. Gela peut vouloir dire, sans doute, que Mainaké a passé pendant un temps
(reconstruite à la même place, ou plus loin) sous la domination marseillaise (après
480). Mais le périple de ce nom est un document tout différent de celui d'Aviénus,
plein de spéculations hasardeuses et de conjectures rapides: le mêmePseudo-Scymnus
ne fait-il pas fonder Eléa (260) par les Marseillais et les Phocéens? — fllienne de
Byzance place (s. v.) Mixr, ou Maivâxvî en Celtique, ce qui, dit justement Th. Rcinacii
(p. 54), <■< est incompréhensible. »
332 lii-vi i: i>i-.s Kii ors ancuînm^s
])0uchure du Guadalhorce, dans la région de Malaga. Cette
rivière ouvrait, pour pénétrer aux mines, une voie presque
aussi directe que celle du Guadalquivir ■ : c'est celle que suit
aujourd'hui le chemin de fer de Malaga à Cordoue^, lui-même
héritier^ d'une vieille route romaine. Malaga, Cadix, sont
encore, et furent souvent rivales : les Phocéens dans la vallée
du Guadalhorce, c'était la plus tcrrihle concurrence qui pouvait
menacer Carthage^.
Ces établissements phocéens, s'ils ne sont pas contem-
porains de Marseille', ne lui sont postérieurs que de peu de
temps. Je placerai leur création entre ôgS et 54o, date de la
prise de Phocée par les Perses. C'est dans ce demi-siècle,
mettons entre bg3 et 5^9 ^, que j'intercalerai les quarante-quatre
années de thalassocratie que les chronologisles anciens attri-
buaient à la marine de Phocée 7.
1. Cordoue était, évidemment, le centre sinon de production, du moins d'entrepôt
du bassin minier de la Bétique. Car on signale l'or dans catle ville, ou plutôt dans
ses terres (Silius Italicus, III, 4oi\ et h Colinae, sur la rive droite du Bétis, et en aval
(Strabon, III, a, 3); l'argent à Castulo, llipa, Sisapo (Polybe, X, 38; Slrabon, III, 2, 3
et 11); le cuivre également à Colinae (Strabon, III, 2, 3). Toutes les montagnes qui
forment la ceinture du Guadalquivir sont aujourd'liui encore l'une des deux grandes
régions minières de l'Espagne.
2. Ne pas oublier, d'ailleurs, (jue, dans l'arrièrc-pays montagneux de Malaga, il
y a 7.àvTav6a xp-"Tiîa "/at 'i'ïl'x \ii-%\\yL. Ajoutez, dans les eaux de Malaga, Tapt/ei'a;
jj.eyâ/.a; (Strabon, III, .'1, 2). Le pays, à tous les égards, est à peine inférieur à la
Bétique du Guadalquivir.
3. En partie seulement. La route romaine passait par Antequera.
4. Il est fort possible que l'installation des Phocéens dans la région de Malaga se
rattache à leurs relations amicales avec Arganthonios. Ce dernier était dit «le roi
de Tartessus )), et Aviénus étend le domaine primitif des divites Tartesii bien au delà
de Malaga, vers l'est, jusque vers le cap de la Nao (/i63; de même, Pseudo-Scymnus,
i48; cf. Mûllenhoff, t. I, p. i.'jq; Reinach, p. '17). Je ne dis pas que les Tartessiens
occupassent, sans solution de continuité, toutes les contrées maritimes, depuis le
Bétis jusqu'au cap: mais il est fort possible que, de leur empire intérieur, de larges
bandes de territoire soient venues rejoindre quelques régions utiles du rivage; ou,
encore, qu'ils aient eu des territoires côtiers enclavés dans des possessions étrangères.
De fait, Aviénus spécifie très nettement quo les Tarlcsii porriij[un]lur in Calacticuin
simirn, qui est le rivage d'Estepona (/lî.'i), et que l'île de la Lune, près de Malaga, est
Tartcsiorum \ju]ris ('428). Là étaient donc peut-t'tre des terres du roi .\rgantlionios ;
là peut-être celles qu'il offrit aux l>hocéens, et celles qu'acceptèrent ceux qui demeu-
rèrent près de lui.
5. L'arrivée des Grecs à Pyréné est postérieur, semble-t-il, à la fondation de cette
ville.
6. La première de ces dates est la date la plus basse à laquelle on puissse
placer la fondation de Marseille. Il est à remarquer que les quarante -quatre ans
de la thalassocratie phocéenne s'achèvent au moment où Phocée devient sujette de
Crésus.
7. Eusèbe,édit. Schœne, p. 22G: Ex Diodori scriplis brevUer, de tt-mporibus Tkalasso-
ratorum... Phokaei, ann. XIJV ; Samii, ann...
i,\ THALASsoca Aiir, l'iiiK.KKwr. \ l'iutpos 1)1 lu siE I)'i:i.(:hk ,'^ij,'i
Je ne peux pas adnieltre que les Phocéens aient occupé les
rivages de la Méditerranée occidentale sans livrer de rudes
combats contre les Carthaginois. Ceux-ci, depuis 65^-3, étaient
installés à Iviça (Ebiisus)', c'est-à-dire face au cap de la Nao,
exactement à mi-chemin entre Marseille et Malaga. Pour être
maîtres de cette route, qui leur était indispensable, les Pho-
céens devaient avoir raison de leurs rivaux. Les Carthaginois
furent vaincus par eux, sans doute dans plusieurs rencontres,
vers le temps où se fondait Marseille. Du cap de l'Aigle au
Guadalhorce, les mers appartenaient à Phocéen
Vers le même temps, ou peu après, les Phocéens songèrent
à l'autre bassin de la Méditerranée occidentale, celui de la
mer Tyrrhénienne, où dominaient les Étrusques. Vers 56o, ils
s'installèrent à Alalia, en Corse^, menaçant de là l'Italie et
les mines de l'île d'Elbe. Un empire maritime se préparait
pour eux dans les mers de lOccident, avec trois points d'appui
admirablement situés : Alalia, vis-à-vis le Tibre; Marseille,
près du Rhône; Mainaké, près de la brèche qui menait au
Bétis; les trois vallées essentielles du monde occidental allaient
tomber sous leur influence^.
Mais, vers 54o, Phocée fut prise par les Perses, et près de
la moitié de ses habitants émigrèrent vers Alalia et les eaux
italiennes.
1. Timée apud Diodore, V, i6; Geffcken, p. i5'i.
2. C'est ainsi que j'interprèle le texte fameux de Thucydide (I, i3): <I>wxari; te
Mair7a).îav olxisovre; Kap-/r,8ovîo"j; Èvîxwv va'jjxxy ouvrer, texte qui est peut-être le
passage de l'historien grec qui a été le plus souvent discuté; voyez, notamment, dans
ces dernières années: Meltzer, Geschichte der Karlkager, t. 1, 1879, p. .'|85; Sonny, De
Massiliensium rébus quaestiones, 1887, p. 12 (qui regarde ce passage comme inter-
polé, solution par trop commode); Habel, Wochenschrift fiir klassische Philologie, 1888,
col. 1283 et s.; Classen et Steup, cdit. (4*) de Thucydide, 1897, p. 3^6 et s. (Steup
a eu le tort d'abandonner l'explicalion donnée par Classen dans sa 3' édition, explica-
tion que je crois la meilleure); Clerc, Les Phéniciens dans la région de Marseille, 1901,
p. C. Le tort d'un certain nombre de commentateurs a été, en celte affaire comme en
matière d'explication d'.Vviénus, de croire qu'il n'y a jamais pu y avoir qu'une
guerre entre Marseille et Carthage, et que c'est toujours à la même que les anciens
font allusion. J'imagine, au contraire, que de Coo à 218, l'état de guerre fut normal
entre les deux villes, avec des vicissitudes infinies.
3. Hérodote, I, i65.
fi. L'importance de la navigation grecque dans les eaux espagnoles au vi' siècle
est encore attestée par l'abondance, chez Aviénus, de noms géographiques d'origine
hellénique; on les trouvera réunis chez Sonny (p. C9 et 70), qui les attribue, je crois,
à tort, aux Marseillais.
334 r.EVlK I>ES ÉTUDES ANCIENNES
Fait étrange, ils ne se rendirent pas à Mainaké, qui était,
et de beaucoup, la région la plus riche, la plus fertile, la
mieux située de toutes leurs possessions lointaines. C'est, nous
dit Hérodote, parce qu'Arganthonios, le roi philhellène de
Tartessus, était mort'. Ce qui signifie, je crois, ceci: que
Cartilage avait, dès lors, solidement occupé Cadix 2, que les
terres et les mers de l'Espagne étaient moins sûres pour les
Grecs qu'auparavant, que la dynastie des bons rois de la
Bétique avait pris fin, et que les Puniques avaient commencé
à tenir leur revanche sur leurs rivaux de Phocée.
Ils achevèrent leur œuvre cinq ans plus tard. Vers 535,
Carthaginois et Étrusques décidèrent d'en finir. Ils unirent
leurs flottes et, dans les eaux de la Sardaigne, attaquèrent les
Phocéens. Ceux-ci s'attribuèrent la victoire. En réalité, ils
perdirent tous leurs vaisseaux. Alalia fut évacuée. Les débris
des fugitifs se réfugièrent à Marseille ou dans la Grande-Grèce 3.
La mer Tyrrhénienne fut rendue aux Étrusques, et Carthage
devint ou redevint souveraine dans les eaux espagnoles.
C'est peu après cette date de 535 que je mettrai la destruc-
tion des comptoirs phocéens de l'Espagne, le reilux des Grecs
dans Marseille, désormais isolée en Occident. Un voyageur
a fait, au début du siècle suivant 'l, une tournée de cabotage
I. Hérodote, I, iC>ï>. Le fait qu'llérodoto mentionne la mort d'Arganthonios à
propos de l'immigration phocéenne à Alalia montre bien qvi'il tient à expliquer
pourquoi elle ne s'est pas dirigée vers l'Espagne.
î. C'est donc vers b!iO, et dans le temps même où les Perses conquéraient l'Ionie,
que je placerai le retour offensif des Carthaginois en Espagne et la prise de possession
de Cadix par leurs flottes. Il y a toujours eu, dans l'histoire de la Méditerranée, entre
les faits de l'Orient et ceux de l'Occident, une corrélation qu'il serait puéril de ne
pas reconnaître. — Je ne me dissimule pas, d'ailleurs, que la date de l'installation
des Carthaginois à Cadix est à la fois la plus importante et la plus obscure do l'his-
toire de l'Espagne ancienne. Je donne ma solution comme une conjecture, et rien
de plus. Elle est, du reste, appuyée par le texte de Justin (XLIV, '>), qui dit : Post
régna deinde Hispaniae (c'est-à-dire après la fin de la dynastie indigène d'Arganthonios)
primi Karthaginiensrs imperium provinciae occupavere. Justin ajoute que Cadix fut alors
menacé finilitnis Hispanine populis (les Ibères? cf. p. SaO, n. 2) et qu'elle appela
Carthage, qui la sauva et l'annexa. Voyez, sur cette question, Movers, Die Phœnizier,
t. II, 2' p., i85o, p. C02 ; Mellzer, t. I, p. Wo et i486; et, en dernier lieu, Atenstaedt,
Dj Hecalaei Milesii fragmenlis quac ad Hispani'im et Galliam pertinent, Leipzig, 1891,
p. /iG et s.
3. Hérodote, I, 1C6 et 1G7.
[t. Toutes les fois qu'Aviénus parle d'un comptoir grec, sauf .Marseille (vers 7o'i),
il emploie le passé: Mncneace prior[e quae] vocata est saeruh C/127); Hemeroscopium
quoque habila\ta\ pridem hic rivitas ('i70-'i77); in quis et olim prisca Odlipolis fuit (5i3);
de môme Pyréné, qnondam aie. (.jjy); Arles, Tlieline vocata sttb priore saeculo (Ijcjo). —
lA THUASSOCRATiE PIIOGÉE?i>E A PROPOS DU Bl STE d'ELCHE SaS
sur les côtes méditerranéennes, de Cadix à Marseille. Il les
a décrites avec une extraordinaire précision. Or, partout où
les Grecs s'étaient arrêtés ou établis, il n'a trouvé que des
ruines ou des souvenirs. Tout le rivage est désormais évacué
par les marchands helléniques'.
Il est possible, au surplus, que Carthage n'ait pas été seule
responsable de ces ruines. Elle avait, pour l'aider ou la rem-
placer dans cette besogne, des indigènes de l'Espagne, et notam-
ment les Ibères, qui étaient ceux du nord-ouest de la péninsule
et qui habitaient entre le cap de la Nao et les Pyrénées =».
Ces Ibères, bien différents des pacifiques habitants de Tar-
tessus^, étaient des guerroyeurs, brigands de terre et de mer.
Je sais bien l'objection qui a été souvent faite : l'emploi du passé n'est pas l'œuvre du
rédacteur primitif du périple, il vient d'un remanieur postérieur, il peut venir
d'Aviénus lui-même. El cela peut être vrai dans quelques cas. Je ne peux me décider
cependant à généraliser cette règle, et à ne pas voir dans ces cas des exceptions assez
rares. Si Aviénus ou l'un des remanieurs qui l'ont précédé avaient voulu rappeler
que telle ou telle ville n'existaient plus de leur temps, ils ne se seraient pas servis du
présent pour un si grand nombre de villes ou de peuples disparus après le vi' ou
le v° siècle, par exemple : Altollit inde se Sicana civitas (^79), cité qui existait, en effet,
vers 5oo (Hécatée, fr. i5), et qui n'est mentionnée nulle part ailleurs; Ilerda du
Sud, prima eoram civitas Ilerda surgit (475); urbs Massiena surgit (i5i-/i5a), que Cartha-
gène a remplacée. Pour moi, et ce que je dis de l'Espagne est vrai de la Gaule, le
périple, presque partout, nous donne l'état des rivages tels qu'ils se présentaient
avant la colonisation marseillaise, après la ruine de la colonisation phocéenne, dans
celte période (entre 535 et 48o) de trouble et de désolation où Carthage s'emparait
des eaux occidentales, et où les Ibères étendirent leurs ravages, leurs domaines et
leur nom au nord de l'Èbre et au sud du Jucar. — Cf. aussi sur la confiance que
mérite Aviénus, Marlins Sarmento, Ora maritiina, 2' édit., Porto, 1896, p. xv.
1. Plus j'examine, en effet, Aviénus, plus je souscris aux conclusions de Mûllen-
hoff (I, p. 202) ou de Sieglin, ce dernier plaçant le périple vers 470. Déjà Uckert
avait élé frappé des rapports existant entre Hécatée et Aviénus (Géographie, II, 1" p.,
1821, p. 246). — Entre autres adversaires du système de Mûllenhoff, Vnger (Philologus,
suppl. IV, 1884, p. 198) rejette après 4oo la date du périple, et voici pourquoi : le
périple ne connaît que Pyréné comme ville marseillaise sur les côtes espagnoles, et
Marseille possédait là Mainaké et Héméroscopium ; donc il a été écrit après la chute
des colonies marseillaises, c'est-à-dire après 4oo. — Mais Unger ne distingue pas entre
la thalassocratie phocéenne et la thalassocratie marseillaise, qui se placent à deux
époques très différentes, séparées l'une de l'autre par la revanche de Carthage.
2. Les plus anciens textes sur l'emplacement des Ibères sont absolument d'accord
pour les localiser dans cette région; voyez les fragments d'Hécatée (fr. 4- 18),
Aviénus (472, 474, 48o), Hérodote (I, iC3), Pseudo-Scyranus (vers 199, d'après
Ephore.5). — J'avoue hésiter seulement sur un point : il ne m'est pas absolument
prouvé que les Ibères se soient primitivement étendus jusqu'au pied même des
Pyrénées (Aviénus, 553).
3. Cela a été très bien indiqué par Reinach, p. 46-48 : «Les Tartessiens étaient
infiniment plus civilisés et plus philhellènes que les Ibères, qui l'emportaient, en
revanche, par leurs qualités militaires. » — Quelles différences ethniques et linguis-
tiques séparaient ces deux groupes de populations? Nous ignorerons probablement
toujours les premières. Les secondes seront peut-être connues le jour où l'on fera
l'étude systématique et chronologique des noms de lieu. Je crois que c'est la langue
3:^() HEVUE DES ÉTLUES A>CIEN\i:S
Ils paraissent s'être mis en branle, entre antres époques, dans
la seconde moitié du vi" siècle, au moment même de la ruine
de l'empire phocéen'. Ils ont tracassé plus d'une fois les
Tartessiens et Cadix =". Ils ont été, pour beaucoup, la cause de
l'abandon ou de la destruction des villes de tout le rivage
méditerranéen de l'Espagne 3. Ce fut peut-être sous leurs coups
que disparut l'Etat d'Arganthonios. Carlhagc, si elle ne s'est
pas alliée à eux, a profité du trouble qu'ils ont jeté entre le
Jucar et le Guadalquivir. Elle a trouvé parmi eux, le moment
venu, des mercenaires. Les Ibères ont combattu en Sicile, à
la bataille d'Himère (/i8o), sous les ordres dun général cartha
ginois et contre les Grecs ^
La chute de la thalassocratie phocéenne, correspondant aux
incursions des Ibères, a donc été pour l'Espagne orientale
une ère de très grands désastres, à la fois matériels et moraux.
De l'alliance entre les Grecs de Phocée et les royautés
accueillantes de Tartessus aurait pu naître une culture nou-
velle et originale. Le triomphe de Garthage et les progrès
des Ibères ont amené, pour un temps et sur ce point, un recul
de la civilisation. Les choses ne changeront qu'après la
bataille d'Himère (/i8o). — Si la tête d'Elche est une œuvre
hellénique d'entre 5oo et 45o, elle ne peut être due qu'à un
des Ibères qvii a fourni les Iliberris ou «ville neuve», nom qu'on rencontre depuis
Aucli jusqu'à Grenade, et dont l'extension correspond aux progrès successifs de la
puissance de ce peuple. A-t-elle aussi fourni les Ilerda, llipiila (« vieille ville»??), etc. ;
c'est fort possible. Mais 'EXi^Jpyr), qui est très certainement le nom d'une ville tar-
tessienne, ne peut-il être rapproché de ces noms-là (Ilécalée, fr. /i)?
I. Il me semble que le temps du périple suit de très près celui des incursions
ibériques hors de leur domaine propre, et que le document nous fait assister, en
quelque sorte, à l'extension du nom d'Ibère (vers 3/17-248, 463, 473-474, 55î, Ci 3).
3. Macrobe, Saturnales, I, 20: Tlieron,, rex Hispaniae citerioris, cum ad expugnandum
HercuUs templum etc. Il est bien probable que cette attaque a été la cause directe,
vers le temps de la mort d'Arjranthonios, du recours désespéré de Cadix à Carthagc.
Cf., diversement, Movers, II, 2, p. 058.
3. Remarquez qu'.\viénus dit spécialement des deux villes qu'il appelle ibériques,
l'ilerda du Sud ('175) et Sicana (479), qu'elles sont bien debout.
4. Hérodote, VII, iG.ô. Au surplus, il ne serait pas impossible que, plus tard, peut-
être passé 480, les Ibères se soient retournés contre les Carthaginois vaincus, et qu'ils
aient de nouveau menacé ou j);:ut-être même occupé Cadix (cf. Athénée, Utç,\
|j.T,/avT||xd(Twv, p. 9, VVescher; \'ilruve, X, i3). On ne comprendra jamais bien celle
histoire si l'on ne songe pas à ces constantes alternalives de Ihalassocralies cl d'inva-
sions. Il ne faut pas compter par siècles, mais par quarts de siècle, quand on veut
la reconstituer. Et l'auteur des listes de Ihalassocrates (cf. p. 332, n. 7) avait raison
dans sa manière de compter.
LA TIIALASSOCrtATlE PHOCÉENNE A l'UOPOS DU Ul STE d'elCIIE '^2'j
métèque phocéen demeuré en terre barbare, enfant perdu de
rionie vaincue. Mais, je le répète, je ne veux point prendre
parti dans les discussions que le buste a soulevées.
Camille JULLIAN.
ARGANTHONIOS ET LE MUR DE PHOCl^lE
Voici, après avoir lu les pages qui précèdent, la conjecture
que je propose relativement à la date de la construction des
murs de Phocée avec l'argent d'Arganthonios. 11 est hors
de doute que l'expression -cèv M/jB^v désigne le grand empire
iranien dont les Mèdes et les Perses furent successivement
les maîtres. C'est bien Gyrus qui est mentionné dans le
passage qui nous occupe. Mais alors nous nous heurtons
aux invraisemblances et aux impossibilités qu'ont signalées
tous les commentateurs. Je ne vois qu'un moyen d'en
sortir. Hérodote s'est très souvent servi d'Hécatée et il ne
l'a pas toujours mis en œuvre avec exactitude. Mon avis
est que le renseignement sur Arganthonios provient d'Hé-
catée, et qu'Hécatée par les mots -csv M-^oov désignait le
prince sous lequel la puissance mède atteignit son apogée,
à savoir Cyaxare. Je rapporterai donc l'édification du rem-
part de Phocée à l'époque de la guerre entre Cyaxare et
Alyatte (591-585).
Dans cette hypothèse, tout devient clair. Vers le début
du VI' siècle, Phocée, qu'aucun texte ne nous montre en lutte
avec les rois de Sardes, leur était sans doute unie par des liens
de commerce et d'amitié, probablement même par une de ces
conventions, op/.ca, rjvôvj/.a',, comme les Mermnades en ont
signé tant d'autres avec les cités grecques de la côte. Sur ces
entrefaites, éclate le différend entre Alyatte et Cyaxare. Les
Mèdes viennent d'anéantir Ninive. Ils s'annexent toute la
vallée supérieure du Tigre et pénètrent en Gappadoce. Leur
flot menaçant bat la rive droite de l'Halys. On conçoit que ces
foudroyantes conquêtes et, plus que tout, la destruction de
3a8 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
l'empire assyrien aient frappé les imaginations grecques,
pleines de la prestigieuse légende de Sémiramis. A peine
remises de l'invasion cimmérienne, les villes d'Ionie voient
un formidable orage s'amonceler sur les Hauts Plateaux.
Est-ce qu'un appel des Phocéens à leur ami Arganthonios n'a
pas alors toute sa raison d'être? Est-ce que la phrase Tz-jOéy-v/oq
Tcv Mv5?:v w; au;ciîc n'a pas ici toute sa valeur? Est-ce que,
depuis l'apparition des Mèdes sur la frontière lydienne jusqu'à
la bataille de l'éclipsé qui met fin aux hostilités après une
lutte ouverte de cinq ans, les Phocéens n'ont pas eu toute la
latitude voulue pour informer Arganthonios de leurs craintes,
recueillir ses subsides et fortifier leur cité?
Et comme la chronologie s'arrange! Vers 63o, voyage de
découverte de Golœos de Samos. Entre 620 et 600, arrivée des
Phocéens à l'embouchure du Guadalquivir, relations avec les
Tartessiens, fondation de comptoirs. Aux environs de 691,
mission en Bétique, libéralités d'Arganthonios, construction du
rempart de Phocée. J'incline à croire que la longévité fabuleuse
attribuée au roi de Tartesse n'a été imaginée que pour faire tenir
dans un même règne les événements compris entre l'explo-
ration de Colaeos et l'édification du mur phocéen faussement
rapportée au temps de la conquête de l'Ionie par Harpage.
D'ailleurs, il en était sans doute du nom d'Arganthonios en
Bétique comme du nom de Syennésis en Cilicie : il doit avoir
été celui de tous les rois de la dynastie tartessienne. Ceci nous
expliquerait que l'on ait fait régner jusqu'à trois cents ans
l'ami des Phocéens.
Georges RADET.
I/ADHESION DE LILLYRICUM
A LA CAUSE FLAVIENNE
EXAMEN CRITIQUE DU RÉGIT DE TACITE
I
Tacite ne gagne pas toujours à être relu souvent et de près.
Je l'ai démontré naguère ici même ' par un exemple, en
étudiant la préface des Histoires. Je me propose aujourd'hui
de réitérer la démonstration sur une page bien connue du
deuxième livre, celle où il raconte comment les légions des
trois provinces illyriques se rallièrent au parti de Vespasien ^.
Il va de soi que je n'ai pas pris ce récit au hasard. Dans
l'ample collection de pièces annotées que je me suis formée
en vue d'un travail d'ensemble sur les Histoires, j'ai choisi
celle-ci, parce qu'elle m'a semblé typique; mais plusieurs
autres l'étaient à peu près autant, et j'ai eu l'embarras du
choix. Encore ne veux-je parler que des pages de Tacite qui
jusqu'à présent sont restées, à ma connaissance, exemptes de
reproche.
Quand je mets le récit en question dans cette catégorie, je
fais abstraction des critiques du vieux commentateur Rhe-
nanus. Les fautes qu'il y signale et qu'il corrige, si elles
étaient réelles, seraient imputables non à l'auteur, mais à
quelque copiste. D'ailleurs elles sont imaginaires, et Savile a
eu grandement raison de prendre contre lui la défense du
texte. Seulement il a eu tort, selon moi, d'en affirmer avec
l'intégrité la beauté parfaite : « Non video quid requiri possit
I. Vol. III, 1891, p. 4i et suiv.
3. II, 85-86.
33o UEVUE DliS ÉTLDES A>ClE>MiS
ad hujus iiarratiollis perfeclioneiii, quae oplima mihi videlur
et praeferenda aliis in hoc libro '. »> Quoique ce jugement n'ait
trouvé, que je sache, aucun contradicteur, je ne saurais en
admettre la partie absolue. 11 me paraît, au contraire, que
cette narration laisse beaucoup à désirer, tant au point de vue
littéraire qu'au point de vue historique. Parmi ceux qui auront
eu la patience de me lire attentivement, peut-être quelques-uns
se rangeront-ils à mon avis; j'espère donner à tous l'impres-
sion que, sans respect superstitieux de l'opinion reçue, mais
aussi sans aucune visée d'originalité paradoxale, je dis en toute
franchise ce qu'après mûre réflexion je crois être la vérité.
II
Après avoir exposé comment Vespasien fut proclamé empe-
reur par les armées d'Orient, ses plans et préparatifs de
guerre contre Yitellius, l'entrée en campagne de son lieutenant
Mucien ^, Tacite introduit, au moyen de cette transition, le
récit des événements favorables à la cause flavienne, qui se
passèrent alors dans les provinces du Danube : « Adcelerata
intérim Vespasiani coepta Illyrici exercitus studio transgressi
in partes. » De cette phrase même, et aussi du contexte, il
résulte évidemment que l'historien nous donne la révolte de
rillyricum comme postérieure à celle de l'Orient. Si ladverbe
inlerim est assez vague 3, adcelerata et transgressi in partes le
précisent suffisamment pour que l'opinion de Tacite sur la
question de chronologie relative ne soit pas doulcuse : les
événements du Danube ne firent que hâter la réalisation d'une
entreprise déjà conçue et engagée; l'armée de l'illyricum ne
fit que se rallier à un parti déjà constitué. D'ailleurs Tacite a
catégoriquement affirmé plus haut que Vespasien fui proclamé
1. J'einprunlo la citation au Tacite de Jac. Groiiov.
2. II, 79-8/1.
3. Savile, qui vient pourtant d'aflirnier que cette narration est parfaite, ne peut
s'empêcher d'observer : « Quoad tempusiilyricac a Vitellio dcfectionis, ut tcniporurn
notaiidoruni ubique incuriosus maxime Tacitus, ita Sueton. Vil. in faculam alluccl :
oclavo imperii mense desciueriml ab eo exercitus Muesiarum atque Pannoniae; ut in
Augusti principium aut Julii linem incidisse videatur. >j Nous reviendrons tout ii
riieure à ce témoignaf'c de Suétone.
LAOUESION DE L ILLYIUCCM A LA CALSE FLAVIENNE ^^3 1
d'abord en Égyple, « initium ferendi ad Yespasianum imperii
Âlexandriae coeptum ' ; » il nous apprend plus bas que les
légions du Danube se déclarèrent pour Vespasien après avoir
reçu les lettres par lesquelles il les avisait, comme toutes les
autres armées, de sa proclamation en Orient \ Intérim marque
donc la simultanéité des faits qui vont être racontés seulement
avec les plus récents d'entre ceux qui viennent d'être racontés,
c'est-à-dire avec les préparatifs de guerre et le départ de
Mucien pour l'Europe. Nous pouvons même préciser davan-
tage. Puisque Mucien, au moment d'entrer en campagne,
hésite s'il attaquera l'Italie par terre ou par mer^, et, dans sa
délibération, ne fait pas venir en ligne de compte l'appoint
considérable que la défection de l'IIlyricum apporlait à la
cause flavicnnc, c'est que, d'après Tacite, il n'est pas encore
informé de cette défection; il se décida sans doute à prendre
la route de terre justement lorsqu'il en reçut la nouvelle, ou,
pour mieux dire, la première nouvelle. Car les choses, telles
que Tacite les raconte, ne se passèrent pas en un jour, et
Mucien ne les apprit pas toutes en une fois. Inlerirn embrasse
un laps de temps qui commence vers le moment où Mucien se
dirige d'Antioche sur Byzancc ^. De ce que la première défec-
tion connue à Rome fut, au témoignage de Tacite lui-même s,
celle de la troisième légion, stationnée en Mésie, il ne faudrait
pas conclure que ce point initial doit être reporté plus haut
et que le début du soulèvement danubien fut, pour le moins,
contemporain du soulèvement oriental. Les nouvelles d'Orient
arrivèrent à Vitellius en relard sur celles du Danube, parce
que Vespasien et ses partisans firent de leur mieux pour les
intercepter le plus longtemps possible, tandis que le légat de
Mésie, encore fidèle, se hâta de donner l'alarme à son empe-
reur c. Ainsi l'ordre dans lequel Vitellius eut connaissance des
1. 11,79.
2. III, 3; comp. II, 82.
3. II, 83.
4. II, 83. Sur l'itinéraire de Mucien, voyez Josèphe, Bell. Jud., IV, 11, 1.
5. II, 96 : « Prima Vitellio tertiae legionis defectio nuntiatur, missis ab Aponio
Salurnino epistulis, anlequam is quoque Vespasiani parlibusadgregaretur. Sed neque
Aponius cuncta, ut trepidans re subita, perscripserat... »
6. Il convient d'ajouter qu'en cette saison les vents étésiens rendaient tris difflcile
la Iraversée d'Orient en Italie (II, 98).
332 UEVUE DES ÉTUDES A>CIEN.Nta
choses ne fut pas celui dans Isquel elles s'étaient produites.
Elles se produisirent bien dans Tordre où les raconte Tacite.
D'abord, il a pour lui la vraisemblance : n'était-il pas naturel
que l'élévation de Yespasien à l'empire fût l'œuvre, en premier
lieu, des hommes qui avaient été le mieux à même d'apprécier
ses qualités en servant sous ses ordres ou voyant de près
ses exploits, des mêmes hommes qui déjà songeaient à le faire
empereur, quand ses futurs partisans de l'Illyricum n'étaient
encore que les partisans d'Othom? Puis, Josèphe^ et Dion
Cassius^, malgré des divergences de détail dont nous n'avons
pas à nous occuper ici, sont d'accord avec Tacite sur le
point essentiel, que la défection des provinces orientales
précéda celle des provinces illyriennes. Dion constate même
formellement qu'elle la motiva : les troupes de Mésie, dit-il,
ayant appris ce qui s'était passé en Orient, n'attendirent pas
l'arrivée de Mucien, qu'elles savaient être en route, mais se
donnèrent pour général Antonius Primus, qui commandait
en Pannonie, et ouvrirent les hostilités. Il est vrai que
Suétone^ paraît à première vue contredire Tacite, mais en
réalité il le complète et le confirme. Il raconte, et nous y
reviendrons plus tard s, une mutinerie des légions de Mésie
qui éclata, peu de temps après la bataille de Bedriacum,
pendant qu'elles séjournaient à Aquilée. Au cours de cette
mutinerie, Yespasien fut élu empereur et son nom inscrit
sur les vexilla, mais la tentative révolutionnaire avorta : « Et
tune quidem compressa res est, revocatis ad ofTicium numeris
parumper. » Elle n'en eut pas moins un effet sur la suite
des événements : car ce fut en l'apprenant que le préfet
d'Egypte se décida, le premier, à proclamer Yespasien :
« Ceterum divulgalo facto, Tiberius Alexander, praefectus
Aegypti, primus in verba Yespasiani legiones adegit. » Suétone
ajoute que le mouvement se propagea en Judée et en Syrie;
mais il ne dit pas que les légions du Danube, ayant appris
1. II, 5-7.
2. Josèphe, Bell. Jud., IV, 10, .'i-G.
3. Dion, 05, 89 (éd. Boisscvain).
4. Vesp., G.
5. Voy. S V.
l'adhésion Dli L'il.LYniCL'M A LA CAISI. I-I.AVIF.NNK 333
la dcfeclion de l'Orient, furent influencées à leur tour et
adhérèrent à la cause flavienne. Il ne faut pas confondre,
comme on l'a fait', comme je l'ai fait jadis moi- même % la
mutinerie des légions de Mésie à Aquilée avec la révolte
définitive de ces légions rentrées dans leurs quartiers, révolte
qui entraîna celle des deux autres corps d'armée danubiens.
Tenant compte de la tentative d'Aquilée, Suétone dit, et il a
le droit de dire, que, malgré les instances des siens, Vespasien
fit son proniinciamento seulement après avoir été sollicité par
des sympathies lointaines, « nec tamen quicquam ante temp-
tavit, promptissimis atque etiam instantibus suis, quam
sollicitatus quorumdam et ignolorum et absentium fortuito
favore. » Mais Tacite, de son côté, a le droit de dire, consi-
dérant comme nulle cette tentative avortée, que le premier
acte de l'avènement de Vespasien se passa en Egypte : « Ini-
tium ferendi ad Yespasianum imperii Alexandriae coeptum,
festinanle Tiberio Alexandro. » A cette affirmation équivaut
exactement celle-ci de Suétone : « Tiberius Alexander prae-
fectus Aegypti primus in verba Vespasiani legiones adegit. »
Si ce passage du Vespasien, quand on l'examine de près,
corrobore le témoignage de nos trois autres sources, on ne
saurait non plus invoquer, en faveur d'une chronologie
inverse, le passage du VitelUus'^ : « Octavo imperii mense
desciverunt ab eo exercitus Moesiarum 4 alque Pannoniae,
item ex transmarinis ludaicus et Syriaticus, ac pars in
absentis, pars in praesenlis Vespasiani verba iurarunt. » Dans
l'intention de Suétone, cette énumération n'était certainement
pas chronologique. Il sait, et il dit ailleurs 5, d'accord avec
Tacite, que la défection des provinces orientales eut lieu en
juillet, c'est-à-dire pendant le septième, et non le huitième,
mois du principat de Vitellius. La date oclavo mense ne peut
1. Beckurts, Ziir Quellenkrilik des Tacilas, Suelon und Cassius Dio. Das Viei kiiscrjahr.
Diss. inaug., Icna; AUenburg, 1880 (?), p. 50, note i.
2. Les sources de Tacite, p. i55, note i ; i58, 281 ot suiv.
3. VU. i5.
4. Moesiarum est un anachronisme. La Mésie ne fut divisée en deux provinces
que sous Domilien. Voyez Gsell, Essai sur le règne de l'empereur Domitien, p. i35 et suiv.
5. Vesp., 6; comp. Tacite, II, 79-81.
rtev. El. onr. aS
33'i IIEVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
convenir qu'à la défection de l'Illyricum i, à la défection
définitive, s'entend, et non à la mutinerie d'Aquilée, qui dut
avoir lieu vers" la fin d'avril =», et où, du reste, participèrent
seules les trois légions de Mésie. En sorte que, sur ce point,
Suétone se complète lui-même, mentionnant et datant le fait
omis dans la narration du Vespasien; et cette donnée chro-
nologique se concilie parfaitement avec la donnée moins
précise de Tacite. Quant à la défection des armées d'outre-
mer, Suétone la mentionne seulement en seconde ligne,
parce que, dans une phrase qui sert d'introduction au récit
du renversement de Vitellius, il a cru devoir mettre en
vedette les légions qui y jouèrent le rôle prépondérant par
la victoire de Crémone et la prise de Rome. Elles ont accaparé
la majeure partie de son attention débile : aussi a-t-il oublié
de dater la défection transmarine. Il ne songeait même qu'à
elles en commençant sa phrase, engagée de telle sorte que,
même s'il s'était aperçu de son oubli, la nouvelle indication
chronologique nécessaire y aurait malaisément trouvé place.
III
Dans les premiers mots du récit de Tacite, nous n'avons
envisagé jusqu'ici que la donnée de chronologie relative, et
nous l'avons reconnue juste. Voyons maintenant toute l'idée
qu'ils expriment et de quelle façon ils l'expriment. La phrase
signifierait, si l'on s'attachait au sens littéral : « Pendant ce
temps, » c'est-à-dire pendant que se faisaient en Orient les der-
niers préparatifs d'une guerre offensive contre Vitellius, « le
succès des affaires de Vespasien fut accéléré par le zèle de
l'armée illyrique, ralliée à sa cause. » Mais ce sens littéral
trahit évidemment la pensée de Tacite. Le fait qui s'est produit
dans la période définie par intérim, ce n'est pas l'accélération du
1. En ce qui concerne la défeclion de l'Illyricum, la date doit être exacte ou peu
s' m faut. La défection était déjà un fait accompli, puisque les insurgés flaviens
occupaient en armes les Alpes de l'annonie, au temps de la canicule, au temps où
soufflent les vents étésicns (H, ()8, avec les noies de WolfTel de Heraous).
2. La bataille de Bcdriacum étant du milieu d'avril, puisque le suicide d'Othon ,
qu'elle précéda immédiatement, eut lieu entre le i5 et le 17 avril; voyez Goyau,
Clironologii' de l'empire romain, p. l 'la.
L ADHÉSK» DE l'iI.LYUICUM A LA CAUSE TLAMENNE 335
succès de l'entreprise flavienne grâce à l'adhésion de l'illy
ricum, c'est seulement l'adhésion de l'IUyricum à l'entreprise
flavienne. Nous avons plus haut déterminé approximativement
le point initial de cette période; quant au point final, il est
avant le moment où Mucien sort de son indécision pour
s'acheminer vers la Mésie, puisque son indécision dure encore '
quand Tacite interrompt la narration des événements orien
taux pour commencer le récit des événements danubiens. Or
ce moment est passé lorsque les chefs des légions illyriques
tiennent leur grand conseil de guerre à Poetovio: les partisans
de la temporisation y proposent d'attendre l'arrivée de Mucien
avant d'ouvrir les hostilités ^ ; ils savent donc que Mucien s'est
mis en route pour la Mésie, les bonnes nouvelles qu'ils lui ont
envoyées l'ayant tiré de son embarras. Et c'est dans ce conseil
de guerre qu'Antonius Primus fait triompher le plan de l'offen-
sive immédiate ; c'est l'exécution de ce plan qui hâtera le
dénouement de la guerre civile ; c'est alors, alors seulement,
que se feront sentir les effets heureux de l'adhésion. La véri-
table pensée de Tacite est donc celle ci : « Sur ces entrefaites,
l'armée de l'IUyricum adhéra au parti flavien, et cette adhésion
devait bientôt avoir pour conséquence l'accélération de l'entre-
prise. » Notons, d'ailleurs, que la pensée n'est peut être pas
rigoureusement exacte. Bien loin que les conséquences se
soient produites ou aient commencé à se produire dans le
laps de temps marqué par intérim, il est douteux que le fait
même de l'adhésion y rentre tout entier. Les trois provinces ne
se rallièrent que l'une après l'autre ; la défection ne fut pas
complète en un jour. Et Mucien n'attendit probablement pas
de la savoir complète pour se décider ; il dut se mettre en
route dès qu'il fut sûr des légions de Mésie, ayant les meil-
leures raisons d'espérer que les antres suivraient. Mais cette
légère inexactitude serait peu de chose auprès de la déforma-
tion que la pensée a subie dans la phrase mal construite. Le
vice de construction est double : intérim, qui devrait porter
sur transgressi, porte sur adcelerata; le membre Illyrici exer-
1. 11, 83.
■X. III, I.
336 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
citas... Iransgressi in partes, qui n'est grammaticalement que
l'accessoire, devrait être le principal au lieu d'adcelerata Vespa-
siani coepta. De ces deux vices, l'essentiel est le premier. Si
Tacite avait écrit : « Transgresse intérim in partes Illyrico
exercitu, adcelerata Vespasiani coepta, » la phrase ne trahirait
pas la pensée; elle n'aurait plus que l'inconvénient, par sa
disposition illogique, de faire croire au lecteur qu'on va lui
raconter tout de suite avec l'adhésion ses conséquences, dont,
en réalité, le récit ne viendra que plus tard. Mais comment
Tacite en est- il arrivé à dire si mal ce qu'il voulait dire?
11 a eu trop présentes à l'esprit les conséquences, autrement
importantes que l'acte en soi et autrement dramatiques; cette
préoccupation lui a fait perdre de vue que, pour l'instant, il
s'agissait seulement de l'acte lui-même.
Ce n'est pas à dire, loin de là, que Tacite ait mérité le
moindre blâme pour le fait seul d'avoir annoncé dans sa tran-
sition les suites de l'événement dont elle introduit le récit.
Nous signaler ainsi d'avance la portée de l'insurrection qui
allait nous être racontée, n'était-ce pas un moyen légitime de
nous disposer à lire avec plus d'intérêt la narration présente et
à la fois de préparer notre curiosité pour la narration future?
Avec le reproche d'avoir parlé de l'avenir maladroitement, je
lui adresserais plutôt le reproche d'en avoir parlé trop peu.
C'est trop peu de dire que l'adhésion de l'illyricum accéléra le
triomphe de la cause flavienne ; il conviendrait d'ajouter,
d'abord, qu'elle l'accéléra au delà de toute prévision, au delà
mêine du désir de Vcspasien. Son plan était de bloquer l'Italie
et de la réduire par la famine, sans effusion de sang". Mais la
hardiesse heureuse du général qui commanda les troupes danu-
biennes, Anlonius Primus, imprima aux opérations une allure
tout autre. Si, à l'époque définie par intérim, on ne pouvait
prévoir celle invasion quasi foudroyante qui termina la guerre
avant la fin de l'année, en quelques semaines, on avait des
raisons excellentes de prévoir que l'insurrection de l'illyricum
I. III, 8: « Quac ignara Vespasiano aut velita; quipin Aquileiae sisli bsllum
cxspcctarique Mucianuin iubcbal, a licicbatque impario consiliuni, quanJo Ao^^yptus ,
claustra annonac, vecli^alia opiilcntissiminim provinciarum oblincrcnlur, possc
VitoUii cxorcilum egestatc stipcmJii Iruiiien tique afl detlitioncm subigi. »
l'aDUÉSIO> DK I, HL-ilUCL m A l.\ l.MSE FLAVIENM. 337
hâterait la fin de la crise. Lesquelles? Tacite laisse à la sagacité
du lecteur la peine de les deviner. N'eût-il pas mieux valu les
indiquer en deux mots? Cette adhésion doublait les forces
mobilisables du parti ■ : elle supprimait presque toute la
distance à parcourir pour atteindre l'ennemi. Vespasien et
ses conseillers l'avaient escomptées Si elle lui avait manqué,
si, rillyricum observant la neutralité, il en avait été réduit,
pour déposséder Yitellius de l'empire, aux forces militaires
et aux autres ressources, pourtant formidables, des provinces
orientales, le dénouement lui aurait été favorable tout de
même; mais le succès, beaucoup plus difficile, se serait
fait attendre beaucoup plus longtemps. En somme, au lieu
de la phrase mal venue et un peu sèche de Tacite, on eût
souhaité une phrase mieux construite et plus circonstanciée,
qui contînt à peu près ceci: « Sur ces entrefaites, à la cause
flavienne adhérèrent, comme Vespasien l'avait espéré, les
forces militaires de l'Illyricum, et cette adhésion, très avanta-
geuse au double point de vue numérique et stratégique, devait
hâter, plus même qu'il ne l'aurait voulu, le succès de son
entreprise. »
Mais le défaut le plus grave de la phrase critiquée est sa
mauvaise construction. Sous ce rapport, la seconde phrase,
que voici, laisse également à désirer : u Tertia legio exemplum
ceteris Moesiae legionibus praebuit; octava erat ac septima
Claudiana, imbutae favore Othonis, quamvis proelio non inter-
fuissent. )) Elle est faite de telle sorte que le participe, avec la
proposition concessive qui vient ensuite, ne se rattache gram-
maticalement qu'aux septième et huitième légions, tandis que
logiquement il appartient aussi à la troisième. Au cours de la
guerre entre Othon et \itellius, les trois légions de Mésie ont
éprouvé les mêmes sentiments et tenu la même conduite 3. Rien
ne justifierait, à cet égard, entre l'une et les deux autres, une dis-
tinction que Tacite n'a pas eu le dessein de faire. Ayant mis à
I. Les forces militaires de l'Orient étaient beaucoup plus considérables que celles
de l'Illyricum ; voyez II, i, G, 76; mais il ne fallait pas songer à les transporter toutes
en Europe; voyez II, 83.
a. II, lli, 77-
3. I, 76; II, 3j. l,!,, 46.
338 r.LviF. Di;s étluks anciennes
part la troisième légion pour l'initiative qu'elle prit et l'exemple
qu'elle donna au moment de la défection flavienne, lui ayant
ainsi attribué son bien propre, il l'a frustrée sans intention
de son droit au bien commun. Il ne s'est pas aperçu, en écri-
vant la fin (le sa pbrase, que, cette phrase ayant deux propo-
sitions principales juxtaposées, les qualifications données au
sujet de la seconde n'atteignaient pas celui de la première, si la
notion de ce premier sujet n'était rappelée de quelque manière
en lieu opportun. En d'autres termes, voici quelle aurait
dû être la substance de la seconde proposition principale:
(( C'étaient la huitième et la septième Claudienne, pénétrées
comme elle de sympatliie pour Othon, bien qu'elles n'eussent
pas plus qu'elle participé à la bataille. » Pour avoir omis les
quelques mots qui eussent signifié ce rappel, Tacite, une fois
de plus, n a pas dit ce qu'il voulait dire. On doit s'y méprendre,
si l'on n'a présents à l'esprit les passages de Tacite lui-même,
d'où il résulte qu'aucune des trois légions ne combattit à
Bedriacum et que toutes les trois étaient favorables à Othon;
Burnouf s'y est mépris, puisqu'il a traduit: (( Toutes deux
passionnées pour la mémoire d'Othon, quoiqu'elles né se
fussent pas trouvées à la bataille. » L'obscurité est d'autant
plus fâcheuse quelle se propage sur la phrase suivante. Aqui-
le'mm progressae a l'air de se rapporter, comme imbutae, seule-
ment aux septième et huitième légions, et la mutinerie
d'Aquilée, qui fut l'œuvre des trois légions, ainsi qu'il ressort
clairement du récit de Suétone, semble dans celui de Tacite
n'être imputée qu'aux deux légions susnommées ^ Tacite
n'aurait pas été exposé à l'inadvertance d'où vient tout le mal,
s'il avait adopté pour l'ensemble de sa phrase une construction
plus naturelle. Elle devait exprimer ces deux idées, que la
I. Ou du moins de détachemcats des trois légions (Vesp., 6). Nous reviendrons sur
ce point au S V.
3. Tillemont s'y est pleinement mépris: «La troisième légion qui avoit connu
Vespasicn estant en Syrie, se déclara pour luy la première dans la Mesie ot entraina
les doux autres de la mesme province, qui aimoient encore Othon, et avoient offensé
Vitellius. » (Histoire des Empereurs, I, Paris, 1730, p. 893.) — La traduction de
Burnouf est exactement aussi ol)-,cure que le texte, en ce qui concerne le sujet de la
seconde phrase: « La troisième donna l'exemple aux autres... C'étaient la huitième ot
la septième Claudienne..., quoiqu'elles ne se fussent pas trouvées à la bataille. Elles
s'étaient avancées jusqu'à Aquilée. Là.,. »
l'adhésion de I. IIJ.yiUCLM .\ LA CALSE FLAVIEN.NE .'^39
troisième légion donna l'exemple aux deux autres et que les
trois légions avaient un grand attachement pour Othon, quoi-
qu'elles n'eussent pu le lui prouver sur le champ de bataille. La
division grammaticale correspond-elle à celte division logique?
L'initiative de la troisième légion forme bien l'une des propo-
sitions principales; mais la seconde est consacrée à un détail,
la désignation des deux autres légions, tandis que la sympathie
pour Othon se trouve reléguée dans un membre accessoire.
C'est donc, en dernière analyse, la répugnance pour le naturel,
le goût de l'imprévu, qui ont fait aboutir Tacite à un résultat
si malencontreux.
De ces phrases mal venues, il y en a chez lui un bien plus
grand nombre qu'on ne le croit communément ; mais il est
rare sans doute qu'on en puisse noter deux coup sur coup,
comme nous venons de le faire ici. Au contraire, la phrase sui-
vante est très logiquement composée; je tiens à le montrer, non
seulement par manière de compensation, mais encore parce que
l'étude de la syntaxe nous obligera à regarder de près au sens
qu'il nous importe, on le verra plus loin', de nettement pré-
ciser. Cette phrase renferme, elle aussi, deux idées principales:
la preuve que les légions de Mésie, bien qu'elles n'eussent pas
combattu pour Oth'on, lui étaient profondément dévouées, et
la mention d'une autre raison qui les poussa à la révolte, la
crainte d'avoir besoin d'excuses auprès de Vitellius pour des
méfaits dont elles pourraient se faire un mérite auprès de
Vespasien. Entre les deux idées il y a un lien qui en motive la
réunion dans la même phrase : ces méfaits des légions mési-
ques, ou au moins certains de ces méfaits, n'avaient été que
la manifestation violente de leurs sentiments othoniens. Cela
revient à dire que la seconde cause qui détermina leur adhésion
au parti flavien ne fut que le corollaire de la première. Lisons
la phrase : « Aquileiam progressae, proturbatis qui de Othone
nunliabant, laceralisque vexillis nomen Vitellii praeferentibus,
rapta postremo pecunia et inter se divisa, hosliliter egerant;
unde metus et ex metu consilium, posse imputari Vespasiano,
quae apud Vitellium excusanda erant. » La place d'honneur y
3/io UEVCE DES ÉTL'DES ANCIENNES
est occupée, comme de juste, par la mutinerie d'Aquilée, le
fait doublement important aux yeux de Tacite, puisqu'il atteste
la réalité de la première cause et donne naissance à la seconde.
Tout au plus peut on regretter que la transition de l'une à
l'autre, que la distinction des deux causes ne soient pas assez
fortement marquées.
IV
Nous reviendrons bientôt, pour l'examiner au fond, sur le
passage qui concerne la révolte des légions de Mésie. Il faut
montrer auparavant que dans la narration de Tacite, entre
la phrase initiale, qui annonce en bloc l'adhésion totale de
rillyricum au parti flavien, et la suite, qui détaille l'adhésion
successive des trois provinces, il manque un développement
nécessaire, une explication générale de l'insurrection danu-
bienne. En effet, si dans l'une ou l'autre des trois provinces
telle influence spéciale y contribua, elle fut provoquée essen-
tiellement par une cause commune à toutes les trois'. Les
trois corps de l'armée illyrique avaient combattu ou avaient
voulu combattre pour Othon: les deux légions de Pannonie
prirent part à la bataille de Bedriacum avec l'une des légions
de Dalmatie et un détachement de l'autre'; le gros de celle-ci
et les légions de Mésie se hâtaient vers le théâtre des opéra-
tions, quand la nouvelle du désastre leur parvint 3. Toutes ces
troupes, depuis leur défaite ou celle de leur prétendant,
nourrissaient contre Vitellius une haine irréconciliable, telle
I. Dion Cassius, 65, 9, explique l'insurrection par deux causes générales : la
liaine de Vitellius et le désir du pillage. La seule cause décisive fut même la
seconde : oO yap tiou stî' a>.).o ti TaCiTa ËTipaTTOv r, ïva tt^v 'Ita/.îav ôiapTtiffWdiv.
Cette appréciation est évidemment injuste. Parmi les adhéienls illyriques de Vespa-
sicn, il n'y avait pas que des coquins et des voleurs. On peut leur appliquer ce que
Tacite a dit de ses adhérents orientaux : « Tribuni centurionesquc et vulgus militum
iiidustria, licentia, per virtules, per voluptates, ut cuique ingeiiium, adsciscc-
bantur » (II, 5); quant aux chefs: « Optimus quisque amore reipublicae; multos
dulcedo praedarum slimulabal, alios ambiguae demi res; ila boni malique causis
diversis, studio pari, bellum omncs cupiebant» (II, 7). Le jugement trop sévère de
Dion fait songer à cette boutade pessimiste sur les chefs de l'insurrection danubienne
(III, 9; : « Legioni (septimae Claudianae) tribunus Vipstanus Mcssalla praeerat ..
egregius ipse et qui solus ad id bellum artes bonas adtulisset. »
a. II, II, i3, 66-G7.
3. II, 3a, 44, 4G.
1. 'adhésion de L'iLLyUlClJM \ LA GALSE FEAVIEMNE 3/j I
que la colère et la honte en font aisément naître chez les
vaincus des discordes civiles, accrue en l'espèce par certains
actes cruels ou injurieux du vainqueur. Elle grondait sourde-
ment et n'attendait qu'une occasion pour se déchaîner. La
lettre par laquelle Vespasien sollicitait l'adhésion de l'IUyri-
cum ' ne pouvait donc que recevoir bon accueil. Porter Ves-
pasien à l'empire, ce fut pour ces légions venger Othon et se
venger soi-même. Leurs sentiments hostiles et leur attitude
menaçante à l'égard de Vitcllius, Tacite en a déjà parlé plu
sieurs fois. Quand Vitellius, presque au lendemain de sa
victoire, condamne à mort les plus braves centurions otho-
niens, l'historien note le tort que lui firent ces exécutions :
(( Unde praecipua in Vitellium alienatio per lUyricos exer-
citusa. » Il nous le montre, quelque temps après, vivement
inquiet de constater que la ruine de leur parti n'a pas
découragé les légions vaincues : « Angebat Yilellium victa-
rum legionum haudquaquam fractus animus. Sparsae per
Italiam et victoribus permixtae hostilia loquebantur^... »
Vespasien les sait mécontentes et croit pouvoir se promettre
leur appui, car toutes les armées sont outrées du mépris
insolent qu'alîectent pour elles les Vitelliens, ces demi-
barbares^. Mucien, dans le discours par lequel il exhorte
Vespasien à se laisser proclamer empereur, caractérise très
heureusement l'état d'âme de ses alliés probables : « Hos ira.
1. C'était une lettre circulaire envoyée à tous les lé;^ats et à toutes les armées
(II, 82). L'exemplaire reçu par les légions de Pannonie est mentionné (III, 3).
2. II, 60.
3. Il, CG.
4. II, 74: « Tertiam legionem... suam numerabat. Ceterae Illyrici legiones secutu-
rae sperabantur; namque omncs exercitus flammaverat adrogantia venientium a
Vitellio militum... » Faut-il entendre omnes exercitus (Ulyricos)? Comp. II, 86 : Illyricis
exercitibus; de même, II, 60: lUyricot, exercitus. Mais en ce dernier passage, «ceterae
legiones contactu et adversus Germanicos milites invidia bollum meditabantur, » est
opposé à «praecipua in Vitellium alienatio per Ulyricos exercitus». Il vaut donc
mieux entendre, par omnes exercitus, toutes les armées non vitellienncs. Mais alors
l'espoir de Vespasien est étrangement motivé: il compte sur l'adhésion des légions
du Danube (autres que la troisième), parce que le mécontentement est général
contre Vilellius dans les armées romaines! Et que signifie au juste venientium a
Vitellio militum? L'explication de Valmaggi ne me satisfait guère: «Dalla parte
di Vitellio, per (rarle alla sua parle. » Et je n'en vois pas d'autre. Quant à Vinvidia
adversus Germanicos milites, que Tacite signale ailleurs, spécialement dans les
armées d'Orient (II, G), elle animait certainement aussi les légions du Danube; voyez
Suétone, Vesp. G.
i!i-i UEVUE DES ETUDES ANCIENNES
odium, ulfionis cupiditas ad virtutetn accendit'; » ils ne de-
mandent qu'à prendre vaillamment leur revanche. Mais qui
ne voit que Tacite, pour avoir donné çà et là ces indications,
n'était point dispensé de les récapituler ici? Et il l'a bien
senti lui-même: seulement, au lieu d'exprimer en une défini-
tion générale, aussi pleine et forte que possible, la cause
commune aux divers effets qu'il allait énumérer, il a eu
l'idée bizarre de ne faire d'abord porter l'explication par celte
cause que sur le cas des légions de Mésie : « Imbutae favore
Othonis, quamvis proelio non interfuissent, » et de la répéter
plus loin pour les légions de Pannonie : « Dolorem iramque
Bedriacensis pugnae retinentes. n Outre que les deux formules
sont assez faibles, le procédé, qui n'était pas logique, n'était
pas non plus pratique. Ne pas expliquer d'un seul coup les
trois cas, c'était s'obliger à les expliquer l'un après l'autre,
s'exposer au péril des redites. Ce péril, Tacite a su l'esquiver,
en apparence du moins, quand il a dû motiver l'adhésion des
troupes pannoniques, en tirant parti de ce que celles-ci avaient
combattu à Bedriacum, tandis que les troupes mésiques
n'avaient pas assisté à la bataille; différence insignifiante au
point de vue des sentiments qui les poussèrent, les unes et les
autres, vers Vespasien. La quatorzième légion, en majeure
partie, n'avait pas assisté à la bataille, et pourtant elle parut à
Vitellius la plus mal disposée, la plus dangereuse des légions
olhoniennes, si bien qu'il crut prudent de l'envoyer tout de
suite en Bretagne ^ 11 n'y avait pas même un détachement
des légions de Mésie à Bedriacum, et pourtant ce furent elles
qui, par la mutinerie d'Aquilée, manifestèrent de la fa^on
la plus violente leur hostilité au nouveau prince. 11 ne faut
donc pas insinuer que chez les présents le désir de la revanche
était plus vif que chez les absents. La variété des formules
n'est que verbale, la gradation est tout artificielle. Et lorsque
Tacite arrive au troisième cas, celui des troupes de Dalmatie,
il n'a même plus le moyen de donner à l'explication un faux
air de nouveauté : car, jusque dans les circonstances les plus
.. 11,77.
a. II, 06.
i/aDIIÉSK» de l/lLIAUICUM A L\ CAUSE FLAVIENXE 343
accessoires, elles ont partagé le sort des troupes de Pannonie.
Ne sachant comment masquer la redite, il emploie la res-
source facile, mais grossière, de l'omission pure et simple.
En sorte que, l'adhésion de ce corps d'armée n'étant nulle-
ment rattachée à la cause commune, si nous n'avions ailleurs
la preuve qu'il dut en suhir lui aussi l'inllucnce, nous croirions
qu'il ne fit que céder à l'exemple ou à la pression des corps
d'armée voisins, la seule cause indiquée ici : « luncti inde
Moesici ac Pannonici exercitus Delmaticum militem traxere. »
Le développement dont nous regrettons l'absence aurait
servi, non seulement à définir la cause qui agit sur les trois
groupes des légions danubiennes, mais encore à caractériser
son mode d'action, qui fut le même dans les trois provinces.
L'impulsion ne vint pas d'en haut; les sentiments qui pous-
sèrent les troupes à la révolte, le désir et l'espoir de venger
Othon et de se venger elles mêmes en combattant pour Ves-
pasien contre Vitellius, elles les avaient conçus spontanément;
et, si l'insurrection eut ses meneurs, dont Tacite nous fera
connaître en temps opportun les deux principaux, Antonius
Primus et Cornélius Fuscus; si, parmi les légats des légions
et autres officiers ou fonctionnaires supérieurs, qui restèrent
pour la plupart sur la réserve', il se trouva quelques agita-
teurs, ils n'allumèrent pas le feu, ils ne firent que l'attiser au
bon moment. Quant aux légats consulaires des trois provinces,
ils ne prirent pas l'initiative de la défection, ils ne se laissèrent
même pas sans hésitation entraîner par le courant. Lorsque
le Batave Civilis, voulant excuser sa rébellion contre la puis-
sance romaine, prétendra qu'elle fut une levée de boucliers
contre Vitellius et assimilera son cas à d'autres : « Arma in
Germania movi, quae Mucianus in Suria, Aponius in Moesia,
Flavianus in Pannonia...', » cette affirmation ne nous éton-
nera pas dans le plaidoyer d'un coupable qui arrange les
choses à sa manière et à son avantage; elle n'en est pas
moins doublement contraire à la vérité historique, et par
I. En Pannonie, du moins (III, 3), et sans doute aussi dans les deux autres corps
d'armée.
?. V, i6.
34^ UEVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
rintention que le séparatiste s'arroge et par le rôle qu'il prèle
aux légats de rillyricum. En réalité, ce rôle fut semblable au
rôle passif d'Hordeonius Flaccus, légat de la Germanie supé-
rieure, à l'époque où les légions du Rhin proclamèrent Yitel-
lius empereur', et nullement au rôle actif des gouverneurs
orientaux, ïiberius Alexander et Mucien, dans la révolution
flavienne^. Car ils ne travaillèrent ni à provoquer l'explosion
du mécontentement qui agitait la masse de leurs soldats, ni
à tourner cette force en faveur et en dévouement au profit
du parti nouveau. Tacite aurait dû signaler dès l'abord
ce caractère général, l'effacement des chefs. Il ne le signale
que très avant dans le cours du récit, en termes vagues et
surtout de telle façon que la remarque a l'air de concerner,
dans sa pensée, deux seulement des trois gouverneurs :
« luncti inde Moesici ac Pannonici exercitus Delmaticum
militem traxere, quamquam consularibus legatis nihil tur-
bantibus. Tampius Flavianus Pannoniam, Pompeius Silvanus
Delmatiam tenebant, divites senes. » Et le légat de Mésie,
Aponius Saturninus, pourquoi n'est-il pas nommé ici avec
ses deux collègues? Eut-il une conduite différente? Nous allons
voir que non. Mais, quand Tacite s'avise enfin de faire sa
remarque sur l'attitude des légats consulaires, il a déjà parlé
d'Aponius pour en dire autre chose, le tour d'Aponius est
passé; il oublie donc ou il néglige de le remettre en cause.
Cette omission, analogue à celle que je lui reprochais tout à
l'heure, est un effet du même vice de composition : il ne s'en
serait point rendu coupable^ s'il avait placé la remarque là
où elle devait être, dans une introduction générale. Si, main-
tenant, nous voulons nous convaincre que la conduite d'Apo-
nius fut pareille à celle des deux autres et nous mettre en
mesure de préciser, en l'appliquant aux trois légats, l'indica*
tion par trop vague nihil furbantibus, il nous faudra cher-
cher des renseignements hors du récit que nous analysons 3.
Bientôt nous ferons grief à Tacite de ne les y avoir pas mis;
1 . I, .t5G.
.. Il, 7, 7'4, 77.80.
3. !!, 90; III, !,, 5o.
l'adhésion de L'iLLYniCUM A LA CAUSE FLAVlEiNNE 3/j5
ce n'est pas à dire qu'il aurait dû les mettre tous dans l'in-
troduction. Non : il fallait réserver les choses propres à chacun
des gouverneurs pour la partie du récit consacrée à sa pro-
vince, mais faire voir dès l'abord ce que leur conduite à tous
trois eut de commun. Et, après avoir constaté qu'elle fut
également passive, puis également indécise, il fallait dire
pourquoi. Tacite l'a dit en deux mots pour Tampius et Pom-
peius : ils étaient riches et vieux, divites scnes. Au lieu de
cette esquisse un peu trop sommaire et perdue au milieu du
récit, il fallait, placé en bonne lumière, un portrait collectif
p]us poussé des trois légats. Timorés de leur naturel et refroidis
encore par l'âge, ayant épuisé, ou presque, la série des
honneurs sénatoriaux, ils préféraient le statu quo à une
nouvelle révolution, où ils risquaient de beaucoup perdre et
ne pouvaient pas gagner grand'chose; dépourvus de prestige
et d'autorité, ils étaient aussi incapables de provoquer et
de diriger l'insurrection que de la maîtriser; elle devait se
faire et se fit en dehors d'eux, sinon malgré eux; et la guerre
qui en fut la conséquence se fit sans eux ».
Tacite ne dit pas formellement que la révolte commença en
Mésie, et, s'il résulte du contexte que les deux corps d'armée
mésique et pannonique firent défection avant le corps d'armée
dalmatique, « iuncti inde Moesici ac Pannonici exercitus Del-
maticum militem traxere, » il n'en résulte pas que les légions
de Mésie devancèrent celles de Pannonie. On invoquerait en
vain, pour résoudre la question de priorité, la phrase : « Ita très
Moesicae legiones per epistulas adiiciebant Pannonicum exer-
citum... » La démarche des troupes mésiques prouve seule-
ment qu'à l'instant où elles venaient de s'insurger, elles
t. Voyez, III, lo et ii, la disparition d'Aponius et de Tampius au début même de
la guerre. Pompeius n'entra en scène qu'après la bataille de Crémone (111, 5o) et
n'eut, d'ailleurs, malgré son rang de consulaire, aucune part à la conduite des
opérations ultérieures.
3^0 11E\LE DES KTIDLS ANCIENNES
n'avaient encore reçu aucune nouvelle d'une insurrection
pannonique, et celle ignorance se concevrait si la révolte
avait éclaté simultanément dans les deux provinces ou même,
étant données les conditions géographiques, si elle avait éclaté
un peu plus lot en Pannonie. Une autre phrase de Tacite
serait moins propre encore à nous tirer de l'incertitude :
« Ai in Pannonia tertia décima legio ac seplima Galbiana...
haud cunctanter Vespasiano accessere... » Les deux légions se
rallièrent sans hésiter: qu'est-ce à dire au juste? Qu'elles se
déclarèrent aussitôt après la démarche des insurgés mésiques
ou bien aussitôt après avoir pris connaissance de la lettre-
circulaire de Vespasicn qui les avait, elles aussi, sollicitées
çlireclemenl 1? 11 serait pourtant naturel, rien ne s'y opposant,
de penser que l'historien a suivi l'ordre chronologique, et nous
aurions d'autant plus sujet de le croire que nos trois autres
témoins, Josèphe, Suétone et Dion", sans raconter les choses
en détail, mentionnent la défection de la Mésie avant celle
de la Pannonie. Mais Tacite lui-même placera plus tard dans
la bouche d'Anlonius Primus une affirmation décisive : d Tum
ad Mocsicos conversus principes auctoresque belli ciebat. » ^
Ici donc, pour être pleinement clair, au lieu de constater
d'emblée que la troisième légion donna l'exemple aux deux
autres légions de Mésie, « tertia legio exemplum céleris Moesiae
legionibus praebuit, » il aurait dû constater d'abord que ce
corps d'armée fut le premier des trois corps illyriques à se
mettre en état d'insurrection.
Pourquoi la Mésie adhéra-t-elle au parti llavien avant la
Pannonie et la Dalmalic? Pourquoi l'initiative de l'adhésion
y fut-elle prise par la troisième «légion? A la seconde question
le texte de Tacite ne fournit pas ici de réponse. Le lecteur
se rappellera, s'il le peut, que naguère Vespasien, faisant le
dénombrement des forces sur lesquelles il croyait pouvoir
.. III, 3.
2. Jos., Bell. Jud., I\ , 10, 0; Sud., Vit., i5; Dion, 05, 9.
.3. III, 2'i. Celte aninnation n'est pas contredite par la lettre li'Antonius à Ves-
pasien (III, 53): «Se Pannonicas let,noncs in arma egissc; suis stimulis excilos
Moesiae duces. » Il s'agit ici, non de l'adlusion des troupes mési(pies à la cause fla-
vienne, mais de leur cnlrée en campagne (romp. III, 5). Les légions de Pannonie
arrivèrent natiirellement avant elles sur le théâtre des opérations (111, 7, 9, 10).
I, ADHÉSION DE l/iLLYUlCUM A LA CAUSE FLAVIENNi: .V|7
compter, a considéré la troisième légion comme lui appar-
tenant et motivé son opinion : k Tertiam legionem, quod e
Suria in Moesiam transisset, suam numerabat'. » Et, en ad-
mettant que le lecteur s'avise, sans que la moindre formule
de rappel linvilc et Taide à faire ce retour en arrière, de
chercher plus haut l'explication qui manque ici, il aura le
droit de la juger un peu obscure, de ne pas saisir tout de
suite le raisonnement de Vespasien. Suffit-il qu'une légion
ait tenu garnison en Syrie avant d'aller en Mésie pour qu'elle
puisse être regardée comme acquise à la cause flavienne'.*
Ne faut-il pas, en outre, que le transfert se soit fait assez
récemment pour qu'elle ait servi sous les ordres du légat
actuel, Mucien, l'ami et l'instigateur de Vespasien, poui-
qu'elle ait en quelque sorte vu de près Vespasien à l'œuvre
dans la province voisine de Judée? Un rapprochement avec
ce passage de Suétone ^ : « Legione terlia, quae sub exitu
Neronis translata ex Syria in Moesiam fuerat, » nous montre,
d'une part, que cette condition était remplie, et, d'autre part,
que Tacite aurait pu l'indiquer sans allonger beaucoup sa
phrase trop concise : tout serait clair, s'il n'avait omis la
circonstance sub exitu Neronis.
Quant à la première question, on y peut répondre avec le
texte de Tacite. Les légions de Mésie, outre l'influence de la
cause commune, subirent celle de causes spéciales. Elles se
rallièrent au parti flavien non seulement parce qu'elles
étaient imhutae Javore Othonis, comme les autres, mais aussi
parce qu'elles avaient à redouter de Vitellius la punition de
certains méfaits qui pouvaient, au contraire, leur devenir un'
mérite aux yeux de Vespasien. Pour être rigoureusement
complet, il eût fallu ajouter deux autres motifs qui contri-
buèrent à la promptitude de leur adhésion, la présence même
dans la province de la légion la mieux disposée pour Vespa-
sien, en qui, avec le vengeur désigné d'Othon, elle voyait, elle
seule, le candidat de Mucien, en qui, plus que les autres
légions, elle estimait le glorieux vainqueur des Juifs; — la
I. 11,74-
a. Vexp., (>.
3^8 UEVLE DES ÉTUDES ANCIENNES
proximité relative des provinces orientales, gruce à laquelle la
lettre- circulaire de Yespasien dut parvenir un peu plus lot en
Mésie. Tacite a pensé, non peut-être sans raison, que ces
deux motifs étaient trop évidents pour qu'il fût besoin de les
signaler au lecteur. Voyons donc ce qu'il a dit de la seule
cause spéciale énoncée par lui, la mutinerie d'Aquilée :
« Aquileiam progressae, proturbatis, qui de Othone nuntia-
bant, laceratisque vexillis nomen Vitellii praeferentibus»,
rapta postremo pecunia' et inter se divisa, hosliliter egerant;
unde melus et ex metu consilium, posse imputari Vespasiano,
quae apud Vitellium excusanda erant^. » Ce résumé trop
succinct ne donne pas de l'événement une idée exacte et pleine ;
si Ton veut savoir plus en détail comment les choses se pas-
sèrent et quelle fut au juste la gravité des méfaits, il faut le
confronter avec le récit de Suétone^. Suétone se trompe, sans
"doute, en affirmant que la mutinerie fut l'œuvre de trois déta-
chements légionnaires : « Moesiaci exercitus bina e tribus
legionibus milia missa auxilio Othoni...» D'après Tacites et
PlutarqueG, c'est bien, semble-t-il, les trois légions tout
entières qui se portèrent au secours d'Othon et s'avancèrent
jusqu'à Aquilée'. Suétone a tort aussi, sans doute, de dire que
1. Quels étaient ces vexilla au nom de Vitcllius? Ceux des légions de Mésic
portaient naturellement le nom de leur empereur à elles, Othon. Pcrson suppose
qu'il s'agit des étendards de détachements vitelliens qui vinrent à la rencontre des
troupes mésiqucs et leur annoncèrent la défaite et la mort d'Ollion. D'après
Valmaggi, c'étaient ceux des fjracmissi (II, /|6) qui, ayant fait leur soumission à
Vitellius avec les autres troupes du quartier général otlionien (11, ûi), avaient inscrit
le nom de leur nouvel imperalor sur leurs étendards et rev(!naient annoncer le
désastre à leurs camarades. Il peut s'agir aussi d'étendards que, la nouvelle reçue, les
chefs ou certains des chefs mésiques, partisans du ralliement à \ itellius ou le regar
dant comme inévitable, essayèrent de faire arborera la place des étendards othonicns.
2. Burnouf: le trésor militaire; Louandre : le trésor de l'armée; Orelli- Meiser,
après avoir cité ces deux traductions : « Moneo, quia nonnulli pcrperam de rapinis
in privatos homines cxercitis acceperunt. »
o. Fcrret : a Id est, posse Vcspasianum iis obligari, quae contra Vitellium, etiam
non pro se, facta fucrant. »
4. Vesp., G.
5. II, Sa: " Paucis diebus quartam dccimam Icgionem... cum Moenicis copiis
adfore;); V'i: « Venirc Moesicas legiones;» AO: « Pracmissi c Mocsia camdeui obsti-
nalioncm advcntantis cxercilus, legiones Aquileiam ingressas nuiiliabaiit. » De
même ici: « (legiones) Aquileiam progressae.»
0. Othon, 8 : tt,v ez Myii'a;... o-jvaixiv y-or, xaO' ôobv ovjtxv, — i5 : ',\naYY£X).oy(Tt tt,v
£x M'jT'.a; r,|iâ)v ô jvau,tv oO ttoa'/.ôjv r,)xz^ù>'i ôoôv àTté/jeiv rfir^ y.2tTaoaivo'j<Tav etti t'ov 'Aoptav.
7. Pour Savilc, l'erreur de Suétone n'est pas douteuse. Mais il ne l'expliquf* pas.
Ce qui a pu induire .Suétone en erreur, c'est le cas des légions de Pannonie et de
l'adhésion Dt; i/ili.yuicum a i,a causk ki.wiknm: 3^9
CCS troupes n'élaienl pas encore parvenues à A({uik'c, quand
elles reçurent la nouvelle du desastre : c Postquam ingressis
iler nuntiatum est viclum eum ac vim vilae suae altulisse,
nihilo setius Aquileiam usque perseveraverunt', quasi rumori
minus crederent. » D'après les affirmations très précises de
Tacite 2, elles avaient atteint Aquilée, non seulement lors-
qu'elles refusèrent de croire à la défaite et au suicide d'Olhon,
mais dès avant la mort d'Othon. Enfin, Suétone est plus vague
que Tacite sur les actes de brigandage : « Ita per occasionem
ac licentiam omni rapinarum génère grassati... » Mais, à partir
de ce point, il prend l'avantage pour le garder jusqu'au bout.
Tacite ne fait intervenir la crainte des comptes à rendre que la
mutinerie d'Aquilée une fois achevée, et n'explique par cette
crainte que l'adhésion définitive; à peine indique- 1 il que
la mutinerie comporta une tentative de défection. Suétone,
qui ne racontera pas l'adhésion définitive, raconte en détail
celte tentative avortée et la motive par la peur du châtiment
que méritaient les actes de brigandage : « Cum timerent ne
sibi reversis reddenda ratio ac subeunda poena essel, consi-
lium inierunt eligendi creandique imperatoris; neque enim
détériores esse aut Hispaniensi exercitu, qui Galbam, aut prae-
tbriano, qui Othonem, aut Germaniciano, qui Yitellium fecis-
sent. » Sous l'influence de la crainte et de cette jalousie
militaire, ils délibèrent, passant en revue les noms de tous les
Dalmalie : celles-là se firent précéder de délaclicments (II, 11). — On ue saurait
invoquer en sa faveur le fait que, dans le récit de Tacite comme dans le sien, il n'est
question que de vexilla, non d'aigles et de signa; vexilla au nom de Vilellius déchirés
(Tacite), vexilla au nom de Vcspasicn arborés (Suélone). Ce fait n'indique pas de
façon certaine la présence de simples détachements. Des images impériales en métal
ne pouvaient s'improviser comme des étendards en étoffe au nom d'un empereur.
Les mutins n'eurent donc pas le loisir, même s'ils étaient légions et non détaclie-
menls, d'arborer en fait d'enseignes séditieuses autre chose que des vexilla ; cl ils
n'eurent pas le moyen de détruire autre chose que des vexilla vitelliens fabriqués sur
place ou bien, si l'on accepte l'opinion de Persori ou de Valmaggi, apportés par les
détachements de l'armée victorieuse ou leurs camarades pracinissi, qui vinrent à leur
rencontre.
1. Perseveraverunt n'a rien en soi d'invraisemblable. Juste -Lipse: «Ut soient
homines in spcm suam proni. »
2. Comparez notre passage avec II, /|0 : « Praemissi e Mocsia eamdem obstina-
lionem advcntanlis cxeicilus, legioncs Aquileiam ingrcssas nuntiabant (Olhoni). »
Dira-l-on qu'ils exagèrent.^ « Quid si pr,Toptxw;, non vere, ut averlerent Othonem ab
cxtremorum cogilatione.^ » (Salinerius.) C'est possible, à la rigueur. Plutarque fait
dire à Olhon seulement que l'armée de Mésie descend vers l'Adriatique au moment
où il va mourir.
Rev. lit. anc. a'i
35o lŒVUE DfS KIXDES ANCIL>.\LS
candidats possibles, de tous les légats consulaires; tous leur
déplaisent pour diverses raisons. Alors entre en scène la
troisième légion: « Gum... quidam e legione terlia... Vespa-
sianum laudibus ferrent, assensere cuiteti nomcnque eius
\exillis omnibus sine mora inscripserunt. » Se douterait-on,
à lire Tacite, qu'il y eut dès lors une élection de Vespasien? Et,
s'il dit que les soldats mutinés déchirèrentles vexilla portant le
nom de Yilellius, il ne dit pas qu'ils en arborèrent d'autres
avec le nom de Vespasien. Omettre des circonstances comme
celles-là, ce n'était pas élaguer du superflu, c'était amputer le
fait de membres essentiels. Tout ce que Tacite dit est utile,
mais il ne dit pas tout ce qui est nécessaire. Ce qu'il supprime
a parfois plus d'importance que ce qu'il conserve : car son
excessive préoccupation d'être bref, son zèle fervent à rac-
courcir la narration originale, dont la sienne et celle de
Suétone sont deux dérivations indépendantes', en arrivent
à troubler son discernement. L'inscription du nom de Vespa-
sien sur les drapeaux était encore plus significative que la
destruction des drapeaux portant le nom de Vitellius et,
d'ailleurs, l'impliquait logiquement. A sacrifier l'une des deux
circonstances, il valait mieux, comme le fit Suétone, sacrifier
la seconde; Tacite a sacrifié la première.
Cette recherche exagérée de la brièveté ne saurait se justi-
fier, mais elle se conçoit. La mutinerie d'Aquilée, si elle ne
constitue pas, à la place où Tacite la raconte, un hors-d'œuvre,
— nous avons montré plus haut 2 la double utilité de la phrase
qui lui est consacrée, — n'en constitue pas moins une digres-
sion rétrospective. Tacite l'abrège donc autant que possible
dans la crainte qu'elle n'alourdisse le récit où elle s'intercale
et ne détourne trop longtemps l'attention vers le passé au
détriment du présent. Il y avait un moyen excellent d'éviter
à la fois les deux écueils : raconter en détail l'alTaire d'Aquilée
à la place que lui assignait sa date, la seconde moitié d'avril 3,
1. Les sources de Tacite, p. i58.
2. A la fin du S HI.
.3. La mutinerie s'étanl produite à la nouvelle du suicide d'Othon, qui mourut
sinon le i5, au moins le iC ou le 17 avril. Voyez Goyau, Chronologie de C empire
romain, \>. l'ia.
I.'auIIÉSIO.N Dli 1,'lLK^UICLM A LA CALSE ILWlE.NNl; 3,")!
et ne la mentionner ici que par allusion avec une formule de
renvoi. Il n'est pas malaisé de trouver, dans le deuxième livre
des Histoires, le point où elle se fût tout naturellement insérée.
Le chapitre 66 commence par la phrase : « Angehat \ itellium
victarum legionum haudquaquam fraclus animus : sparsae
per Italiam et vicloribus permixlae hostilia loquehanlur... «
Nous sommes aux derniers jours d'avril ou aux premiers jours
de mai'. Il s'agit des troupes olhoniennes qui ont pris part
à la bataille de Bedriacum ou qui étaient sur le théâtre de la
guerre. Ce chapitre et le suivant énumèrcnt les mesures
ordonnées contre elles par Yilellius: licenciement des cohortes
prétoriennes, envoi en Espagne de la legio prima classicorum,
renvoi en Bretagne de l'une des légions dalmatiques, la qua-
torzième, et dans leurs quartiers ordinaires de l'autre, l'on-
zième, ainsi que d'une légion pannonique, la septième
Galbienne, tandis que l'autre, la treizième, est employée ù la
construction de deux amphithéâtres dans les villes de Crémone
et de Bologne. Tacite conclut : « Et victas quidem partes
modeste distraxerat. » Avant de quitter cet ordre d'idées, la
dislocation du parti vaincu, les précautions prises contre l'état
d'esprit inquiétant des Olhoniens, il aurait dû raconter la
mutinerie d'Aquilée, qui fut la manifestation la plus violente
de ce même état d'esprit. Nous attendions ce complément du
récit, nous souvenant qu'avec les légions de Pannonie et de
Dalmatie, dont il vient d'être question, celles de Mésie s'étaient
déclarées pour Othon, qu'elles s'étaient mises en marche,
qu'avant la mort d'Othon elles entraient à Aquiléea. La
transition paraissait tout indiquée : après le cas des Othoniens
présents, celui des absents; après les propos hostiles de certains
Olhoniens, hostilia loquebantur, les actes hostiles de certains
autres, tiostiliter egerant. Pourquoi Tacite n'a -t- il pas consacré
à ces actes, au lieu d'une courte digression rétrospective, une
narration détaillée à leur place chronologique.^ Peut-être lui
1. Vitellius a déjà passé les Alpes (II, 06), mais il n'est pas encore arrive à
Crémone d'où, après avoir assisté aux spectacles offerts par Caeciiia, il ira visiter les
champs de Bedriacum « inlra quadragcsimum pugnae diem » (II, 70). Or, la bataille
eut lieu, sans doute, le i/t avril.
2. I, 76; II, II, 32, W, /16.
35a KEVLE DES ETUDES ANCIENNES
a-t-il semblé que le récit de l'élection manquée déflorerait en
quelque sorte le récit de la véritable élection. Il est permis
d'estimer, au contraire, que celui-là eût très heureusement
préparé celui-ci. La version de Suétone nous met en mesure
de conjecturer que la source commune avait raconté l'affaire
d'Aquilée parmi les faits d'ordre militaire consécutifs à la
bataille de Bcdriacum, et d'affirmer qu'elle l'avait racontée
avant la proclamation de Yespasien en Orient. Entre cette
proclamation et la tentative avortée Suétone indique un
rapport d'efl'et à cause : « Et tune quidem compressa res est,
revocatis ad officium numeris parumper. Geterum divulgato
facto Tibcrius Alexander praefectus Aegypti primus in verba
Vespasiani legiones adegit kalendis luliis. » Il n'a pas inventé,
il a trouvé marqué dans sa source ce rapport dont la réalité
ne paraît pas douteuse : il est naturel que, s'il fut mis le
premier au courant d'un acte qui dénotait incontestablement
les bonnes dispositions d'un important corps d'armée si bien
placé au point de vue stratégique, le préfet d'Egypte n'ait pas
hésité à brusquer le premier l'exécution du dessein concerté
avec Mucien et Yespasien». Motivée dans la version de
Suétone, son initiative ne l'est nullement dans la version de
Tacite, qui se borne à la constater : « Initium ferendi ad Vespa-
sianum imperii Alexandriae coeptum, festinante ïiberio
Alexandro, qui kalendis luliis sacramento eius legiones
adegit.» Ainsi, pour n'avoir pas voulu insérer l'épisode
d'Aquilée à la place que lui assignait la logique autant que
la chronologie, non seulement il s'est condamné à donner un
récit insuffisant du fait lui-même, mais encore il a coupé
arbitrairement le lien historique qui l'unissait à d'autres faits.
L'initiative de la troisième légion, dont parle ici Tacite,
« tertia legio cxemplum céleris Moesiae legionibus praebuit, »
est évidemment distincte de celle que la même légion prit
à Aquilce en proposant aux suffrages des mutins la candi-
dature de Yespasien. Le contexte l'indique déjà, puisqu'il
faut entendre exemplain tra/i'igredicndi in partes; or, la muti-
nerie d'Aquilée avait été non l'adhésion à un parti existant,
I. ir, 7'i.
l'adhésion de l/lI.LYUICLM A I.A f:\I SE l'I.AVlKN.NE S."),"?
mais un essai de constitution d'un parti. La chronologie
achève de le démontrer. L'empereur, à qui l'acte séditieux
dont il s'agit ici fut, Tacite nous l'apprend ailleurs, dénoncé
immédiatement par une lettre du gouverneur Aponius', ne le
connut même pas tout de suite après son arrivée à Rome,
tandis que l'élection d'Aquilée avait eu lieu vers la fin d'avril,
comme Vitelhus descendait à peine, venant des Gaules, dans
la vallée du Pô; et nous savons que sa marche à travers l'Italie
fut très lente % qu'il fit son entrée à Rome en plein été.
L'exemple ici mentionné fut le signal et le commencement de
la révolte définitive, le premier effet de la lettre-circulaire par
laquelle Vespasien, proclamé en Orient, sollicitait l'adhésion
des autres armées^; il se produisit vers la fin de juillet ou le
début d'août ^ Si nous voulions être renseignés sur la scène de
la défection, telle qu'elle se passa soit à la troisième légion,
soit aux autres légions de l'Illyricum, Tacite ne satisferait
guère notre curiosité. Tout ce que nous apprendrons de lui
à ce point de vue, non pas ici, mais plus loin, c'est que la
révolte de la troisième légion éclata de façon soudaines et
qu'en Pannonie la lettre de Vespasien fut communiquée aux
soldats officiellement assemblés g. Encore ces détails ne nous
seront- ils pas donnés pour eux-mêmes. Au reste, d'après les
scènes analogues que Tacite a racontées"^, nous pouvons faci-
lement deviner l'essentiel de celle-ci. La défection se mani-
festait normalement par la prestation du serment militaire au
nouvel empereur et par la destruction des images de l'ancien
et des étendards à son nom. Tacite a eu raison de nous épar
gner ces lieux communs, si dans l'espèce il ne s'était rieji
passé qui en pût sauver la banalité. Il n'a pas davantage
détaillé la proclamation de Vespasien par les légions d'Egypte
et de Syrie. Mais il a décrit plus largement sa proclamation
1. II, 97.
2. II, 87. Son entrée à Rome (II, 89) n'est point datée par Tacite. Le premier fait
daté ensuite est du milieu de juillet (AT Kalendas Augustas, II, gi). Nous savons,
d'autre part, qu'il s'acheminait vers Rome maturis iom frugibus (II, 87).
3. II, Sa, 98; m, 3; IV, 34.
It. Voy. la fin du S II.
5. II, 96.
C. III, 3.
7. I, 27, 36, 55-57; ni, i3-i4; IV, 3i, 37, 59, 70.
354 UEVtE DES ÉTUDES ANCIENNES
en Judée, où sa présence avait donné à la scène un caractère
plus solennel et plus rare, à cause de la salutation militaire et
de l'allocution impériale i.
Quand les trois légions de Mésic eurent fait acle d'adhésion
à la cause flavienne, elles avisèrent aux moyens d'y rallier les
légions de Pannonie : « Ita très Moesicae legiones per epis-
tulas adiiciebant Pannonicum exercitum aut abnucnti vim
parabant o. La phrase signifie, au sens littéral, qu'elles écri-
virent à ce corps d'armée voisin pour le gagner par la persua-
sion, et que, pour le cas d'un refus, elles se disposaient à faire
usage contre lui de la force. Est-ce là bien exactement ce que
Tacite a voulu dire!' N'a-t-il pas voulu plutôt nous donner
à entendre que l'emploi éventuel de la force était annoncé
dans la lettre? Quoique, grammaticalement, per epistulas ne
puisse porter que sur adUciebanl, ne faut -il pas regarder le
second terme comme appartenant logiquement à l'analyse de
cette lettre? Si telle a été la pensée de Tacite, il aurait dû
écrire, non pas vim parabant, mais vim ostendehani ou minila-
bantur^, ou se servir de quelque autre verbe qui exprimât,
non le fait seul des préparatifs, mais la communication de ce
fait aux intéressés; avec un de ces verbes, per epistulas portait
aussi sur le second terme. Et, si telle n'a pas été sa pensée, si,
par conséquent, il n'a pas commis une maladresse d'exprès
sion, il a commis une inexactitude de fond, nous pouvons
l'afïirmer presque à coup sûr. Car il est absolument invrai-
semblable que les troupes de Mésie aient écrit aux troupes de
Pannonie pour les attirer par la persuasion à leur parti, et
en même temps, sans les en prévenir, se soient préparées
à les traiter en ennemies, si elles refusaient. Non, elles n'adop-
tèrent pas une tactique qui eût éfé aussi malhabile que sour-
noise. Elles leur firent savoir à la fois qu'elles comptaient sur
leur adhésion volontaire, mais qu'elles étaient résolues, s'il le
fallait, à user de contrainte. Au surplus, il va sans dire que la
menace intervenait discrètement, que des deux termes de
I. II, 79-80.
a. Comparez III, 48: « Postqviam merces proditionis aut bcUuni osteridebatur; )>
Ann.. XllI. â'j : « Minilando vim Romaiiam, nisi abscedcreiit Frisii. »
l'adhésion de l/ll.l.YlUCLM A LA CAUSE FLAVIENNE '^')5
l'alternalive le premier était présenté comme l'hypothèse
à peu près certaine, — ■ connaissant déjà les sentiments de leurs
camarades envers Yitellius, les soldats mésiques se croyaient
et se disaient à peu près sûrs d'être suivis par eux de bon gré
et de bon cœur dans une révolte contre Yitellius, — et qu'ils
n'insistaient pas sur le second terme présenté comme Ihypo
thèse tout à fait improbable. L'analyse de Tacite est donc,
sans doute, obscure ou infidèle. Si elle est infidèle sur ce point,
ne l'est-elle pas sur un autre? En même temps qu'à leurs
camarades de Pannonie, les soldats de Mésie n'écrivirent-ils
pas aussi à ceux de Dalmatie? Ils n'avaient aucune raison de
penser que ces autres anciens Othoni^ns seraient moins bien
disposés pour la cause flavienne, et, quoique le corps d'armée
dalmatique ne comprît alors qu'une légion', son appoint
n'était pas négligeable, vu son excellente position stratégique
à proximité de la frontière. Le plus probable me paraît être
qu'à elle aussi les insurgés de Mésie communiquèrent tout de
suite leur décision en lui demandant d'y adhérer, et que Tacite
a omis cette communication parce qu'elle ne produisit effet
qu'après la déclaration des légions de Pannonie. Mais il est
possible, à la rigueur, que le corps de Mésie ne se soit inquiété
d'abord de rallier à sa cause que le plus important des deux
autres corps illyriques, dans l'espoir que la seule pression du
double exemple entraînerait le troisième corps et le plus
faibles Et, en effet, la légion dalmatique ne se déclara qu'a-
près avoir subi cette pression : « luncti inde Moesici ac
Pannonici exercitus Delmaticum militem traxere. » Mais cette
phrase, notons-le bien, ne signifie pas nécessairement que le
double exemple fut l'unique mobile de la détermination, et
n'exclut pas, en particulier, la possibilité de la démarche
immédiate que, malgré le silence de Tacite, nous estimons
vraisemblable.
Quelle fut, dans l'insurrection mésique, l'attitude du gou-
1. m, 5o. Voyez plus bas S VII.
2. Dans le discours que Tacite lui fait tenir au conseil de guerre de Poclovio,
Antonius néglige le corps dalmatique : « Quin potius eo ipso uterentur, quod Panno-
nicae legiones... resurgere in ullionem properent, Moesici exercitus intégras vires
altulerint? »
356 HKVtF. DES K IL DES ANCIENNES
verneur Aponius? Ce n'est pas ici que nous l'apprendrons,
quoiqu'un assez long développement soit consacré à ce person-
nage. iSous saurons plus tard' qu'il se conduisit d'abord en
fonctionnaire loyal, mais que sa fidélité ne dura pas; qu'il
dénonça à Yitcllius la révolte de la troisième légion, mais
qu'ensuite, sans doute lorsque les deux autres légions se furent
déclarées et par crainte du danger qu'il courrait en résistant
au mouvement généralisé, il adhéra, lui aussi, à la cause
flavienne: « Prima Vitellio terliae legionis defectio nuntiatur,
missis ab Aponio Saturnino epistulis, antequam is quoque
Yespasiani partibus adgregaretur; sed nequc Aponius cuncta,
ul trepidans re subila, perscripserat... 2. » Tacite, étant donné
surtout qu'il n'a pas mis en tète du récit la définition générale
de la conduite des trois légats, ne sera excusable d'avoir différé
ces renseignements que s'ils sont plus nécessaires là où il les
a placés. Que veut-il peindre dans ce dernier passage? L'effet
produit sur Yitellius par la mauvaise nouvelle. Le détail « sed
neque Aponius cuncta, ut trepidans re subita, perscripserat »
lui est utile, servant à expliquer en partie les illusions de
Yitellius, qu'entretient d'ailleurs l'adulation des courtisans.
Mais il n'a que faire de la circonstance « antequam is quoque
Yespasiani partibus adgregaretur ». 11 fallait donc mentionner,
dans le récit des affaires illyriques, l'envoi de la lettre et la
volte-face d'Aponius, et plus tard, en enregistrant la réception
de la lettre et son effet, noter qu'elle ne découvrait pas toute la
gravité de la situation. Tacite n'a pas su faire ce départ logique ;
le même défaut nous apparaîtra plus loin de façon encore plus
sensible 3. Quant au développement ici consacré à Aponius,
c'est une anecdote, intéressante pour sa psychologie indivi-
duelle, mais sans rapport avec l'évolution du mouvement
insurrectionnel. «In eo motu Aponius Satuniinus Moosiae
rector pessimum facinus audet, misso centurione ad interfi-
1. Il, 90.
2. Qu'avaitil omis:' Il disait que la troisième légion avait proclamé Vespasien,
mais il ne disait pas que la défcctioM avait été provoquée par une lettre où Nïspnsicn
annonçait sa proclamation en Orient. Car, si Aponius l'eût dit, sa lettre aurait appris
du même coup à Vitiliius la défection orientale, et Tacite ne pourrait pas dire :
'< Prima N'ilellio tertiae legionis defectio nuntiatur. »
'S. Voyoz S VI.
l'adhésion de i/iU-VRICI m V la CAUSK l'I.AVIEN.NE iô-j
ciendum Tctlium Iulianum scplimae legionis legalum ob
simultates, quibus causam parlium praelendebal. »> Il nous
importait assez peu de savoir qu'Aponius, converti à la cause
flavienne, trouva méchamment dans le zèle de cette cause un
prétexte pour assouvir une haine personnelle. Nous n'avions
pas besoin de faire si ample connaissance avec ce comparse.
La suite de l'anecdote ne concerne même plus /Vponius; mais
Tacite, l'ayant entamée, ne peut guère se dispenser de l'ache-
ver : (( Iulianus, comperto discrimine et gnaris locorum adscitis,
per avia Moesiae ultra montem Haemum profiigit. Nec deinde
civili bello interfuit, per varias moras susceptum ad Vespa-
sianum iter trahens et ex nuntiis cunctabundusaut properans.»
On le voit, la digression s'écarte de plus en plus du sujet. Les
aventures de Tettius, qui, pas même à titre de comparse, n'eut
part aux événements en question, sont ici chose de pure
curiosité. Puisque Tacite tenait à les raconter, quoiqu'elles
fussent en soi d'un minime intérêt historique, elles eussent
trouvé leur place naturelle au livre IV •, où le cas de Tettius
vient deux fois devant le sénat. Dans la séance du i'' janvier 70 :
(( Tettio Iuliano praetura, tamquam transgredientem in partes
Vespasiani legionem deseruisset, ablata » ; et peu de temps
après : « Redditur Tettio Iuliano praetura, postquam cognitus
est ad Vespasianum confugisse. » Qui se rappelle encore, en
lisant ces deux passages, dans quelles circonstances Tettius
avait quitté le commandement de sa légion? Et, partant, qui
pourrait, avec le texte seul, bien comprendre les motifs qui
engagèrent le sénat à rapporter son décret de révocation? Elle
aussi, cette révocation prononcée et rapportée n'est qu'un
fait historique insignifiant. Mais, à le mentionner, du moins
fallait-il le rendre pleinement intelligible. En parlant de Tettius
au livre II, Tacite ne songeait pas, peut-être même ne savait-il
pas, qu'il aurait à reparler de lui au livre IV.
T. Ch. 39,-/10.
358 lŒVlE DES ÉTLDES ANCIE>?iES
M
« At in Pannonia tertiadecima legio » ac septima Galbiana,
dolorem iramque Bedriacensis pugnae retinentes, haud
cunclantcr Vespasiano accessere, vi praecipua Primi Anlo-
nii. » Celle phrase contient plus d'une obscurité. Nous avons
déjà remarqué qu'à elle seule elle ne nous permettrait pas
de discerner si les troupes pannoniques se déclarèrent
avant ou après avoir appris la défection des troupes mési-
ques. Nous en serions réduils à la conjecture vraisem-
blable que la défection de la Pannonie fut postérieure à celle
de la Mésie, parce que Tacite la raconte en second lieu, et,
conséquemmenl, que la démarche des premiers insurgés en
fut la cause immédiate, si une affirmation qu'il nous faut
chercher hors de ce récit ne nous procurait sur ce point la
certitude^. Haud cunctanter signifie donc exactement que les
légions de Pannonie ne balancèrent pas à reconnaître Vespa-
sien, dès qu'elles y furent invitées par l'exemple et les
sollicitations des légions de Mésie. Dans l'intérêt de la clarté,
Tacite aurait bien dû préciser en ajoutant ce détail. Et pourquoi
jusque-là avaienl-elles hésité? Pourquoi n'avaient-elles pas cédé
aux sollicitations directes de Yespasien, malgré leur ressen-
timent contre le vainqueur de Bedriacum? D'abord, parce qu'à
la force de ce ressentiment ne se joignait pas pour la Pannonie
celle des raisons spéciales qui hâtèrent l'adhésion de la Mésie;
ensuite, par l'effet d'une sorte de prudence instinctive qui
retenait chez les plus faibles lélan de leur zèle révolutionnaire,
tant qu'ils ignoraient quel parti prendraient les plus forts : les
deux légions sentirent que l'initiative convenait mieux aux
trois légions leurs voisines. Quand on n'envisage que la
phrase et le proche contexte, le sens des mots tu' praecipua
I. Ritter : « Tertiadecimanos, quos paulo ante (c. 67) Cremonae et Bononiac
struere amphitheatra iussos esse retiulit, eos ex his locis, postquam ea opéra
perfocerunt, Poetovionem in Pannoniam remisses esse, hoc supplendum legenlibus
rerum scriptor reliquit. »
•>. AVijr le dcbiJt du < V.
r,'AnHi':sioN de i.'m.i.yuicum a la caisk fi.wiem.xk 35f>
Prinii Anlonii n'ap{)araU pas non plus clairement. L'inllucnce
d'Antonius Primus fut prépondérante dans cette alTaire; mais
prépondéranle par rapport à quoi? Son autorité individuelle
contribua-t-elle plus qu'aucun autre mobile à déterminer
l'adhésion du corps d'armée, ou bien fut-il dans le corps
d'armée le meneur le plus actif et le plus écouté? La traduction
de Burnouf, qui est ici très exacte, garde fidèlement toute
l'obscurité du texte : c En Pannonie, la treizième légion et la
septième Galbienne, nourrissant un profond ressentiment de
l'affront de Bédriac, embrassèrent sans balancer la cause de
V^espasien. Ce fut surtout par l'influence d'Antonius Primus.»)
Un membre de phrase que nous rencontrons un peu plus
bas : c( Labantibus Vitellii rébus Vespasianum secutus grande
momentum addidit, » nous porterait à adopter la première
interprétation, sans nous y obliger pourtant. Car le poids
qu'Antonius mettait dans la balance pouvait être considérable
et, néanmoins, n'être pas le plus puissant des mobiles. D'ail-
leurs nous verrions, en y regardant de près, qu'entre vi prae-
cipua et grande momentum il n'y a pas stricte corrélation
logique : l'un désigne seulement le rôle d'Antonius pendant la
période qui aboutit à l'adhésion, et l'autre son rôle pendant
toute celte guerre civile. Nous ne découvrirons la solution
sûre de la difficulté qu'au début du troisième livre. Là Anlonius
sera qualifié «acerrimus belli concitator » '. Là Tacite% ayant
constaté que, dès la réception de la lettre de Vespasien, il
avait su prendre sur les troupes et mis au service du parti
nouveau un ascendant unique, poursuivra: <( Proxima Cornelii
Fusci procuratoris auctoritas^. » Ce rapprochement fixe le
sens de vi praecipua : Anlonius fut l'agitateur le plus influent.
Et le passage qui nous fournit le rapprochement nous apprend
aussi à partir de quel moment s'exerça son action et en quoi
I. III, 2. Ces mots signifient, non pas qu'Antonius fut ce jour-là l'instigateur le
plus ardent de la guerre, mais qu'il le fut pondant toute cotte périodfî. La remarque,
si elle n'avait qu'une portée spéciale, serait oiseuse à côté du discours d'Antonius.
Comp., du reste, la définition générale du rôle de Fuscus, acerrimam bcUo facem prae-
tulit (II, 86).
s. III, 3-4.
3. Stcin, dans Pauly-Wissowa, Peal Encycl., IV, i34i, croit à tort que cette
phrase signifie le rôle de Fuscus au conseil de guerre de Poetovio. II résulte évidem-
ment du contexte qu'elle s'applique au rôle de Fuscus en général.
36o REVCE DKS ÉTUDES ANCIENNES
elle consista : dès le premier jour il prit franchement position,
tandis que la plupart des officiers tergiversaient, et il prononça
publiquement un discours qui était un plaidoyer pour Vespa-
sien, un réquisitoire contre Vitellius : « Ea statim contione...
qua, recitatis Vespasiani epistulis, non ut plerique incerta
disseruit, hue illuc tracturus interpretatione, prout conduxis-
set; aperte descendisse in causam videbatur, eoque gravior
militibus eratculpaevelgloriae socius '. » Ce que nous trouvons
dans ce passage, ce ne sont pas seulement des indications
précises sur le rôle personnel d'Antonius; nous pouvons, grâce
à lui, reconstituer les phases de la période comprise entre la
démarche de Vespasien auprès des légions pannoniques et
celle des insurgés mésiques; nous pouvons aussi faire sa juste
part à chacune des causes qui produisirent l'adhésion. En leur
qualité d'anciens Olhoniens, les soldats de Pannonie accueil-
lirent avec faveur l'invitation de Vespasien; mais ils ne prirent
pas tout de suite leur décision. Tandis que la plupart des chefs
s'appliquaient à garder une attitude équivoque, Antonius et
quelques autres meneurs entretinrent et accrurent l'agitation
révolutionnaire. Le jour où arriva la nouvelle de l'insurrection
mésique, délivrées du seul scrupule qui les contînt, les troupes
pannoniques s'empressèrent de reconnaître Vespasien. Là oii
Tacite l'a mis, ce passage si instructif n'est qu'un hors-d'œuvre.
Il sert à établir un rapprochement entre 1 attitude d'Antonius
au conseil de guerre dePoetovio, où il soutient avec véhémence
son plan d'offensive immédiate, et son attitude dans l'assemblée
où avait été lue la lettre de Vespasien. Le rapprochement est
intéressant: il nous montre Antonius imposant définitivement
par le second discours la haute opinion que le premier avait
fait concevoir de lui 2. Mais, outre qu'il n'est pas essentiel.
Tacite aurait pu obtenir le même effet par une simple allusion
rétrospective, si, au lieu de différer jusqu'après le conseil de
guerre la mention du premier discours, il l'avait mise à sa
I. m, 3.
2. m, 3 : it Hacc ac lalia... ita effudit, ut... vulgus et ceteri unum virum duccm-
quf, sprcla aliorum segnitia, laudibus ferrent. Haiic sui famam ca statim contione
commoverat, qua recitatis Vespasiani epistulis... »
l'adhésion de l'illyricum a la cause fla vienne 36 1
place chronologique, dans le récit deraclhcsion, dont elle était,
à notre avis, une partie nécessaire. Et ce n'est pas là, nous le
verrons bientôt, le seul développement que le récit de l'entrée
en campagne, qui n'en a pas besoin, devrait restituer au récit
de l'adhésion, qui s'en passe mal.
Dans ce dernier viennent ensuite une biographie et une
caractéristique d'Antonius. L'importance de son rôle présent
et futur justifie l'étendue assez grande du morceau, bien
ordonné, remarquable aussi par la netteté et la vigueur des
touches. Ces qualités sautent aux yeux. Mais un examen
attentif mitigé la première impression trop favorable, en
découvrant plusieurs fautes, qui ne sont pas toutes sans gra-
vité. Voici la notice biographique : « Is legibus nocens et tem-
pore Neronis falsi damnatus inter alia belii mala senatorium
ordinem reciperaverat. Praepositus a Galba septimae legioni
scriptitasse Othoni credebalur, ducem se partibus offerens ;
a quo neglectus in nullo Othoniani belli usu fuit. Labantibus
Vitellii rébus Vespasianum secutus grande momentum addi-
dit... )) Autant que nous pouvons en juger, elle est exacte-,
hormis sans doute un détail. La septième légion Galbienne
prit part à la bataille de Bedriacuma. Faut-il donc croire
qu'Antonius en avait, pour une raison quelconque, quitté le
commandement pendant la guerre entre Othon et Vitellius.^
Non ; selon toute vraisemblance. Tacite s'est exprimé inexac-
tement : il a voulu dire qu'Antonius n'avait pas eu dans cette
guerre l'emploi souhaité de dux partiam, n'y avait figuré, sans
rendre aucun service notable, qu'à son rang de légat légion-
^ I. Comp. sur deux points importants Dion Cassius, 65, g : ç^yivTa [xàv sx xaTa-
ocx/,; £u\ ToO Népwvoç, xaxaxOévira 8a hnh toO râX6a. Il ajoute inexactement : xa\ xoO
llavvovixou axpaTouîoo-j i'px^''^^- Josèphe, Bell. Jud., IV, n, 2, est encore plus inexact
burle crime de faux et la condamnation, voyez Ann., XIV, 40.
a. «Tertia décima legio ac septima Galbiana, dolorem' iramquc Bcdriaccnsis
pugnae relinenles » l'indique nettement. Dans le récit même de la bataille et de la
déroute, Tacite ne mentionne que la treizième (II, /,3-W). Mais la septième s'était
mise en marche, elle aussi, pour aller au secours d'Otiion (II ,1) Elle est au
nombre des légions vaincues que Vitellius trouve en Italie et disperse dans les
provinces^ (II, GG-67). Elle dut assister tout entière à la bataille, puisque Tacite
constate la, pour la qualorzième seulement, qu'elle n'y avait été représentée que par
une avant-garde: « Angcbat Vitellium viclarum legionum haudquaquam fractus
an.mus..., praec.pua qua.ladecimanorum fcrocia, qui se victos abnuebant : quinpe
Bedriacensi acie vcxillariis tantum pulsis vires legionis non adfuissc. » Comp II L
a la fin. Ce détachement est mentionné dans le récit de la bataille II y ' '
SGa uL\Lii dilS étlues a>(;ii:n.M::s
naire. Au point de vue de limparlialité, la biographie laisse
un peu plus à désirer, h legibus iiocens el leinpore Neroiiis jalsi
damimlus étale aN ec trop de coniplaisauce, en le dédoublant ver-
balement, le crime unic^ue d'Antonius". En introduisant par
credebalur la mcnlion des lettres à Olhon, Tacite avoue qu'il
n'a pas le droik de tenir la chose pour certaine; et pourtant
il énonce comme un fait le silence dédaigneux d'Othon, a quo
negleclus, ce qui implique ou a l'air d'impliquer qu'il regarde
aussi comme un l'ait l'offre d'Anlonius. Il y a, de sa part, ou
insinuation tendancieuse ou gaucherie de construction gram-
maticale. Le portrait se rattache étroitement à la notice ; il
consiste en une série d'appositions au sujet unique des verbes
de celle ci, à la personne d'Antonius : «... strenuus manu,
sermone promptus, serendae in alios invidiae artifex, discor-
diis et sedilionibus potens, raptor, largitor, pace pessimus,
bello non spernendus. » Toutes ces appositions sont explica-
tives de Vespasianum seculus grande nionieiifani addidit. La
dernière;, pace pessimus, bello non spernendus, récapitule, non
seulement les autres, mais l'ensemble du morceau. Ainsi que
l'avant -dernière, raptor, largitor'^, elle se compose de deux
termes antithétiques, dont le premier, logiquement subordonné
au second, le modifie comme ferait une proposition adversa-
tive : si Antonius prenait avidement, il donnait largement;
s'il était détestable dans la paix, il n'était pas méprisable
dans la guerre. Il s'en faut que ce portrait soit complet, qu'il
nous représente toute la physionomie morale du personnage,
tel que les événements nous le feront connaître peu à peu.
Aussi bien Tacite n'a t-il pas eu l'intention de le faire complet.
De même que la bi()gra[)hie sert à expliquer par ses antécé-
dents l'intervention d'Anlonius dans une guerre civile où
cet ambitieux sans scrupule ne voit qu'une bonne occasion
de faire sa fortune, de même le portrait sert à expliquer par
I. lUller : " Eniintialiim is legibiis nocens ccrtius dcfiiulur sequoiilc et lempore
Aeroiiis fahi danmalns. » Sans doute, mais il fallait du premier coup donner la délî-
nition précise. — Les détracteurs d'Antonius auprès du Vespasien remplaçaient tout
simplement le sinu^ulier par le pluriel : « adiunclis prioris vitae criminibus »
(IV, ^o).
a. La correction de Heracus : nii>li Inrgilor, o>l inutile.
l'adhésion de L'iLLÏRIGUM A I..V CALSE FLAYIENNE 303
certaines de ses qualités et certains de ses défauts [)Ourquoi
son rôle y fut grand. Etant admise cette conception fort légi-
time, Tacite peut et doit négliger tous les traits, même im-
portants en soi, dont il n'a pas ici à tirer argument. Ne nous
étonnons donc point qu'il ne dise rien, par exemple, de l'or-^
gueil insolent et de la vanité fanfaronne dAntonius'. iMais,
nous plaçant à son point de vue, nous lui reprocherons
d'avoir donné une idée tout à fait insulïisante des qualités
qu'Antonius déploya au profit de la cause llavicnne, en ne
lui attribuant que la bravoure personnelle et la facilité de
parole. L'ensemble des mérites qui expliquent l'importance
de ses services fut, en réalité, autrement riche et rare : il eut
fallu lui reconnaître la hardiesse intelligente dans la concep-
tion du plan de campagne 2; la prévoyance dans la prépara-
tion >', malgré quelques accès de témérité qui furent toujours
heureux i; le sang-froid, le coup d'œil, la décision et la
vigueur dans l'action &; la connaisance profonde et le manie
ment sûr des âmes militaires *î. La masse des soldats l'avait
bien jugé : Antonius était, dans toute la force des termes, un
homme et un chef^. Tacite, qui amoindrit de façon si injuste
le lot de ses qualités, exagère avec la même partialité hostile
le lot de ses vices. A mesurer la place qu'ils occupent dans
la phrase, on croirait volontiers que les vices eurent dans
les succès d'Antonius une bien plus grande part que les qua-
lités. Or, ce serait une illusion, que le troisième livre des
Histoires se chargerait de dissiper. Et, tout d'abord, ils ne
sont pas aussi nombreux qu'ils le paraissent : car serendae in
alios invidiae exprime partiellement la cause de discordiis et
1. III, 49, 53; IV, 39, 80.
2. III, 2.
3. III, 5, 8.
ti. III, 9, 5o, 5g.
5. III, i5-i8, 2i-3o.
G. III, 10, 20, 2l\.
7. III, 3 : (( Ut... vulgus et ceteri unum virum ducemquc, sprcta aliorum segnilia,
laudibus ferrent. » Voyez encore, sur son autorité, III, lo, 80; IV, Sg, 80. — Malgré
l'inlluence hostile de Mucien, Vespasien ne pouvait s'empêcher de lui rendre justice :
<( Trahebatur in divcrsa hinc meritis Antonii, cuius ductu coufectum haud dubie
belhim crat... » (IV, 80). Tout ce qu'il en dit lui-même, sans aucune modestie, dans
sa lettre à Vespasien, est vrai (III, 53), excepté « suis exhorlationibus Gallias Hispa-
iiiasquf... ad Vespasianum conversas. » Voyez 5 VIII.
36/i hEVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
sediliotiibiis potens', qu'achèvera d'expliquer raptor, largitor :
Antonius, surtout par son adresse à jeter le discrédit sur
autrui et sa libéralité corruptrice, était un redoutable meneur
révolutionnaire 2. Restent donc seulement le talent de l'intrigue
diffamatoire, la pratique des rapines et des largesses 3. Or, s'il
est vrai qu'Antonius vainqueur se paya lui-même de ses
victoires en se gorgeant de butin ^, nous ne voyons pas qu'il
ait corrompu ses soldats en flattant leur cupidité 5, à moins
que nous ne voulions le rendre responsable du sac de Cré-
mone, ce que Tacite n'ose faire 6. Et, quant aux services qu'il
rendit h Vespasien par l'intrigue au moment de l'adhésion
pannonique, ils ont beau être considérables, ils sont peu de
chose en comparaison de ceux qu'il lui rendit ensuite par les
armes uniquement.
Il y eut en Pannonie un autre agitateur de marque, le
procurateur Cornélius Fuscus. Les indications qui le concer-
nent se trouvent malencontreusement divisées entre le récit
de l'adhésion et la digression du troisième livre, 011 déjà nous
sommes allés chercher nos renseignements sur la propagande
d'Antonius en faveur de Vespasien. Dans cette digression,
après le passage relatif à Antonius, on lit: « Proxima Cornelii
Fusci procuratoris auctoritas?, » transition qui ferait à souhait
le pendant de vi praecipua Primi Anlonii. Tandis que, dans
la digression, les deux principaux meneurs sont juxtaposés.
i. Remarquons aussi la géraination discordiis et seditionibus. Elle est familière
à Tacite; comp. I, 'iG, 8'r, II, 23; Ann.,\l, 3, i6; de même, Anti., I, 19: sedilionem
et lurbas; llist., IV, i : turbas et discordias.
2. Comp. IV, I : « Duces parlium accendentlo civili bello acres, lemperandae vic-
toriae impares, quippe inler lurbas et discordias pessimo cuique plurima vis, pax
et quies bonis arlibus indigent. »
3. Tacite nous montrera Antonius intrif^uant contre Mucien (III, 53j et contre
Caccina (IV, 80). Quant à ses intrigues ou prétendues intrigues contre Tampius et
Aponius (III, II), contre Vespasien avec Vitellius (III, 78) et auprès do Scribonianus
Crassus (IV, Sg), il ne s'en portera pas garant. Il nous le montrera aussi corrompant
la discipline militaire dans l'intérêt de son ambition et de sa cupidité (III, 'ly).
!i. IV, 2: « Summa polcntiac in Primo Antonio. Is pccuniam laniilianuiue e i)rin-
cipisdomo quasi Cremoncnsem praedam rapere. «Comp. 111, 'iiy. «... seu felicilas in lali
ingcnio avariliam, superbiam celeraque occulta mala patefecit. Ut caplain llaliam
pcrsultare... Quae seditiosa et corrumpendae disciplinac mox in praedam vertebat. »
5. Voyez, au contraire, ses elTorts pour la réfréner (III, Co, 82). Mais il ne put s'en
rendre maître, surtout après la prise de Home (IV, i).
C. m, 28, 3-!, 3'i, '19.
7- III, /».
I. ADHESION DE L II.LTRICUM A LA CAL'SE FLAVIE.NNE 3G5
comme le voulait la logique, ils sont séparés dans noire récit
par un assez long intervalle que remplissent la mention du ral-
liement de la Dalmatie à la cause adoptée par les deux autres
provinces et une caractéristique sommaire des gouverneurs
de Pannonie et de Dalmatie. La formule qui introduit le déve-
loppement consacré à Fuscus : « Sed procurator adcrat Corné-
lius Fuscus, » et la place même qu'occupe ce développement
ont fait croire à beaucoup ' que le ressort de sa procuration
comprenait les deux gouvernements de Tampius Flavianus
et de Pompeius Silvanus. Mais il n'en est rien ; nous avons
affaire à un artifice bizarre de composition dont nous verrons
tout à l'heure la raison. La digression prouve qu'il n'était
procurateur que de la Pannonie, puisqu'elle ne le met en
relation qu'avec le gouverneur de la Pannonie. Ici nous avons,
comme pour Antonius, sa biographie et son portrait, mor-
ceau assez long, mais suffisamment justifié par l'importance
de son rôle, quoique ce rôle ne soit pas comparable à celui
d'Anlonius, surtout pendant la période des opérations mili-
taires'. D'ailleurs, il s'agit d'une personnalité originale et
bien distincte de l'autre : « ... Vigens aelate, claris natalibus,
prima inventa quaestus3 cupidine senatorium ordinem exue-
rat; idem pro Galba dux coloniae suae, eaque opéra procu-
rationem adeptus, susceptis Vcspasiani partibus acerrimam
bello facem praetulit; non tam praemiis periculorum quam
ipsis periculis laetus, pro certis et olim partis nova, ambigua,
ancipitia malebat. » L'image qui, dans ce morceau, sert à
définir son action en tant que meneur, est belle, mais n'en
donne qu'une idée fort vague. Ayons encore une fois recouis
à la digression. Nous y apprendrons d'abord que, comme
Antonius, il s'était d'emblée jeté h corps perdu dans la révo-
1. Après Piclicna : «Cujiis provinciac procurator esset, Pannoniac an Dalmatiac,
minime traditur. Ideo credendum est utriusciue, nam infcrius apparct eum apud
utrumque exerciliini auctorilatem liabuisse. » Cette alTirmation est fausse : voyez III,
!i- — Valmaggi hésite. — Heraeus, GantrcUe, Goolzer, la Prosop. imp. rom., Stcin dans
Pauly-Wissowa, n'attribuent à Fuscus que la Pannonie.
2. m, 12, h-i.
3. Quaestus, correction de Grotius, est aujourd'hui la vulgate. Quiclis, leçon du
manuscrit, a été vainement défendu par Jac. Gronov, Ernesti, Broticr, Doederlein, etc.
Meiser, suivi par Ed. ^VolfF, conjecture inquies. Voyez l'appendice critique de
Valmaggi.
Rev. Et. niir. 2J
3GG niîME DFS ÉTUDES ANr:it;>M:S
lution : « Is quoque vehemenler in Vilellium invehi solilus
nihil spei sibi inter adversa rcliquerat. » Nous y verrons
aussi que son rôle, selon qu'il était naturel à cause de la
dinérence de leurs fonctions, se distingua de celui d'Antonius,
en ce que le légat légionnaire agit principalement sur les
troupes, et le procurateur sur le gouverneur de la province,
Tampius Flavianus, timoré de son tempérament et refroidi
encore par l'âge, avait pris la fuite au début de l'insurrection
pour aller se mettre à l'abri en Italie. Puis, la fièvre révo-
lutionnaire l'ayant gagné, il était venu reprendre son com-
mandement et jouer son rôle dans la guerre civile. Déjà
suspect aux soldats comme parent de Vitellius, il n'avait
fait par ses variations qu'augmenter leur défiance i. Ce chan-
gement et ce retour étaient en partie^ l'œuvre de Cornélius
Fuscus, qui avait pensé que la présence du légat consulaire
à la tète des insurgés pannoniques aurait un avantage au
moins momentané: « Flavianum ... rerum novarum cupido
legati nomen resumere et misceri civilibus armis impulerat,
suadente Cornelio F'usco, non quia industria Flaviani egebat,
sed ut consulare nomen surgentibus cum maxime partibus
honesta specie praetenderetur. »
En précisant pour Cornélius Fuscus l'indication vague acerri
mani bello fucem praelulU , Tacite a précisé du même coup pour
Tampius Flavianus l'indication non moins vague sur son
attitude et celle du légat de Dalmatie : nihil tarhanlibus. Et donc
cette digression du troisième livre, où nous avons dû aller
chercher tant de choses, nous est apparue peu à peu tout
entière comme le complément nécessaire du récit de l'adhésion,
et nous avons senti toujours plus vivement le regret que Tacite
n'en ait pas incorporé la matière au récit de l'adhésion. Quand
j'appelle ce développement une digression, je sais bien que le
I. (^ue signifie « perlidiae locum quaesisse crcdcbatur » ? L'explication de
Pichena n'est pas bonne: ((Credcbant scilicet Flavianum in Pannoniam revertisse
ea mente, ut lf;,'iones illas rursum a \'espasiano alienaret. » Comment les légions de
Pannonic auraient-elles pu concevoir la crainte absurde (juo Tampius, qui n'avait
eu aucune influence sur elles en faveur de Vespasien, aurait luie influence dange-
reuse contre Vespasien? Klles craignaient qu'il ne les fit tomber dans ({uelquc
piège pendant la guerre; voyez III, lo.
a. Tacite dit un peu plus haut: sponle ramenverat . Mais cette adinnation est
contredite par suofleiitf Cornelio Ftisnj.
l'aduésio.n l)e l'illyi\icum a La. cause flavie>me 3G7
mot nest pas d'une absolue exactitude. De môme que les verbes
au plus-que-parfait s'y mêlent aux verbes à l'imparfait, de
même les choses proprement passées, c'est-à-dire achevées
avant le conseil de guerre de Poetovio, le premier discours
d'Antonius, la déclaration immédiate et catégorique de Cor-
nélius Fuscus, la fuite et le retour de Tampius Flavianus, s'y
mêlent aux choses encore actuelles au temps du conseil de
guerre, le prestige suprême d'Antonius, l'autorité considérable
de Fuscus, la situation précaire de Flavianus tenu en suspicion
par ses soldats. Aux seules parties rétrospectives convient
rigoureusement le nom de digression. Mais il n'en reste pas
moins vrai que la place naturelle des unes et des autres était
dans le récit de l'adhésion ou, pour le dénommer plus exac-
tement, dans le récit des affaires du Danube avant le conseil
de Poetovio, dans le récit du deuxième livre, correspondant au
laps de temps oii les unes, celles qui sont achevées, ont été,
où les autres, celles qui durent encore, mais ne sont plus que
la prolongation de faits antérieurs, ont commencé à être.
Tacite n'aurait eu le droit de les faire passer du premier récit
dans le second que si elles avaient dû y être nécessaires ou au
moins plus utiles. Nous avons vu que tel n'était pas le cas
pour ce qui concerne Antonius. En était-il autrement pour ce
qui concerne Flavianus et Fuscus? Y avait il lieu de différer
jusqu'au troisième livre l'histoire de Flavianus, où est impliqué
Fuscus, afin de motiver la sédition qui va bientôt éclater
contre le légat de Pannonie, et peut-on penser que Tacite l'a
différée dans celte intention? Nullement. Si l'histoire de Tam-
pius Flavianus avait été racontée à sa place, dans le deuxième
livre, il eût suffi de la rappeler en y renvoyant'. Tacite l'a
transportée dans le troisième livre, mais sans la joindre au récit
de la sédition, dont elle est séparée par le récit assez long des
premières opérations militaires. Et, le moment venu de racon.
i. Ainsi, quand il raconte (III, u) la sédition contre le lôgat de Mésie, Tacite
rappelle la lettre par laquelle Aponius dénonçait à Vitellius la défection de la
3* légion. Seulement, tandis que l'envoi de la lettre est donné d'abord comme un
fait (II, (j6), il ne s'agit plus ici que d'une opinion des soldats : << Vulgatis cpistulis,
quas Saturninus ad Vitellium scripsisse credebatur. » Il y a discordance entre les deux
passages, à moins que Tacite ne veuille parler dans le second d'une aulre lettre,
aullienli(iue ou apocryphe, mais postérieure.
368 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
1er la sédition i, il n'y a pas renvoyé, il a exposé de nouveau
les motifs que les troupes avaient ou croyaient avoir de détester
le légat consulaire. Il avait dit d'abord : « ïampius Flavianus...
suspiciones militum inritabat, tamquam adfinitatis cum Vitel-
lio meminisset; idemque, quod coeptante legionum motu
profugus, dein sponte remeaverat, perfidiae locum quaesisse
credebatur. « L'un des motifs de suspicion revient dans le
second passage, mais l'autre y est remplacé par deux nouveaux
motifs de haine : « Rapiuntur arma metu proditionis. Ira
militum in Tampium Flavianum incubuil, nuUo criminis
argumento, sed iam pridem invisus turbine quodam ad exi-
lium poscebatur : propinquum Yitellii, proditorem Othonis%
interceptorem donativi clamitabant. » Les deux passages ne se
contredisent pas. Ils se complètent ; mais, tout de même, on est
choqué de lire, à quelques pages d'intervalle, deux motivations
distinctes, subjectives l'une et l'autre, c'est-à-dire mises au
compte des soldats, de leurs sentiments à l'égard de leur chef.
Il y a là une disparate qui serait, à tout prendre, moins cho-
quante, si le premier passage, incorporé au récit de l'adhésion,
se trouvait ainsi plus éloigné du second. Elle n'existerait pas,
si Tacite avait inséré dans le récit de l'adhésion toute l'his-
toire de Flavianus, tous les griefs des soldats contre lui, et les
avait récapitulés, au moment de la sédition, en une phrase
rapide, comme «propinquum Yitellii, proditorem Olhonis, inter-
ceptorem donativi clamitabant», mais plus complète. Que l'on
n'excuse pas sa conduite en prétendant qu'il a reporté au
troisième livre une bonne partie des indications relatives à
Antonius, Cornélius et Tampius, pour alléger d'autant le récit
de l'adhésion. La présence de cette matière, qui lui appartenait,
ne l'eût pas alourdi ; elle lui eût donné plus de consistance et
de précision ; et l'absence de la même matière désencombrerait
le récit de l'entrée en campagne, qui, pour exprimer la sou-
daineté de l'offensive et la rapidité de l'invasion, devrait être
aussi vif et prompt que possible, libre d'impedimenta, comme
I. III, 10.
a. Savilc : « Haec particularia non describuntur, iibi, me judice, in praeccdentibus
narrari dcbucrunt, cum hic rclalu dijrna censuerit. »
l'.VDHÉSION de l/lLr.YRICLM A LA CAUSE ILAVIEMNE 869
les ailes et les cohortes qu'Antonius Primus et Arrius Varus
précipitèrent sur l'Italie'. Il n'y a qu'une explicalion de la
conduite de Tacite, et ce n'est pas une justification. La faute
vient d'un vice général de méthode qui lui en a fait commettre
bien d'autres. Ici, comme souvent ailleurs, ayant à traiter une
série d'événements qui constituaient ensemble une période
logique, au li_u d'approfondir l'étude de la période tout entière
avant de commencer le travail de rédaction, au lieu d'amasser
et de mettre en ordre tous ses matériaux, d'établir en détail
tout son plan, il n'a pris, au préalable, qu'une vue superficielle
de l'ensemble, puis l'a divisé en parties, — l'avènement de
Vespasien en Orient, l'adhésion de l'Illyricum, l'invasion de
l'Italie, etc., — et a rédigé chacune de ces parties sans avoir
poussé au delà ses recherches et sa préparation. C'était s'in-
terdire, hors des limites de chaque partie, tout autre moyen de
corriger l'ordonnance défectueuse de l'original, qu'un travail
de retouches et de remaniements auxquels Tacite semble ne
s'être jamais astreint. Quand les détails complémentaires,
qu'il eût mieux valu insérer dans le récit de l'adhésion, arri-
vèrent à sa connaissance, qu'il les doive à sa source principale
ou à une source secondaire utilisée seulement à partir de
l'entrée en campagne % le récit de l'adhésion était rédigé et,
pour lui, définitivement rédigé; il les intercala, le moins mal
qu'il put, là où nous les trouvons. L'analyse du second dis-
cours d'Antonius amena en guise de rapprochement la mention
du premier; de même Anlonius amena Fuscus, et Fuscus
Flavianus.
VII
L'adhésion du corps d'armée dalmatique tient fort peu de
place dans le récit : (( luncti^ inde Mocsici ac Pannonici exer-
I. III, 2, 0.
a. Les mémoires de Vipstanus Messalla, dont Tacite se servit a\i troisième livre pour
compléter ou contrôler le récit de Pline l'Ancien, sa source principale. \ oyez Les
sources de Tacile, 182 et suiv., 230 et suiv.
3. Orclli-Meiser : « Consiliis suscipiendarum Vcspasiani parlium ; nain postea
demnm accitus est exercitus Mocsicus. » Plus exactement, la jonction matérielle, la
concentration des légions mésiqvies et paimoniques se fit plus lard, après le conseil
de Poelovio, sous les murs de Vérone (III, 7-10).
,i-(3 îtKVUE DKS tTUDi:S \NC1EK>F..S
citus Delmalicum militem traxere. » C'est à peu près tout.
Nous avons déjà signalé un défaut de cette phrase. Elle risque
de faire croire que la légion de Dalmatie se rallia au parti
flavien uniquement pour imiter l'exemple ou obéir à la pression
des deux corps d'armée voisins. 11 est bien certain que, même
si son inclinalion spontanée ne l'avait point portée à suivre le
mouvement, une seule légion n'aurait pas osé se mettre en
lutte contre cinq et qu'elle aurait subi forcément ce que Tacite
appelle quelque part le contactas valentiorum^. Mais les légion
naires dalmatiques, anciens combattants de Bedriacum, avaient
autant de raisons que leurs camarades pannoniques et mésiques
de haïr Yitellius, et l'hislorien ne devait pas exposer son lecteur
à voir leur action sous un jour faux. Nous avons dit plus haut^
comment il en était venu là. Car son intention n'a sûrement
pas été de nous faire entendre qu'ils s'étaient ralliés à contre-
cœur, et i' ne faudrait pas interpréter dans ce sens une phrase
du troisième livre: « Undecima legio sese adiunxerat, initio
cunctata, sed prosperis rebtis anxia quod defuisset-^ » Elle
signifie que la légion dalmatique avait d'abord hésité, non pas
quand il s'était agi de reconnaître Vespasien, mais quand il
s'était agi d'entrer en campagne, d'aller se joindre, dans la
haute Italie, aux autres légions illyriques. Elle avait hésité, non
que ses dispositions à l'égard de Vespasien fussent au fond peu
favorables et qu'elle n'eût pas embrassé sa cause de bon cœur,
mais parce que le plan d'Antonius ne lui convenait pas ou, pour
mieux dire, ne convenait pas à son chef, le légat légionnaire
Annius Bassus, ni, par suite, au légat consulaire Pompeius
Silvanus qu'il menait à sa guise''. En n'approuvant pas ce plan,
Annius Bassus ne jugeait pas autrement que Vespasien et
Mucien, et sans doute eut-il plus tôt qu'Antonius connaissance
des instructions formelles de l'empereur, qui ordonnait de ne
I. I, 1 1 : " In favorem aut odium contactu valentiorum agcbantur (provinciac); »
comp. I, 76:<<Kadem formido provinciam Narbonensem ad Vilellium vertil, facili
transita ad proximos et validiorcs. »
a. S III.
3. III, 5o.
!i. Ibùl.: « Duccbat Pompeius Silvanus consularis; vis consiliorum pcnes Annium
Bassum le;;ionis logatum. Is Silvanum socordem bello et dies reriim verbis terciitcm
specic obsequii rc^rebat et ad omnia, quae agenda forent, quiela cum industria aderat. »
l'adhésion de I.'iI.I.YHICUM \ l.\ CAUSE FLAVIENNE 3^1
pas dépasser Aquilée'. N'oublions pas que la temporisation
avait eu ses partisans au conseil de guerre de Poelovio' et
qu'Antonius avait fait adopter le plan de l'olTensive immédiate
sous certaines conditions: «Vos... legiones continete; mihi
expeditae cohortes sufTicient. » Il n'était pas question alors
d'une marche générale en avant \ Et, en effet, Antonius ne
pénétra en Italie qu'avec des vexilla d'infanterie légère et une
partie de la cavalerie^. Les légions ne se mirent en mouvement
qu'à la nouvelle de ses premiers succès^. Celle de Dalmalie,
pour la raison que nous disions tout à Iheure, fut un peu plus
longtemps à se décider, si bien que la bataille de Crémone se
livra sans elle. Alors, ou bien les dernières préventions contre
le plan d'Antonius tombèrent dans l'esprit de ses chefs, ou
bien l'élan des soldats, qui voulaient leur part de gloire et
craignaient d'arriver trop tard, les entraîna malgré eux. Si donc
l'affirmation initiale: « adcelerata... Vespasiani coepta Illyrici
exercitus studio transgressi in partes » convient mieux aux
deux autres corps d'armée, si le corps dalmatique ne mit pas
au service du parti une ardeur aussi prompte, ce n'est pas
à dire qu'il s'y rallia par contrainte, et Tacite a eu tort de nous
exposer à le croire.
Il a eu tort encore de ne désigner ce troisième corps d'armée
que par les mots Delmaticum militem, dont le vague contraste
avec la précision des formules employées pour les deux autres.
Car il nous a fait savoir non seulement le nombre, mais le
1. III, 8 : « Quae (l'invasion de l'Italie) ignara Vespasiano aut velita; quippe
Aquileiae sisti bellum exspectarique Mucianum iubebat, adiciebatque imperio consi-
lium... Eadem Mucianus crcbris epistulis monebat... Cetcruni ex distantibus tcrrarum
spatiis consilia post res adfcrebantur. »
2. III, I : «Quibus opperiri auxilia et trahere bellum videbatur.... Venlurum cum
copiis Orientis Mucianum. »
3. III, 2. Du moins, il n'en était pas question ouvertement, car Antonius y songeait
déjà et y comptait, sentant bien que les cohortes et les ail'^s ne pourraient jouer que
le rôle d'une avant-garde et qu'elles auraient promptcinent besoin d'être soutenues
par le gros de l'armée. Il insinuait que les légions ne demanderaient bientôt qu'à le
suivre, quand elles auraient appris ses premiers succès : « lam rcseratam Italiam,
impulsas Vitellii res audietis. luvabit sequi et vestigiis vincentis insislere. » Il ne
tarda pas à les appeler lui-même à la rescousse : « Geterum ut transmittere in Italiam
bellum impune et usui foret, scriptum Aponio Saturnino, cum excrcitu Moesico
celeraret» (III, 5).
4. m, 6.
5. III, y, g, lo.
37a UEVIE DES ÉTUDES ANCIENNES
numéro et, au besoin, le surnom des légions mésiques et pan-
noniques. Cette inégalité de traitement n'est pas fortuite, du
moins je crois y découvrir une double intention. D'une part,
Tacite recherche la variété ; la phrase en question correspond
à : (( Ita très Moesicae legiones... adliciebant Pannonicum exer-
citum"; » les deux phrases eussent été trop semblables, à son
gré, s'il avait écrit : « Moesici ac Pannonici exercitus Delma-
ticam legionem traxere. » D'autre part, il veut signifier que,
même si la légion dalmatique avait été mal disposée pour Ves-
pasien, elle aurait dû céder à l'impulsion irrésistible des cinq
autres légions; dans ce but, il grossit verbalement le sujet et
atténue l'objet ; la résistance est exprimée par le mince singu-
lier collectif Delmaticum militem, la puissance par le pluriel
emphatique Moesici ac Pannonici exercitus. Il est intéressant de
noter ici les trois valeurs différentes du substantif exercitus
dans ce récit de l'adhésion. D'abord, toutes les forces militaires
de rillyricum ne sont qu'une armée, Illyrici exercitus studio;
puis le corps d'armée pannonique devient à lui seul une
armée, Pannonicum exercilum ^ ; enfin, les deux corps d'armée
pannonique et mésique forment, non pas deux, mais plusieurs
armées, Moesici ac Pannonici exercitus. Ces variations, la der-
nière surtout, ne sont pas assurément le fait d'un esprit que
tourmente le souci de la rigoureuse exactitude, ni peut-être
même celui d'un écrivain bien scrupuleux. Les deux intentions
que j'ai cru pouvoir prêter à Tacite n'excusent pas, selon moi,
un manque de précision regrettable. Le lecteur peut fort bien
ne plus se rappeler qu'il n'y a plus en Dalmatie qu'une légion,
l'onzième, depuis que la quatorzième, partie avec elle au
secours d'Othon, a été renvoyée directement d'Italie en Bre-
tagne \ Et, s'il ne se le rappelle plus, il ne l'apprendra de nou-
1. Comp. plus bas : Illyricis exercitibas... desciscentibas. Ce phiricl est plus expressif
apriijlagrabfit ingens bdlum qvte ne serait le singulier Illyrico exercitu... de^ciscente.
Ce que je reproche à Tacite, c'est d'avoir, dans le même passajçe, donné au même
mot trois valeurs différentes. Au surplus, qu'ailleurs il emploie exercitus isolément
tantôt ilans le sens d'armée ou ffroupo d'armées, tantôt dans celui de corps d'armée,
tantôt même dans celui de division, cela n'a rien en soi de choquant. Par exemple, le
pluriel Illyriri exercitus isolé (U, ()0) semble aussi natiirel que le serait le sinfifulier.
2. Il serait d'autant plus excusable de ne pas se le rappeler que Tacite n'a pas dit
combien il y avait de léf,Mons en Dalmatie au moment de la guerre entre Othon et
Vitellius. Il a dit seulement que les légions de Pannonie et de Dalmatie étaient quatre
l'adhésion de l'iLLYI\ICUM a la cause FLAVIENIfE 378
veau que vers le milieu du troisième livre, après la bataille de
Crémone, quand cette légion entrera tardivement en cam-
pagne I.
J'ai dit que la phrase dont nous venons de nous occuper
était à peu près tout ce qui concernait la Dalmatic dans le récit
de l'adhésion. Il y a pourtant ceci encore, qui s'applique à la
Pannonie et à elle : «... quamquam consularibus legalis nihil
turbantibus. Tampius Flavianus Pannoniam, Pompeius
Silvanus Delmatiam tenebant, divites senes. » Nous avons
déjà noté, d'une part% que la remarque sur l'altitude des légats
consulaires devrait être placée ailleurs et englober celui de
Mésie, tandis qu'elle a tout l'air de ne se rapporter qu'aux
deux autres; d'autre part 3, que sur le cas de Tampius il y avait
à dire des choses plus précises. 11 y en avait aussi sur celui de
Pompeius, et Tacite nous les dira seulement au troisième livre,
comme il l'a fait pour Tampius : « Undecima legio sese adiun-
xerat... Ducebat Pompeius Silvanus consularis ; vis consilio-
rum pênes Annium Bassum legionis legatum. Is Silvanum,
socordem bello et dies rerum verbis terentem specie obsequii
regebat, et ad omnia, quae agenda forent, quieta cum indus-
tria aderat i*. » Puisque, évidemment, tels étaient déjà les deux
personnages au temps de l'adhésion, c'est alors qu'il fallait
nous les peindre et nous montrer Pompeius incapable de
jouer par lui-même aucun rôle dans ce mouvement révolu-
tionnaire, mais Bassus lui enseignant ses paroles et ses gestes,
comme Fuscus régentait Tampius. Là où ils sont, leurs por-
traits et la définition de leurs rapports ne sont véritablement
qu'un hors-d'œuvre. Gomme pour Tampius et Fuscus, Tacite
nous aurait sans doute fourni plus tôt ces renseignements, s'il
les avait eus plus tôt. Ne les ayant pas et trouvant que, telle
quelle, la partie du récit consacrée à la Dalmatie serait bien
en tout (II, 1 1). Puisqu'une des quatre a été renvoyée en Bretagne (II, GG) et qu'il en
reste deux en Pannonie (II, 80), il n'y en a plus qu'une en Dalmatie. Avant la guerre,
il y en avait sans doute deux dans chaque province, et l'onzième que nous retrouvons
seule en Dalmatie (III, 5o), y formait auparavant corps d'armée avec la quatorzième.
I. III, 5o.
a. S IV.
.1 S VI.
4. III, 5o.
,'>'j4 IIKVUE DES ÉTUDES .\>CIE>NLS
pauvre, bien courte, en comparaison de celles qui concernaient
la Mésie et la Pannonie, il a cherché un artifice propre à mas-
quer le vide et à corriger la disproportion. 11 a quitté subrepti-
cement la Dalmatie pour revenir à la Pannonie, tout en se
donnant l'air d'être sur les confins desdeux provinces : « Tam-
pius Flavianus Pannoniam, Pompeius Silvanus Delmatiam
tenebant... ; sed procurator aderat Cornélius Fuscus... »
Auprès de qui ') Kn réalité, auprès de Tampius, avons-nous vu;
en apparence, auprès de Tampius et de Pompeius. Ainsi
déplacé par ruse, le développement sur le procurateur
établit l'équilibre. Il y a symétrie pour l'œil et pour l'esprit
inattenlif ou dont le préjugé paralyse le sens critique. L'édifice
fait illusion, et cependant il suffit d'un souffle pour jeter à bas
ce château de cartes.
VIII
Les insurgés du Danube, dans leur zèle pour la cause
flavienne, voulurent mettre à son service, avec leurs propres
forces, l'influence qu'ils pensaient avoir en certaines provinces
non encore ralliées : « Igitur movere et quatere, quidquid us-
quam aegrum foret, adgrediuntur. Scriptae in Britanniam ad
quartadecimanos, in Hispaniam ad primanos epistulae, quod
utraque legio pro Othone, adversa Vitellio fuerat; sparguntur
per (îallias litterae.» La notion que représente le pluriel adgre-
diuntur nest nulle part exprimée formellement dans les phrases
précédentes ' ; il faut la dégager de tout le contexte et spéciale-
ment de la phrase : « luncti inde Moesici ac Pannonici exercitus
Delmaticum militem traxere, » où figurent, comme sujet ou
comme objet, toutes les parties de l'armée illyrique. Les lettres
en question furent écrites au nom de toute l'armée, comme
I. PcTionnc, à ma connaissance, ne s'est jamais avisé de rapporter adgrediuntur au
trio Tampius, Pompeius et Fuscus, ce qui serait possible grammaticalement, mais
impossible logiquement, puisqu'ainsi Antoiiius, le principal meneur, se trouverait
exclu, tandis queTampius et Pompeius prendraient une importance qui ne leur con-
vient guère. — Heraeus et Gantrelle ne rapportent le verbe qu'à Antonius et Fuscus. —
Ernesti: <> Haec non pertinent ad s^lum Fuscum, sed ad duces Vespasiani ». — Picliena :
'(Cave... hacc ad Corn. Fuscum referas, sed ad Vespasianum caeterosque partium
suarum duces. » — Orelli-Meiser: « Vespasianus et partium duces. Sane consentaneum
est epi*(ula^ illas ah ipso Vespasiano scriptas esse. »
l'adhésion de i/ii.lyrigom a la cause FLVVIEN.NE .'iyS
celle que naguère les légions du Khin avaient adressée aux
légions de Pannonie pour les gagner au parti de Vitellius
contre Othon '. Elles furent rédigées par Anlonius, Fuscus et
les autres promoteurs du mouvement, comme le légat Fabius
Valens avait rédigé la lettre de l'armée germanique aux cohortes
préloriennes et urbaines vers le début de la dernière guerre
civile^. Le contexte nous fournissant la notion du sujet, c'est
agir arbitrairement que d'aller la chercher, en tout ou partie,
hors du récit de l'adhésion, que d'y impliquer Vespasien et les
chefs de l'insurrection orientale ou de les substituer même aux
insurgés danubiens. Au surplus, la propagande dont il est ici
parlé se distingue évidemment de celle que Vespasien a faite
et fait faire aussitôt après sa proclamation en Orient, Celle-ci
n'est pas seulement antérieure à la propagande illyrique, puis-
qu'elle a provoqué parmi les légions du Danube la révolte qui a
éclaté « recitatis Vespasiani epistulis » 3 ; elle a été aussi plus
générale : « Ad omnes exercitus legatosque scriptae epistulae '* ; »
outre qu'il reste moins à faire après l'adhésion de l'illyricum,
nous verrons tout à l'heure que « movere et quatere, quidquid
usquam aegrum foret » délimite le champ spécial où s'exerça
l'activité des nouveaux adhérents. Ils s'adressèrent, non pas à
tous ceux qui n'avaient pas encore fait défection, mais seule-
ment à ceux qu'ils croyaient avoir des chances de gagner. Tacite,
ayant déjà mentionné la propagande de Vespasien en temps
opportun, aurait commis une faute bien étrange, s'il l'avait men-
tionnée une seconde fois, ici, hors de propos. Ce qui a induit
certains commentateurs à trop élargir le sujet d'adgrediuniur,
c'est sans nul doute la phrase initiale du chapitre suivant :
« Dum haec per provincias a Vespasiano ducibusque partium
geruntur... » Mais elle récapitule tout ce qui s'est passé du
côté flavien, soit en Orient, soit en lllyricum, bien loin qu'elle
porte uniquement sur la mention récente de la propagande.
1. 1,67: « Epistulis, quae nomine Germanici exercitus ad Pannooicas Icgiones
ferebantur »
2. I, 74: « Addidit epistulas Fabius Valens nomine Germanici exercitus ad praeto-
rias et urbanas cohortes. »
3. III, 3.
4- II, 82.
376 UFVUE DliS ÉTUDES ANCIENNES
Les insurgés du Danube devaient naturellement songer à sol-
liciter d'abord en faveur de Vespasien les troupes qui, ayant
embrassé comme eux la cause d'Othon, partageaient leurs sen-
timents de haine contre Viteilius. Pour gagner les armées
d'Espagne et de Bretagne, ils écrivirent non à ces deux armées
dans leur ensemble, mais d'une part à la première légion', de
l'autre à la quatorzième, aux anciennes légions othoniennes^
Celle-ci, après Bedriacum, où son avant-garde s'était battue,
avait semblé à Viteilius la plus dangereuse des légions vaincues,
si bien qu'il l'avait sur le-champ renvoyée, non en Dalmatie d'où
elle venait, mais dans son antérieure garnison plus lointaine^.
Celle-là, à Rome, avait, en même temps que les prétoriens,
proclamé Othon empereur'' et, à Bedriacum, s'était fait remar-
quer par sa vaillance acharnée^; Viteilius l'éloigna, elle aussi,
de l'Italie autant que possible, ut pace et otio mitescerel^. Quant
aux autres légions des deux armées, ignorant leurs disposi-
tions, les insurgés illyriques ne s'adressent pas directement
à elles. Ils répandent leur letire-circulaire à travers les Gaules,
parce qu'ils ont sujet de penser que là aussi il y a des bles-
sures mal cicatrisées, qui saigneront, si on les touche. Les Gaules
n'ont peut-être pas encore oublié qu'elles combattirent naguère
sous Vindex contre ces légions de Germanie qui ont fait Vitei-
lius empereur'. Galba mort, qui avait été leur bienfaiteur, la
peur les a rangées au parti de Viteilius, mais la peur seule-
ments. Il n'y a pas eu plus de sympathie spontanée dans le
ralliement de la Narbonnaise'-' et sa fidélité ne doit pas être
plus solide. Othon a fait des avances aux Viennois'»; Viteilius
les a tenus en suspicion, et ses soldats ont failli les exter-
miner". La propagande illyrique ne semble pas s'être essayée
I. Prima classicorum (II, G7) ou prima Adiutrix (II, /|3; III, Mt).
1. III, i3 : «Othoniani exercitus robur, primanos quartadecimanosque».
3. II, II, 43, 60.
4. I, 36.
5. II, 43.
6. II, 67.
7. I, 8, 5i.
8. I, 64, 76.
cj. I, 7O.
10. I, 77.
11. I, G5-0G; II, 06.
l'adhésion de l'illïrigum a la cause flavienne 377
ailleurs que dans ces trois contrées, Bretagne, Gaule, Espagne.
Elle ne fît, sans doute, aucune tentative en Afrique, parce
qu'en ce pays il n'y avait ou ne paraissait y avoir rien qui
aegrum foret, rien qu'elle pût avantageusement movere et qua-
tereK L'énumération que Tacite juxtapose à son énonciation
générale l'épuisé donc. Mais, s'il énumère toutes les démar-
ches de l'action collective, on peut lui reprocher d'abord
de n'avoir aucunement motivé la troisième, ensuite de n'avoir
pas mentionné ici une autre démarche qui, sans faire partie,
à parler rigoureusement, de celte propagande, s'y rattache
par la communauté du but, je veux dire la lettre d'Antonius
Primus à Julius Civilis. Antonius n'ignorait, sans doute, ni
que ce Batave, très influent parmi ses compatriotes 2, avait eu
autrefois des relations d'amitié avec Vespasien3, ni qu'il gar-
dait rancune à Vitellius du danger de mort où la haine des
légions germaniques l'avait mis au temps de la révolte contre
Galba''. Il y avait donc là aussi une plaie à aigrir. Tacite parle
à deux reprises, mais beaucoup plus lard, de cette lettre.
D'abord, il en affirme l'existence et en résume le sens : « Missis
sane ad eum Primi Antonii litteris, quibus avertere accita Vitellio
auxilia et tumultus Germanici specie retentare legiones iubeba-
tur. 5 )) Puis il meldans la bouche de Civilis une déclaration à peu
près identique : « Primo Antonio. , . cuius epistulis ad bellum actus
sum, ne Germanicae legiones et Gallica iuventus Alpes transcen-
derente.» Civilis avait reçu la lettre de très bonne heure, avant
même que le gouverneur des Germanies, Hordeonius Flac-
cus7, n'eût reçu la circulaire de Vespasien aux légats et aux
armées, celle-là précisément qui avait provoqué l'insurrection
illyrique, — avance anormale d'ailleurs, due sans doute au
1. II, 97-98,
3. I, 59; IV, i3.
3. IV, i3; V, 36. Peut-être, comme le pense Heraeus, s'étaient-ils connus au temps
de l'expédition de Bretagne, en 'i3. Vespasien commandait alors dans celte province
la deuxième légion (III, W), et Civilis y servait parmi les auxiliaires batavcs ratta-
chés à la quatorzième légion (I, 69, 64; II, "37, 60; IV, i-?, ii).
It. I, 59; IV, i3, 3i; V, 2O.
5. IV, i3.
6. V, a G.
7. Légat de la Germanie supérieure (I, 8, 5J-5G). Vitellius, partant pour l'Italie,
lui avait laissé le gouvernement des deux provinces (II, 57).
3-8 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
fait que les premiers exemplaires expédiés furent intercepics
en Relie oii veillait un procurateur fidèle à Vitellius". Quand
Hordeonius fut ainsi officiellement sollicité dadhérer à la
cause flavienne% Givilis s'était déjà conformé, en apparence
du moins, au programme que lui traçait Antonius. 11 avait
conseillé à ses compatriotes de refuser les recrues demandées
par Vitellius, il avait arrêté les cohortes bataves qui, sur
l'ordre du même Vitellius, allaient partir pour l'Italie, il en
avait constitué le noyau d'une armée de rebelles, mais qui
avait prêté serment à Vespasien^. U résulte de tout cela que
la lettre d'Antonius à Givilis fut contemporaine de la propa-
gande collective, qu'il l'écrivit dès avant le conseil de guerre
de Poetovio, hâte bien naturelle, puisque tout de suite il avait
senti quel péril les renforts venus de Germanie pourraient
faire courir à la cause flavienne'^ Mais cette lettre ne fut
qu'une démarche personnelle. Ni Vespasien n'avait sollicité
Givilis, qui ne manquerait pas de faire valoir un tel argu-
ment dans son plaidoyer^, s'il lavait à sa disposition, ni
l'armée de l'Illyricum ne le sollicita; c'eût été traiter dégal
à égal avec un étranger de naissance, un simple préfet de
cohorte auxiliaire 6. Antonius n'écrivit qu'en son propre nom;
il prit s^ur lui seul la responsabilité d'une manœuvre qui con-
I. II, 82, 98; m, 3, 5.
■j. IV, 24. « ... adlalae a V espasiano litterae, quas Flaccus, quia occullari nequi-
baiit, pro contione recitavil vinctosque, qui adtulerant, ad Vitellium inisit. » D'ail-
leurs, il savait déjà icdirecteaient la proclamation de Vespasien et lui était favorable
au fond (IV, i3).
3. IV, i4-2i. Si, au lendemain de Crémone, les chefs flaviens craignaient encore
que l'armée de Germanie n'envoyât des renforts à Vitellius (III, 35), « susjjecta Ger-
mania tamquam in auxilium Vitellii adcingerelur, » ce n'était pas la faute de Givilis.
4. « Nec procul Gernianiam, undc vires; » comp. II, 97; 111, 8, i5. — Hordeonius
joignit ses cxhortalions orales aux exhortations écrites d'Antonius, «inclinato in Ves-
pasianum animo et rei publicae cura, cui excidiurn adventabat, si redintegratum hél-
ium et tôt arniatorum milia Ilaliam inrupissent. » Tacite fait raisonner Hordeonius
comme si celui-ci connaissait déjà ou pouvait prévoir que les renlorts demandés par
Vitellius, s'ils partaient, n'arriveraient qu'après le désastre de Crémone et la mise
hors de combat par capitulation de la première armée vitellienne. Lt jiourlant ceci se
passe en Germanie avant la bataille de Crémone : « Haec in Gcrmania ante Cremo-
rense prooliumgcsta »(l\', 3i). Parler à ce moment de redintcgralio belli, de recommen-
cement de la guerre, c'est faire un anachronisme. Tacite en commet un autre sem-
blable (III, iCi), lorsque, ayant raconté l'adhésion des Gaules, de l'Espagne et de la
Bretagne au parti flavien après la bataille de Crémone, il introduit par cette formule
sa première mention dos troubles de Germanie : « tiirbata p(>r eosdcm dies Germania. »
5. V, 2G.
G. IV, 3i.
L ADHÉSION Dji l'illyuicum a la cause KLAVIE.NMÎ .S71)
venait bien à son andace, d'un jeu dangereux dont les suites
pouvaient être et furent graves. Que Tacite ait connu l'exis-
tence de la lettre dès le moment où il composait le récit de
l'adhésion, quand il n'avait pas encore dépouillé ses docu-
ments sur la révolte de Givilis, c'est fort douteux. En tout cas,
l'omission est regrettable. Car la démarche personnelle d"An-
tonius, dont il ne parle pas, eut quelque efficacité, tandis que
la propagande collective, dont il parle, n'en eut aucune.
Civilis était, dès le principe, rebelle, en réalité, à la puissance
romaine. Ceux qu'avait pu tromper son adhésion apparente
au parti flavien, le comprirent bien après la bataille de Cré-
mone et encore mieux après la mort de Vilellius'. N'importe,
il rendit service à Vespasien en débauchant ou en occupant
les forces qui seraient allées au secours de Vitellius. Sa haine
contre Rome eût-elle suffi à lui faire concevoir le dessein qu'il
exécuta.^ Peut-être; mais les suggestions orales d'Hordeonius,
écrites d'Antonius, n'y furent évidemment pas étrangères en
fait 3. Au contraire, la lettre circulaire des insurgés illyriques
ne produisit nulle part aucun effet décisif avant la bataille de
Crémone, ce qui revient à dire tout simplement qu'elle n'en
produisit jamais aucun; ajoutons que celle de Vespasien
n'opéra pas davantage, si ce n'est dans l'Illyricum. Les Gaules,
l'Espagne, la Bretagne, sollicitées de part et d'autre 3, restèrent
neutres, tant que la fortune des armes n'eut pas donné à l'un
des deux rivaux un avantage capital'. Puisque la préférence
1. IV, 3j et suiv. ; 54 et siiiv.
a. IV, i3 : «Inde causae irarum spesque ex malis nostris. Setl Givilis, ultra qiiam
barbaris solitum ingenio sollers..., ne ut hosti obviam iretur, si a populo Romano
palam descivisset, Vespasiani amicitiam studiumque partium praetendit, missis sane
ad eum Primi Antonii lilteris... Eadem Hordeonius Flaccus praesens monuerat. »
Dans son plaidoyer, il impute naturellement toute la responsabilité de sa révolte à
Antonius et Hordeonius : « Primo Antonio..., cuius epistulis ad bcUum actus sum...
Quae Antonius epistulis, Hordeonius Flaccus praesens monebat.» (V, 26). Le plus-
que-parfait monuerat signifie, s'il est exact, que les exhortations d'Hordeonius avaient
précédé la lettre d'Antonius. Mais est-il exact? Tacite semble se corriger lui-même en
mettant le verbe à l'imparfait dans le discours de Civilis. S'il y eut antériorité, ce fut
de peu. La lettre de Vitellius demandant des renforts à Hordeonius (II, 97) et la
lettre d'Antonius à Civilis en faveur de Vespasien durent être à peu près contem-
poraines.
3. 11,83, 86, 97; III, a, i5.
4. III, W. Quand Caecina (III, i3) affirme à ses soldats que les Gaules et les Espa-
gnes sont contre Vitellius, il altère la vérité dans l'intérêt de la cause qu'il plaide ;
il j)résente oinnia de Vitellio in drleritts.
38o REVUE DES ÉTL'DES AλICIENNES
secrète qu'elles pouvaient senlir pour Vespasien ne se manifesta
qu'alors, on a le droit de penser que celte préférence n'aurait
pas eu raison de leurs hésitations avec le temps, et d'attribuer
leur ralliement au seul prestige du succès. Les premières
lettres venues de l'Orient et du Danube furent vaines; mais
celles que les vainqueurs flaviens datèrent de Crémone ■ firent
merveille. A regarder de près comment les choses se passèrent
alors, selon le témoignage de Tacite, on se persuade encore
mieux que, du moins en Bretagne, la propagande illyrique
avait été complètement inutile. Car, si des trois légions hispa-
niques celle qui prit l'initiative de l'adhésion fut bien la prima
adiutrix « memoria Othonis infensa Yitellio » 2, la légion à qui
justement et pour cette raison même s'étaient adressés les insur-
gés danubiens, la plus empressée des quatre 3 légions britan-
niques fut la seconde, que Vespasien avait si brillamment
commandée sous le règne de Claude, et non pas la quatorzième,
en qui pourtant les sollicitations de ses anciens camarades
othoniens étaient venues agiter les vieilles colères 'î.
Ainsi la propagande collective des légions illyriques en
faveur de Vespasien ne fut qu'un témoignage inefficace de leur
bonne volonté : cela résulte des récits ultérieurs de Tacite, et
il l'avoue, mais un peu trop discrètement à la fin de celui-ci :
« Momentoque temporis flagrabat ingens bellum, Illyricis exer-
citibus palam desciscentibus, ceteris fortunam secuturis. »
Le prosélytisme si actif des insurgés danubiens eut beaucoup
moins impressionné le lecteur franchement averti que tant
de zèle fut dépensé en pure perte. Au reste, dans toute celte
1. III, 35 ; IV, 3i. .Vntonius Primus écrivit alors àCivilis une nouvelle lellre qu'il
ne faut pas confondre, comme le fait Heraeus, après Orelli-Meiscr, avec celle dont nous
avons déjà parlé: «Lectae doindcî pro contionc «'pislulae Antonii ad Civilcm suspi-
ciones militum inritavere, tamquam ad socium j)artium scriptae et de Germanico
exercitu hostilitcr » (IV, Sa). Antonius se vante, quand il prétend (III, 53) que «suis
exhortationiLius Gallias Hispaniasque... ad Vespasianum conversas». La nouvelle du
succès fut infiniment plus efïicacc que les exliortalions dont il raccompagnait.
2. III, /l'i ; comp. II, 86 : « ... Ic^mo pro Otlionc, adversa Vitellio fuer.it. »
3. Les trois léf^ions qui a\ aient fourni des détachements à l'armée de Vilellius
(II, 57, 100; III, 22) et la quatorzième arrivée depuis (II, GG).
4. III, /i'4 : '< At lirilanniam inclinatus crga Vespasianum favor, quod illicsecundae
legioni a Claudio praepositus et bcUo clarus egerat, non sine molu adiunxit cete-
rarum, in quibus pierique conturioncs ac milites a Vitellio provecti expcrtum iam
principem aiixii mutaljant. »> .Si Tacite dit vrai, les faveurs intéressées de Vitellius
avaient plu sur la (piatorzic' nie légion et l'avaient amadouée.
L ADHESION DE L ILLYRICUM A I.A CAUSE FF.AVIENNE 38 1
phrase finale, l'exactitude est sacrifiée à reffct dramatique. Le
pluriel Illyricis exercilibas cnile le nombre des rebelles. La
proposition principale avec le premier ablatif absolu exagère
et l'importance de leur rôle et la soudaineté de l'événement;
car la défection des provinces orientales avait déjà allumé
l'incendie, l'adhésion de l'Illyricum ne fit que l'augmenter, le
propager soudain d'Orient en Europe. Supposons un moment
que ces fautes n'existent pas; il en reste une quand même,
la plus grave. Des deux ablatifs absolus coordonnés le pre-
mier énonce un fait qui explique et prouve la proposition
principale; mais le fait énoncé par le second la rectifie ou
mieux la contredit. Momento temporis Jlagrabat ingens bellum
n'est vrai qu'en ce qui concerne Illyricis exercitibus palam descis-
cenfibus. Les autres adhésions ne se produisirent pas momento
temporis, puisqu'elles furent postérieures à la bataille de Cré-
mone, et surtout elles eurent pour effet, non d'alimenter la
guerre civile, mais de l'éteindre. Si les neutres s'étaient décla-
rés pour Vitellius, l'incendie aurait pris de nouvelles forces,
il y aurait eu redinteg ratio belli. Comme ils se déclarèrent pour
Vespasien, celui-ci n'eut plus qu'à noyer les décombres fumants.
Il ne fallait donc pas coordonner grammaticalement les deux
ablatifs absolus, de façon telle qu'ils parussent avoir l'un et
l'autre la même valeur logique. On m'objectera que Tacite
raisonne ici en faisant abstraction de l'avenir, qu'il se met à la
place des insurgés illyriques ou des contemporains, lesquels,
dans leur enthousiasme ou leur épouvante, purent s'imaginer
que l'incendie allait soudain gagner tout l'empire, que d'autres
adhésions, déjà mentalement résolues, suivraient de près Içs
adhésions alors manifestes (palam desciscentibus), et attendaient
tout au plus, pour se rendre publiques, le premier succès du
parti flavien. Je répondrai que je le crois aussi. Il me répugne,
en effet, de supposer que Tacite ou bien ignorait encore ou
bien avait un instant oublié la suite des événements, assez
1. Il fallait transformer le second ablatif absolu en une proposition indépendante
dont le verbe indiquât que l'auteur ne prenait pas la chose à son compte. Comp. II,
74 : «(Vespasianus) tertiam legionem... suam numcrabat; cclerae Illyrici Icgioncs
secuturae sperabantur. »
Rev. El. anc.
26
38a REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
pour se la figurer vraiment telle qu'il la représente ici. J'aime
mieux penser qu'il y a, non erreur, mais artifice littéraire.
Tacite a voulu rendre son récit plus dramatique en le termi-
nant par la perspective d'une vaste conflagration imminente.
Dans cette intention et de sang-froid, il nous a induits à pré-
voir comme un élément de guerre, ce qui fut en vérité un
élément de paix, les adhésions ultérieures. Ce trompe-l'oeil
n'est- il pas indigne d'un historien?
IX
Un récit qui s'engage dans les développements particuliers
du sujet, mal annoncé d'ailleurs, sans s'être arrêté aux con-
sidérations générales qu'exigeait l'économie rationnelle de
l'ensemble; — qui contient du superflu et ne contient pas, tant
s'en faut, tout le nécessaire; où la plupart des faits ne sont pas
exposés avec assez de précision et de détail, en sorte qu'ils
nous y apparaissent sous un jour insuffisant ou même sous
un jour faux ; — tout cela parce que l'auteur, n'ayant pas, au
moment d'écrire, la pleine possession de sa matière, n'était en
mesure ni de choisir avec tact ni de distribuer selon la logique;
— un récit qui ne dénote pas plus que celle de la matière la
maîtrise sûre de la forme, où l'expression défigure parfois
et parfois obscurcit la pensée, tantôt sans que l'écrivain l'ait
voulu, par suite d'une distraction, d'une gaucherie, d'une
excessive préoccupation de nouveauté, de brièveté, de variété;
tantôt l'écrivain l'ayant voulu, afin que la vérité, arrangée ou
travestie, produisît plus d'effet, ayant péché, dans ce cas, non
plus par inadvertance, mais de propos délibéré; — où, avec la
même improbité artificieuse, la proportion naturelle des parties
est sacrifiée au vain souci d'une symétrie factice; — un tel récit,
dont presque toutes les phrases appellent de quelque façon la
critique, ne vaut, certes, ni comme document historique ni
comme œuvre d'art, qu'on le dise parfait. Peut-être même ne
serait-il pas injuste de le dire manqué.
PmuppE FABIA.
NOTKS GALLO-ROMAINES
XX
LA QUESTION DES IBÈRES
La solution a classique » ' que l'on donne à celte question
est la suivante : les Ibères sont une des plus vieilles races de
l'Europe, maîtresse jadis de toute la Gaule, refoulée plus tard
en Espagne par les Ligures et les Celtes. — C'est une solution
tout opposée qui me paraît résulter de l'examen chronolo-
gique des textes et de l'étude des noms de lieux.
Il n'y a pas de race ibérique. Les Ibères sont un Etat qui
s'est constitué, au plus tard, vers le vi" siècle, dans la vallée
de l'Èbre, et qui a reçu, soit des étrangers, soit des indigènes,
le nom du lleuve comme nom de guerre^. Cet État avait une
langue dominante, dont nous possédons peut-être quelques
mots dans les noms de lieux habités, par exemple : lliberris,
«ville-neuve», Calagarris, llerda^, et, faute de mieux, nous
pouvons appeler celte langue « libère >).
Mais ne groupons pas sous un seul concept un peuple, son
nom, sa langue et sa race. Laissons ce soin aux faiseurs
de propos politiques. Parler de race, le plus souvent, c'est se
moquer de l'histoire. Du mot de c Romains », qui désignait, au
iv" siècle de notre ère, l'empire de Rome, conclurons-nous
à l'existence d'une race romaine et d'une langue propre à
cette race? Les Francs de Charlemagne constituaient-ils une
race franque, parlaient-ils une langue d'origine franqué?
Comme les Francs et comme les Romains, les Ibères n'étaient
que des groupes d'hommes associés sous un seul nom et
qui avaient adopté une certaine langue.
Ce nom et cette langue ont pénétré au nord des Pyrénées,
mais seulement après le vi* siècle, et seulement dans la France
I. Jusqu'où pénètre actuellement cette théorie, on peut le voir par les livres de
classe les plus élémentaires, par exemple: Choublier, Histoire nationale, [kjoo], p. 3 :
« ...des tribus errantes, venues de l'Asie, les Ibères..., rel'oulés dans le Sud. »
a. Cf. plus haut, p. 3a5.
3. Cf. plus haut, p. 326; même Bévue, 1901, p. 3r!7 et s.
384 REVUE DES ÉTLDES ANCIEPi.NES
méridionale. Ils y ont progressé au détriment du nom et de la
langue de la population indigène, celle des Ligures. — Le plus
ancien auteur connu qui ait nommé des populations de la
Gaule, Hécatée de Milet, localise encore les Ibères dans l'Es-
pagne citérieure : les gens de Narbonne, les Élisyques, sont
appelés par lui une nation de Ligures'. Nous sommes vers
l'an 5oo avant notre ère. — Moins d'une génération plus tard,
vers 480-4702, le périple traduit par Aviénus énumère les
peuples des rivages gaulois. Sur l'Atlantique, il ne connaît
que des Ligures; sur la Méditerranée, il étend le nom ibère
jusqu'en Cerdagne; au delà, jusque vers l'étang de Thau,
il parle d' « Ibères et de Ligures mêlés » ; plus à l'est, il n'y
a plus que des Ligures. L'invasion des Ibères s'est donc pro-
duite depuis l'an 5oo, ce qui confirme le périple, en rappelant
que les tribus de la Cerdagne viennent de prendre ce nom
d'Ibères3. — L'invasion a dû continuer quelque temps encore :
un demi -siècle plus tard, Hérodore arrête ce nom au Rhône ^,
limite que lui assignera le périple de ScylaxS. — Il n'a jamais
pénétré au delà. — Les Ibères furent donc, pour la Gaule, un
peuple conquérant venu du Sud, comme les Vascons, comme
les Arabes, comme les gens de la Navarre ou de l'Aragon : leur
histoire est un fait semblable à beaucoup d'autres. — Remar-
quez, parmi les noms de lieux de la France méridionale,
ceux qui sont d'apparence ibérique : Iliberris (Elne), Eliberre
(Auch), Caucoliberis (Gollioure)G. Tous présentent le mot -berris,
qui signifie « neuf » : c'étaient donc des fondations nouvelles,
œuvre d'un peuple nouveau-venu. — 11 est possible que cette
théorie soit erronée : mais la Revue des Éludes anciennes sera
largement ouverte à ceux qui voudront la combattre.
Camille JLLLIAN
I. F. H. Gr., Didot, t. I, p. a : 'EXtTjxoi, é'Ôvo; Acyûuv.
3. Cf. plus haut, p. 3î5, note i.
3. Vers 55i-3.
II. F. H. Gr., II, p. Si.
5. G. G. M., I, p. 17-18: Aiyve; y.ai "IS^pe; \iiyiiei (aIxP'- ''^o-c(x\i.o'j 'PoSavoO. Le
périple dit de Scymnus dit que les Marseillais, â/ôévre; Et; 'Ior,ptav, ont fondé Agde
(v. 3oG): si ce texte signifie (ce dont je doute) qu'Agde fut bâtie sur terre ibérique,
cela va de soi, Agde ayant été fondée après 470.
0. Cf. aussi Ilungunverro, Itinéraire du Jérusalem, j). 55o, entre Aiicli et Toulouse.
MASQUES DE DIEUX GAULOIS
Le musée de Saintes possède cinq masques ou plutôt trois
masques et deux moitiés de masques de divinités païennes en
calcaire tendre, provenant des terrains dits de Saint- Saloine.
I'' Le premier (fig. i), très barbare, a été pul)lié, assez mal
du reste, sous le nom d'idole gauloise, dans le Ballelin de la
Société des Archives historiques de Saintonge et d'Aunis, t. I, p. 91 .
Il mesure environ o"'5o de haut, mon-
tre une bouche ouverte, meublée de
trois dents espacées,
la lèvre supérieure
peut-être couverte
d'une moustache
(??), la tête, plaie,
coiffée d'une sorle
de bonnet (??) sur
lequel est fixée une
rouelle bien appa-
rente. La langue
semble tirée hors de la bouche; mais le travail est tellement
grossier qu'en vérité on ne peut qu'émettre des conjectures.
En côté, paraissent des protubérances que le Bulletin appelle
un serpent. On pourrait aussi bien y voir de grosses mèches
tordues. La trop grande inexpérience de l'ouvrier a trahi son
intention.
2° Le second masque (fig. 2), complet lui aussi, n'est ni
moins barbare ni moins plat que le précédent. Il mesure
o™35 de haut et o"'25 de large. La face postérieure est plaie; il
porte une ride sur le front et un appendice très saillant qui
peut être une corne, mais d'une forme rappelant beaucoup
mieux un priape. Là encore le sculpteur devait appartenir aux
basses classes.
Fig.
Fig.
386
IIEVUE DES ETUDES ANCIENNES
3° Le plus grand des masques du musée (fig. 3), artistique
comparativement aux précédents, mesure o""66 de haut et o"'43
de large. Il est taillé dans une
demi-colonne, toujours à plat. Le
nez est bien dessiné, la bouche
ouverte, garnie d'une rangée de
dents indiquée par des raies, et
/<^^v\y {^7"^%. deux appendices, que l'on pren-
i.v //, Vu 1 //>, drait pour deux langues (??), se
détachent de chaque côté. L'iris
des yeux est fait d'un trou. On
voit sur le front cinq grosses rides,
et les oreilles ont la longueur
des oreilles classiques des satyres.
Une bordure unie encadre cette
figure.
4° Le numéro k est une moitié
de masque : il n'a pas la barbarie des deux premiers (fig. k).
Les yeux sont assez bien dessinés
et deux petites cupules indiquent
les prunelles. Il a deux longues
oreilles, cinq rides sur le front et,
simplement gravé, le même appen-
dice que le numéro 2'.
Ce masque, coupé au-dessous
du nez, mesure o^Ao de largeur et o^aS de hauteur.
5° Le dernier numéro est encore un demi -masque. On n'y
voit que les yeux, la naissance du nez et un peu de front.
Ch. D/VNGIBEAUD.
Fig. 3.
1. [Sur le côté de l'autel dédie à Maia et trouvé au cimetière Saiiit-Vivion de .Saintes
(Revue, igoi, p. 99) se trouve dessinée une figure qui jiourrait être un phallus. J'avais
d'abord pensé à quelque \ag'ue corps d'animal ; M. VA\^èr3.nû\ii\i (Revue épigraphique,
1001) n'a pas accepté cette hypotiièsc. — C. J.)
UN NOUVEAU DICTIONNAIIIE TOPOGfiAPllIQUE
Nous avons trop souvent, ici même, fait campagne en faveur
de l'admirable collection de nos Dictionnaires topographiques
pour ne pas saluer avec joie le vingt-troisième de la série :
Haute-Marne, par M. Roserot (igoS, in-4° de LX-220 p.). C'est
une très bonne fortune pour nous tous : la moisson y est
riche pour les études celtiques. Voici un nouveau Mediolanum
(Moëlain). Et, surtout, beaucoup de nouveaux noms de rivières,
et l'on sait que ces noms sont peut-être, de tous, les plus utiles
pour connaître le vocabulaire de la plus ancienne langue par-
lée dans notre pays : Girfontaine (p. 46), Sirusjons (cf. Sirio,
le Gérons); la Droye, Dria, où l'on reconnaît le vieux radical
préceltique, européen, pélasgique, ligure, comme on voudra
l'appeler, qui a donné tant de noms de rivières au nord de la
Méditerranée; Jai-rivus, qui fait penser à Mars Giarinus, au
Jarret, au Gier, etc. ; l'Ornelle, Olomna, à rapprocher de
rOglio (Ollius), des maires Ollogabiae et Ollototae de Germanie
ou de Bretagne ï ; Ona (p. 176), qui est bien, je crois, un quali-
ficatif de source d'avant les Celtes (cf. Onohrisates, Onesii, dans
la région pyrénéenne); le Rognon, Rodigio, où l'on retrouve
les noms du Rhône français, du Rodano italien, de la Roya,
de la Rône en Sarthe. Quand se mettra-ton enfin à inventorier
tous ces noms de sources et à reconquérir ainsi le trésor des
mots communs à cette population de même langue qui a peu-
plé l'Europe — et peut-être d'autres terres méditerranéennes —
avant l'histoire connue? Si jamais cet inventaire s'établit, la
France aura le mérite, avec ses Dictionnaires topographiques,
d'y avoir apporté les plus nombreux éléments.
Li. J .
I. Cf. encore VOlina (l'Orne, Ptolémée, II, 8, 3), Oltis, qui est à la fois le Lot et l'Oust,
affluent de la Vilaine (pourquoi, à ce propos, les éditeurs et les lexicographes n'ac-
ceptent-ils pas la correction, proposée par Valois, de Clitis en Oltis chez Sidoine,
Carmina, V, 209), Oldeia, l'Audège, etc. etc.? Très curieuse serait à étudier l'inscrip-
tion de Nîmes (XII, 8097) OLO.NEMAVSO, si le texte était sûr.
STATUETTE DE BliONZE TIlOUVEIî A BORNOS
(Plamche II)
Nous devons la communication de la photographie que
reproduit notre planche 11 à la libéralité infatigable de notre
ami M. Arthur Engel. 11 a bien voulu nous la transmettre,
l'ayant lui-même reçue de notre correspondant d'Arcos de la
Frontera, M. Miguel Manchefio.
Cette jolie Vénus a été trouvée en 1897 ^ Bornos, l'antique
Carissa Aurélia, et elle appartenait en 1898 à D. Agostîn del
Campilio, de Madrid.
La main droite, dont les doigts sont brisés, tenait probable-
ment un miroir où la déesse se regardait en arrangeant de la
main gauche les boucles de sa chevelure. Le visage, qui a beau-
coup souffert, est ce qu'il y a de moins heureux dans la figurine ;
les traits en sont lourds, et le galbe peu joli; mais le mouve-
ment a de la vérité, lattitude de la grâce, les lignes sinueuses
des hanches et des genoux ont de l'élégance, et les formes un
peu grêles du buste et de la taille donnent au corps un certain
charme juvénil.
Le motif, d'ailleurs, n'a rien d'original, et les statuettes de
même type sont loin d'être rares. 11 suffît de parcourir le
Héperloire de la statuaire grecque et romaine de M. Salomon
Reinach pour s'en convaincre. Mais les innombrables figurines
de Vénus, œuvres d'industrie ccrurante qui s'inspirent plus ou
moins directement à l'époque romaine des types créés par
Praxitèle et ses émules, ne gardent pas souvent, comme celle-
ci, quelque cliose de la délicate saveur originelle. C'est ce qui
nous a décidé à en montrer l'image aux lecteurs de la Revue.
Pierre PARIS.
MISCELIANEA^
XI
LE FONDEUR BOTRYS, DE LEUGÉ (EN lONIE?)
M. Foucart a publié, d'après une copie et un estampage
de M. (aujourd'hui Sir) Biliotti, l'inscription suivante, du
II* siècle avant notre ère, qui fut trouvée à Rhodes en i885^ :
KAEY2TPAT02KAEYXAPI02
KAEITnNAEY0PANOPO2
OEOIl
BOTPriAEVKANOSEXAAKOrPrHlE
Depuis, celte dédicace a été reproduite par MM. Hiller von
Gârtringen ^ et H. van Gelder '-*, mais sans commentaire; après
M. Foucart, je ne vois pas que personne s'en soit occupé;
M. S. Reinach la mentionne dans les addenda de son Traité
dépigraphie grecque (p. 552), mais ni Sittl, dans son Archéo-
logie, ni Blûmner, dans sa Technologie (cf. t. IV, p. 6o/j, s.
V. 5(a>vXoypYeTv), ne l'ont utilisée. Pourtant, les quelques lignes
que M. Foucart lui avait consacrées n'auraient pas dû laisser
de surprendre : « C'est le seul exemple jusqu'ici de la mention
du fondeur sur la base d'une statue grecque; il n'est pas
moins rare de trouver une œuvre d'art exécutée dans une cité
hellénique par un Lucanien. » Admettre que la Lucanie ait
fourni un ouvrier d'art à Rhodes, à une époque où Rhodes
en produisait tant et en attirait des villes grecques d'alentour,
1. Voir Bev. Et. anc, t. I, p. ao8 et a8i ; t. II, p. 17 et i33 ; t. IV, p. 85 et 196.
a. Bail, de Corr. hellénique, IX (i885;. p. 899 et SaS.
3. C. I. Ins., I, 106 (cf. p. 207); Hiller von Gârtringen n'a pas retrouvé la pierre
{Jahrbuch, 189/i, p. 1x2).
4. Inschr. von Bhodos (GoUitz, III), n" 3836.
Sqo revue des études anciennes
c'est, suivant le proverbe, ykxuv.' v.q 'AOr^vaç, d'autant plus qu'au
II* siècle avant notre ère la Lucanie, à la suite de la guerre
punique, paraît avoir subi une forte régression vers la
barbarie. Si Botrys avait été natif d'une des colonies fondées
par les Grecs en Lucanie, l'inscription dirait de quelle ville il
était; elle l'appellerait Héracléote par exemple, ou Posidoniate,
mais non Lucanien. Si, au contraire, Botrys était de Vhinter-
land de la Lucanie, il ne porterait pas un nom grec. Enfin,
on ne sache pas que la Lucanie ait eu des mines de cuivre,
et que l'industrie du bronze y fût développée. Pour toutes
ces raisons, je tiens le fondeur Botrys pour originaire non
de la Lucanie, mais d'une des nombreuses localités qui en
pays grec portaient le nom de A£Û/,y] ou \-Jj/,y.<.K La plus
importante était une petite ville dans le voisinage de Phocée,
qui est mentionnée assQz souvent dans les textes littéraires
sous les deux noms Aej/.v; et Aej/.a'., et dont on a des mon-
naies 2. Il est vrai que sur ces monnaies, l'ethnique est
* \vx/.7.'.vjz (AEYKAIEHN). Mais rien n'empêche de croire
que deux ethniques étaient nés des noms \zjy,r^ et Aîu/.r. :
Ae'j/.a'.£j; (comme 'Ap-.jca-.îj; de 'Ap-ijor;), et As'j/.Tjvd; (comme
M:tjy;v;; de Mstjy;), d'où, en dorien, Aeu/.avéç. Du reste, le mot
A£j/.r,viç est attesté par Galien pour un village de l'Ida troyen :
or Y& [j.y;v Ï\).z\ TToXTTa'., /.aôaxsp cjv y.at â'AAoi h 'Aaia, Sapo'.aviç iz
•/.%'. Aeyy.y;vàç iv3!ji,a^3Jjr; aùti; (les châtaignes, ^aXavou;) âuo xwv
)(a)p(wv àv oTç 'jrXsTj-a'. ysvvwvxa'.... Ae'j/,r(Val ôà àzo ynù^ioM tivoç èv xô)
' ^' ■' '' " Paul PERDRIZET.
1. Il y a justement une lacune dans Etienne de Byzance à l'endroit où ces Ae-Jxy]
et Ae-jxat devaient être éaumérées. De Aâptfra, le recueil des 'EOvcxâ, dans son état
actuel, saule à A/iIavoî. « Inter sectiones de Larisa et Lernno malta urbiiim pupulorumque
nomma intercidisse apertum est» (Meineke).
a. Imhoof-Blumer, Monnaies grecques, p. 289-290. Pour la position de la Leuce
d'Ionie, cf. Kiepcrt, Formae orbis antiqui, IX. Pour les textes littéraires, cf. Smith,
Dict. of greek and roman geography, s. v. Leucae.
3. De prob. alim., 4.
YA RI ET ES
Sur une récente traduction de Pétrone
I. Comme beaucoup d'écrits de la littérature latine, le Satyricon
de Pétrone abonde en termes empruntés à la langue spéciale du droit,
reproduit avec complaisance des épisodes tirés de la pratique judiciaire
et fait de constantes allusions aux institutions juridiques». Mêlés de
près ou de loin au monde du forum et des affaires, les Romains
aimaient à retrouver dans leurs œuvres littéraires l'image de leurs
occupations favorites, toujours vivante, rarement déformée, parfois
volontairement travestie et poussée jusqu'à la bouffonnerie 2. Ainsi
assaisonné de termes juridiques scrupuleusement choisis, exact jus-
qu'à la minutie, professionnel jusque dans les moindres nuances,
le langage de l'auteur, plus piquant, plus savoureux pour les lecteurs
du temps, n'en est que plus obscur pour ceux d'aujourd'hui. Car,
n'étant plus, comme ceux de jadis, des initiés, il leur faut une prépara-
tion scientifique qui manque d'habitude aux plus exercés. Tentent-ils
de traduire, la tâche devient plus malaisée encore, puisqu'à une
expression dont la technicité est voulue, ils doivent substituer un équi-
valent de même valeur, appartenant à une langue spéciale avec laquelle
le traducteur n'est que rarement familier.
Aux prises avec cette double tâche, M. ïailhade paraît en avoir
mesuré tous les périls 3. Leur est-il resté inférieur, c'est ce qu'essayent
de montrer les courtes notes qui vont suivre. Mais il faut, tout d'abord,
en limiter soigneusement la portée.
Une question plus générale domine, en effet, celle qui fait l'objet des
présentes remarques. Elle concerne la méthode suivie par M. Tailhade,
la valeur de son procédé de traduction. Ce procédé, pour mieux dire
ces procédés, car il y en a plusieurs, s'inspirent d'une pensée unique.
L'auteur a voulu réagir contre la méthode de ses devanciers. Aux ver-
sions assagies, enrubannées et édulcoréps qui le précèdent, il a voulu
substituer une reproduction qu'il a jugée plus voisine de la réalité et
I. Il n'a pas paru utile de dresser ici la liste des passages du Satyricon où il est
question des choses du droit. Pour la constituer avec pleine sécurité on ne man-
quera pas de s'aider de l'excellent Lexicon Petronianum de Segebade et Lommatzsch,
Leipzig, 1898.
3. Pichon, Histoire de la littérature latine (a* édit.), p. 108 : « l'esprit latin est avan
tout moqueur et bouffon. »
3. Pétrone, Le Satyricon, trad. Laurent ïailhade, Paris, 190a.
392 REVUE DES ÉTUDES ANCIENIHES
qu'il a peinte de couleurs plus violentes et plus étranges parce qu'il
les a crues plus justes. De là une langue composite, faite d'argot
moderne et de vieux français, mais où domine l'argotique, plus expres-
sif, plus inattendu, plus pimenté surtout 1. Comme le Satyricon est, en
elTet, une œuvre réaliste où l'on fait parler les gens de la basse plèbe,
d'anciens esclaves enrichis, des coureurs d'aventures infâmes, des
escrocs, des poètes faméliques, tout un monde sorti des bas-fonds,
le traducteur a estimé opportun, pour rendre ces conversations avec
tout leur sans-gêne, de les écrire en style débraillé ou grossier. Il
y avait dans cette tentative quelque chose qui était bien imaginé, mais
qu'il ne fallait pas exagérer 3. La réaction n'a-l-elle pas, comme tou-
jours, dépassé le but? La langue des faubourgs, des ateliers montmar-
trois, des usines, pittoresque sans doute, mais employée à jet continu,
était-ce l'instrument le plus convenable pour rendre la prose latine?
Ne risque-t-on pas de dénaturer ainsi la manière de Pétrone, qui, par une
coquetterie commune à beaucoup de réalistes, ne visait pas à être
le charme de la canaille, mais le régal des délicats et tentait de sauver
la bassesse de la pensée par la recherche du style 3 ?
Ces questions se posent forcément. Elles dépassent le cadre étroit
où je me suis volontairement renfermé. Elles s'y rattachent pourtant
dans une certaine mesure.
11. Les termes de la langue juridique n'ont pas encore trouvé
d'équipollents dans notre sermo plebeius. Il y a des raisons à cela.
Mais ce n'est pas le lieu de les rechercher. Puisque ce vocabulaire lui
faisait défaut, M. Tailhade s'est rabattu sur le vieux français. Il a
pensé qu'une patine archaïque donnerait aux épisodes d'ordre judi-
ciaire une teinte d'antiquité qui les ferait, plus savoureux. Cette affec-
tation de vieux langage n'a rien d'utile. Mais le mal est plus grand.
Elle donne souvent une idée tout à fait fausse de la vie juridique
romaine. En voici plusieurs exemples.
Au chapitre XX\1\ (Buecheler), Trimalchio, parlant de lui-même,
dit : In Cancro ego natus siim, ideo multis pedibus sto et in mari et in
terra nmlta possideo; j'ai sur mer comme sur terre de nombreuses
I. Il y aurait, pour qui est compétent, à rechercher si le vieux français de la tra-
duclioii n'est pas lui-même un assemblag'e de termes appartenant à des époques
difTt Tontes.
3. Pétrono est resté dans la note juste on prêtant à certains de ses personnages
le langage qui convient à leur condition, non pas {^rossier, mais calqué sur le latin
populaire. V. l'ichon, op. cit., p. âia; Thomas, Pétrone. L'envers de la société romaine,
190a, pp. 117, 17/i, 175, 17G, 181 ; Friedlander, Petronii cena Trimalchionis, iSgi.p. lO.
.3. Les bons juges ne font pas défaut pour le dire. V. Collignon, Étude sur
Pétrone, 1892. Introd. p. v; pp. 20, Ix-j; Thomas, op. cit., pp. 33, 61, 72, 109; Pichon,
op. cit., p. 5i2; Friedlander, op. cit., p. 9; G. Boissier, L'opposition sous les Césars (3),
pp. 357-2G0. Tous ces témoignages modernes concordent avec les appréciations des
XVII' et xvni* siècles, dont on trouvera un résumé dans Pétrequin, Nouvelles recher-
ches... sur Pétrone, 18G9, pp. 20, ai, Itft, l\b.
v.vuiÉTF.s 3g3
choses qui m'appartiennent. Or, on lit dans la traduction (p. 71)» « à
travers les Ilots et les continents, j'instaure mes alleux. » Alleux, pour
dire choses dont on est propriétaire, est fort mal choisi. Dans le lan-
gage technique de l'ancien droit français, l'alleu est une terre qu'on
oppose au bénéfice ou fief, à toutes les tenures pyour lesquelles on doit
des obligations féodales 2. Parler d'alleu pour dire propriété, c'est faire
songer à un état social dont les Romains du temps de l'Empire
n'avaient aucune idée.
Quand il est question des esclaves, M. ïailhade a cru plus expressif
et plus parlant de traduire 5?ryu5 par u serf » (pp. 5G, 77,79, 85). D'autres
fois, il appelle a page » celui que le latin nomme puer (pp. 07, 60, 96),
quoique plusieurs lignes plus loin il lui rende son nom, esclave (p. 97).
On n'apprendra rien à ceux qui sont au fait de l'histoire des institu-
tions en rappelant que le sennis romain n'a qu'une parenté assez éloi-
gnée avec le serf médiéval. Rendre servus par serf, travestir en page
le puer, c'est donner à la narration du romancier latin un vernis
moyenâgeux tout à fait choquant.
Mentionnons aussi la transformation du serous publicus qui accom-
pagne le praeco (ch. LXXWVII) en esclave « banal » (pp. i85, 186).
Ce /)ra^co devient à son tour un (( héraut » (p. 187), comme il fallait s'y
attendre. Jadis on disait le four banal, le pressoir, le moulin banal pour
désigner le four, le pressoir, le moulin où les habitants étaient tenus
devenir faire cuire leur pain, apporter leur vendange, faire moudre leurs
céréales. Ces locaux étaient la propriété du seigneur et non des habi-
tants 3. Un esclave comme celui qui accompagne le crieur, et qui
appartient à la colonie, est donc un esclave public, mais non banal.
Il est vrai que l'auteur s'empresse (p. 187) de restituer à cet esclave sa
véritable qualification. Mais pourquoi sacrifier la précision à la variété
du style?
On trouve également « hoirie » pour héritage ou succession (pp. 78,
378), u de grandes patentes par lesquelles Trimalchio conférait la
liberté» (p. 101), là où le latin dit simplement : decretum... quo libe-
rum jussit esse; « une vacation à la criée » (p. 70), pour auctio qui-
signifie vente aux enchères comprenant, s'il y a lieu, plusieurs séances
ou vacations 4; « rémérer les fonds qui avaient appartenu à mon
I. La traduction n'a pas été faite d'après un bon texte. Elle ne reproduit pas la numé-
rotation couramment adoptée. Aussi renverrons-nous aux paj^es de la version fran-
çaise et non aux ctiapitres. Les renvois au texte latin sont faits d'après l'édition
Buecheler, Berlin, 1863.
3. V. Godefroy, Diclionnaire de l'anc. langue française, supplément, v* \luef; La
Gurne de Sainte Palaye, Dictionnaire historique de l'anc. langue française, v* Aleud
Rageau et de Laurière, Glossaire du droit français, v» Aleu franc, Alcu roturier.
3. V. Perrière Dict. de droit et de pratique, V Bannal. Adde v" Bannalité, Four
banal. Esmein, Cours élémentaire d'Iiistoire du droit français (3), pp. aG3, 584- Liltré,
hoc verb., indique comme premier sens : terme de féodalité.
!>. V. Furetière, v Vacation; Littré, hoc verb.
394 BEVUE DES ÉTIDES ANCIENNES
maître» (p. i46) quand Pétrone (ch. LXXVI) écrit: redemi Jundos,
c'est-à-dire je rachetai aux acquéreurs les fonds de terre qui avaient
appartenu à mon maître, ce qui n'est pas du tout l'opération de droit
appelée réméré et qui consiste à reprendre à l'acheteur un bien qu'on
lui a soi-même vendu'.
Un dernier exemple des inconvénients du procédé employé avec
prédilection par la traduction. Au chapitre LXXI, Trimalchio, après
avoir proclamé les dispositions qu'il a insérées dans son testament,
ordonne qu'on en apporte une copie pour en donner lecture intégrale :
exemplar testamcnli Jussit ajferri. M. Tailhade (p. i35) traduit « enjoint
qu'on apporte une minute de son testament ». Or, Trimalchio ne peut
recitare qu'une copie de son testament. L'original était écrit sur des
tabulae soigneusement fermées et scellées du sceau des témoins. Leur
contenu n'était connu qu'après qu'elles avaient été ouvertes, reslgnalae.
Traduire exemplar par minute, c'est, pour l'amour du pittoresque,
commettre une erreur. Dans la pratique des actes publics de notre
ancienne France, de nos jours encore, la minute, écrite en petits carac-
tères, minutis lilteris, est toujours l'acte original, celui qui demeure
dans l'étude ou le greffe de l'ofRcier public préposé à sa conservation.
La copie n'est jamais rédigée « en minute «a. Donc, un exemplar
teslamenli n'est pas une minute, c'est tout le contraire.
Cet emploi de termes d'ancien français est donc peu heureux, puis-
qu'il est presque toujours une source d'inexactitude. La version cesse,
dès lors, d'être sincère. En tout cas, la couleur ne l'est plus, Ne serait-
ce pas le cas d'appliquer à l'auteur lui-même ce que dit son avis pré-
monitoire (p. xxx) : (( Rien de plus grotesque que d'imposer à la mon-
naie antique les appellations du numéraire d'à présent » ?
III. M. Tailhade devait verser dans l'excès contraire. Il a transformé
certaines idées antiques jusqu'à les rendre méconnaissables sous le
masque moderne dont il les a revêtues. Les vigiles ou gardes de nuit,
chargés du service des incendies, deviennent par lui des « garçons de
police » (p. 149). 11 dénomme « capitaine » (p. 306) le même individu,
Lichas, que quelques pages plus haut il qualifie « armateur » (p, 192)
et plus bas « patron » (pp. igS, iqA)^. On voit une afl'ranchie répudiée
par son mari le « garde-champêtre » (p. 99), lequel est dans le texte
un circumitor ou circilor (ch. LUI), chargé de faire des rondes dans
I. Littré, V Réméré.
a. Godefroy, op. cit., v" Minuer, Minute, Minuter.
3. Dans le langage courant du droit maritime, propriétaire, armateur et capitaine
désignent trois personnages distincts. Lyon -Caen et Renault, Précis de droit commercial,
II, pp. tifx, lîi, note 5. Toutefois, quand il ne s'agit pas d'un gros navire, le proprié-
taire peut être à la fois son propre armateur et son propre capitaine. Tel est évidem-
ment le cas de Lichas, navigii dominas quod régit (Ch. C, Cl). Le traducteur, en
employant simultanément les trois termes : patron, armateur, capitaine, ne va donc
pas contre le sens du texte. Il eût été plus simple pourtant de ne se servir que d'un
seul. Ajoutons que armateur surtout a une allure véritablement trop moderne.
VARIÉTÉS SgS
les propriétés, peut-être aussi de colporter des marchandises dans les
marchés.
IV. Comme tous les termes techniques, les mois du latin juridique
sont parfois difficiles à rendre en une autre langue. Pour se tirer
d'embarras, certains reproduisent le mot tel quel, sauf un léger chan-
gement dans la désinence. Cette manière est peu recommandable.
D'abord, elle manque de franchise. En outre, elle contribue à jeter une
obscurité de plus sur des idées auxquelles le lecteur n'est pas toujours
familier. Cette nouveauté n'était pas pour faire reculer un audacieux
comme M. Tailhade. Pourtant elle lui a paru tellement en dehors des
usages qu'il a senti le besoin de s'excuser de la liberté grande, d'expli-
quer les mots ainsi forgés de toute pièce et de traduire sa propre
traduction!. En tout cas, voilà comment les colliberli deviennent
des « coliberts » (pp. 69, io5, 108)2, comment l'affranchissement se
transmue en u manumission » (pp. 49, 69, 100) 3, pourquoi la femme
d'un esclave, esclave comme lui, est nommée sa « contubernale »
(pp. 106, i34, 184), du lathi contubernalis.
Outre l'étrangeté, cela ne va pas non plus sans inconvénient. Le
mot, dans notre langue, a pu prendre un sens courant différent du
mot latin. Rendre ce terme tel quel, sans tenir compte de cette altéra-
tion, peut exposer le traducteur à des méprises. En voici une preuve.
Slatimque codicillos poposcit (ch, LV) est traduit : aussitôt il demande
ses codicilles (p. loi). On peut croire, étant donné le sens actuel du
mot codicille, que Trimalchio va rédiger quelque disposition de dernière
volonté, annexe à son testament. Il s'agit simplement du carnet de
notes oîi il inscrit les vers qu'il compose.
V. Restait une dernière ressource, reproduire tel quel le terme latin,
I. C'est ce qu'il a fait pour la traduction de contubernalis en «contubernale»
p. 106, note I.
a. C'est une faute de traduire colliberlus par le mot francisé « colibert », qui est
employé dans l'ancien français pour désigner, selon les époques, un affranchi ou un
serf. V. Godefroy, Dict., v° Culvert; La Curne de S" Palaye, Dict., V Cuivers; Ducange,
Glossarium, \° Colliberli; Viollet, Histoire du droit civil français, pp. 3o6-3o7. Esmein,
Cours élémentaire d'histoire du droit français (3), p. aSS, note 4. Le colibert de l'ancien
droit français n'a donc de commun que le nom avec celui que les textes de bonne
latinité ou les documents épigraphiques appellent collibertus ou conlibertus et qui est
sans doute un affranchi, mais groupé en une sorte d'association avec d'autres affran-
chis du même maître. C'est ainsi que les colliberti de Trimalchio, ses anciens
compagnons d'esclavage, sont aussi ses compagnons de table et figurent au nombre
des hôtes du festin. M. Thomassuggère donc une idée inexacte de la condition de ces
colliberti Trimalchionis, quand, à plusieurs reprises (op. cit., pp. 117, ia4, «76), il les
appelle les affranchis de Trimalcion. Trimalchio n'est pas leur patron. Eux et lui
ont le même patron.
3. Manumission et manumetre sont des termes de vieux français. V. Godefroy
Dictionn. h. v. L'emploi de manumission a induit M. Tailhade à traduire omnes illos in
testamento meo manamitto (ch. LXXI) par «je donne à tous par mon testament la manu-
mission » (p. ii4). Or, au propre, la manumission est l'acte juridique par lequel un
maître affranchit son esclave. La manumission se fait, elle ne se donne pas. C'est la
liberté qui est donnée par le testament de Trimalchio.
396 llEVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
ne pas traduire par conséquent. Système auquel se contraint, aveu
d'impuissance auquel se résoud, sans fausse honte, un auteur fertile en
ressources verbales, au fait de tous les vocabulaires. On lit donc, non
sans quelque surprise : « on le promenait autour du pomaerium »
(p. 285)'; (( sa case était le sacrariuni de l'indigence» (p. 266); «les
sacra perturbés » (p. 3^); (( un piteus d'affranchi (p. 73); «allons au
forum et demandons le mutuiim » (pp. 109, iio), en ]al\n, pecunias
mutuennir (ch. LA 111), ce qui se traduisait si facilement par : deman-
dons à emprunter de l'argent. Je passe la cella, la camélia, le stator,
Yarenarius, le patcrfamitias, alors pourtant que le nomenclator et le
dispensalor, habillés à la française, deviennent le nomenclateur et le
dispensateur. Ici, des explications deviennent nécessaires et sous peine
de n'être pas comprise la traduction dégénère en édition annotée a.
VI. L'œuvre de M. Tailhade nous est présentée dans une préface de
M. de Boisjolin comme une hardiesse heureuse, élant « littérale »,
remarquable parla «justesse du terme », condition d'art imposée à
l'heure présente par la science du langage (pp. xxi, xxii). S'il est
vrai qu'on est toujours trahi par les traducteurs, ne l'est-on pas aussi
par les préfaciers, traducteurs à leur manière, qui expliquent les
intentions, les supposent même et, préoccupés de plaire, oublient de
juger? Plus modeste, M. Tailhade sait très bien qu'une traduction,
même loyale, n'est qu'un reflet (pp. xxviii, xxix). Encore faut-il
que l'image n'ait pas d'autres couleurs que le modèle et surtout qu'elle
n'en ait pas plusieurs là o\i l'original s'était contenté d'une seule.
Tel n'est pas le cas pour les passages juridiques. La manière du
traducteur a été incohérente, instable. 11 fallait prendre un parti et
savoir s'y tenir. Sans doute, cette façon ondoyante met de l'inattendu
et de la variété dans le récit. Mais cette qualité est obtenue aux dépens
de la clarté, souvent de la sincérité.
Et, puisque nous venons de toucher à ce dernier point, il ne paraî-
tra pas hors de propos de signaler, en plus, quelques erreurs dues
cette fois non à l'imperfection du mode de traduction employé, mais
à un défaut de connaissances juridiques, excusable, après tout, chez
un pur lettré qui ne s'est pas attaudé à « l'étude inepte des Digestes » 3.
Parmi les annonces que fait l'actuaire de Trimalchio, figure la
lecture des testaments des gardes des domaines ou forêts, saltus,
exhérédant leur patron : recitabantur et salluariorum testamenta quibus
Trimalchio cum elogio exheredabatur (ch. LUI). L'elogium qui accom-
pagne dans un testament une clause d'exhérédalion, c'est l'indication
du motif pour lequel le testateur exhérède. Le sens d'elogium en pareil
I. Le latin porte : rircum ducrbatur per lolam civilatcni cl la iioto (p. aSf») explique
que pomaerium n'est pas dans le Icxlo. •
a. V. les notes au bas des pajçes no, 137, i3i, i3(i, i38, ilti, iS\, etc.
3. Tailhade, Au pays du mujle, Quartier latin, p. .5'».
VAKIKTKS 397
cas n'est pas douteux'. Le dictionnaire de Quicherat (édit. Châtelain)
se rapproche de la signification vraie en traduisant « il était déshérité
avec intention ». Friedlandcr, tout à fait exact, écrit: «Testamente...
in denen ïrimalchio unter Angabe des Grundes von der Erbschaft
ausgeschlossen war^. » Pour notre traducteur, Velogium est devenu
un équivalent d'éloge ; en conséquence, il a compris « qui exhérédaient
Trimalchio avec beaucoup de politesses » (p. 99).
Habinnas (ch. LXV) rapporte qu'un personnage, Scissa, a affranchi
un de ses esclaves au moment où celui-ci était sur le point de mourir.
Je pense, ajoute-t-il, qu'il va avoir à payer gros, car, outre qu'il a donné
un grand festin de funérailles en l'honneur de cet esclave, lautum
novemdiale servo suo... faciebat, il va avoir en plus à acquitter une
forte somme aux fermiers de la Vicesinia libertalis vel manumissionum,
pour l'impôt du vingtième 3. Puisque l'affranchi est mort, c'est, en
effet, le patron, auteur de l'affranchissement, qui doit payer l'impôt^.
Or l'esclave, continue le narrateur, est estimé par les fermiers de l'im-
pôt à 5o,ooo sesterces. On comprend dès lors pourquoi, en son lan-
gage toujours imagé à propos, Pétrone écrit que Scissa a un compte en
surplus à régler, une mantissa à payer à la ferme de l'impôt, et puto
cum vicensimariis magnam mantissam habet, qainquagenta enim
millibus aestimant morluum'^. Or, M. Tailhade comprend ainsi ce pas-
sage : (( Scissa donnait un riche novemdial en mémoire de son es-
clave... je pense qu'il trouvera une bonne aubaine avec les percepteurs
du vingtième. On estime le défunt à cinquante mille grands sestercius »
(p. i2/|). L'idée de Pétrone sort de là complètement méconnaissable.
Sans doute, le passage était difficile 6. Mais Friedlander consulté à pro-
pos donnait l'utile indication suivante : und ich glaube Sie (Friedlân-
I. V. outre les textes littéraires réunis par Friedlander, Anmerkungrn, p. aCo, les
fragments caractéristiques d'Africain, Dig. XXVIII, a, i4 S a, et Ulpien, Dig. XXXVil,
10, I s 9, et Dirksen, Manuale, y' Elogium.
3. On n'oubliera pas que la traduction de Friedlander date de 1891.
3. Il est encore question de l'impôt du vingtième dans le Satyricon, cli. LVIH, LXXI.
On consultera à ce sujet O. Hirschfeld, Untersuchungen auf dein Gcbiete dcr ruinischen
Verwaltangsgeschichte, I, pp. 68-71 ; Gagnât, Étude hist. sur les impôts indirects,
pp. 153-173; Humbert, Essai sur les finances... chez les Romains, I, pp. 23, 98 99, 190,
378, 384, 373, 496; Mommsen et Marquardt, Organisation financière (trad. Vigie),
pp. 355, 356.
4. V. Friedlander, Anmerkungen, p. 27s; Caynat, op. cit., p. 170.
5. Sur le sens de mantissa, qui veut dire au propre un surpoids, un «pardessus»,
comme disent les boulangers et les bouchers de nos jours, V. Facciolati et Forcellini ;
Freund Theil; Lewis and Short a latin Dictionary, qui, d'ailleurs, ne paraît pas avoir
compris le sens du passage.
6. On peut s'en apercevoir en lisant la traduction de Guorlc, qui porte: «outre
l'impôt du vingtième qu'il y gagne, il a trouvé, je pense, une bonne succession, car
on n'estime pas à moins de cinquante mille écus les biens du défunt. » Le diction-
naire de Quicherat (édit. Châtelain) au mot mantissa, renvoie au passage de Pétrone
et traduit par gain, profit, ce qui laisse supposer que les auteurs du dictionnaire ont
adopte le sens erroné de de (iiicrle.
ftcv. lit. anc. '1
âgS KEVUE DES ÉTUDES A^C1ENNES
der estime que Scissa est une femme) hat bei den Pachtern der Frei-
lassungssteuer noch eine grosse Zugabe zu machen, denn Sie schàtzen
den \ erstorbenen auf fiinfzigtausend ».
A ces exemples, on pourrait en joindre d'autres. Mais il y aurait
mauvaise grâce à insister sur ce côté défectueux de la traduction.
A cet égard, M. Tailhade, d'ordinaire soucieux de modernité, est
resté dans la tradition. Du temps, déjà lointain, où paraissaient en
France des traductions d'écrivains latins, les auteurs de ces travaux
utiles n'eurent pas toujours le respect scrupuleux du texte, ni surtout
la compréhension des nuances, des finesses, des allusions plaisantes
dont les choses du droit fournissent le prétexte. Mieux armés, mieux
documentés que ne pouvait l'être notre auteur dans la retraite forcée
d'où est sortie sa version, on les voit souvent ou se dérober devant
la difficulté technique ou rester manifestement trop au-dessous d'elle.
Sans doute, il faut savoir gré à M. ïailhade d'avoir attiré de nou-
veau l'attention sur les avantages de ce genre de travail 2. Et c'est
œuvre méritoire pour un prime-sautier de s'abdiquer soi-même, de
contraindre son geste, de composer son visage, de feindre des attitudes,
de se modeler sur autrui. Encore fallait-il aller jusqu'au bout dans
cette voie de renoncement. L'honneur des lettres latines, si injustement
dédaignées, réclamait ici un effort, dont un fervent comme M. Tail-
hade était parfaitement capable. Et il eût été bon que nous eussions
à opposer à Friedlander non une transposition amusante de verve,
mais un décalque toujours fidèle.
Gaston MAY.
1. Addc. Friedlander, Amnerkungen, p. 3(j7.
3. M. Ledrain, préface de Terre latine, fait observer (p. III) que le latiniste
consommé se révèle dans la plus légère chronique de M. Tailhade, et que c'est à la
source latine qu'en écrivain de pure race il a recours pour se renouveler.
BIBLIOGRAPHIE
Vorldufiger Bericht iiber eine archuologische Expédition nach
Kleinasien, unieriiommen im Aaf fraye der Gesellschaft zur
FÔrderung deuischer Wissenschaft, Kunsl and Literatur in
Bôhmen, von J. Juthner, Fr. KnoU, K. Patsch, H. Swoboda.
Prague, J. Koch, igoS; i vol. in-8" de 62 pages, avec une
carte et un plan.
On sait la part prépondérante que les Autrichiens, avec Benndorf,
Petersen, Niemann„ d'abord sous les auspices de l'Académie des
sciences de Vienne, plus lard aux frais du comte Lanckorohski, ont
prise à l'exploration du sud-ouest de l'Asie Mineure. Une province
importante était restée en dehors de leur champ de recherches :
risaurie. Elle vient d'être parcourue à son tour, sur liniliative de la
Société pour l'avancement de la science, de l'art et de la littérature
germaniques en Bohême, par MM. Julius Juthner, Fritz Knoll, Karl
Patsch et Henri Swoboda. En trois mois (4 avril-28 juin 1902), nos
voyageurs ont sillonné de part en part le massif montagneux qui
formait la frontière entre la Lycaonie au nord, la Pisidie à l'ouest, la
Pamphylie au sud et l'isaurie à l'est. Partis de koniah, ils ont com-
mencé par rayonner entre les lacs de Bey-Chéhir et de Sidi-Chéhir.
Puis, du bord méridional de la plus importante de ces deux nappes,
ils ont poussé jusqu'au versant pamphylien du Taurus, non loin de
Sidé. Après quoi, ils sont revenus, par Isaura, à Koniah.
En attendant lin-quarlo qui fera suite aux Reisen de Benndorf et aux
Villes de la Pamphylie et de la Pisidie du comte Lanckoronski, la
Mission d'Isaurie a publié son journal de route, oîi elle a consigné les
résultats principaux de son exploration. Sans parler du relevé des
ruines d'Isaura, la contribution qu'elle apporte à la géographie et à la
topographie anciennes est considérable. Trois villes ont été identifiées
d'une manière définitive : Pappa-Tiberiopolis, à Yonouslar, le long
de la voie romaine qui faisait communiquer Iconiura et Antioche de
Pisidie; Amlada, aux ruines du Asar-Dagh, près de Kizildja-Keuï;
Vasada, au village de Déré-Keuï, sur le bord oriental de la plaine qui
unit le lac Caralis au lac Trogitis. Ces déterminations modifient les
hypothèses courantes, fournissent des points de repère certains et
jettent une précieuse lumière sur le réseau des sites du district.
Les unes et les autres se fondent sur des témoignages épigraphi-
ques. La Mission d'Isaurie a copié plus de 3oo inscriptions nouvelles,
AOO KEVUE DES ETUDES ANCIENNES
revu ou collalionné 80 textes déjà connus, pris enfin 4oo plioto-
graphies de monuments ou de paysages. Parmi les documents
découverts, il en est un dont la valeur historique mérite d'être parti-
culièrement signalée. C'est la stèle de Kizildja-Keuï contenant les
rescrits d'un roi de Pergame à la ville d'AmIada. Ce roi est nommé :
il s'appelle Attale. Mais de quel Attale s'agit-il? Probablement d'AttalelI,
agissant comme représentant de son frère Eumène. Dans cette hypo-
thèse, les textes d'Amlada auraient été rédigés entre les années 162 à
160 avant notre ère. Ils complètent, de la façon la plus heureuse, ce
que nous savions de l'expansion du royaume de Pergame durant la
période qui suit le traité d'Apamée.
Nous en avons assez dit pour montrer l'importance et l'intérêt de la
dernière campagne archéologique entreprise dans le ïaurus central.
On ne saurait trop féliciter les savants explorateurs de leur activité et
de leur succès. Une seule réserve. Mentionnant leurs devanciers, ils se
bornent à citer Sterrett, Ramsay, G. Hirschfeld. Je tiens à faire
observer que mon ami Pierre Paris et moi avons également che-
vauché en Karamanie. Ce fut, il est vrai, avec de bien maigres res-
sources. Nous n'étions subventionnés ni par de généreuses Académies,
ni par des misses opulentes. Nous disposions, pour tout viatique, de
notre solde mensuelle, qui s'élevait à 3oo francs, à quoi la muni-
ficence de l'Administration ajoutait 5oo francs de crédit extra-
ordinaire. Avec de pareilles ressources, nous ne pouvions songer
à des fouilles exhaustives. Cependant, lorsque nous visitâmes Isaura,
nous eûmes soin de réquisitionner au village d'Hadjilar une demi-
douzaine d'hommes. Chacun d'eux se munit des instruments qui
pouvaient ressembler de plus près à une pioche, et la petite troupe
gravit les rampes qui mènent à Zengibar-Kalessi. Là, nous fîmes
retourner tous les blocs dont le poids ou les dimensions n'excédaient
pas la portée de nos moyens dynamiques. C'est ainsi que furent mises
à jour trois des inscriptions les plus intéressantes qu'eût encore
fournies Isaura : la dédicace à Marc-Aurèle (BiilleUn de Correspondance
hellénique, t. XI, 1887, p. 68-69) ^^ ^^^ dédicaces au légat C. Etrilius
Regillus Laberius Priscus (ihid., t. IX, i885, p. 433-436). Sans doute,
ces textes ont été aussi publiés par Sterrett (r/ic Wol/e Expédition lo
Asia Minor, n" 180, 189, 190), mais après nous. C'est nous qui, les
premiers, les avons dégagés du sol, où ils étaient assez profondément
enfouis. Sterrett, qui nous succéda à un mois de distance (nous étions
à Zengibar-Kalessi le 3 mai i885, il y vint le 3 juin), trouva sa lâche
facilitée par nos débU-viemcnts. Je trouve excellent qu'on rende justice
au voyageur américain; mais la chronologie, à défaut d'autre chose,
veut qu'on n'oublie pas non plus ceux qui l'ont précédé.
Geouges RADET.
niBLiOGriAPHiE 4oi
J. G. G. Anderson, Asia Minor (Murrays handy classical Maps),
Londres, igoS.
M. Anderson, dont nous résumions dernièrement les fructueuses
recherches en Asie Mineure {Revue des Études anciennes, t. V, p. 3i4-
3i6), a eu l'excellente îdée d'éditer, dans un format commode, une
carte de la péninsule qu'il connaît si bien. Cette carte lui vaudra la
reconnaissance de tous ceux qui s'intéressent à l'Antiquité. Groupant
en un tableau d'ensemble toutes les données jusqu'ici acquises par la
science, elle dispensera le plus souvent de déployer d'immenses
feuilles encombrantes, d'ouvrir à chaque instant les pochettes des
grandes publications archéologiques, d'avoir sans cesse à portée de la
main une vaste bibliothèque d'ouvrages de poids et de dimension.
L'Asie Mineure de M. Anderson comprend deux choses : la carte et
l'index, celui-ci destiné à faciliter l'usage de celle-là. On ne sera pas
surpris que l'auteur, familier avec son sujet, nous ait fourni les
preuves d'une information solide et minutieuse. J'ai relevé chez lui peu
de lacunes. Voici pourtant une omission que je lui signale : celle de
Mygdus en Bithynie, — la « Mœdo Orienlis » de l'Itinéraire Antonin, —
que j'ai fixée à Mékedjé (Revue des Universités du Midi, t. III, 1897,
p. 1-4). Cette assimilation, qui offre tous les caractères de l'évidence,
a été immédiatement admise par Ramsay, qui m'a écrit l'avoir sépa-
rément découverte de son côté.
Au reste, les déterminations de sites sont de deux catégories :
celles qui, s'appuyant sur des textes épigraphiques formels et notam-
ment sur les dédicaces à ethniques trouvées in situ, sont absolument
certaines; celles qui, procédant par induction d'après les données des
écrivains anciens, n'ont le plus souvent qu'une valeur d'attente. Ici,
les hypothèses qui paraissent le mieux établies s'écroulent tout à coup
devant le témoignage d'une inscription. C'est ce qui est arrivé, par
exemple, pour Amlada et Vasada. M. Anderson les a mises oîi il
semblait naturel de les placer. Mais la Mission d'Isaurie, dont nous
analysons plus haut les recherches, les a découvertes ailleurs. Du
moins M. Anderson a-t-il eu la prudence de faire suivre d'un point
d'interrogation le site qu'il leur assigne. J'aurais voulu qu'il en usât
de même pour Pednélissos. La localisation de cette ville à Sirt n'est
encore qu'une hypothèse. Elle est due à Gustave Ilirschfeld. Elle
m'avait paru douteuse jadis et j'en avais proposé une autre (Revue
archéologique, t. XXII, 1898, p. 192-195). Depuis, en relisant mon
article à tête reposée, je me suis aperçu que mes arguments n'empor-
taient pas la conviction. Je crains, en particulier, que le rapprochement
de la Saporda de Polybe avec l'Isbarta moderne ne soit qu'une conso-
nance trompeuse, et je me demande maintenant si cette mystérieuse
Saporda, qui n'est plus mentionnée après 218, ne serait pas tout sim-
402 lŒVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
plement le nom prépergaménien d'Attaleia de Pamphylie. Si cela est,
mon système, étayé en partie sur l'identité d'Isbarta-Saporda, ne lient
plus debout. Toujours est- il que l'emplacement de Pednélissos reste
incertain, et c'est grand dommage que MM. Jûthner, Knoll, Patsch et
Swoboda aient exploré la vallée du Mêlas sans pousser jusqu'à Sirt.
On attend le coup de pioche heureux qui révélera sûrement le nom
des raines de cette bourgade.
Autant M. Anderson a été attentif dans l'élaboration scientifique de
sa carte, autant son éditeur en a soigné l'exécution matérielle. L'em-
ploi judicieux des teintes permet d'embrasser d'un coup d'œil la
gamme hypsométrique. Les divisions administratives, — l'auteur a
choisi celles du i" siècle de notre ère, entre les années 63 et 72, quand
s'achève l'occupation romaine, — sont claires et apparentes. Enfin, la
gravure est nette, fine, lisible. Il y a richesse sans empâtement.
L'Asia Minor de la collection Murray est donc à tous égards une
publication excellente, qu'on ne saurait trop recommander.
Georges RADET.
W. M. Ramsay, Cilicia, Tarsus, and the great Taurus pass
(extrait du Geographical Journal, octobre 1908) ; une brochure
de 56 pages, avec carte.
Dans ce travail, où il reprend et refait un des chapitres de son His-
torical Geography of Asia Minor, Ramsay caractérise d'abord les traits
physiques et politiques de l'ancienne Gilicie; il s'occupe ensuite des
fleuves et des villes de la plaine de Tarse; il reconstitue enfin, section
par section, le tracé de la grande passe du Taurus. Sources classiques,
témoignages byzantins, documents arabes ou turcs, il met tout en
œuvre, depuis Cyrus le Jeune jusqu'à Ibrahim-Pacha, avec une magis-
trale connaissance des textes et des lieux. Cette étude sur l'importante
marche-frontière qui fait communiquer l'Anatolie, ce prolongement
de l'Europe, avec la Syrie, ce vestibule de la Haute Asie, est une des
plus serrées qu'ait écrites l'érudit voyageur.
Georges RADET.
D' J. Rouvier, Numismatique des villes de la Phénicie (extraits
de la Bévue numismatique, du Journal asiatique, de la Revue
des Éludes grecques, du Journal international d'archéologie
numismatique), 1896-1903.
Sur les conseils de son maître et ami M. Babelon, M. le D' Jules
Rouvier, professeur à la Faculté française de médecine de Bey-
routh, a entrepris de nous donner le Corpus des monnaies de la
BIBLIOGRAPHIE 4o3
Phénicie. Il a préludé à ce gigantesque travail par toute une série de
publications qu'il convient de citer d'abord.
Une métropole phénicienne oubliée : Laodicée, métropole de Canaan
(A partir d'Antiochus IV Épiphane, Béryte reçut le nom de Laodicée
de Canaan, qu'elle conserva jusque sous Alexandre II Zébina. La
Béryte moderne occupe l'emplacement de la Béryte romaine, mais
non celui de la Béryte phénicienne. Celle-ci, Palébéryte ou Laodicée
de Canaan, était située plus au sud, entre le Ouady-Choueifat et le
Nahr-el-Ghadir. Revue numismatique, 1896).
Les monnaies autonomes de Béryte (ibid., 1898).
Les ères de Béryte {Journal d'archéologie numismatique, 1899).
L'ère de Botrys {ibid., même année).
L'ère de Marathos {Journal asiatique, 1898).
Les ères de Tripolis {ibid., même année).
L'ère d'Alexandre le Grand en Phénicie {Rev. Études grecques, 1899).
Gébal-Byblos : Son histoire dans l'Antiquité et sa nécropole phéni-
cienne {Revue biblique, 1899).
Les ères de Gébal-Byblos {Journ. d'archéologie numismatique, 1899).
Ptolémaïs-Acé. Ses noms et ses ères sous les Séleucides et la domi-
nation romaine avant sa transformation en colonie romaine : 198 avant
J.-C. — 54r après J.-C. {Revue biblique, 1899).
Répartition chronologique du monnayage des rois phéniciens dWrvad
avant Alexandre le Grand {Journ. d'archéologie numismatique, 1898).
Baal-Arvad, d'après la numismatique des rois phéniciens d'Arvad
durant la période préalexandrine : U50 à 332 avant J.-C. (Baal-Arvad
ne fut autre que Dagon ichthyomorphe. Cette divinité ascalonienne
s'est plus tard transformée en Poséidon, avec les progrès de l'hellé-
nisme sous la domination des Séleucides. Journal asiatique, 1900).
Le monnayage alexandrin d'Arados {Revue numismatique, 1900).
La simple énumération de ces monographies atteste avec quelle
activité et quel soin l'auteur s'est préparée sa tâche. Quant à celle-ci,
voici de quelle méthode il s'inspira en l'abordant. Partant de cette
idée que les observations générales ne peuvent naître que du classe-
ment et du rapprochement des faits, il a commencé par dresser
le catalogue des monnaies, se réservant de publier plus tard une intro-
duction où il dégagera la doctrine de la numismatique phénicienne.
Ce catalogue, auquel le Journal international d'archéologie numis-
matique et son directeur M. Svoronos ont offert l'hospitalité la plus
généreuse, est, à l'heure actuelle, tout près d'être terminé. Il embrasse
un grand nombre de monnaies inédites ou mal décrites. M. Bouvier
y a suivi, non l'ordre géographique, mais, à l'exemple de Mionnet et
de Babelon, l'ordre alphabétique, à savoir : Arados, Béryte (Laodicée
de Canaan), Botrys, Byblos (Gébal), Cœsarée du Liban (Arca), Carné,
Dora, Enhydra, Marathos, Orthosia, Sidon, Tripohs, ï^t.
4o^ REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES
Les deux premiers numéros de la série, Arados-Béryte, ont paru en
1900; le dernier, Tyr, est sous presse. Il semble donc que l'auteur ait
réalisé son dessein. Mais ce catalogue, pour la rédaction duquel
M. Rouvier a cependant mis à profit les riches collections réunies
à Beyrouth et dans les autres villes syriennes, ne satisfait plus aujour-
d'hui ce juge difficile. Depuis trois ans qu'il l'édite, il est entré en
possession de nouveaux documents fournis par le British Muséum et
par d'autres Musées d'Europe. Il en a donc entrepris une refonte défi-
nitive, qui groupera et coordonnera toutes les recherches antérieures.
Cette réédition paraîtra en 1904, à Paris, sous les auspices du
Ministère de l'Instruction publique. On ne saurait trop louer M. le doc-
teur Rouvier de sa conscience et de son labeur. Grâce à lui, de nom-
breux problèmes d'histoire et de géographie historique recevront leur
solution rationnelle. Nous en avons pour garant l'important article que
lui a suggéré une récente trouvaille de doubles statères, article dont la
Revue numismatique de 1902 a eu la primeur et qui rectifie bien des
attributions courantes : Les rois phéniciens de Sidon d'après leurs
monnaies sous la dynastie des Achéménides ("v'-iV siècles avant J.-C).
La Numismatique des villes de la Phénicie, où doit se fondre la subs-
tance de ces monographies diverses, formera un précieux complément
aux travaux de M. Ernest Babelon sur les Perses achéménides et à ceux
de M. Théodore Reinach sur les royaumes de l'Asie-Mineure.
GEOxforcs RADET.
Ouvrages récemment parvenus au bureau de la Revue :
C. Barbagallo, La Rovina economica délia Grecia antica (extrait de
la Nuova Antologia, 1" août 1908).
Fr. Clmont et P. Stroobant, La date où vivait l'astrologue Julien de
Laodicée (extrait des Bulletins de l'Académie royale de Belgique, n" 8,
août 1908).
A. Servi, // dominio Mamertino nella Sicilia (extrait de l'Archivio
storico Messinese, 4" année, 1903).
-?>o-ci-
i6 novembre {903.
Le Directeur -Gérant, Georges RADET.
TABLE ALPHABETIQUE
PAR NOMS D'AUTEURS
Arnaud d'Ag!<el(G.)- — Notes sur quclcjurs découvertes archéologiques à Mont-
salier (Basses -Alpes) agô
BouRCiEz (É.). — H. d'Arbois de Jubainville, Éléments de la grammaire celtique
(bibl.) joj
Clerc (M.). — Inscription de Vitrolles jq6
— P. Azan, Annibal dans les Alpes (bibl.) §6
CoNSTANS (L.)- — La fabrique de la Graufesenque igi
CuMOisT (Fr.). — Dioshiéron 1 1
Dangibeaud (Ch.). — Masques de dieux gaulois 385
DÉCHELETTE (J.). — La fabrique de la Graufesenque (Aveyron) : nouvelle étude
sur les origines de la poterie s.igillée gallo-romaine 87
De Ridder (A.)- — J- Jûthner, Der Gymnaslikos des Pkilosiratos (bibl.) 199
— H. DragendorCf, Thera, t. II: Therœische Grœber (bibl.) 3o4
Durrbach (F.). — H. Lechat, Au Musée de l'Acropole d'Athènes : Études sur la
sculpture en Attique avant la ruine de l'Acropole lors de l'in-
vasion de Xerxès (bibl.) 3io
Fabia (Ph.). — L'adliésion de rillyricum à la cause flavienne : examen critique
du récit de Tacite ^ 330
FoNTRiER (A.). — Inscriptions d'Éry thrées j3 i
Gassies (G.). — Vénus et Adonis, sur un monument trouvé à Meaux 79
Haussoullier(B.). — Bonita 10
HoLLEAUX (M.). — Curae epigraphicac (S* article) ao5
JouGUET (P.). — Chronique des papyrus i3g
JuLLiAN (C). — Notes gallo-romaines : XVII-XIX. Remarques sur la plus ancienne
religion gauloise ; XX. La question des Ibères. . . 19, ia4, 3/19, 383
— La ïhalassocratie phocéenne, à propos du buste d'Elche 317
— A propos des Suessiones 38
— Sur quelques noms de lieux méridionaux i36
— Un nouveau dictionnaire topographique 387
— Inscription de Toulon- en -Saintonge 13g
— Graffito de Bordeaux agï
— Tètes coupées et masques de dieux 398
— lungfer, Ueber Personennamen in den Ortsnamen Spaniens and
Portugais (bibl.) 3i6
La Ville de Mirmont (H. de). — L'astrologie chez les Gallo-Romains (a* article). j55
Masquerait (P.). — Euripide et les femmes loi, 334
— P. Mazon, L'Orestie d'Eschyle (bibl.) 3o3
— J. Estcve, Les innovations musicales dans la tragédie grecque à
l'époque d'Euripide (bibl.) 19-
— J. Estève, De formis quibusdam dochmii et versus dochmiaci
apud Aeschylum, Sophoclem, Euripidem exstantibus (bibl.).. . 198
Mat (G). — Sur une récente traduction de Pétrone 391
Paris (P.). — Isis, terre-cuite du Musée Balaguer, à Vlllanueva y Geltru i5
— Statuette de bronze trouvée à Bornos 388
— t Collignon et Couve, Catalogue des vases peints du Musée national
d'Athènes (bibl.) y3
— A. de Ridder, Catalogue des vases peints de la Bibliothèque nationale,
première partie (bibl.) (ji
— Gudiol y Cuiiill, Nocions de arqucologia sagrada catalana (bibl.) ... gy
io6 TABLE ALPHABÉTIQUE PAR NOMS DAL'TEURS
Perdrizet (p.). — stèle funéraire du v* siècle au Musée de Caudie i ao
— Misccllanea : XI. Le foiidcu,r Botrys, de Leucé (en lonie?) . . . .'îSy
— A. Mayr, Die vorgeschichtlichen Denkmaler von Malta (bibl.) ... S7
Hadeï (G). — Recherches sur la Géographie ancieiuie de l'Asie Mineure : I. Sur
un point de l'itinéraire d'Alexandre en Lycie; II. Dioshiéron
et Boni ta i, lu
— .\rfj:anthonios et le mur de Phocéc 337
— Le Congrès international des sciences historiques à Rome
(3 -9 avril igoS) 192
— V. Bérard, Les Phéniciens et l'Odyssée, I. 1 (bibl.) 81
— Mélanges Perrot : Recueil de mémoires concernant l'archéologie clas-
sique, la littérature et l'histoire anciennes (bibl.) 8y
— Guhl et Koner, La vie antique, manuel d'archéologie grecque et
romaine, traduit par F. Trawinski, première partie : La Grèce
(bibl.) 301
— II. Lechat, Catalogue sommaire du Musée de moulages de l'Université
de Lyon (bibl.) 3i2
— B. Haiissoullicr, Études sur l'histoire de Milet et du Didymeion (bibl.) 3i3
— J. G. G. Anderson, Asia M inor (bibl.) .'401
— J. G. C. Anderson, A Journey of Exploration in Pontus, t. 1 des
Studia Pçntica (bibl.) 3i4
— J. Jiithner, Fr. Knoll, K. Patsch, H. Swoboda, Vorlâujîger Bericht
iiber eiiic archaologische Expédition nach Kleinasien (bibl.) 399
— VV. M. Ramsay, Cicilia, Tarsus, and Ihe great Taurus pass (bibl.) . . 4o2
— D' J. Rouvier, Numismatique des villes de la Phénicie (bibl.) 4o3
Schwab (R.). — XsXoi; a'jV
Waltz (A.). — H. Bornecque, Le texte de Sénèque le Père (bibl.) aoi
TABLE ANALYTIQUE
DES MATIÈRES
I. Articles de fond et Documents originaux
1° Orient grec. — Euripide et les femmes (P. Masqueray), p- loi-i i.) cl 33Ji-i46.
— Recherches sur la Géographie ancictme ih; l'Asie Mineure : I. Sur un point de
l'itinéraire d'Alexandre en Lycie; II. Dioshiéron et Bonita (G. Radet), p. i-iV —
Curae epigraphicae, 3" article (M. Holleaux), p. 2o5-23o. — Inscriptions d'Érythrces
(A. Fontrier), p. aSi-aSS. — Stèle funéraire du V siècle au Musée do Candie
(P. Perdrizet), p. lao-iaS. — Miscellanca : XI. Le fondeur Botrys, de Lcucé (en
lonie?) (P. Perdrizet), p. 889-390. — Xeîpe; (R. Schwab), p. a/iy-a/iS.
a° Monde latin. — L'adhésion de l'Illyricum à la cause flavienne : examen critique du
récitde Tacite (Ph. Fabia), p. 339-382. — Inscription de Vitrolles(M. Clerc), p. 196.
3° PÉNINSULE HISPANIQUE. — La Tlialassocratic phocéenne, à propos du buste d'Elche
(C. Jullian), p. 317-327. — Argantlionios cl le mur de Phocéo (G. Radet),
p. 327-328. — Isis, terre-cuite du Musée Balagucr, à Villanucva y Gellru (P. Paris),
p. i5-i8. — Statuette de bronze trouvée à Bornos (P. Paris), p. 388.
k° Antiquités nationales. — Notes gallo-romaines (C. JuUian) : XVII-XIX.
Remarques sur la plus ancienne religion gauloise, p. 19-37, lai-iaS, a'iy-aS'j; XX.
La question des Ibères, p. 383-384. — L'astrologie chez les Gallo- Romains, a' article
(H. de La Ville de Mirmont), p. a55 - 298. — a propos des Suessiones
(C. Jullian), p. 28-36. — Sur quelques noms de lieux méridionaux (C. JuUian),
p. i36-i38. — Un nouveau dictionnaire topographique (O. Jullian), p. 887. —
Inscription de Toulon -en -Saintonge (C. Jullian), p. lag- 135. — Graffito de
Bordeaux (C. Jullian), p. 294. — Vénus et Adonis, sur un monument trouvé à
Meaux (G. Gassies), p. 79-80. — Notes sur quelques découvertes archéologiques
à Montsalier, Basses -Alpes (G. Arnaud d'Agnel), p. agô-agS. — Tètes coupées
et masques de dieux (C. Jullian), p. 398-802. — Masques de dieux gaulois (Ch.
Dangibeaud), p. 385-386. — La fabrique de la Graufesenque (Aveyron) : nouvelle
étude sur les origines de la poterie sigillée gallo-romaine (J. Déchelette), p. 37-78.
II. Papyrologie
Chronique des papyrus (P. Jouguet), p. 139-190.
III. Variétés. Chronique
Sur une récente traduction de Pétrone (Q. May), p. 891-398. — La fabrique de la
Graufesenque (Li. Constans), p. 191-193.— Le Congrès international des scienceii
historiques à Rome (G. Radet), p. 193-195.
IV. Bibliographie
V. BÉRARD, Les Phéniciens et l'Odyssée (G. Radet), p. 81-87. — A. Matr, Die
vorgeschichtlichen Denkmâler von Malta (P. Perdrizet), p. 87-89. — P. Mazon,
L'Orestie d'Eschyle (P. Masqueray), p. 3o3-8o4. — J. Estève, Les innovations mu-
sicales dans la tragédie grecque à l'époque d'Euripide (P. Masqueray), p. 197-198.
— J. Estève, De formis quibusdam dochmii et versus dochmiaci apud Aeschylum,
J^oS TAllLE ANALÏTlQLt; DES MATIÈRES
Sophoclem, Euripidem exstantibus (P. Masqueray), p. 198-199. — J. JOthner,
Der Gymnastikos des Philostratos (A. De Ridder), p. 199-201. — B. Haussoullier,
Études sur l'histoire de Milet et dti Didymciou (G. Radet), p. 3i3-3i4. —
J. G. C. Anderson, Asia .Minor (G. Radet), p. ioi-ioa. — J. G. G. Anderson,
A journey of exploration in Pontus (G. Radet), p. 3iii-3i6. — J. Juthner, Fr. Knoll,
K. Patsch, h. Swoboda, Vorlâufigcr Bcricht ûbcr eine archâologische Expédition
nach Kleinasien (G. Radet), p. 399-400. — \V. M. Hamsay, Cicilia, Tarsus, and the
great Taurus pass (G. Radet), p io2. — D' J. Rouvier, Numismatique des villes de
la Phénicie (G. Radet), p. .'io2-4oi. — Glhl et Koner, La vie aiiticpie : I. La Grèce
(G. Radet), p. 201. — Mélanges Perrot (G. Radet), p. 89-92. — H. DRACENnoRFF,
Tlicrn : t. II. ïheraeische Gr.npber (A. De Uidder), p. 3u4-3io. — H. Lechat, Au Musée
de l'AcTopoIe d'Athènes (F. Dùrrbach), p. 3io-3i2. — Coi-iicnon et Couve, Cata-
logue des vases peints du Musée national d'Athènes (P. Paris), p. 93 -gi. —
A. De Ridder, Catalogue des vases peints de la BibIiothè(iue nationale : première
partie (P. Paris), p- 9^-96. — H. Lechat, Catalogue du Musée do moulages de
l'Université de Lyon (G. Radet), p. 3i2-3i3.— P. Azam, Annibal dans les Alpes
(M. Clerc), p- 96-98. — H. Bor:vecque. Le texte de Sénèque le Père (A. "Waltz),
p. 201-202. — luNGFER, Ueber Personennamcn in den Ortsnamen Spaniens und
Portugais (C. JuUian), p. 3iG. — GuDiOL t Ccnill, Nocions de arqueologia sagrada
calalana (P. Pairis), p- 99-100. — H. d'Ardois de Juhainville, Éléments de la gram-
maire celtique (É. Bourciez), p. aoa-ao/i.
V. Gravures
1° A:'TiQUiTÉ CLASSIQUE. — Stèle du Musée de Candie, p. 121. — Monnaie de Datame,
p. 2i8. — Inscription d'Adigumé (Lydie), p. 11.
2' Antiquités w.^tionales. — Inscription de Toulon -en -Saintonge, p. i3o. —
Marques de tâcherons, p. i3i, i32, i33. — Inscription du bas-relief de Montsalier
(Basses -Alpes), p. 298. — Grafïito de Bordeaux, p. 29/1. —Les douze signes du Zodiaque,
p. 27a et 273. — Senlis : porte des arènes, p. 3/i ; plan du rempart romain, p. 35;
figure de Rome casquée, p. 36. — Vénus et Adonis (bas-relief trouvé à Meaux), p. 79.
— Autel de la Fare (Bouches -du- Rhône), p. 297.— Têtes du Musée de Bordeaux,
p. 299. — Bas-relief du Musée de Bordeaux, p. 3oo. — Stèle de Saint- Michel -de-
Valbonne (Var), p. 3o2. — Masques de dieux gaulois, p. 380 et 387.— Formes de
vases moulés de Gaule et d'Italie (La Graufesenque, Arezzo), p. 69 -5o; vase ciné-
raire trouvé à Roanne, p. 5i: scènes de pèche sur des vases de la Graufesenque,
p. 55-50; moules cl vases de l'atelier Mommo, p. 67; fragments de vases cylin-
driques trouvés à la Graufesenque, p. 7a.
VI. Planches
I. Isis, terre -cuite du Musée Balaguer, à Villanueva y Geltru (Espagne).
II. Vénus, statuette de bronze trouvée en Espagne.
III. Stèle funéraire du v* siècle au Musée de Candie.
IV. Inscription de Toulon-en-Sainlonge.
V. Bas-relief gallo-romain de Montsalier (Basses-Alpes).
VI. Mars gaulois trouvé dans les Basses-Alpes.
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